Auteur/autrice : Marie-Ange Hoffmann

  • “Les Oscillants” de Claudio Morandini

    “Les Oscillants” de Claudio Morandini

    La narratrice et protagoniste de ce roman de Claudio Morandini est une jeune ethnomusicologue qui arrive de la ville à Crottarda, un village de montagne quasiment toujours plongé dans l’obscurité car le soleil n’y brille que très rarement. Le décor d’une histoire noire est déjà planté. Les maisons, les murs et même les rares enseignes et les quelques bancs où personne ne s’assied jamais, ainsi que les panneaux routiers, sont toujours tapissés d’une épaisse mousse sombre.

    La jeune femme veut étudier les chants mystérieux qu’elle attribue aux bergers—chants qu’elle avait entendus enfant alors qu’elle passait des vacances dans ce village et dont elle garde un souvenir marquant et fascinant. C’est en scientifique qu’elle veut commencer ses recherches—Il faudra enregistrer  les appels, les transcrire, analyser leurs composantes sémantiques, les déchiffrer, en tirer un répertoire : une perspective terriblement excitante, pour une chercheuse d’étrangetés musicales comme moi—mais les choses prennent une tout autre tournure de ce qu’elle escomptait et très vite, elle sent que tout lui échappe.

    Elle est confrontée à la présence d’êtres humains étranges et inquiétants, prenant la forme de monstres qui évoluent dans une ambiance de nature froide, humide et hostile. Elle ne sait si on l’accueille ou bien la rejette. Elle finira par ne plus rien comprendre à ce monde qui oscille entre réalité et illusion, rêve et cauchemar, attraction et rejet, lumière et obscurité. Les contours des personnages de cette communauté fermée sur elle-même sont flous et tordus, se fondant dans la noirceur qui engloutit. En face de ce village se trouve un autre village qui lui est baigné constamment de soleil. D’étranges sentiments d’hostilité sauvage et inexpliquée régissent la vie des deux villages. C’est un monde où la réalité s’englue dans l’absurde et le grotesque. Un piège se referme sur la narratrice dont elle ne peut se libérer, en proie à un sentiment de fascination/répulsion.

    L’auteur mêle la farce, l’humour, le comique aux aspects dramatiques et tragiques pour nous entraîner de main de maître dans cette fable à la magie fascinante.

    Ils oscillent, mes pauvres Crottardais, entre le besoin de se cacher et la nécessité de sortir à découvert, de respirer l’air de dehors ; entre l’exigence de s’exprimer et le mutisme, entre un festin des sens, de tous les sens, y compris ceux que nous autres ne savons plus exercer, et la fermeture de tous les orifices dans le silence, dans l’obscurité complète, dans l’absence de contact ; entre un au-dessus qui s’éloigne et devient inatteignable, ou qui écrase et oppresse, et un au-dessous dans lequel s’enfoncer, enfin, et continuer de nourrir du ressentiment et des inquiétudes ; entre humain et non-humain ; entre vivant et non-vivant. Les oscillants, ai-je envie de les appeler. Et je finis par me sentir un peu oscillante moi aussi.

    Marie-Ange Hoffmann

    Les Oscillants
    Claudio Morandini
    Traduit de l’italien par Laura Brignon
    Éditions Anacharsis
    (2019)

  • “Danse avec tes chaînes” de Anaëlle Jonah

    “Danse avec tes chaînes” de Anaëlle Jonah

    Voici un roman à la fois courageux et poignant qui, suite au scandale révélé dans les 10 dernières années du siècle dernier — donc histoire récente — connu sous la dénomination de L’affaire des enfants de la Creuse, met en scène une fratrie de quatre enfants âgés de 15 à 7 ans arrachés par la DASS à leur mère veuve, déracinés de leur patrie La Réunion, pour être emmenés en métropole où on leur fait miroiter un avenir meilleur. Il s’agissait de mettre en œuvre un plan d’aide aux agriculteurs souffrant de l’exode rural dans les régions de la France profonde.

    C’est avec les yeux des deux derniers enfants, Marie-Thérèse accompagnée de son petit frère Joseph, que l’autrice choisit de suivre leur parcours qui tourne vite au calvaire. Séparés du reste de la fratrie, les deux malheureux enfants se retrouvent à la merci d’un couple de fermiers sans scrupules dans un village de la Creuse, bien loin de la promesse de Paris et Notre-Dame — « C’est Notre-Dame de Paris… C’est magnifique là-bas. Tu verras. L’une des plus belles merveilles du monde ». Les enfants déchantent très vite : pas question d’école mais au menu quotidien figurent travail forcé, maltraitances de toutes sortes, coups, privations de nourriture, humiliations, etc. Leur identité leur est volée. « Nos prénoms changèrent soudainement. Un jour Joseph et Marie-Thérèse, l’autre Florent et Marie. Nous avions subi tant de bouleversements que ce n’en était même plus surprenant. Et donc ? Mon identité, à la manière d’un oignon, avait été épluchée, éraflée couche après couche au point qu’il ne me restait plus qu’un fragment de mon être, et ce fragment était Joseph ».

    Joseph, le frère, garçon fragile, sensible, que la sœur, forte, rebelle, finira par laisser à la ferme, mue par le désir impétueux de s’échapper et fuir le destin cruel qu’on leur avait imposé.

