par Yves Izard
•
18 janvier 2026
De sexe masculin, prussien, hussard et congelé. Tel fut le premier corps que je découvris en creusant le sol gelé pour y ensevelir « mon épouse » ; et si j’écris « mon épouse », c'est parce que je n'ai jamais su son véritable prénom . En quelques mots Vicente Luis Mora nous plonge dans un thriller empli de cadavres dans une terre inhospitalière au cœur d’une Europe centrale ravagée par les guerres. Dans le style du XIXe siècle il signe une fausse autobiographie qui tient tant du conte fantastique que du roman philosophique. Une sorte de réalisme magique cher à l’Amérique du Sud, popularisé par Gabriel Garcia Marquez, où le temps se joue des méandres de la mémoire, avec son géant et sa fée albinos, avec ses énigmes confrontées à la réalité historique ; Pourtant, s’interroge le narrateur, pour que lecteur puisse comprendre ce que je veux narrer il faudrait commencer par le début, sauf que le passé est si long et si profond que choisir une de ses parties constitue d'une certaine manière comme une imposture. Rien ne commence jamais à un instant précis, notre vie ne débute jamais exactement à la naissance. Disons qu’un certain Redo Haupsthammer arrive de Vienne pour s’installer en Prusse où il a acquis une terre dans une petite ville sur la rive de l’Oder. C'est là qu'il va rédiger ses mémoires. Nous sommes donc en Europe centrale, au cœur d'une contrée meurtrie par les guerres incessantes dont les terres gardent la mémoire, où « ce barbare de Napoléon » a laissé de si amères souvenirs , comme lui racontera son ami historien-philosophe Jakob qui lui parlera souvent de batailles. Et c'est aussitôt arrivé sur place que Redo se présentera au Bourgmestre en quelques mots très choisis . « Je suis né à Vienne de mère autrichienne et de père inconnu. Je suis venu m’installer seul à Szonden, car ma femme, qui voyage sur ma charrette confinée dans son cercueil , est décédée, il y a quelques jours à Mayence sous les coups de feu d’un soldat français en fuite… » Il gardera pour ses carnets qu’ il était né dans un bordel tenu par sa mère où il était tombé amoureux d’Odra qui y travaillait et dont les hommes comme les femmes étaient fous . Et que leur départ vers une nouvelle vie avait été longuement préparé sous une nouvelle identité avec un détour par la France pour se familiariser aux travaux de la ferme. Ils avaient connu une période heureuse, nous aimant comme nos jeunes corps le demandaient, appris a boire en contrôlant l'ivresse, comme l'espion qui s' immunise contre le poison le plus mortel . Cette histoire intime, nous la découvrirons à mesure que Redo déterrera des cadavres congelés de soldats qui pourtant jamais ne fondront l’été venu, perturbant son projet de premier fermier libre de Szonden . Dans cette double vie, il comptera sur les personnages de conte, comme le géant Udo que les abeilles ne piquent pas et qui échangeait ses services avec la population restant comme le dernier homme qui n’ait pas connu l’argent , et l’un des rares qui d’emblée lui avait dit : Il y a quelque chose d’étrange chez vous . Comme la mystérieuse Isle, l’albinos, comme une sorcière bienveillante accompagnée de son loup, qui ne s'étonne pas de ses découvertes de soldats congelés. Et il y aura son grand ami Jakob qui lui enseignera l'Histoire , soulignant le caractère transcendantal de la matière mais qui doute quand Redo lui demande s’il croit qu’en Europe les guerres soient terminées , se livrant à une leçon de géopolitique terriblement actuelle. Quant à l’énigme des soldats congelés, comme en écho, Redo entendra aussi ces mots du roi de Prusse : « Aucune nation ne peut survivre en exposant la vérité au grand jour. » Comme si le thriller ne pouvait fonctionner si le lecteur découvrait trop vite l’énigme, Redo tombe sur de plus en plus de corps congelés, s elon une effrayante progression géométriques, comme parallèlement Vicente Luis Mora multiplie le nombre de mots de chapitres en chapitres, analyse son traducteur François-Michel Durazzo . Ainsi les carnets de Redo sont parsemés de plus en plus d’indices à priori anodins mais assez troublants pour nous laisser approcher le mystère d'une époque incarnée par son personnage . Yves Izard Mitteleuropa, les carnets secrets de Redo Vicente Luis Mora Éditions Maurice Nadeau (2026) Traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo