Auteur/autrice : Marie-Ange Hoffmann

  • « Belette » de Mye

    « Belette » de Mye

    Avis aux braves lecteurs ! Risque d’infarctus suite à piqûres de rage vitale !

    « Je suis de la cabosse et de la dévale » Je, c’est Belette, une petite fille de 13 ans – « Je suis rien. Rien que Belette. Et c’est beaucoup. » Ce prénom n’est pas anodin quand on sait que la belette est le plus petit mammifère carnivore du Vieux Continent et que son petit gabarit ainsi que son corps long et fuselé lui permettent de se faufiler dans un trou. C’est dans un bunker sur la plage qu’on retrouve Belette. La cabosse avec son alcoolique de père violent, ça la connaît. Alors, elle s’enfuit à toute allure, avec Babine, sa bicyclette, son âme-sœur, aussi cabossée et increvable qu’elle. Ce jour-là, son amoureux « Pierre fesses-trop-hautes », rate son acrobatie à cause d’«un baiser qui colle » et finit aux urgences. Il n’y aura hélas pas de « baiser qui colle ». Belette, à l’aide de bougies, fait revivre son fantôme dans son refuge où, par instinct de survie et grâce à son pouvoir d’imagination enfantine folle mais lucide, elle recrée un monde loin du vide qu’elle a connu, de celui des adultes « qui se mordent la langue mille fois avant de dire qu’ils ont envie, qu’ils veulent ou qu’ils aiment, tellement ça leur fout la pétoche ». Elle revendique haut et fort son désir de vie, de liberté, de rêves, d’amitié, d’amour. Des rencontres de personnages singuliers et marginaux, au demeurant très attachants, l’initient à la libération des émotions, à la communion avec la nature. Il y a Bruno, « Salopette Bouton d’Or », le mécano du Bon Dieu, le poète, le protecteur ; Léon et ses sacs plastiques qui dansent avec les mouettes ; la « femme Imperméable » à la robe aux fleurs jaunes.

    La nature, qui n’est pas étrangère à la poésie et à l’humour qui irriguent abondamment le récit, participe de la métamorphose de Belette. Elle affronte la fureur du vent et de la mer – « Alors, je me redresse, la plus droite possible. Je me vide dans le vent. Je me sens vaciller, je le sens vaciller. Sûr qu’il est étonné qu’un corps comme ça lui tienne tête. Alors, il me gifle avec ses rafales de premières lignes. J’absorbe ! il me percute. J’absorbe. Je sais absorber moi ! » … » Moi et mon cri, on a repoussé le vent, on lui a flanqué une raclée. Et la mer a flanqué une raclée au ciel. Tout s’est calmé. » et plus loin, elle nous régale avec sa description d’une imagination désarmante de naturel : … « la plage et moi, on est pareilles. Comme des sœurs. Elle a ses petites dunes, ses petits seins pas tous arrivés sur la ligne, [Belette a un problème avec ses seins qui ne poussent pas assez vite et pas pareils], ses platitudes, ses petites morsures et ses cicatrices en bord de marée, ses liquides sombres, ou transparents, ses tempêtes sifflantes »…

    Belette, qui ravale ses sanglots et conjure sa souffrance en croquant dans des croissants chauds, en cajolant sa bicyclette, invente des mots, recrée la réalité. Elle refuse de se laisser enfermer dans un langage normé, comme sa copine « Coco, elle a p’t’être le vocabulaire qui faut plus que moi, mais elle sait pas faire de l’image à elle. Elle dit juste ce que les autres disent. C’est pas beaucoup. Elle a rien à elle quand elle parle. Elle parle la langue des autres, le courant, des trucs qui camouflent pour que ça contente tout le monde. Du coup, elle a le mot maigrelet, y a rien à bouffer dessus, on reste sur sa faim. Moi, j’ai plein de trucs à moi… »

    Ajoutons encore que l’autrice est très attachée à la poésie, qu’elle joue admirablement avec le son et le rythme des mots et des phrases, si bien que la lecture, malgré la rudesse du propos, en devient douce. Oui, assurément, cette Belette restera longtemps dans nos mémoires.

    « Moi, Belette, je suis en orbite.

