Une fois n’est pas coutume de citer l’autrice elle-même, expliquant son projet d’écriture avec ce roman :
« Il y a longtemps, j’ai écrit un livre sur Horace parce que sa poésie me parlait intimement. L’écrivant, j’ai éprouvé la force mentale qu’exerce sur moi l’antiquité. Le passé est-il vraiment du passé ? Ne subsiste-t-il pas, à portée de main, invisible mais toujours agissant ? Peut-on y percevoir une lumière pour éclairer aujourd’hui ? Suis-je une femme du passé ou du présent ? Le personnage de Mécène—ami de l’empereur Auguste et protecteur des poètes—s’est présenté à moi comme une magnifique silhouette pour donner forme à ce questionnement.
Ce livre n’est pas une biographie historique, ni un exposé sur le mécénat. C’est un roman. Je me suis emparée des informations que les auteurs grecs et latins nous ont transmises pour déployer l’histoire d’un homme vivant à une période de bouleversements violents, témoin et acteur du passage de la République à l’Empire, habité par l’amour de l’art et le désir de voir arriver la paix. Un homme à la fois tourmenté et puissant. Le roman est aussi le témoin de ma quête, de l’effervescence joyeuse qu’elle a provoquée en moi et de mon désir profond de faire connaître et aimer l’histoire romaine, et surtout sa littérature. »
Le lecteur ne peut que constater la véracité de ces propos et se laisser emporter dans le tourbillon de l’histoire. D’aucuns seraient étonnés d’apprendre que le nom de mécène vient de Caius Cilnius Maecenas, chevalier d’origine étrusque, poète, dandy, ami d’Octave, qu’il accompagna dans son ascension au pouvoir suprême d’empereur Auguste au 1er siècle avant J.-C.
Pascale Roze compose très minutieusement le portrait d’un homme aux multiples et remarquables facettes : une éducation très poussée lui ouvre les portes du monde grec et latin, les langues, la philosophie, la poésie, les arts. Il adopte la vision épicurienne de vivre. Superbement vêtu, une bague à chaque doigt, le chevalier campagnard s’occupe de son immense domaine, supervisant les cultures, en particulier sa vigne. Il s’émerveille des mosaïques et diverses sculptures étrusques qui ornent son palais. Mais une fois devenu l’ami d’Octave, futur empereur Auguste, il doit se mêler de politique et agir, lui qui refuse toute forme de violence. Par ses talents de conciliateur, il réussit à préparer le chemin épineux de l’accession au pouvoir impérial du jeune Octave, déjouant les intrigues et adoucissant les conflits que se livrent Octave, Marc-Antoine et Pompée.
Cependant, Mécène ne délaisse pas ses activités artistiques ; il prend sous sa protection les poètes Virgile, Horace et Properce. L’autrice met en scène leur relation avec infiniment de respect et de curiosité. Elle raconte les recitationes, ces lectures poétiques publiques accompagnées de musique et de danse que Mécène organise avec faste dans son palais. On y fait la connaissance de sa femme, pratiquant l’art du chant et de la danse, traductrice de la poète Sappho, et nous suivons, non sans un certain humour, le déroulement tortueux de leur vie de couple.
Un des nombreux aspects intéressants de ce récit réside dans la manière dont l’autrice décrit ce monde de l’Antiquité qui lui est cher, le passage de la République à l’Empire, la violence d’un côté à laquelle répond de l’autre, la beauté de la poésie.
Munie de connaissances historiques et littéraires très poussées, Pascale Roze dépasse la réécriture de l’Antiquité en s’impliquant elle-même dans le récit. Elle y mène sa propre quête—elle lit les manuscrits, elle voyage, elle convoque des auteurs contemporains comme Pascal Quignard qu’elle connaît personnellement et respecte infiniment—vers une réponse au questionnement : le passé éclaire-t-il le présent et comment ?
« La seule contrainte de mon texte, c’est moi, aujourd’hui, comme Yourcenar est la seule contrainte de son roman des Mémoires d’Hadrien. Ni Hadrien, ni l’Empire romain, mais Yourcenar. On s’en rend compte une fois que du temps a passé. De même que les textes de Pascal Quignard et de même ceux de Paul Veyne et des historiens. Toutes ces œuvres sont des lanternes magiques faisant surgir de l’ombre des formes imaginaires. »
Le roman de Mécène
Pascale Roze
Éditions Stock
(2025)



