Auteur/autrice : Marie-Ange Hoffmann

  • “Autoportrait à l’encre noire” de Lydie Salvayre

    “Autoportrait à l’encre noire” de Lydie Salvayre

    Dans son Autoportrait à l’encre noire, Lydie Salvayre tombe le masque et ne fait pas dans la dentelle ! Les premiers mots — J’ai vieilli. J’ai mochi. — sont un constat brut et réaliste qui la force à accomplir un retour sur sa vie et son parcours. Ça ne commence par vraiment sous de favorables auspices d’autant qu’ils sont marqués du sceau de la honte : Arjona, un nom de naissance exécré qu’elle échangera le plus vite possible pour un nom bien français et des parents espagnols à la sombre histoire de malheureux réfugiés en France fuyant la violence d’une guerre fratricide.

    Des questionnements la taraudent : Quand suis-je née à moi-même ? Est-ce le jour où j’ai décidé de faire de ma honte un objet d’écriture ?… Peut-on mourir sans être né à soi ? Réflexions gravissimes auxquelles l’écrivaine confirmée qu’est devenue Lydie Salvayre ressent l’exigence de se confronter certes sérieusement, mais non sans une bonne dose d’humour, de drôlerie, de dérision, de sensibilité, de franchise.

    Ceci dit, l’introspection peut démarrer sur les chapeaux de roues : l’autrice avoue sans ambages et en termes crus sa détestation, son profond dégoût envers la littérature nombriliste effrénée et obscène, ce culte de soi à la portée du premier imbécile venu, ce besoin de racoler un public pour remédier au vide de la vie. C’est un fait, la contradiction ne lui fait pas peur, elle se lance elle aussi dans ce jeu de la recherche d’elle-même en s’astreignant à être d’une sincérité excessive. Avec sa compagne de jeu, une jeune voisine fan de la new romance et adepte inconditionnelle de BookTok, elles se livrent des joutes malignes sur leurs désaccords littéraires, chacune n’y allant pas avec le dos de la cuiller dans la défense de son point de vue. Cependant, l’amitié finit toujours par gagner, adoucissant les angles. C’est d’ailleurs à l’épreuve de cette dichotomie que l’autrice persévère dans sa démarche risquée de plongée intime, au coeur de cette multiplicité des possibles en elle. Elle prend des notes au hasard de ses pensées introspectives, insistant sur sa timidité, son goût de la solitude, son allergie aux codes sociaux, son aversion au voyage (elle préfère de loin voyager dans sa tête avec Rimbaud comme guide touristique), sa ténacité dans le travail. L’écriture devient une idée fixe, une certitude : J’écris parce que je ne sais pas parler.

    Et c’est heureux qu’elle écrive pour qu’apparaissent à ses yeux et aux nôtres les mille facettes d’une personnalité attachante parce que sincère dans ses questionnements — Comment réconcilier le rêve et l’agir ? — le rêve d’un engagement social qui lui est cher et le désir de littérature libre de toute allégeance, ne répondant qu’à sa propre nécessité. Son engagement entier dans l’écriture de ses textes la rassure et elle veut croire en sa capacité, s’il le fallait, de surmonter l’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve, tels les mots d’André Breton.

    Revenant sur la figure de son père, le grand méchant, le coléreux, elle pose la question de l’héritage, considérant sa propre propension à la colère. Elle se rappelle son texte Contre où elle dénonce toutes ces saloperies qui nous sont plus ou moins imposées. Elle laisse libre cours à sa révolte contre l’hypocrisie, l’asservissement, l’abêtissement, contre le blanchissage du noir, du noir de l’encre, du noir de la nuit, du noir de la colère. Non au blanchissage du fric, des mœurs, du sexe, de l’écriture, de l’histoire ! Oui à Charles Péguy, qui affirme qu’il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée, c’est d’avoir une pensée toute faite.

    Outre la figure de son père, avec qui elle se réconciliera plus tard lorsqu’elle découvrira fortuitement sous le coup d’une forte émotion, l’origine de sa méchanceté, à savoir que sa méchanceté était l’autre nom de son chagrin, c’est le visage de sa chère mère qui s’impose et à qui elle rend un tendre hommage dans ce livre.

    Mais ses malheurs d’enfance sont bien réels et c’est dans les livres qu’elle trouve un refuge. Ils vont me venger de ma honte et de ma timidité…suspendre mes peurs et inquiétudes. C’est avec grand respect et un infini amour qu’elle parle de ses lectures — son premier roman Sans famille — de son enthousiasme pour les grands philosophes, Sartre qu’elle découvre avec Le Mur, Nietzsche dont elle lit tous ses livres, Spinoza, Deleuze. Elle relève dans le Discours de la servitude volontaire de La Boétie l’évidente actualité. Elle admire Rabelais pour son outrance, son dédain de la mesure, l’éclat de son rire — rire dont elle regrette qu’il ait perdu de sa superbe aujourd’hui. Et puis il y a la poésie, représentée magistralement par Rimbaud, Baudelaire, Virginia Woolf, Mandelstam, Maria Tsvetaeva, Sylvia Plath et bien d’autres ; il y a Beckett, Carlo Emilio Gadda, et bien sûr Don Quichotte, le rêveur, le subversif, le généreux, le féministe, Quichotte qui meurt dès lors qu’il renonce aux chimères.

    Aujourd’hui encore, dit-elle, la lecture est le seul sport auquel elle [s]’adonne. Les livres sont toute sa vie. Comment est-elle passée à l’écriture ? D’où vient ce désir impérieux d’écrire ? J’écris donc je suis — expérience ambitieuse d’une naissance à soi-même. Mystère d’une écriture entre deux langues, celle parfaite des classiques et celle de la rue, désentravée, malicieuse, effrontée, créative, librement espagnolisée par [sa] mère, que d’aucuns pourraient qualifier de vulgaire. Mystère d’une révélation troublante d’un moi double.

    D’autres événements bouleverseront sa vie, comme le diagnostic d’un cancer — Je découvris que je pouvais exister sans les atours que donne la bonne santé — dont elle supportera les traitements grâce à l’aide de quelques amis et surtout de son compagnon de vie, figure essentielle à ses côtés.

