Ceux du lac, ce sont les membres d’une famille tzigane roumaine — les Serban — Il y a les cinq frères et la petite sœur, le père veuf de « Petite-Mère », la tante et Moroï le chien. Ils se sont installés dans une cabane au bord d’un lac non loin de Bucarest. Pêchant et chassant, ils vivent libres et en symbiose avec la nature, « une vie choisie, défendue, voulue ainsi, âpre et sauvage, parfois féroce ». À la première page du roman, on fait la connaissance de Sasho, l’aîné des frères, immergé dans l’eau tel un poisson.
« De loin, on aurait pu croire que c’était un chien. Une masse sombre. Une tête émergeant au ras de l’eau, mais pas une tête entière, seulement un crâne, ou plus exactement l’arrière d’un crâne couvert d’une toison noire ; et la toison noire flottait sur un large cercle tronqué par les courants et elle paraissait démesurée par rapport à la taille du crâne ».
L’amour que ces humains vouent à la liberté et l’attachement à la terre, à leur terre, vont être brutalement mis à mal par l’injonction de la part des autorités locales de quitter les lieux au motif de créer une réserve naturelle. « Un grand projet, oui, l’Europe, comme on vous l’a déjà dit, monsieur Șerban, l’Europe sera de la partie, il faut bien financer ! Des sentiers pour les piétons et un long circuit praticable à vélo avec des postes d’observation. On pourra accueillir des enfants, des touristes, tout ça aux portes de Bucarest, un modèle de réserve naturelle urbaine aux yeux du monde. Bien sûr, il faudra détruire la cabane et déménager, la faune a besoin de calme pour se reproduire, et il faut bien rendre tout ça parfaitement propre, vous comprenez, monsieur Șerban, vous comprenez ? »
On leur promet un logement en ville, une vie décente, la scolarisation des enfants. Ils se retrouvent dans un HLM du quartier misérable de Ferentari de Bucarest. C’est tout un équilibre et un mode de vie qui seront totalement bouleversés.
Alors que « Lever les yeux sur ce qui l’entourait suffisait à rassasier son désir d’être au monde », qu’il vivait comme un poisson dans l’eau, Sasho en est réduit maintenant à reproduire le mouvement de la nage à plat ventre sur deux chaises. L’adaptation semble impossible. Comment vont-ils s’en sortir, trouver la force et les ressources pour se réinventer une vie nouvelle ?
S’inspirant d’une histoire vraie, Corinne Royer dénonce les préjugés à l’encontre des Tsiganes, la pratique de la dépossession arbitraire, les mirages de la modernité et le poids des traditions.
L’écriture, parfois réaliste, souvent poétique, est habitée par la ferveur, d’une grâce et d’une vitalité étonnantes. Corinne Royer est convaincue de la symbiose des humains avec la nature. Cette idée de symbiose entre des éléments différents qui se nourrissent l’un l’autre est révélatrice dans la structure du roman, imbriquant à la prose du récit les intermèdes poétiques écrits par Sasho dans un train, mêlant les faits et les rêves, le merveilleux et le sordide, l’histoire politique d’un pays et son imaginaire.
Un hymne bouleversant et sincère au respect de la nature et de la dignité humaine.
« De ceux du lac, je suis.
Le delta urbain, disent-ils d’un air important, d’un air de savant
— ils savent faire bonne fortune sur le dos du delta
— ils saventfaire bonne fortune sur le dos des oiseaux, des reptiles, des mammifères. Bonne fortune sur le dos de la rivière Dâmbovita, bonne fortune sur le dos du lac Văcărești.
Une des plus grandes réserves naturelles urbaines de toute l’Europe, disent-ils. Parce qu’ils en sont, à présent, de l’Europe, pas peu fiers.
Bonne fortune sur le dos des enfants dont je suis
— de ceux du lac ».
Marie-Ange Hoffmann
Ceux du lac
Corinne Royer
Éditions Le Seuil
(2024)