    Le récit passe de l’enfance d’esclaves à la ferme aux scènes de leur vie familiale à La Réunion qui, malgré la pauvreté, sont empreintes de joie et d’amour. Le récit alterne également la vision de l’enfant et celle de Marie-Thérèse vieillie et malade, revenant accompagnée de sa fille à La Réunion pour rendre hommage à son frère et à tous les enfants maltraités de la sorte. Joseph, le frère poète disparu mais bien présent à travers sa poésie à laquelle Marie-Thérèse redonne vie en offrant au monde son recueil Danse avec tes chaînes. L’autrice précise la référence à la citation de Nietzsche : « la liberté, c’est savoir danser avec ses chaînes ».

    Marie-Ange Hoffmann

    Danse avec tes chaînes
    Anaëlle Jonah
    Éditions Fayard
    (août 2024)

  • “Après la brume” de Estelle Rocchitelli

    “Après la brume” de Estelle Rocchitelli

    Le décor : une petite île dans l’océan atlantique — qui, dès les premières pages du récit, s’avère être plus qu’un décor. Elle est le cœur palpitant où s’ébattent vents violents, vagues déferlantes, tempêtes rugissantes, où s’étend la brume derrière laquelle tout disparaît. La nature et les habitants respirent au rythme des éléments. L’île est dans mon corps… L’abri, c’est l’île et l’espace partout… J’expire, laisse les pensées rejoindre le brouillard… Les lendemains de tempête, tout est au ralenti, ainsi s’exprime Alma, une visiteuse de l’île à l’écoute des oiseaux et de la nature. Une femme, une parmi toutes celles qui sont les actrices de la vie sur l’île. Des femmes qui vont s’unir pour partir à la recherche de Raph, une petite fille disparue dans le brouillard lors d’une sortie scolaire. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter car la fillette connaît les lieux comme sa poche, elle sait les dangers. Mais la brume se dissipe et elle ne revient pas. Que lui est-il arrivé ?

    Le récit est bâti sur trois parties (premier jour, deuxième jour et nuit) dans lesquelles se succèdent, se répondent, tour à tour, les courts témoignages de ces femmes ; leurs voix résonnent à la première personne, telles les mailles d’un filet qui tissent leurs vécus, leurs liens, avec, en filigrane, la résonnance d’un chant énigmatique sorti d’une histoire ancienne.

    Estelle Rocchitelli nous entraîne dans les méandres de la mémoire des humains liée à la mémoire de la nature, au risque de nous y perdre parfois, mais le cheminement est envoûtant. L’autrice décrit avec beaucoup de finesse, de justesse, de force évocatrice et poétique, la vie rude de ces femmes simples et authentiques dans cette île qu’on sent à la fois hostile et meurtrière, mais aussi belle et protectrice, quand le soleil chasse le brouillard, laissant apparaître la mer, les falaises, les criques, les récifs, les sentiers de bruyère qui serpentent sur la lande. La mer, où Marielle découvre les bienfaits de plonger dans l’eau glacée — Nager, c’est oublier, et souvent je ne sais pas ce que je fais, mes jambes appuient contre le vide, j’avance, c’est comme un rêve, être au milieu de rien, sans accroche, sans endroit où s’arrêter… Vidée de tout. Plus rien ne pense à l’intérieur, j’ai enfin la place en moi pour regarder autour. Des repères s’imposent dans ce paysage sauvage : le phare qui ne sert plus mais qui raconte aussi son histoire par la voix de Yana, fille de marin, sœur du gardien de phare disparu un soir, avalé par les flots, et qui devient folle — Je me demande si perdre la tête n’est pas la seule façon de tenir debout, sur ce rocher noir du bout du monde — s’interroge Karen, une autre femme. Il y a aussi l’épave, lieu mystérieux, magique, habité de fantômes, où Tina, la mère, avait pris l’habitude de retrouver Raph, sa fille, partie se cacher.

    Avant la naissance de Raph, Tina, seule et désemparée, était venue dans l’épave — Je ne savais pas quoi y faire, juste ne plus rien voir de l’île et de son bruit. J’étais arrivée aux limites de la coque, les arches immenses et tout ce vide derrière moi. Les larmes s’étaient mises à couler, toutes seules, parce que le vent était là, filet aigrelet accroché aux murs. Il m’avait retrouvée au fond du bateau. Il sonnait comme un souffle, une complainte sourde. J’avais pensé aux chants que les marins chantaient sur le port parfois, à l’arrivée du bateau, je m’étais mise à fredonner un air qui disait je suis né…je suis né au milieu de la mer. Ma voix avait recouvert le reste, et entre deux couplets, quelque chose avait bougé dans mon ventre.

    Mystères de la naissance, de la transmission, des liens des hommes entre eux et avec la nature, de leurs chants, de leurs cris — les chants des hommes répondent aux chants des pierres, les cris des hommes répondent aux cris des oiseaux et du vent. Lire, c’est se laisser transporter ailleurs, et c’est bien là la magie de ce « roman choral ». 

    Après la brume, premier roman de Estelle Rocchitelli, à paraître en août 2024 aux éditions Delva

    Marie-Ange Hoffmann

    Après la brume
    Estelle Rocchitelli
    Éditions Delva
    Août 2024

  • “Malart” de Aro Sáinz de la Maza

    “Malart” de Aro Sáinz de la Maza

    Malart, un titre, on ne peut plus simple, qui est comme un clin d’œil au lecteur que ce polar-là, le dernier opus de la tétralogie espagnol de Aro Sáinz de la Maza, devrait être différent des autres. On soupçonne que si l’auteur a mis en avant le seul nom de son héros en première page de couverture, celui-ci sera sans doute le cœur battant de cette nouvelle intrigue. Une façon astucieuse de titiller la curiosité du lecteur qui, s’il connaît déjà Milo Malart, le policier aux improbables mais efficaces méthodes, se hâtera d’ouvrir le livre, d’autant plus qu’il est question d’abîme dans l’exergue.