    Bornes marquantes dans le parcours de Lydie Salvayre furent ses expériences dans une clinique psychiatrique, paradoxalement pour elle un moment de répit, puis dans son travail de pédopsychiatre auprès d’enfants dits en difficulté. La confrontation aux vicissitudes de la vie amène Lydie Salvayre à reconnaître que nous ne sommes jamais finis mais toujours, toujours en mouvement. Et que ce mouvement s’appelle la vie.

    La vie que l’écrivaine Lydie Salvayre célèbre dans la littérature et l’écriture : J’appelle journée perdue une journée sans écriture.

    Savourons enfin, d’autant plus qu’il y est fait un clin d’œil à Sète, les derniers mots de cet autoportrait décidément bien original :« Mes chers lecteurs, si j’ai un vœu à formuler en terminant cet autoportrait, c’est que vous vous souveniez de moi comme d’un vent fripon ».

    Marie-Ange Hoffmann

    Autoportrait à l’encre noire
    Lydie Salvayre
    Éditions Robert Laffont, collection Pavillons
    (septembre 2025)

  • “La Symphonie atlantique” de Hubert Haddad

    “La Symphonie atlantique” de Hubert Haddad

    Hubert Haddad est habité par l’exigence de multiples formes d’expressions : il est romancier, poète, dramaturge, peintre, critique d’art… Il vient de remporter le Prix Montluc Résistance et Liberté pour La Symphonie atlantique, dernier roman d’une immense œuvre dont la richesse créatrice témoigne de son engagement humain et littéraire. L’histoire des civilisations et des tyrannies qui embrasent les pays et les peuples est un thème récurrent chez lui, qu’il aborde ici en donnant vie au personnage d’un enfant confronté à la folie et la violence de la guerre. 

    Nous sommes à la fin des années trente en Allemagne, plus précisément à Ratisbonne, ville de Bavière, au moment où le pays bascule dans le nazisme. Le jeune Clemens, un garçonnet d’une blondeur de blé mûr, la figure semée de taches de soleil et les yeux pénétrés d’un bleu mourant d’aurore, vit avec sa mère Maria-Anke, femme fragile chavirant sans cesse entre exaltation et langueur. Sombrant dans la folie en même temps que l’Allemagne sombre dans la terreur, elle finira internée et disparaitra de la vie du jeune fils, non sans avoir tenu auparavant à lui confier un violon très précieux. Ce violon, son âme, il ne devra jamais s’en séparer. 

    La musique — un souffle vital essentiel pour l’auteur — Clemens l’a découverte et exercée auprès de Handa, une jeune voisine pianiste, sollicitée par la mère pour le garder et lui donner des leçons de piano. Poussée au désespoir, c’est aussi entre les mains de Handa que la mère remettra le destin de son fils en la chargeant de l’accompagner, lui et son violon, chez l’oncle Reinhold en Forêt Noire.   

    C’est là que l’enfant, alors qu’il se trouve confronté à la perte et à l’absence par la disparition de sa mère puis celle de Handa, va ressentir dans tout son corps et toute son âme, la fascination des livres qu’il découvre dans l’immense bibliothèque de l’oncle,pris de vertige à contempler les ors des dos de reliure des milliers d’ouvrages tapissant les murs… Qu’il comprenne ou non, Clemens lit tous les livres à sa portée — Hölderlin, Heine, Jean Paul, Brentano, Rilke — En même temps, il est fasciné par la nature où il s’y perd avec ivresse — cette forêt si chère aux Romantiques allemands — Cependant, c’est surtout dans la musique que Clemens va trouver refuge. On le suit dans son apprentissage musical et très vite, il se révèle un talentueux violoniste. Son violon, héritage transmis de son grand-père, ne le quittera plus. C’est avec lui qu’il affrontera les tumultes et les atrocités de l’époque nazie. À travers les années, Clemens est balloté d’instituts en foyers, échappant un temps à l’embrigadement des Jeunesses hitlériennes grâce à son talent musical. Mais son apparence — blond et gracile — en fait aussi un archétype de l’enfant aryen, à la fois protégé et instrumentalisé par le régime.

    Mais la guerre le rattrape. À la terreur nazie s’ajoute bientôt les bombardements alliés qui détruisent villes, paysages et humains. Il est enrôlé à 15 ans et envoyé sur le Mur de l’Atlantique. Là, entre les bombardements et les ruines, sa musique résonne une dernière fois, fragile et sublime, avant que le silence ne l’emporte, et le silence, c’est aussi de la musique. 

    À la fin du roman, on comprend mieux ce très beau titre — La symphonie atlantique — un roman profondément musical ; la musique y résonne tout au long de façon magique ; elle est présente dans la structure même du récit, construit comme une symphonie en quatre mouvements. Chacune des parties est introduite en exergue par un texte poétique allemand. Roman musical et poétique donc, dans le rythme de la langue, dans la brillance d’écriture qui fait s’envoler les mots tels les mouvements d’archet sur les cordes du violon, dans la beauté des descriptions des paysages, des émotions. 

    C’est un livre qui se lit et qui s’écoute : 

    Ecoutons les accords qui perpétuent le miracle suspendu de la musique longtemps après qu’une simple balle de colt 45 a frappé au cœur l’enfant sans secours

    Ecoutons le gracile frémissement des feuilles d’érable dans la lumière du printemps

    Le roman aborde les thèmes graves de la guerre et sa barbarie d’une façon originale et intéressante, à savoir à travers le regard d’un enfant, victime du régime nazi. Qui connaît l’œuvre d’Hubert Haddad retrouvera ce point de vue dans un roman précédentUn monstre et un chaos qui met en scène un enfant dans le ghetto de Lodz. Ici encore, l’auteur donne voix aux plus vulnérables, aux enfants broyés par l’Histoire, et il interroge la place de l’art dans un monde en guerre. Hubert Haddad défend la conviction que l’art est un ultime rempart contre la barbarie et le néant, contre la mort. La musique, l’art en général, devient un acte de résistance, une manière d’exprimer son identité et son humanité. Par ailleurs, Hubert Haddad aborde la complexité de l’identité allemande de manière originale et intéressante en faisant revivre une culture germanique décriée, trahie par le nazisme. 

    On peut s’interroger sur ce que Hubert Haddad peut nous dire pour aujourd’hui ?