    Moi, j’ai quitté la planète.

    Avec mes morts.

    Sur le porte-bagage.

    Je pars en voyage. »

    Née en 1976, l’autrice est passée par le théâtre, la danse, la poésie, elle signe avec Belette son premier roman.

    Marie-Ange Hoffmann

    Belette
    Mye
    Éditions Le Tripode
    2026

  • « La Plage Noire » d’Aude Walker

    « La Plage Noire » d’Aude Walker

    Dans un court prologue, l’autrice présente la tortue caouanne Caretta que l’on trouve un peu partout et en particulier en Méditerranée. Elle nous livre une description biologique de l’espèce, son mode de vie et de reproduction. Nous avons affaire à un reptile marin migratoire qui rejoint sa plage natale pour y creuser un nid dans le sable et y déposer de nombreux œufs – faisant face à de multiples dangers, il est devenu un emblème de la protection marine.

    En effet, la tortue et les enjeux de sa survie jouent un rôle clé dans le roman, tant et si bien que le récit est structuré par une suite de chapitres portant le titre des différents « jours de la période d’émergence potentielle », des « jours d’incubation » et des « jours d’émergence gestationnelle ».

    Nous sommes à Porquerolles au début de l’été. Julien et Adèle, accompagnés de leur fillette, s’y rejoignent dans la maison familiale d’Adèle qui retrouve son île natale, l’île même où la tortue a pondu ses œufs. Dans ce lieu paradisiaque prisé par les touristes, l’ambiance de retrouvailles est plombée. « Premier jour de la période d’émergence potentielle. Les jours passent, lourd, silencieux et identiques. Un après-midi, après une énième sieste, Adèle lui propose d’une voix de fermeture saisonnière d’aller se baigner à la plage Noire, la dernière navette vient de partir, il n’y aura personne. » De toute évidence, le couple est à la dérive, la crise menace d’éclater. Le malaise est déjà installé à leur arrivée sur l’île : victime d’un harcèlement à Paris depuis des mois, Julien est sur les nerfs.…  « son téléphone vibre…il sursaute. Tout de suite, son rythme cardiaque accélère, sa mâchoire s’électrise et ses muscles se tendent. Mi-excitation érotique, mi-terreur paralysante. Message reçu. Un instant, il croit que c’est lui, il est de retour. J’ai parlé trop vite, ça recommence. Le harceleur sait où je suis. »

    Leur séjour sur l’île est une tentative de rétablir une certaine harmonie au nom de leur amour premier.  Mais très vite, le décor inondé de lumière et de chaleur estivales devient étouffant. Il cache une réalité faite de peur, de non-dits, de tensions et de frustrations toxiques. La relation du couple se délite progressivement sous nos yeux.

    Dans une forme de thriller émotionnel, l’autrice analyse avec précision les mécanismes de dislocation menant à la rupture. Elle donne la parole tour à tour à chacun des personnages, et nous immerge dans leur psyché. C’est d’abord Julien qui se dévoile, puis Adèle. « Alors qu’aujourd’hui, Adèle serait prête à vendre un organe ou deux pour ne plus avoir à vivre si près de lui, dans leurs odeurs corporelles mélangées. » Un troisième personnage, Tony, un jeune homme engagé dans le sauvetage des tortues, observe sans trop comprendre la tragédie du couple qui se déroule sous ses yeux. Le suspens s’installe et augmente peu à peu, alimenté par les répétitions de moments vus sous différents angles, où chacun révèle sa solitude, ses complexes, ses désirs de vengeance amoureuse, jusqu’au point de rupture final et inévitable où éclatent la violence et la haine. L’écriture, à la fois fluide et incisive, maîtrise habilement le suspens. La plage noire – titre évocateur – lovée dans cette île lumineuse de Méditerranée, est le décor d’une tempête intérieure d’une noirceur mortifère.   

    Aude Walker est journaliste et romancière ? La plage noire est son quatrième roman.