    Comme dans les précédents romans, un prologue plante le décor et des indices qui amèneront à la tragédie. Elle aimait courir à travers la ville de bon matin, ainsi commence l’histoire. Une jeune femme qui n’est pas nommée nous entraîne dans sa course et nous apprenons que courir est pour elle une activité vitale, qu’elle est au bord d’un précipice sans fond, sous l’emprise d’un traumatisme d’enfance dévastateur dont elle essaie de se libérer. Les analogies avec l’inspecteur Malart et son histoire de schizophrénie familiale s’imposent alors, comme les thèmes récurrents de l’auteur que sont le pouvoir de l’argent et la corruption des médias et de la police. La jeune fille qui court assiste par hasard à un accident causé par un couple visiblement sous effets de drogues dans une voiture de luxe et on se doute que ces deux personnages sont peu recommandables, des très méchants, comme ceux que traque l’inspecteur Malart.

    Malart, le voici qui apparaît au chapitre suivant intitulé Jeudi 28 novembre, Barcelone, trois heures douze. L’horloge du temps est en marche. Non sans un certain génie, l’auteur construit habilement l’intrigue en mettant en scène un homme — qu’il n’identifie pas immédiatement comme étant l’inspecteur Malart — dans une très mauvaise posture, il flottait à la surface de la mer comme un poids mort. Assiste-t-on à la mort par noyade de Milo Malart ? Cela en a tout l’air, mais on n’y croit pas ! Et le lecteur n’est pas le seul à avoir confiance en Malart. Sa partenaire, la sous-inspectrice Rebecca Mercader et ses co-équipiers duGroupe s’inquiètent de sa disparition et entreprendront trois jours d’enquête effrénée pour tenter de le retrouver.

    Sans trop dévoiler de l’intrigue, qu’il soit dit qu’on découvrira le couple responsable de l’accident de voiture du début — deux psychopathes rejetons de la très haute société catalane — tous deux définitivement morts, fixés à la poupe de leur yacht somptueux dérivant à quelques miles de la côte. Ce qui est complètement fou, c’est qu’il semble que l’inspecteur Malart soit l’auteur du double crime : les preuves sont accablantes, le yacht est truffé de ses empreintes et Milo reste introuvable. Alors que la presse, le juge et les réseaux sociaux enflammés par les familles des deux morts demandent sa peau, seuls Rebecca et ses collègues vont tenter de sauver Malart. Mais ce ne sera pas chose facile ! Le doute commença à s’ouvrir un chemin dans son cerveau. Le poids des preuves était accablant, écrasant. Tout comme les indices. Comment était-ce déjà ce que lui disait toujours Malart ? « Ne cherche pas, efforce-toi de trouver. Il est aussi important de voir ce qu’il y a, que ce qu’il n’y a pas. Si tu espères trouver quelque chose de concret, tu ne pourras pas voir le reste. »  

    Comme toujours chez Aro Sáinz de la Maza, la dimension psychologique analysée finement joue un rôle primordial, comme la description qui ne fait pas dans la dentelle d’une Barcelone gangrénée par la corruption et le pouvoir de l’argent. Même si Milart semble baisser les bras, obsédé par son impuissance à vaincre la perversité des puissants et hanté par une névrose obsessionnelle, même si son équipe a toutes les peines du monde à le sauver, on ne peut croire que le Mal puisse avoir le dernier mot ! Et on marche à fond avec Mercader lorsqu’elle décide d’adopter la méthode de mimétisme chère à Malart — Je veux mettre la méthode de Malart en pratique…L’idée est d’essayer de comprendre le coupable au maximum, je veux dire le plus humainement possible.

    L’intrigue est bien construite avec une progression captivante de plus en plus serrée, de rebondissements en rebondissements où l’apparition des personnages du début prennent tout leur sens, jusqu’au dénouement qui reste sur un point d’interrogation ! Une fois de plus, Malart et son Groupe ne déçoivent pas le lecteur, qui espère une suite…

    Marie-Ange Hoffmann

    Malart
    Aro Sáinz de la Maza
    Éditions Actes Sud (Actes noirs)
    Traduit de l’espagnol par Serge Mestre
    (2024)

  • “Concerto pour main gauche” de Yann Damezin

    “Concerto pour main gauche” de Yann Damezin

    Sans être une fanatique lectrice de BD, je dois avouer que cet ouvrage s’impose à moi comme une véritable découverte esthétique, artistique et littéraire. Nul doute que deux passions guident l’auteur : le dessin et la musique. Concerto pour main gauche, une biographie librement inspirée de la vie du pianiste Paul Wittgenstein qui, amputé de son bras droit suite à une blessure de guerre, n’abdique pas et transforme son handicap en force. Il continue de jouer des œuvres composées pour lui et sa main gauche, notamment le Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel.

    Le lecteur pénètre d’emblée la psyché d’un personnage ambivalent, torturé par des émotions violentes que le dessin onirique de l’auteur reflète magistralement. Le regard du lecteur suit le récit, fasciné par le graphisme en noir et blanc tout en volutes fines et subtiles, qui tissent un paysage sonore et poétique où s’accumulent des motifs géométriques et des figures métaphoriques d’une grande intensité. Le dessin n’est rien d’autre que la musique transformée en images, le ressenti émotionnel transformé en formes fantastiques, symboliques. Il fait penser aux bestiaires grotesques d’un Jérôme Bosch, mais aussi aux fines et poétiques estampes japonaises ou miniatures persanes, mais aussi aux arts dits « naïfs ». Autant dire une multitude d’influences qui se tissent et s’entrelacent en un miroir où se reflète l’âme tourmentée du pianiste.

    Ce n’est pas une biographie réaliste qui intéresse l’auteur, ni même le côté héroïque du personnage, mais bien davantage ses faiblesses, ses lâchetés, ses trahisons, ses parts d’ombre, ses fantômes. C’est en quelque sorte une biographie intérieure. Et puis il y a le texte qui chemine avec le dessin, écrit à la première personne, nourri de quelques références littéraires discrètes (Blaise Cendrars et son amputation du bras droit, Don Quichotte aussi). Le contexte historique est également très présent. La tragédie de la Seconde Guerre mondiale, la spoliation des Juifs par les nazis, la gangrène de l’antisémitisme, tous ses bouleversements alimentent le mal être de l’artiste blessé dans son amour-propre. Heureusement, il y a la musique et le piano qui sont un ressort existentiel pour s’en sortir, une épave comme refuge contre le désespoir. Certes, le pianiste entretient un rapport à son instrument qu’on peut qualifier de conflictuel, mais il ne perd pas la foi en la musique et en son jeu. Constamment, il se remet en question en tant qu’être humain et en tant qu’artiste. Il n’est certes pas un saint, serait même détestable — ses colères, son comportement lâche envers sa femme, son adéquation au nazisme — mais il finit par être touchant dans sa quête du sens de l’existence et de la mort… Après tout qu’importe … Puisque le silence aussi est musique.

    Roman graphique où s’entrelacent la musique — …[nous] écoutions alors la musique parler de ce qu’on ne dit pas —, la perte— De l’amputation, de la douleur et du désespoir, je ne parlai à personne… Ma main gauche courait sur le clavier, et la musique disait tout —, la guerre — En plus d’être amputé, j’étais donc prisonnier. Je me souciais pourtant très peu de cette perte de liberté. À quoi bon, puisque je ne pouvais plus être pianiste ? —, la violence des sentiments — J’étais un jeune homme plein de patriotisme, de colère rentrée, de détestation et de crainte de l’étranger. Autant d’éléments qui n’étaient que le pâle reflet de la haine que j’éprouvais envers moi-même —, l’exil — Avais-je laissé mon talent en Europe en traversant l’océan ? s’y était-il consumé dans les flammes, l’horreur et la cruauté ? Peut-être la musique n’était-elle plus possible pour moi après la disparition irrémédiable du monde dans lequel j’étais né ? — Une véritable réussite de l’alliance du texte et du dessin. Un objet d’art unique à mes yeux.

    Marie-Ange Hoffmann

    Concerto pour  main gauche
    Roman graphique de Yann Damezin
    Éditions La Boîte à Bulles
    (2019)

  • “Feu saint Antoine” de Bruno Messina

    “Feu saint Antoine” de Bruno Messina

    Le dernier livre de Bruno Messina, (auteur déjà présent aux Automn’Halles en 2022 pour 43 feuillets, musicien intermittent du spectacle avant de devenir professeur d’ethnomusicologie, directeur du festival Berlioz et du festival Messiaen), taraudera longtemps l’esprit du lecteur après que celui-ci se sera résolu à le fermer. Il y a d’abord le titre qui intrigue. On apprend que « le feu Saint-Antoine » ou « le mal des ardents » évoque un fléau épidémique qui sévissait dans les temps médiévaux, où les malades gravement atteints brûlaient à petit feu, ou dans un grand incendie de spasmes et de convulsions qui précédaient la folie, les tissus consumés par la gangrène. C’est alors qu’intervient Antoine dit le Grand, ou l’Ermite, ou l’Egyptien, le saint du désert, le sec, l’austère, le discret, l’éprouvé, l’ancêtre, celui qui avait résisté au feu des tentations, et dont les reliques furent déposées dans une petite église de village du Dauphiné, nommé aujourd’hui Saint-Antoine-l’Abbaye, village témoin d’un ordre religieux aujourd’hui disparu : les Hospitaliers de Saint-Antoine.

    C’est ici, dans ce village face au Vercors — terre de cœur de l’auteur — que le présent rejoint le passé. D’abord en la personne du médecin Hugo qui, fatigué et désabusé de l’exercice professionnel en milieu hospitalier de la grande ville, décide de tout quitter en répondant à l’invitation d’une ancienne amie d’études, Manon, qui lui dit simplement « Viens ! » dans son petit village d’Isère.

    Je devais m’enfuir au plus vite, abandonner le peu qu’il me restait, déserter — c’est le mot juste —, trouver ma thébaïde — mais ce mot m’est venu après, je ne le connaissais pas encore. Il m’est venu plus tard, dans le désert, avec Antoine. 

    Là, dans sa traversée du désert où sa séduisante devise serait de [s]’isoler du monde sans [s]’en exclure, grâce et avec Manon, il va réapprendre à vivre, à aimer, à admirer la nature, ses sons et ses silences, à jouir des choses simples. Il va redécouvrir les origines de son métier en faisant connaissance avec les pratiques d’amputation exercées par les Hospitaliers de Saint-Antoine, les moines-médecins qui accueillaient les malades et les guérissaient en les délivrant de leurs membres infectés. Le roman met en lumière la liaison du passé avec le présent à travers les maux de la société aux prises avec ses miracles, ses épidémies (nous sortons du Covid, des divers confinements, des attentats). C’est un roman sur les bienfaits de l’amour, de l’amitié aussi. La rencontre avec le pianiste libanais, les liens qui se tissent entre eux lentement mais sûrement jusqu’à l’incroyable dénouement sont remarquables de justesse, de sensibilité, de force romanesque. Et la musique, oui, la musique, elle ne doit, ne peut pas manquer chez Bruno Messina ! « De la musique avant toute chose, et pour cela préfère l’impair » chantait le poète. Et l’auteur de souscrire : Comme en musique, il manque l’essentiel quand les enfants modèles ne savent pas se défaire de la partition. En médecine, j’ai fait suffisamment de prescriptions pour savoir que l’ordonnance n’apporte pas la guérison. La musique donc et ses bienfaits, la musique des mots, de la nature, des sentiments — Aimer se chante mais ne se dit pas —

    Et puis, après ma première lecture, – j’ai éprouvé le besoin de le relire – l’étonnante structure de composition du roman en cinq chapitres m’interpelle : Terre, Eau, Air, Feu et Éther. La pensée de Bachelard explorant les quatre éléments des Anciens et des Alchimistes pour mettre en évidence leur pouvoir sur notre imagination a sans aucun doute servi de canevas et d’inspiration à l’auteur. A chacun d’interpréter comme il le sent. Voici donc un roman envoûtant par la force de son ambition historique, humaine et poétique.

    Marie-Ange Hoffmann

    Feu saint Antoine
    Bruno Messina
    Éditions Actes Sud
    Collection Un endroit où aller
    (2024)

  • “La promesse de la mer” de André Gardies

    “La promesse de la mer” de André Gardies

    Personnalité très attachante, André Gardies a su intéresser un public attentif en évoquant son parcours. D’emblée, l’évidence prend forme que son discours est matière à dire et à écouter. Il parle des deux passions qui ont structuré sa vie jusqu’à maintenant : le cinéma et la littérature. Après une carrière d’enseignant, en dernier comme professeur d’études cinématographiques à l’Université Lumière-Lyon 2, il profite de sa retraite pour revenir à ses amours littéraires et se consacre entièrement à l’écriture de fiction et de récits documentaires. Il ancre ses fictions dans un cadre familier qu’il apprécie. Pour lui, l’écriture est un retour et une interrogation sur soi.

    Dans son dernier roman, La promesse de la mer, il met en scène un ancien cameraman de la Calypso qui accepte de tourner un film sur la pêche artisanale traditionnelle au Grau. Pourquoi revient-il sur les lieux de son enfance et adolescence alors que, pendant 50 ans, il s’en était volontairement tenu éloigné ? Besoin de renouer avec le passé ? André Gardies choisit de nous lire un extrait de son prologue où se profile déjà les effets de la confrontation du passé et du présent avec les odeurs, les gestes familiers, les sentiments contradictoires passant de l’excitation à l’inquiétude, les questionnements, les souvenirs refoulés qui resurgissent : la promesse de la mer.

    Il nous parle de la conception de l’écriture romanesque comme un tissage dont les fils forment, s’entrecroisant, une histoire forte. Dans La promesse de la mer, le Grau d’aujourd’hui, le Grau d’avant (celui des années 50-60, celui de la pêche à la barque méditerranéenne, sujet du film documentaire), le tournage du film lui-même et la figure de Bianca, l’amour déçu. L’occasion aussi de croquer des portraits de familles de pêcheurs à fortes personnalités, toutes attachantes dans leur vérité et leur sincérité. André Gardies nous les fait vivre avec justesse et sensibilité, tout comme il fait vivre les paysages et la nature, la terre et la mer. Saluons enfin le travail de documentation très sérieuse sur le monde marin.

    Pour finir, André Gardies nous présente une réédition de deux anciens romans en un seul, construit tête-bêche, dans la série cévenole : d’un côté Les années de cendres et de l’autre Le monde de Juliette. Un fil rouge conducteur réunit ces deux fictions (l’amour d’un fils pour ses deux mères), expliquant cette présentation originale qui ne veut induire aucune hiérarchie.

    Marie-Ange Hoffmann 

    La promesse de la mer
    André Gardies
    Éditions Infimes
    (2022)

  • “Irène” de Manuel Vilas

    “Irène” de Manuel Vilas

    Irène, c’est le prénom d’une femme qui refuse obstinément et à tout prix la mort de son époux bien-aimé Marcelo. Le roman tente et réussit magistralement à grands coups de magie noire à magnifier la possibilité de l’amour total. Et le lecteur ne résiste pas à se laisser ensorceler par la quête de cette femme pour qui le souvenir de la passion qu’elle a vécue avec son Marce 20 ans durant ne doit pas s’éteindre. Pour atteindre son but, elle se sert d’un cocktail de sa fabrication en faisant intervenir un amant ou une amante d’une nuit, les vers d’un poème baroque de Francisco de Quevedo qu’elle invoque à tout moment, et la présence sensuelle de la Méditerranée, représentation de leur amour passion. L’Amour, la Mort, la Mer, triptyque magique qui sert de cadre à la fuite de cette femme devant l’impossibilité d’un deuil et l’impérieuse nécessité d’une résurrection.

    Pour combler l’absence et le vide causé par la perte de son mari, Irène vend le magasin de meubles florissant qu’ils géraient ainsi que leur grand appartement de Madrid et prend la route en voiture de luxe, arpentant les palaces en bord de mer de l’Espagne en Italie et le long des côtes françaises (elle s’arrête même à Sète). Son plan diabolique est d’attirer une proie qu’elle repère dans les hôtels où elle fait halte. Irène est d’une beauté fascinante, elle sait se rendre attirante, et elle est richissime, ce qui facilite beaucoup les choses. Commence alors une cérémonie quasi mystique suivant les règles d’un jeu pour elle existentiel.  Elle convoque les inconnus dans sa chambre d’hôtel d’un énigmatique SMS n’indiquant que son numéro de chambre. Puis elle se donne corps et âme dans l’espoir fou de voir Marcelo apparaître pendant son orgasme. Pour elle, ses amants qui succombent tous à ses charmes et tombent comme des mouches aveuglées par une lumière ardente, ne sont que des moyens d’accéder à l’apparition de Marcelo en haut d’un escalier, lequel disparaît ensuite dans les flammes. Tous ses amants lui parlent d’amour mais elle ne voit en eux que des intermédiaires qui lui permettent de renouer avec son défunt mari. C’est un étrange dialogue qui s’instaure ; en lui offrant les étreintes auxquelles elle se livre avec eux, tandis que lui prend possession de ces corps étrangers, c’est ainsi qu’ils revivent tous les deux leur passion éternelle. Ce qu’elle veut, c’est changer le passé en désir, et cela en pleine liberté.

    Car l’auteur voit Irène en femme libre qui « gouvernait le monde, les vents, les océans, les astres, le bien, le mal, l’obscurité, la vie et la mort.

    Il y aurait encore tant à souligner dans ce roman. Par exemple l’invocation de la poésie qui accompagne le voyage d’Irène : Vous laisserez le corps, non le souci ; Vous serez cendre, mais sensible encore ; Poussière aussi, mais poussière amoureuse.

    Le rôle de la mer qui immunise contre la douleur. La Méditerranée est un lieu miraculeux.

    Irène contemplant la tombe de Paul Valéry à Sète : Elle trouva la tombe de Valéry très jolie. Elle occupait un espace privilégié et n’avait rien de lugubre, au contraire : elle était solaire et le bleu se mêlait au blanc de la dalle dans une harmonie qui sonnait à penser que l’harmonie peut prendre l’apparence d’une sorte de Nautilus. Elle ne renvoyait aucune idée de mort, Irène la considérait davantage comme une célébration de l’eau marine et de la lumière du soleil. Alors elle comprit le mystère de la Méditerranée, qui est avant tout l’égalisation de la mort et de la vie dans une suspension liquide dorée. La suspension de l’énigme entre la vie et la mort. On ignore si la Méditerranée appartient aux hommes ou à la nature ou, plus inquiétant encore, si elle n’est que suspension, doute, humidité, répétition éternelle des vagues. Marce revint la hanter et elle se dit qu’elle vivait le présent comme l’absence de son mari, et s’aperçut que l’absence est aussi une présence, similaire à celle de l’antimatière dans l’univers.

    La question du temps, quand elle imagine un humain amoureux qui a perdu la personne qu’il aimait, imagine que le temps ne passe pas pour lui, qu’il n’a aucun effet. Quelqu’un imperméable au temps serait un miracle.

    Le rôle de la transmission de la mémoire avec l’évocation du père de Marcelo, Tori, émigré espagnol, grand ami de Fellini. En côtoyant Irène, on ne peut s’empêcher de penser à certaines scènes du cinéma fellinien. La liberté et l’amour comme seules vérités.

    Comment se fait-il et par quelle magie, malgré les façons qu’on peut qualifier d’odieuses qu’a Irène de se comporter avec ses amants, humilier est une façon de rester en vie, de savoir que je ne suis pas morte, de mesurer leur qualité à la valeur de leurs montres, de détruire des objets leur appartenant à leur insu, de profiter d’eux sans vergogne et même avec une jouissance extrême, comment se fait-il et par quelle magie sa détresse nous touche-t-elle ?

    Lecteur, attendez la fin du roman qui apportera la lumière et dévoilera la véritable nature d’Irène.

    Un mot sur l’écriture dont la simplicité tranchante et un art consommé de la répétition de ses motifs parviennent à hypnotiser le lecteur jusqu’à lui donner l’impression de traverser sans peine, au gré de ce songe quelque peu morbide, les frontières de la vie et de la mort.

    L’incipit du roman nous met l’eau à la bouche : nous ne savions pas grand-chose sur la vie des anges. Nous pensions qu’il s’agissait de créatures inventées, mais ce n’est pas le cas. Les anges existent, peut-être discrètement. Ce sont des hommes et des femmes qui  traversent notre monde sans d’autres objectifs que l’amour.

    Irène de Manuel Vilas, roman publié aux éditions du Sous-sol en 2024 traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon. L’auteur, invité au festival cette année, ne peut hélas pas être présent.

