par Marie-Ange Hoffmann
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19 février 2026
Les premières pages nous mettent en présence d’une femme, Enriqueta, dont on pressent qu’elle est la clé de voûte d’une histoire tragique familiale et mémorielle inscrite dans la grande Histoire. En s’adressant à elle à la 2ème personne du singulier, la narratrice, qui n’est autre que Léonor elle-même, sa petite-fille, donne vie et chair à cette grand-mère avec une infinie tendresse. À la genèse du roman intervient un événement qui bouleversera la vie de Léonor née française : elle prend connaissance qu’en Espagne, une loi promulguée en 1922 permet aux descendants d’exilés déchus de leur nationalité et devenus apatrides de demander la nationalité espagnole perdue. Elle prend alors la décision de faire les démarches nécessaires pour une reconnaissance identitaire auprès du gouvernement ibérique. Une manière pour elle de redonner à tous les siens, disparus, leur dignité et leur humanité, une manière de lutter contre l’oubli. Revenons à l’histoire : Août 1936, la guerre fratricide espagnole atteint Irun, petite ville du pays basque espagnol qui fait face à la ville d’Hendaye, située dans le pays basque français encore épargné par la guerre. Pour échapper aux menaces de mort et aux bombardements des Franquistes, Enriqueta n’a qu’un choix, fuir la maison familiale avec ses trois enfants, ses parents et ses trois frères. Ils ont dix minutes pour tout quitter, laissant sur la table le gâteau de riz concocté par la grand-mère pour fêter les sept ans de son fils Jean. Ce gâteau sera le symbole de l’exil. Ce jour-là, Enriqueta, sous la contrainte, assume avec courage de porter toutes les pertes en entraînant la famille à passer le pont de l’exil, le pont, autre symbole, « un pont, une frontière. Un fleuve, la Bidasoa…Vous avancez tous ensemble, les parents devant, les oncles et toi derrière, avec les enfants. Il faudrait avoir l’air joyeux. Ne pas se retourner, surtout pas, puisqu’on va rentrer à la maison tout à l’heure. On mangera le riz au lait laissé sur la table. On fera une belle fête » . Au centre du récit, le drame de ces exilés déchus de leur nationalité, devenus apatrides une fois le pont traversé. Ils seront bien accueillis à Hendaye mais Enriqueta est une femme qui encaisse, qui surmonte, s’évade et court vers la plage d’Hendaye pour regarder Irun, sa ville en face, se détruire sous les bombardements. « Pourquoi revenir inlassablement sur ce 18 août 1936 ? Pourquoi au mitan de ma vie tourner et retourner cette terre faite de fantômes, d’exil et d’inconnu ? Je ne trouve pas de réponse précise, sauf la nécessité de chercher une certaine vérité dans l’enchaînement des événements. » Un roman sur l’exil mais aussi sur le devoir de mémoire. En se jetant dans cette quête, avec comme seuls appuis quelques documents d’archives, quelques photos, et souvenirs épars, Léonor se projette dans l’époque et les lieux à la rencontre de sa grand-mère et de sa famille, elle ressent la furieuse nécessité de « marcher dans leurs pas », d’aller à la rencontre des fantômes du passé, de les incarner en leur donnant la parole, en les tirant de leurs tombes et de l’oubli. L’originalité du récit tient à la manière dont l’autrice tisse la quête administrative personnelle (elle obtient finalement son passeport espagnol), l’enquête familiale et l’hommage à sa grand-mère avec la fiction romanesque et le regard poétique. Car la poésie est le cœur vibrant du récit. A travers elle, la narratrice dialogue intimement avec sa grand-mère « je suis toi, tu es moi et nous allons ensemble ». L’écriture permet de rendre vivantes les figures du passé et d’accéder à la vérité. La forte résonnance avec l’actualité est un appel à l’engagement politique de la littérature et de la poésie. L’autrice affirme le rôle incontestable des femmes combattantes en portant leurs voix haut et fort pour qu’on se souvienne. En écrivant, Léonor témoigne du passé, du présent et de l’avenir tel qu’il pourrait advenir. « Ce jour lointain, que je tente d’atteindre de si longues années après, je ne peux l’écrire qu’à travers l’invention des mots, le filet qu’ils forment, agrippant dans ses mailles des bribes de conversations, de souvenirs. » A la lecture de la prose de Léonor de Récondo, on ne s’étonne pas que la première vocation de l’autrice soit musicale - elle mène de front une activité de violoniste et d’écrivain. La singularité du récit s’inscrit dans le don de conjuguer intensité et finesse. Des passages poétiques au « je » alternent avec une prose délicate et touchante au « tu » Une musique intérieure résonne et émeut le lecteur . Marie-Ange Hoffmann Marcher dans tes pas Léonor de Récondo Éditions L’Iconoclaste (2025)