    Marie-Ange Hoffmann

    La Plage Noire
    Aude Walker
    Éditions Stock
    Avril 2026

  • « Mouette » de Dimitri Rouchon-Borie

    « Mouette » de Dimitri Rouchon-Borie

    « Je vais raconter bien pire qu’une chute, une étreinte avec l’oubli. Je vais parler de la peau de terre grasse, de l’impossible amour et du souffle court. Je vais dire un cauchemar devenu monde. La vie. Ma vie. »

    Un cauchemar donc, vécu à la première personne par un homme qui se retrouve brusquement coincé dans le noir complet d’un boyau souterrain – position pour le moins inconfortable. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il fait là. Tout lui manque, la lumière, l’espace, les explications. Tout est mystère, de son passé ne restent que quelques bribes – comme une certaine Lisa, totalement non identifiée – et devant lui l’assaillent et le tourmentent des angoisses existentielles. Il est seul. Lester – c’est le nom qu’il s’attribue – découvre étrangement sur lui une lampe frontale, une poche à eau, des barres énergétiques et une bouloche dans une poche. Il donne même des noms à ces objets, les personnifiant ainsi comme des compagnons de son infortune ; la bouloche devient dans sa main le lieu infime d’un peu de douceur possible.

    « J’essaie d’affronter les angles biscornus de la violence, de la maltraitance, et jusqu’à la folie. Mon idée, c’est qu’on doit pouvoir trouver une peu de douceur jusque-là. Sinon, on est fichu »

    Finalement, il ne lui reste plus qu’à ramper. « Tant que je ne bougeais pas, j’étais une apparition insensée dans ce monde. En mouvement, je devenais vivant en lui. » Commence alors un calvaire, un corps à corps douloureux et inégal de l’homme avec le minéral dur de la roche hostile. Le trouble s’en trouve d’autant plus amplifié que le lecteur fait l’expérience de s’identifier au narrateur et vit malgré lui l’enfermement dans les méandres de ce boyau, qui semble bien devenir un espace aussi bien mental que physique. D’ailleurs, que représente ce Boyau, auquel l’auteur attribue une majuscule ? serait-il une métaphore du cerveau du narrateur ? une métaphore de la naissance, du labyrinthe où l’homme se perd ?

    « Je n’arrive pas à savoir si le Boyau est une présence. Il n’est pas quelqu’un. Mais il n’est pas rien non plus. »

    Dans ses tentatives désespérées de s’en sortir et de découvrir des indices qui pourraient l’y aider, il voit dans le Boyau des intentions et une sorte de pouvoir qu’il subit et finit par accepter.

    « Je racle la roche pour user tout l’espoir possible. »

    Il continue de ramper et en avançant, il fait une rencontre improbable, il n’est donc pas tout seul, d’autres hommes sont coincés dans ce boyau. 

    La violence et les conflits d’autorité vont régler leur marche commune vers une possibilité d’issue. Mais cet ordre infligé va se trouver bouleversé par l’apparition, alors qu’ils ont atteint une grande salle – « le gouffre » -, d’une femme, Mouette, porteuse de tendresse, de douceur et d’amour, incarnation de la lumière qui manquait si cruellement. Elle insuffle un nouvel air qui pousse à l’action dans cet enfermement psychotique.

    Car c’est bien une psychose que l’auteur interroge et explore dans ce roman.

    Chaque personnage semble jouer un rôle et se rassembler dans le personnage de Lester. Le nom qu’il s’est donné n’est pas anodin.  

    Il faut attendre la fin du roman pour éclairer notre lanterne dans ce noir et trouver la résolution de l’énigme – que d’aucun aura peut-être devinée – car l’auteur sème des indices sur le chemin de la narration. Il n’est certainement pas sans intérêt de relire le récit pour suivre le sens de cette quête chaotique.

    Enfin, c’est aussi par la langue que l’auteur nous emmène dans les tréfonds mentaux du narrateur, qu’il soit victime ou coupable. Une écriture subtile mais aussi dure et d’une grande précision sensorielle. C’est par tous les sens, le toucher, l’odorat, l’ouïe, que le narrateur découvre le monde du boyau et nous avec lui, non sans un certain malaise – la lecture n’est pas un long fleuve souterrain tranquille – 

    Après Le Démon de la Colline aux Loups et Le Chien des étoiles, Dimitri Rouchon-Borie confirme avec Mouette sa puissance narrative et le talent avec lequel il fait jaillir la poésie de la noirceur.