    Marie-Ange Hoffmann

    Irène
    Manuel Vilas
    Éditions du sous-sol
    (2024)

  • “Qui-vive” de Valérie Zenatti

    “Qui-vive” de Valérie Zenatti

    Mathilde est professeure d’histoire-géographie, mariée, une fille. Bref, tout pour être heureuse ! Sauf que face au chaos du monde où la violence est de plus en plus d’actualité, elle perd lentement ses repères et ses convictions. La mission qu’elle s’est donnée d’expliquer à ses élèves la marche de l’Histoire — l’Histoire avec un grand H, tant son importance est grande — perd son sens pour elle. Comment leur transmettre les clés pour affronter la vie au présent et au futur ? Comment vivre au quotidien dans la douceur de son petit confort bourgeois quand le monde est secoué de violences ? L’élection de Donald Trump et la mort survenue presque simultanément du chanteur Leonard Cohen qu’elle adore — choc du poétique et du politique —; les divers attentats meurtriers de part le monde ; le confinement ; la guerre en Ukraine : elle se sent viscéralement déstabilisée par toute cette accumulation d’événements tragiques. Elle perd confiance en ses capacités de résister au chaos de la vie. Elle, dont tous les sens sont finement aiguisés, est tellement affectée qu’elle en perd le sens du toucher.

    Poussée par le besoin de croire en quelque chose de nouveau, convaincue de la nécessité de s’envoler, (l’autrice évoque plusieurs fois l’existence des oiseaux), elle laisse momentanément son mari et sa fille et, sans les en informer, décide subitement de partir en Israël, terre familiale et étrangère à la fois, archétype d’une société en perpétuelle crise. Première confrontation avec la réalité à l’arrivée à l’aéroport : Une douanière joufflue me réclame la raison de ma visite en même temps que mon passeport. Je suis ennuyée de ne pouvoir dire simplement, Je suis là grâce à une vidéo que je regarde depuis deux ans, sur laquelle Leonard Cohen donne la plus grande leçon de vie qui soit. Il y parle de l’accord entre les êtres et le temps. De la nécessité absolue que cet accord soit juste. Il y parle aussi de l’amour, devant lequel même Dieu s’incline et qui ne le laisse pas en paix tant qu’il n’advient pas. Je veux être là où de telles paroles ont été prononcées, j’aimerais aussi trouver le bon accord. C’est paradoxalement en Israël qu’elle a le sentiment existentiel de pouvoir se ressourcer, retrouver une autre enveloppe, faire peau neuve. Commence alors un chemin initiatique à travers villes et paysages, Tel Aviv, les plages de Nataniya, les vallées du Golan aux portes de la Syrie, le Golan, Jéricho, Jérusalem, Capharnaüm, le désert. Elle n’est pas seule car la voix chaude et mélodieuse de Leonard Cohen l’accompagne. Leonard Cohen, le poète à l’humanité extrême qui, lors de son concert à Jérusalem en 1972, quitte la scène, avouant qu’il ne peut plus chanter, qu’il ne peut plus se mentir. « Si ça ne s’arrange pas, je vais arrêter et vous rembourser. Vous savez, il y a des nuits où l’on vole, et d’autres où l’on ne parvient pas à décoller. Il ne sert à rien de se mentir les uns aux autres. Ce soir, nous ne décollons pas. Dans la Kabbale il est écrit que celui qui n’arrive pas à s’élever doit rester à terre. » Comme lui, elle ne veut plus tricher. C’est au hasard de rencontres aussi éclairantes que surprenantes qu’elle retrouvera un sens à sa vie et au monde.

    Être sur le Qui-vive, c’est être aux aguets mais aussi à l’écoute des autres, à l’observation des autres. Mathilde cherche une réponse dans l’humanité. C’est aussi la leçon que lui donne son grand-père pour qui la joie, la légèreté, peuvent être une réponse au chaos. À peine arrivée à Tel Aviv, Mathilde retrouve l’usage du toucher, à l’écoute de tous ses sens en éveil, elle peut entrer en résonance avec le monde. Je pose les mains sur les troncs emmêlés des arbres, la rugosité fine de l’écorce me chatouille les paumes, je les fais glisser sur un banc en plastique maculé de fientes sèches, sur le métal tiède d’une barrière cerclant un toboggan où un couple discute à voix basse comme s’il complotait son avenir, toutes les matières sont perceptibles, même les yeux fermés, je touche, je touche et suis touchée. Les notions d’humanité et d’altérité, elle en fait l’expérience charnelle et spirituelle lors de rencontres avec des personnages magnifiquement décrits : Le jardinier Yoram qui vit au rythme de ses arbres, à l’écart du monde, Edna à la bonté énergique et sans jugement, la jeune Ofek et son club des mécréants croyants… Le côté sombre du récit est aussi présent quand le sentiment du danger taraude Mathilde à l’écoute du cousin Raphy, ancien soldat traumatisé par la guerre du Kippour, ou Constance, metteuse en scène de théâtre qui présente à Jérusalem un texte tiré de La Guerre des juifs de l’historien Flavius Josèphe. On pourrait dire qu’on y est, on est de nouveau dans une déchirure comparable à celle qui existait entre les Judéens du temps des Romains, en 70 après Jésus-Christ.(…) Il fallait choisir la vie, et définir le meilleur moyen de la préserver, assène Constance dans les derniers chapitres. 

    Le livre a été écrit avant les attentats d’octobre et le rêve d’une humanité comme la chantait Leonard Cohen semble hélas une chimère. 