    Marie-Ange Hoffmann

    La Symphonie atlantique
    Hubert Haddad
    Éditions Zulma
    (2024)

  • “Le jardin dans le ciel” de Romain Potocki

    “Le jardin dans le ciel” de Romain Potocki

    Romain Potocki, grand reporter, journaliste, réalisateur et photographe—invité des Automn’Halles en 2013 pour son premier ouvrage L’homme itinérant—nous livre son premier roman qui s’annonce sur le bandeau comme « un petit miracle de style, d’humour et d’émotion ».

    Le lecteur en aura la confirmation. 

    Le roman commence par un court prologue dont le premier mot « librairie » campe le lieu phare du récit et on devine instantanément son importance. 

    Un homme revient sur ce lieu et trouve la librairie Sophie fermée. Pourquoi, qui est cet homme et quid de cette librairie ? Et le titre du roman ? Retour au passé, l’histoire peut commencer, racontée avec son propre langage par un adolescent de banlieue précaire et mal famée. Son mal-être s’aggrave par une sorte d’infirmité de parler qui le force à s’enfermer dans une solitude malsaine. Il entretient avec sa mère, qui n’a pas sa langue dans sa poche et ne rate pas une occasion de l’enfoncer encore plus dans son trou noir, une relation complexe dénuée d’amour et de tendresse. Il est la proie des moqueries des autres jeunes ; son monde est pour lui un enfer. 

    Heureusement, il y a le toit de son immeuble au-dessus de ses 22 étages, auquel il a accès grâce au gardien de l’immeuble qui lui en a confié les clés. Ce personnage est la première « bonne fée » du récit. Que fait-il sur ce toit ?—Tu peux pas imaginer comment c’est haut, le toit du monde. Et surtout comment c’est grand… De l’air partout… du silence aussi… Et en dessous ma cité, comme jamais je l’avais vue. Et la mer, là-bas, à l’autre bout d’la ville…c’était ouf !—il cultive du cannabis, loin des dealers du quartier.

    Sa mère tombée gravement malade, il doit trouver de l’argent. C’est alors qu’une autre bonne fée entre dans sa vie en la personne de Sophie la libraire, figure hors du commun, un peu déjantée, rompue aux malheureuses vicissitudes de la vie, mais d’une immense générosité de cœur et d’esprit. Elle ouvre les yeux de l’adolescent au monde totalement nouveau pour lui de la littérature et de l’amitié vraie. Elle sent chez lui des capacités et met tout en œuvre pour l’aider à s’émanciper de son malheur. Grâce à elle, l’adolescent découvre le pouvoir phénoménal et irrésistible du livre. 

    À un certain moment, on apprend qu’il s’appelle Robert, prénom parfaitement inadapté à lui, l’enfant à la peau basanée, alors il prend le surnom de Tistou, nom d’un héros de livre d’enfant. Et ce Tistou les pouces verts l’inspire pour bâtir son jardin suspendu sur le toit de sa cité : il y sème des fleurs de toutes sortes et le miracle de la fascination se produit. Elles sont pour lui source de bonheur et de beauté. Mais aussi source d’ennui car elles sont l’enjeu d’un deal avec Jo El Ghaïd, le caïd du quartier, qui lui permet de faire commerce avec ses fleurs, mais pas avec la drogue dont il garde le monopole. Et Tistou, dans une espèce de naïveté, poussé par le courage du désespoir, se jette dans le combat contre la misère et la violence, jusqu’à risquer sa peau ou même sa vie, il y perd un pouce pour commencer. Mais son attirance pour son jardin—un espace de liberté et de créativité—et pour la librairie—une rencontre avec la littérature et des personnages cabossés à l’esprit libre et fantasque—lui donne espoir et réconfort. Toutes ces figures loufoques qui fréquentent la librairie atypique sont très attachantes, à commencer par Sophie la libraire anticonformiste, au milieu de cet endroit où y avait un truc comme sacré ; devant Sophie qui savait vraiment bien écouter, lui le bègue, il ose se lancer dans le vertige des mots. Il y a aussi Moustache, l’ancien légionnaire exerçant la profession de jardinier, qui se révèlera un véritable ami prêt à tout pour sauver Tistou. 

    L’auteur réussit avec sincérité et des mots simples qui sonnent juste à faire évoluer tous ces personnages sur le chemin difficile de l’apprentissage de la vie, en équilibre précaire entre la rudesse de la réalité et la poésie, entre la nécessité de survivre et le rêve. Des plantations florales aux expériences de lectures, d’émerveillements en déceptions, de victoires en défaites, Tistou apprend à résister : « Un autre monde est possible » ; et son horizon s’élargit. Son esprit aussi. Particulièrement touchante est la transformation de sa relation avec sa mère malade, qui, de la rudesse originelle atteint enfin la tendresse et le dévouement, dans l’intimité et le partage. C’est par la lecture d’un extrait de Le monde commence aujourd’hui de Jacques Lusseyran que le fils et la mère nouent enfin le fil de l’amour : J’sais pas comment j’le savais, mais cette nuit-là je pourrais le jurer, ma daronne m’a dit merci.

    D’introspections personnelles en dialogues incisifs jouant d’humour et d’émotion, la magie du récit opère, entrecoupé d’interludes poétiques comme des respirations salutaires entre les avalanches de mots et d’idées qui se bousculent et cherchent la lumière. 

    Le roman évite l’écueil de la caricature par la justesse et la sensibilité de l’écriture. Tout simplement bouleversant !

    Marie-Ange Hoffmann

    Le jardin dans le ciel
    Romain Potocki
    Éditions Albin Michel
    (2025)

  • “Un perdant magnifique” de Florence Seyvos

    “Un perdant magnifique” de Florence Seyvos

    Qui se cache derrière ce perdant magnifique ? c’est la première question que le titre de ce roman, pour le coup magnifique, suscite. Il apparaît au début du livre, un homme fatigué qui semble au bout du rouleau. Il s’appelle Jacques, il rentre d’un séjour professionnel en Côte d’Ivoire chez lui, au Havre, où vivent sa femme et ses deux belles-filles, Anna et Irène. C’est à travers le regard et la voix d’Anna, la narratrice, que se dessine le portrait de son beau-père, que ressort le passé marqué par les vicissitudes d’une vie de famille recomposée. Jacques, parlons-en : figure aux facettes complexes et paradoxales à l’humeur fantasque, que l’on peut affubler d’une horde d’adjectifs contradictoires, car il est tout à la fois menteur, sincère, tyrannique, généreux, dépressif, rêveur, enthousiaste, dépensier, capricieux, noble, ridicule, bref, magnifique et pathétique. 