    Marie-Ange Hoffmann

     Mouette
    Dimitri Rouchon-Borie
    Le Tripode
    2026

  • « Onesto » de Francesco Vidotto

    « Onesto » de Francesco Vidotto

    Francesco Vidotto, romancier italien qui a grandi au cœur des Dolomites, nous offre une ode aux sommets magnifiques pour leur beauté et fascinants pour les secrets qu’ils détiennent. Il nous raconte l’histoire d’un écrivain – lui-même – qui fait une rencontre insolite et décisive pour lui, alors que, réveillé une nuit de tempête automnale dans sa cabane aux pieds des montagnes de Cadore, il aperçoit un homme aux prises avec la tourmente. Il l’accueille chez lui. Il s’appelle « Guido Contin, dit Cognac », – c’est ainsi qu’il sera nommé chaque fois qu’il est question de lui : « Il y a toujours une bonne raison à un surnom. » Une relation d’amitié forte nait entre Francesco et cet homme solitaire et charismatique, barbu, légèrement estropié et noueux, qui doit avoir une centaine d’années et vit dans un ancien poste de péage ferroviaire abandonné. L’origine de cette relation s’avère être une petite image en noir et blanc d’une belle jeune fille que Francesco a trouvée abritée par des rochers sur un sommet lors d’une de ses ascensions. Il apprend par Guido Contin, dit Cognac, qu’elle représente Céleste, « l’épouse de Santo et la belle-sœur d’Onesto, son frère. » L’histoire de la vie d’Onesto, de son frère jumeau Santo et de Celeste, la femme qu’ils aimaient tous deux, commence avec cette photographie et une petite boîte en bouleau – le bien le plus précieux du vieil homme, après son dentier. Une histoire que Francesco découvre et lit avidement, pour lui-même, mais aussi pour Guido Contin, dans une liasse de feuilles de papier jaunies par le temps que ce dernier lui remet sans cesse, d’une rencontre à l’autre. Ce sont des lettres, toutes signées de la même manière, chacune glissée dans une enveloppe timbrée et adressée non pas à une personne, mais à une montagne.

    Dans un dialecte épais, avec une italique maladroite mais polie : « Onesto écrivait aux montagnes. C’est à elles seules qu’il pouvait exprimer ce qu’il avait dans le cœur. »

    De longues lettres adressées tour à tour au cher Picco Roda, au doux Rite, à son amie Bianca, au majestueux Antelao, à la solitaire Cima Una, au serein Ciareido, au paisible Spalti di Toro, à l’inconnu Adamello.

    « Un instant, j’ai imaginé Onesto et la montagne se dévisageant dans un duo de regards, puis la plume effleurant le papier et les mots glissant le long de la feuille. »

     Ces lettres racontent les destins de trois enfants qui se rencontrent à cause de la faim et qui, ensemble, deviennent adolescents, puis adultes.

    Elles dépeignent la dureté de la vie pour ceux qui devaient survivre tant bien que mal au pied des hauts sommets comme une réalité normale et nécessaire, une fatalité à accepter telle quelle, « s’accrochant à la vie comme des mélèzes aux pentes les plus abruptes ». Et pourtant, elles révèlent des événements extraordinaires : un enlèvement, un fils retrouvé, un acte de violence terrible, une bombe tombée en pleine nuit, une photographie cachée parmi les rochers, un secret honteux et, surtout, un amour indicible qui traverse la vie comme un torrent impétueux.

    Dans sa simplicité, Onesto révèle une vérité universelle : « Beaucoup croient que l’escalade exige de la force, mais c’est tout le contraire. Grimper, comme vivre, ce n’est pas s’accrocher, c’est lâcher prise. Tout. La peur, l’incertitude, les problèmes, les solutions, le passé, l’avenir, les prises, les appuis. Tout. Lâcher prise dans un mouvement continu qui nous rapproche du ciel. »  Et la nature veille sur tout, avec ses montagnes escarpées et infranchissables, caressées par des forêts ancestrales, tantôt indomptables, tantôt paisibles, dont le feuillage et les couleurs rythment les saisons et les humeurs.