    Un mot encore sur l’écriture, la langue si chère à Valérie Zanetti, traductrice de l’immense écrivain israélien Aharon Appelfeld, une langue mélodieuse aux sons graves, profonds, mais aussi joyeux et non sans humour quand résonnent les échanges de Mathilde avec sa fille. 

    C’est avec Leonard Cohen, le fil rouge du roman, que je tiens à clore cette chronique :

    J’introduis mes écouteurs dans mes oreilles, et enclenche la playlist de Leonard Cohen, dont j’ai téléchargé tous les albums en prenant soin de les classer par ordre alphabétique, pour percevoir la gravité creusée au fil du temps dans sa voix, plus bas, toujours plus bas, encore une octave caverneuse jusqu’aux abysses d’où l’on peut dire, 

    Des profondeurs j’ai crié. 

    Marie-Ange Hoffmann

    Qui-vive
    Valérie Zenatti
    Éditions de l’Olivier
    (2024)

  • “Nietzsche au piano” de Frédéric Pajak

    “Nietzsche au piano” de Frédéric Pajak

    Depuis mes dix-sept ans, Friedrich Nietzsche ne m’a pas quitté. C’est par cette confession que commence le livre et le lecteur veut en savoir plus : Très vite, je compris que je n’avais pas affaire à un philosophe, mais à un artiste, un poète considérable… Dans ses phrases, j’entendais distinctement une authentique musique, piano, cordes, cuivres et percussions. Et l’auteur de continuer : … ses livres sont des symphonies. Nietzsche est musicien avant tout ; la musique ne l’a jamais quitté. Sa vie se lit à livre ouvert dans les quelques partitions qu’il nous a laissées, et qu’il faut entendre pour ce qu’elles sont : des promesses.

    À l’âge de quarante ans, Nietzsche confie dans une lettre à son ami Köselitz : La musique est, de loin, la chose la plus précieuse ; je souhaite plus que jamais être musicien.

    L’auteur nous engage à suivre le parcours musical de celui qui commence à jouer du piano très jeune — il compose ses premières pièces à l’âge de 14 ans — et qui s’épanouit dans la chorale du petit village de Röcken. La musique est en même temps un refuge contre les contraintes de la société qu’il rejette et une source de renouvellement d’énergie vitale et de plaisir incomparable. Ses improvisations au piano l’exaltent et suscitent — à sa grande satisfaction — l’enthousiasme du public. Ses compositions cependant ne récoltent que des railleries. Elles seront même bafouées par l’impitoyable pianiste et chef d’orchestre Hans von Bulow. Mais que pense-t-il lui-même de sa propre musique ? Il dit de lui-même : De ma musique, je ne sais qu’une chose : elle me permet de maîtriser une humeur qui serait peut-être plus nocive si elle ne s’extériorisait pas. Une humeur soumise à d’éternels tourments entre passions et raisons, débordements et silences, amour et haine.

    Nous suivons Nietzsche dans ses combats contre les vulgarités de son siècle, les déceptions humaines et les maux physiques qui le consument. Amour et haine en effet dans sa relation avec Richard Wagner qu’il a tout d’abord idolâtré puis honni avec la même intensité. Après le crime de Parsifal, Wagner n’aurait pas dû mourir à Venise, mais au bagne. Que reproche donc Nietzsche à la musique de Wagner ? C’est d’être viscéralement allemande, ressuscitant les grands mythes germaniques. Et de préciser sa critique virulente : Wagner privilégie l’action à la musique ; sa dramaturgie est totalement théâtrale. Alors que Nietzsche recherche une musique méridionale, méditerranéenne, légère, qu’il trouve avec enthousiasme dans Carmen, l’opéra de Bizet. Mais cette rupture avec Wagner ne se fait pas sans une grande douleur. Les douleurs, il connaît bien : douleurs de déceptions amoureuses, douleurs de son corps malade comme de son esprit en errance.

    On peut dire que la musique est, pour Nietzsche, le signe de la perfection de la vie, elle exprime la vie en soi, en tant que telle, dans sa perfection, dans son essence la plus intime.

    La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil.

    Ce qui est très impressionnant dans ce livre, c’est la façon dont l’auteur nous révèle Nietzsche assis au piano —voir la couverture du livre — improvisant, suspendant le temps, hésitant, plaquant des accords jaillissant spontanément de ses doigts, ce funeste adolescent qui martyrise son piano jusqu’à en tirer des cris désespérés. Mais aussi Nietzsche écrivant, pensant, marchant, fléchissant, tombant, perdant peu à peu pied pour enfin s’éloigner des livres et du piano.

    Pour chacune de ses compositions, Nietzsche commence par de longues improvisations, n’hésitant pas à se perdre dans des accords improbables, des tempos effrénés. Il procède également ainsi en écrivant des livres : il marmonne ou clame des mots et des phrases au cours de longues marches, puis les jette sur le papier.

    Un mot de l’auteur — écrivain, dessinateur, éditeur franco-suisse — qui dessine comme il écrit, avec la même justesse et la même finesse ; il joue avec les nuances de gris, de blancs et de noirs, avec les ombres et les lumières. Les dessins parlent la même langue que la musique de Nietzsche, et c’est ce qui fait de ce petit livre inspiré une œuvre unique et remarquable.

    Marie-Ange Hoffmann

    Nietzsche au piano
    Frédéric Pajak
    Éditions Noir su Blanc
    (2024)