    Dans sa folie, il provoque inconsciemment le malheur autour de lui. Il croit faire fortune en Afrique en s’accrochant à des affaires plus ou moins douteuses, mais il est incapable de gérer son argent, n’ayant aucune maîtrise des réalités matérielles et du présent. Elle—la mère—ne savait pas encore que, pour Jacques, cette vie était la seule qu’il aimait vraiment, celle où le présent n’avait aucune importance. Seul comptait le futur, l’utopie sans cesse réinventée, sans cesse prévisible. Étrangement, nous étions toutes les trois au centre de cette utopie. Nous en étions à la fois le cœur et le prétexte.

    Que penser et comment réagir face à cet homme qui débarque peu avant Noël et tel un fou, achète un grand nombre de meubles chez un antiquaire—dont un bonheur-du-jour—(tout un programme !), faisant totalement fi de l’état précaire de ses finances ? il veut être le porteur de bonheur mais il plonge sa famille dans les tourments des dettes. Il ne s’arrête pas là, car par amour pour Irène qui aime comme lui la musique, il fait livrer sans prévenir un magnifique piano. 

    Car Jacques a une affection infinie pour ses belles-filles, il leur donne des ailes : Nous avions inventé avec un autre quelque chose de plus amusant, de plus excitant qu’une famille. Nous avions en commun avec Jacques, la phobie de la routine, le goût de vivre des moments étranges, comme nos conversations nocturnes. Il a une relation particulière avec Anna. Celle-ci raconte Je lui tenais compagnie, soir après soir. Je n’aurais pas supporter de rester dans ma chambre, sachant qu’il allait se réveiller dans le salon vide et commencer ses errances nocturnes. Nous avions toujours été les deux couche-tard de la maison.  

    En même temps, Jacques pèse sur leurs vies—sa présence nous faisait l’effet d’une main de fer posée sur nos journées. Et quand il n’était pas là, il pesait sur notre vie d’une autre façon. 

    Cependant, les deux sœurs trouvent leur force de résistance. Quand elles se retrouvent seules après le départ de leur mère pour rejoindre Jacques en Côte d’Ivoire, elles éprouvent l’étrange sentiment que nous formions un tout, une sorte de Trinité, décidant du sort de Jacques. Il avait beau imprimer sur nos vies, le chaos de ses décisions, nous nous sentions, d’une certaine manière, toutes puissantes, et peut-être l’étions-nous. 

    L’autrice montre les difficultés à maintenir l’équilibre incertain d’une vie familiale confrontée à la précarité, à l’insécurité, aux assauts des huissiers, aux fantasmes du père, à son emprise sur la famille ; cette famille qui oscille entre la fascination et la répulsion, l’envie—ou est-ce le besoin ?—de croire au bonheur et la constatation de la triste réalité, la peur qui rôde et le désir de s’en sortir. 

    Un sentiment ambivalent habite Anna ; elle balance entre la tendresse pour les moments joyeux et fantasques et l’inquiétude devant l’inconscience du beau-père, qui vit dans la démesure, qui est un perdant qui se voit gagnant. Quand Jacques est mort, sûrement ai-je éprouvé de la culpabilité… Mais ce n’est pas la culpabilité qui me fait écrire aujourd’hui, je crois. En tous cas pas celle-ci. Plutôt la culpabilité de l’avoir d’une certaine manière, abandonné, de ne pas lui avoir rendu justice, ou d’être restée du côté de ce qui était raisonnable, tandis qu’il ne vivait, lui, que dans la démesure.

    Anna est tiraillée entre la loyauté envers sa mère qui souffre et sa fascination pour Jacques.

    Ça va aller, c’était la seule phrase qui me venait à l’esprit, et je savais que je ne devais pas la prononcer. Prononcer cette phrase, c’était me débarrasser d’elle et de toute cette poisse, cette situation à laquelle je ne parvenais pas à m’intéresser vraiment et dont je ne mesurais pas la gravité. Comme Irène, au fond, j’étais secrètement soulagée que les meubles restent. Je me préoccupais de la réaction de Jacques. Revendre ces meubles, c’était le trahir. Pourtant c’était bien lui qui avait trahi ma mère en les achetant à crédit. Pourquoi est-ce que je n’en voulais pas à Jacques ? Pourquoi est-ce que j’attachais plus d’importance à sa déception, si les meubles étaient revendus, qu’au désespoir de ma mère devant le gouffre de leurs dettes ?

    L’écriture de Florence Seyvos est tout en nuances, en délicatesse, pour évoquer la fragilité mais aussi la force de la jeunesse, pour évoquer la musique de la mélancolie du temps passé. La musique est présente dans le livre ; on chante des chansons allemandes (seraient-elle nazies ?) mais aussi Bella Ciao, (c’est réconfortant !) ; on y écoute The Needle and the Damage Donede Neil Young. 

    Florence Seyvos, tout en soulignant l’ambiguïté des sentiments, (on ne sait pas, tout comme Anna, si on doit retenir la face attachante du beau-père ou sa face toxique), réussit avec grand bonheur une peinture fine et subtile des complexités des relations humaines. 

    Marie-Ange Hoffmann

    Un perdant magnifique
    Florence Seyvos
    Éditions de l’Olivier
    (2025)

  • “Le roman de Mécène” de Pascale Roze

    “Le roman de Mécène” de Pascale Roze

    Une fois n’est pas coutume de citer l’autrice elle-même, expliquant son projet d’écriture avec ce roman :

    « Il y a longtemps, j’ai écrit un livre sur Horace parce que sa poésie me parlait intimement. L’écrivant, j’ai éprouvé la force mentale qu’exerce sur moi l’antiquité. Le passé est-il vraiment du passé ? Ne subsiste-t-il pas, à portée de main, invisible mais toujours agissant ? Peut-on y percevoir une lumière pour éclairer aujourd’hui ? Suis-je une femme du passé ou du présent ? Le personnage de Mécène—ami de l’empereur Auguste et protecteur des poètes—s’est présenté à moi comme une magnifique silhouette pour donner forme à ce questionnement.