    Un hymne à la nature, tout aussi accueillante qu’hostile, à l’amour, tout aussi possible qu’impossible, à la maternité, tout aussi porteuse d’espoir que d’épreuve, à la fraternité, tout aussi partagée que séparée. Une écriture poétique, juste et puissante, qui touche honnêtement le cœur du lecteur.

     Marie-Ange Hoffmann

    Onesto
    Francesco Vidotto
    traduit de l’italien par Johan-Frédérik Guedj
    Editions Calmann Levy
     Février 2026

  • « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    « Je ne me souviens pas du type d’alarme de mon Nokia lorsqu’il sonna, le vendredi 3 juillet 2009, vers huit heures du matin et qu’une voix inconnue m’annonça que mon frère venait de se suicider à Singapour. »

    C’est par ces mots d’une simplicité touchante que commence le récit. À partir de cet instant-là, la vie du narrateur qui est l’auteur-même, bascule dans le drame et le téléphone portable prend une dimension de présence au quotidien oppressante et obsessionnelle.

    « Après avoir raccroché, je suis resté avec le Nokia dans la main, comme si je tenais un pistolet encore chaud. »

    La brûlure qui a touché l’oreille s’étend à tout le corps. Dans cet état de choc total, comment transmettre l’atroce nouvelle aux parents ? Comment supporter la moindre sonnerie de téléphone sans appréhension ?

    « Quinze ans après, je ne me suis remis de rien. Lorsque mon portable se met à sonner, je ne suis jamais très à l’aise. Peu importe la mélodie que j’ai choisie, qu’elle soit douce comme un quatuor à cordes ou enjouée comme un blues, c’est toujours une sorte de tocsin que j’entends. »

    Petit à petit, le portable devient un moteur mémoriel qui fait résonner les voix perdues et le lien fragile qui nous attache aux voix de ceux qu’on aime. À travers ce médium omniprésent dans nos vies, l’auteur s’aventure à explorer nos relations nouvelles avec les vivants et les morts. Dans une suite de courts chapitres, le souvenir d’une voix, d’un souffle, d’une vibration, d’une douleur mais aussi d’un moment de bonheur est une tentative désespérée mais nécessaire de supporter le deuil et combattre l’oubli. Au-delà de ce deuil, comme pour combler la voix perdue, l’auteur en vient à explorer les pratiques téléphoniques de ses proches ou amis, tout en analysant aussi son propre usage du portable. C’est plus fort que lui, il appelle trop souvent sa compagne, « pour un oui ou pour un non, et souvent même pour un rien ». C’est parce que le portable devient alors l’instrument qui rapproche, console, rassure et participe d’une intimité vraie, tendre et douce : « Reliés par lui, nous sommes à l’abri du monde. Je nous vois blottis dans un lit, ou bien cachés dans une grotte aux parois moelleuses, et j’ai la sensation que nous nous parlons à l’intérieur de nous-mêmes. »

    Ecrit avec une pudeur extrême, l’auteur réussit en partant de son vécu, d’atteindre une justesse de mots et de sentiments qui touche au cœur.