    Ce livre n’est pas une biographie historique, ni un exposé sur le mécénat. C’est un roman. Je me suis emparée des informations que les auteurs grecs et latins nous ont transmises pour déployer l’histoire d’un homme vivant à une période de bouleversements violents, témoin et acteur du passage de la République à l’Empire, habité par l’amour de l’art et le désir de voir arriver la paix. Un homme à la fois tourmenté et puissant. Le roman est aussi le témoin de ma quête, de l’effervescence joyeuse qu’elle a provoquée en moi et de mon désir profond de faire connaître et aimer l’histoire romaine, et surtout sa littérature. »

    Le lecteur ne peut que constater la véracité de ces propos et se laisser emporter dans le tourbillon de l’histoire. D’aucuns seraient étonnés d’apprendre que le nom de mécène vient de Caius Cilnius Maecenas, chevalier d’origine étrusque, poète, dandy, ami d’Octave, qu’il accompagna dans son ascension au pouvoir suprême d’empereur Auguste au 1er siècle avant J.-C.  

    Pascale Roze compose très minutieusement le portrait d’un homme aux multiples et remarquables facettes : une éducation très poussée lui ouvre les portes du monde grec et latin, les langues, la philosophie, la poésie, les arts. Il adopte la vision épicurienne de vivre. Superbement vêtu, une bague à chaque doigt, le chevalier campagnard s’occupe de son immense domaine, supervisant les cultures, en particulier sa vigne. Il s’émerveille des mosaïques et diverses sculptures étrusques qui ornent son palais. Mais une fois devenu l’ami d’Octave, futur empereur Auguste, il doit se mêler de politique et agir, lui qui refuse toute forme de violence. Par ses talents de conciliateur, il réussit à préparer le chemin épineux de l’accession au pouvoir impérial du jeune Octave, déjouant les intrigues et adoucissant les conflits que se livrent Octave, Marc-Antoine et Pompée. 

    Cependant, Mécène ne délaisse pas ses activités artistiques ; il prend sous sa protection les poètes Virgile, Horace et Properce. L’autrice met en scène leur relation avec infiniment de respect et de curiosité. Elle raconte les recitationes, ces lectures poétiques publiques accompagnées de musique et de danse que Mécène organise avec faste dans son palais. On y fait la connaissance de sa femme, pratiquant l’art du chant et de la danse, traductrice de la poète Sappho, et nous suivons, non sans un certain humour, le déroulement tortueux de leur vie de couple. 

    Un des nombreux aspects intéressants de ce récit réside dans la manière dont l’autrice décrit ce monde de l’Antiquité qui lui est cher, le passage de la République à l’Empire, la violence d’un côté à laquelle répond de l’autre, la beauté de la poésie. 

    Munie de connaissances historiques et littéraires très poussées, Pascale Roze dépasse la réécriture de l’Antiquité en s’impliquant elle-même dans le récit. Elle y mène sa propre quête—elle lit les manuscrits, elle voyage, elle convoque des auteurs contemporains comme Pascal Quignard qu’elle connaît personnellement et respecte infiniment—vers une réponse au questionnement : le passé éclaire-t-il le présent et comment ? 

    « La seule contrainte de mon texte, c’est moi, aujourd’hui, comme Yourcenar est la seule contrainte de son roman des Mémoires d’Hadrien. Ni Hadrien, ni l’Empire romain, mais Yourcenar. On s’en rend compte une fois que du temps a passé. De même que les textes de Pascal Quignard et de même ceux de Paul Veyne et des historiens. Toutes ces œuvres sont des lanternes magiques faisant surgir de l’ombre des formes imaginaires. »

    Le roman de Mécène
    Pascale Roze
    Éditions Stock
    (2025)

  • “Istanbul” de Mahir Guven

    “Istanbul” de Mahir Guven

    Istanbul est une ville qui s’épouse et qui vous épouse, écrit Mahir Guven au tout début de son récit, et il poursuit, Il faut croire qu’Istanbul est une histoire d’amour. Ce livre est effectivement une histoire d’amour entre l’auteur—Mahir Guven, écrivain français d’origine turque—et cette ville, Istanbul, qu’il connaît parfaitement pour y être allé tant de fois depuis 25 ans. Il y rencontre des membres de sa famille et de nombreux amis. L’éditeur nous annonce un guide à dévorer comme un roman et, en effet, le lecteur ne sera pas déçu, gagné par l’enthousiasme débordant de vivacité et de tendresse qui habite l’auteur pour cette ville, son histoire millénaire, sa géographie exceptionnelle irriguée par les eaux du Bosphore, ses habitants et ses traditions multiples. À coups d’évocations de son histoire familiale—une famille d’origine populaire et paysanne, appartenant à la minorité religieuse des alévis—il nous présente la ville, nous emmène en balades dans les quartiers de l’ancienne cité et de la nouvelle. 

    Istanbul—trois fois capitale d’empires—est une ville régie par la dualité, brute et douce, chaude et froide, de terre et de mer, une ville d’Orient et d’Europe, très riche et très pauvre, historique, antique et ultramoderne à la fois. Nous découvrons avec lui les transformations mouvementées et inéluctables qui marquent l’histoire de cette ville. Comment comprendre cette ville et ce pays si riches, cette Turquie construite sur les ruines d’un empire multiethnique et pluricentenaire… Née dans le sang en niant la vie et le droit à l’existence d’une partie de ses enfants ? Mahir Guven questionne l’Histoire, Byzance, Constantinople et maintenant Istanbul, ville hantée par un passé glorieux et une modernité incertaine, où il constate que le temps ralentit, l’Istanbul d’hier s’accroche au présent. 

    Voici donc un portrait en forme d’hommage à cette ville et ses habitants, dont l’auteur dépeint les traditions, parfois avec humour, toujours avec tendresse ; qu’il s’agisse de la vie trépidante et bruyante, de la propension des humains à converser—Si vous préférez le silence et fuir la conversation, oubliez Istanbul !—de la propension à l’humour—on n’hésite pas à parler avec métaphores et blagues—à la débrouille—c’est Robin des Bois qui fume le narguilé, ou comment carotter les bien lotis et l’État, sans se prendre la tête—aux arts de la table, avec lesquels on ne rigole pas et qui possèdent leurs rituels. Évoquer Istanbul, c’est enfin évoquer le Bosphore : Ce n’est pas un fleuve, c’est un détroit. Le passage entre la mer Noire et la Méditerranée. C’est notre prière quotidienne, ce qui nous apaise, donne un rythme à notre vie, et nous rappelle qu’il n’y a pas de terre sans eau, pas de poètes, pas de musiciens, pas de cerisiers et aucune tulipe, sans le Bosphore.

    À la fin du livre sont proposés 5 itinéraires de visite et une infographie insolite.

    Merci à Mahir Guven pour ce beau voyage et aux éditions L’arbre qui marche et sa collection Premier voyage, pour voir plus et voyager mieux.

    Marie-Ange Hoffmann

    Istanbul
    Mahir Guven
    Éditions L’arbre qui marche
    (2025)

  • “L’Invention de la mer” de Laure Limongi

    “L’Invention de la mer” de Laure Limongi

    L’Invention de la mer est une œuvre bien singulière sortie de l’imagination foisonnante et raisonnée de Laure Limongi, autrice aux multiples préoccupations primordiales que sont la mer (elle est née en Corse) avec ses mystères et ses nombreuses créatures qui l’habitent ; les enjeux sociétaux et environnementaux de notre terre ; les langues et la littérature, outils de transmission. Ce livre est à la fois un roman, un essai, un conte poétique qui nous entraine dans un nouveau monde en 2123 où, pour une question de survie face au Grand Emballement, l’espèce humaine a opéré une mutation par hybridation avec l’espèce aquatique. C’est ainsi que nous revenons aux origines maritimes de l’être biologique !

    En scène, une narratrice mi-humaine mi-poulpe, Violeta Benedetti-Ogundipe, pour sûr l’alter-ego de l’autrice, a la tâche de traduire et de commenter pour nous, les obsohumains du XXIe siècle passé, deux romans de ses contemporains : le premier est celui d’une chimère cachalot, Gina de Galène qui perpétue la mémoire de son peuple avec tendresse et une grande résilience, le deuxième celui d’une chimère crabe, Ménippe Zahlé, qui raconte son parcours initiatique avec beaucoup d’humour et de poésie.

    Gina la chimère cachalot nous conte l’histoire jonchée de morts et de tortures infligées à son peuple par les humains. Elle ne cherche jamais à condamner malgré la cruauté, ses mots sont remplis de douceur et de bienveillance, son art de la transmission renvoie aux chants mélodieux et profonds des baleines et des cachalots.

    Ménippe, lui, prototype du crabe doté des sens remarquables de la vue et de l’odorat, est bagarreur, tourmenté par une fringale inextinguible ; il a été mercenaire, taulard, drogué. Il cherche du sens à son parcours et le trouve dans la luchaeira, une forme de danse-combat qui tient à la fois de la lucha libre, le catch mexicain, et de la capoeira, qui esthétise le combat en danse non violente. S’ajoute à cette pratique sportive une dimension littéraire et spirituelle sous la forme d’improvisations poétiques. D’où l’importance de la création littéraire !

    L’autrice pointe le doigt sur les risques de notre modèle d’appréhender notre vie sur terre, de détruire nos ressources, persuadés que nous sommes de notre toute puissance, de notre soi-disant monopole de la conscience. Il est urgent de repenser notre rapport aux animaux, à la nature, aux humains. Alerter et éveiller nos consciences à la réflexion sur le sens du vivant, voilà le dessein de l’autrice.

    Mais ce récit n’est pas culpabilisant, encore moins moralisant. Ce n’est pas une dystopie angoissante. Mais bien plutôt une utopie inventive, d’une grande richesse, d’une magnifique liberté.

    … on a constaté que le désir d’histoires, lui, n’avait rien d’accessoire. Il est, au contraire, un besoin. Sans histoires, note imagination s’étiole, et surtout, il devient impossible de penser le quotidien. Mais aussi de se projeter, d’échafauder l’avenir.

    À l’instar de ses personnages hybrides, la forme d’écriture, elle-même hybride, polyphonique, est troublante et raisonne en nous comme les courants dans l’eau.

    Exemple tiré du lexique en fin de livre : PÉRILLANTS : mot-valise tout d’abord composé de « Périlleux » et « Pullulant » afin de désigner la multiplication des êtres humains, à l’ère industrielle, pendant ladite « chasse à la baleine ». Puis, après les années 1980, le mot-valise a évolué en « Périlleux » et « Polluant », car si avec l’avènement du pétrole, l’intensité des chasses a baissé, c’est devenu le temps des pollutions diverses, plastiques, hydrocarbures, sonores…

    Ajoutons que l’aspect scientifique est très documenté et repose sur des recherches très poussées.

    Le livre se referme sur un cahier de poèmes olfactifs, tout à fait étranges et improbables, composés par Ménippe l’hybride crabe, comme une partition de séances d’odeurs et traduits en français pour nous par Violeta.

    Au début du livre sont posées les questions : COMBIEN Y A-T-IL DE LANGUES POUR L’APRÈS ? Qu’est-ce qu’une épithète cétacée ? connaissez-vous l’argot crustacé ? comment la poésie est-elle une réponse aux outrances capitalistes ? …Vous ne vous posez pas encore ces questions, pourtant cruciales ; je vais tenter d’y répondre quand-même.

    Il ne reste plus qu’à espérer que la tentative de réponse n’aura pas été vaine !

    Marie-Ange Hoffmann

    L’Invention de la mer
    Laure Limongi
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Ceux du lac” de Corinne Royer

    “Ceux du lac” de Corinne Royer

    Ceux du lac, ce sont les membres d’une famille tzigane roumaine — les Serban — Il y a les cinq frères et la petite sœur, le père veuf de « Petite-Mère », la tante et Moroï le chien. Ils se sont installés dans une cabane au bord d’un lac non loin de Bucarest. Pêchant et chassant, ils vivent libres et en symbiose avec la nature, « une vie choisie, défendue, voulue ainsi, âpre et sauvage, parfois féroce ». À la première page du roman, on fait la connaissance de Sasho, l’aîné des frères, immergé dans l’eau tel un poisson.

    « De loin, on aurait pu croire que c’était un chien. Une masse sombre. Une tête émergeant au ras de l’eau, mais pas une tête entière, seulement un crâne, ou plus exactement l’arrière d’un crâne couvert d’une toison noire ; et la toison noire flottait sur un large cercle tronqué par les courants et elle paraissait démesurée par rapport à la taille du crâne ».

    L’amour que ces humains vouent à la liberté et l’attachement à la terre, à leur terre, vont être brutalement mis à mal par l’injonction de la part des autorités locales de quitter les lieux au motif de créer une réserve naturelle. « Un grand projet, oui, l’Europe, comme on vous l’a déjà dit, monsieur Șerban, l’Europe sera de la partie, il faut bien financer ! Des sentiers pour les piétons et un long circuit praticable à vélo avec des postes d’observation. On pourra accueillir des enfants, des touristes, tout ça aux portes de Bucarest, un modèle de réserve naturelle urbaine aux yeux du monde. Bien sûr, il faudra détruire la cabane et déménager, la faune a besoin de calme pour se reproduire, et il faut bien rendre tout ça parfaitement propre, vous comprenez, monsieur Șerban, vous comprenez ? »

    On leur promet un logement en ville, une vie décente, la scolarisation des enfants. Ils se retrouvent dans un HLM du quartier misérable de Ferentari de Bucarest. C’est tout un équilibre et un mode de vie qui seront totalement bouleversés. 

    Alors que « Lever les yeux sur ce qui l’entourait suffisait à rassasier son désir d’être au monde », qu’il vivait comme un poisson dans l’eau, Sasho en est réduit maintenant à reproduire le mouvement de la nage à plat ventre sur deux chaises. L’adaptation semble impossible. Comment vont-ils s’en sortir, trouver la force et les ressources pour se réinventer une vie nouvelle ? 

    S’inspirant d’une histoire vraie, Corinne Royer dénonce les préjugés à l’encontre des Tsiganes, la pratique de la dépossession arbitraire, les mirages de la modernité et le poids des traditions.

    L’écriture, parfois réaliste, souvent poétique, est habitée par la ferveur, d’une grâce et d’une vitalité étonnantes. Corinne Royer est convaincue de la symbiose des humains avec la nature. Cette idée de symbiose entre des éléments différents qui se nourrissent l’un l’autre est révélatrice dans la structure du roman, imbriquant à la prose du récit les intermèdes poétiques écrits par Sasho dans un train, mêlant les faits et les rêves, le merveilleux et le sordide, l’histoire politique d’un pays et son imaginaire.

    Un hymne bouleversant et sincère au respect de la nature et de la dignité humaine. 

    « De ceux du lac, je suis.

    Le delta urbain, disent-ils d’un air important, d’un air de savant 

    — ils savent faire bonne fortune sur le dos du delta

    — ils saventfaire bonne fortune sur le dos des oiseaux, des reptiles, des mammifères. Bonne fortune sur le dos de la rivière Dâmbovita, bonne fortune sur le dos du lac Văcărești.

    Une des plus grandes réserves naturelles urbaines de toute l’Europe, disent-ils. Parce qu’ils en sont, à présent, de l’Europe, pas peu fiers.

    Bonne fortune sur le dos des enfants dont je suis

    — de ceux du lac ».

    Marie-Ange Hoffmann

    Ceux du lac
    Corinne Royer
    Éditions Le Seuil
    (2024)

  • “Port l’Étoile” de Marie Redonnet

    “Port l’Étoile” de Marie Redonnet

    Il faut l’affirmer haut et fort : l’expérience de lecture des romans de Marie Redonnet est inoubliable, tant l’écrivaine réussit à nous immerger dans des mondes où la dureté de la réalité et la magie créatrice de la fable fusionnent, « dans des mondes qui résonnent, offrant un miroir sur la réalité incertaine de nos propres existences ». Remercions les éditions Le Tripode d’avoir rassemblé en 2017 sous le titre Les Héritières trois romans de Marie Redonnet parus initialement aux éditions de Minuit en 1986/87, où nous suivons le destin de « Trois femmes déviantes, trois héritières soumises au poids du passé, trois héroïnes surgies de mondes au bord de l’implosion et luttant pour exister ». Avec Port l’Étoile, dernier roman d’une nouvelle trilogie composée de La femme au colt 45 (2016) et Trio pour un monde égaré (2018), nous retrouvons des êtres en perdition et en lutte pour se reconstruire face à une violence toujours latente. 

    Port l’Étoile, ville refuge, que la narratrice Maria choisit pour y refaire une vie meilleure avec l’homme qu’elle aime. Rien de précis n’est dévoilé sur le passé de Maria, femme d’un âge mûr, mais on comprend qu’elle cherche à renaître. Au contact avec d’autres êtres exilés qu’elle rencontre dans le quartier de Bois-Dormant — nom qui sent bon la douceur d’un accueil — elle va connaître la solidarité, l’espérance d’une vie meilleure. Tous sont logés à la même enseigne et veulent en découdre avec les injustices et les mauvais coups du sort. « Ils portent le poids de leur ancienne vie. Ils cherchent à se trouver une place à Port l’Étoile. Ils ne savent pas s’ils vont réussir… Commencer une nouvelle vie dans une ville inconnue est difficile. » L’adaptation ne se fera pas sans mal, ils vivront des échecs, des moments d’accablement, confrontés à la violence des autorités politiques, de la spéculation immobilière, de l’hostilité des habitants. Le sentiment d’exil généralisé s’accroit.

    Mais il n’y a décidément pas de message désespéré dans ce livre, dans la mesure où les personnages se révoltent, s’obstinant à ne pas se laisser abattre. Ils trouvent en eux des ressources d’énergie qui les font se dresser contre l’adversité et finir par vaincre. Le saccage des fêtes et des concerts qu’ils organisent, la destruction des biens et des lieux de culture qu’ils créent envers et contre tout, ces actions punitives orchestrées par les « puissants » du moment, au lieu de les anéantir, stimulent leur volonté de résister et de se réinventer. C’est ainsi que les personnages progressent lentement vers une métamorphose, animés par une force intérieure. Certains jouent un instrument — flûte, darbouka, accordéon, oud — d’autres chantent. La musique est un catalyseur à la lutte, à la vie tout simplement : « Si Bobby — le joueur de flûte — a en lui cette force et cette confiance en la vie, il le doit… aussi à son grand-père qui lui a transmis sa flûte et au don qu’il a pour en jouer ». Pour Maria, qui essaie de trouver ses marques dans cette nouvelle ville, écrire est le salut : « Je ne peux partager mes émotions avec personne, alors je les note sur un carnet. Je trouver en l’écriture un repère et un point d’ancrage qui m’amarre solidement à Port l’Étoile. Elle me donne la force, toujours menacée de défaillance, d’y commencer une nouvelle vie ».

    L’écriture du récit est, bien que simple, d’une grande puissance évocatrice ; les phrases sont courtes, sans fioritures superflues. Elles se déroulent en plans séquences — comme au cinéma — dans lesquels l’autrice fait ressortir l’importance des lieux auxquels elle donne un sens quasiment mythique : l’ancien cimetière situé sur une île qu’un passeur dessert ; le Musée du cinéma, accessible par un funiculaire menant au quartier du vieux château ; La Sirène, le bar à alcool où on essaie d’oublier l’écrasante chaleur, auquel succède La Baleine, une brasserie modern style aux prix exorbitants et Le Lavoir, où Olga la patronne ne sert pas d’alcool et où Maria trouve la sérénité pour écrire ; le conservatoire de musique ; la librairie La Lucarne qui accueille les habitants du Bois Dormant : « Il y a un petit salon au fond de la librairie où l’on peut boire un café en lisant des livres, il n’est pas obligatoire de les acheter ».

    L’autrice rend un hommage à la littérature : « Sans la littérature et toute son histoire, que deviendrait ce monde affolé et égaré qui ne ressemble plus en rien à ce qu’il a été ? »

    Marie Redonnet livre ici un très beau portrait de femme en lutte et le lecteur n’est pas loin de penser à l’analogie des deux prénoms Marie et Maria : « Mes certitudes vacillent. Tout est à reconstruire, autrement. Ici à Port l’Étoile, ville inconnue, ville étrangère, j’ai à faire mes preuves, toute seule. Ce que je désire, c’est à moi de le réaliser. Ce que je veux être, c’est à moi de le devenir. »

    Marie-Ange Hoffmann

    Port l’Étoile
    Marie Redonnet
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Le chien, la neige, un pied” de Claudio Morandini

    “Le chien, la neige, un pied” de Claudio Morandini

    Le chien, la neige, un pied : un titre énigmatique qui sent le conte, à la manière de cet auteur pour qui le connaît (voir son dernier roman Choses, bêtes, prodiges). C’est l’histoire du vieil éleveur de montagne (encore la montagne, le milieu naturel cher à l’auteur), Adelmo Farandola—son nom est à lui seul tout un programme —un clin d’œil à la farandole, danse à la fois de la vie et de la mort—l’homme vit en ermite dans une cabane perdue au fond d’un vallon inhospitalier, caillouteux et aride. Mais quel personnage ! Nous faisons sa connaissance alors qu’il descend au village pour s’approvisionner. Sa mémoire lui joue des tours—il ne se souvient plus y être venu la veille—Communiquer avec ses semblables devient difficile.

    À force de ne pas parler pendant de longues périodes, il peine à faire sortir les phrases et chaque mot lui semble imprononçable.  Il préfère remonter dans son isolement.

    Le génie de l’auteur réside dans sa manière évocatrice, douce et brutale de nous entraîner dans cette farandole des sens où fusionnent la beauté et la laideur de la nature et des hommes. A l’horizon, la mort, au bout d’un chemin de misère où l’homme se perd lentement mais sûrement dans la folie.

    L’homme ne sent plus rien depuis un moment. Depuis qu’il a arrêté de se laver il est anesthésié à ses propres odeurs, et les pets qu’il lance la nuit sous les couvertures ne sont que de chaudes caresses, qu’il cultive avec une alimentation adéquate.

    Et nous faisons connaissance avec un deuxième personnage, le chien, qui surgit soudain sur son chemin et ne le lâche plus, si bien que notre homme bourru et solitaire se laisse adopter par lui !

    Parfois le chien ressemble à un appendice de l’homme. Il reste à ses côtés, il se frotte contre son mollet, il ne perd de vue aucun de ses gestes, au point que même un coup de pied d’Adelmo Farandola ne peut pas l’éloigner, car tout en jappant, il fait quelques petits virages—pour jauger la douleur—puis il se remet à se frotter à son compagnon.

    Jusqu’alors, il menait des monologues, se posant des questions et donnant lui-même les réponses. A présent, c’est avec le chien qu’il s’entretient, et leurs conversations burlesques ne manquent pas d’humour !

    Le chien craint de servir de rôti à son compagnon affamé, mais heureusement, celui-ci est protégé par sa crasse qui le nourrit en quelque sorte ! Tous les deux parviennent tant bien que mal à survivre au dur hiver. Et c’est alors qu’apparaît à la fonte des neiges le troisième élément perturbateur : un pied humain gelé ! Mais le pied de qui ? qui l’a mis là ? dans quelles circonstances ? les obsessions de notre homme s’enflamment et virent à la folie.

    Adelmo Farandola insultait la mère de la Faim, la mère du Froid, et aussi la mère du Sommeil, son ennemi le plus sournois, celui qui se présentait en ami mais qui en réalité voulait seulement que l’homme s’abandonne pour le livrer à la mort.

    Dans ce récit qui part d’un réalisme cru pour virer au conte fantastique, l’auteur nous parle de solitude, de vie et de mort. Étonnante appendice du roman où l’auteur dévoile sa source d’inspiration. Mais est-ce bien la vérité ? Avec Claudio Morandini, tout est remis en question dans le rythme endiablé de la farandole !  

    Une seule petite remarque quant au titre français, qui ne restitue pas la ligne mélodique du titre original : Neve, cane, piede, qu’il aurait peut-être fallu garder ? La traduction du roman est par ailleurs remarquable.

    Marie-Ange Hoffmann

    Le chien, la neige, un pied
    Claudio Morandini
    Traduit de l’italien par Laura Brignon
    Éditions Anacharsis
    (2017)