    Marie-Ange Hoffmann

    Touche fantôme
    Amaury Da Cunha
    éd. L’Iconoclaste

  • « Solo tu » de Philippe Fusaro

    « Solo tu » de Philippe Fusaro

    C’est un récit empli de délicatesse qui prend le parti de la beauté intemporelle, sous la forme d’un hymne à l’Italie, pays de lumière cher au cœur de l’auteur. Rome dans les années 1980 vibre de ses nuits incandescentes de la Dolce Vita. Gianni, l’anti-héros du roman, vit ses derniers sursauts de noctambule dans son night-club favori, le Piper Club. Dandy en déclin de brillance, silhouette fatiguée, qui « vit l’été à Rome dans de la ouate imbibée de gin, de Campari, de vermouth…un cendrier sale avec une cigarette Vogue qu’il oublie sur le bord, et se consume de solitude et d’ennui. » Au Piper Club, ce soir-là, l’événement n’est pas le concert punk, qui manque d’attrait pour Gianni, mais la rencontre improbable et burlesque dans les toilettes pour hommes avec Carmela, jeune femme qui n’a pas froid aux yeux et respire la joie de vivre. Elle n’est pas seule. Avec elle son jeune fils, Giacomo, qu’elle nomme tendrement Mino et qu’elle confie pour la soirée à Gianni, tandis qu’elle rejoint son bassiste de compagnon. Et la vie de Gianni va basculer : Carmela va lui offrir une chance de salut. Elle l’invite à venir dans sa maison dans les Pouilles au bord de l’Adriatique. « Il fera bon et la mer sera encore chaude, lui dit-elle. Cela te fera du bien. Avec Giacomo, nous allons te remettre sur pied. » Et se remettre sur pied, il en a sacrément besoin. Il accepte, lui qui ne quittait jamais ses Repetto blanches et Rome encore moins. Carmela lui ouvre grand les portes de sa maison suspendue au bord de la mer. Un lien d’amitié forte se noue immédiatement entre les trois solitudes, la femme, l’homme et l’enfant, bientôt rejoints par la libraire du village, un personnage merveilleux. Les rires, les cafés du matin, les dîners tardifs, les plongeons dans la grande bleue rythment les journées, le temps s’étire, la vie est tissée de complicité, de tendresse et de pudeur.

     C’est ainsi que Gianni va se réconcilier avec son mal de vivre et renaître à sa vie d’homme. La possibilité « d’effacer les chagrins qui le minent depuis tant d’années, oublier une mélancolie qu’il traîne comme une ombre trop grande pour un seul homme. » se fera concrète.

    Très attaché à son pays d’origine, l’auteur entremêle les courts chapitres d’intermèdes de musique, de poésie, faisant résonner les sons mélodieux de la langue italienne et éclater la lumière d’un été qu’on rêve de ne jamais quitter.

    A l’encontre de la folle violence qui sévit dans le monde actuel, il fait bon de rêver à un autre monde où l’amour, l’empathie et la solidarité ont leur place.

    Marie-Ange Hoffmann

    Solo tu
    Philippe Fusaro
    Sabine Wespieser éditions
    2026

  • “Le ciel l’a mauvaise” de Éléa Marini 

    “Le ciel l’a mauvaise” de Éléa Marini 

    Le titre du roman nous fait pressentir que, du ciel, viendra une catastrophe ; on en a la confirmation dès la première page : Il sonde le ciel, bouilli de colère, poings collés sur les hanches, un ciel qui a la couleur des mauvais jours. Il, c’est Bo, un petit garçon qui vit seul avec sa mère tandis que celle-ci s’éteint lentement, vaincue par ses démons. Partout dans cette histoire, les démons menacent et agissent, dans le ciel quand il déverse ses trombes d’eau destructives, comme dans le cœur des hommes en souffrance. Bo, dont nous faisons la connaissance au début, se dévoile à nous, nature rebelle, insolente et tout endolorie. Il fait le brave, façon de surmonter sa solitude et ses blessures, désespéré de ne pouvoir aider sa mère dont il supporte avec tendresse et ténacité les humeurs et les fugues. Il ne cesse de songer aux pupilles trop noires de sa mère. Son corps, une guerre molle où se livrent des combats invisibles. Le gamin le voit et il n’y peut rien. C’est lui qui bientôt nous mène à Isaac, homme bourru, taiseux, un peu sauvage mais à la bonté sous-jacente qui vit solitaire dans une maison en bois bâtie de ses propres mains au bord de la rivière, précisément là où Bo veut piéger des écrevisses pour les apporter à sa mère. 

    À ces deux personnages pétris de souffrance et de solitude se joint Alma, jeune voisine de Bo, une déracinée optimiste qui se gave de guimauves et de sucreries. Elle aussi, un jour, partie. Fuyarde décidée. Et elle était arrivée là, par le hasard de tous les pas qu’elle avait faits dans ses chaussures usées jusqu’à la corde. C’était en posant le pied dans cette rue que sa semelle droite, finalement, s’était trouée. Et Alma s’était arrêtée. Alors qu’une tempête incroyable se prépare et commence à sévir et dévaster êtres vivants et nature « Le ciel est un poumon immense. Il se mêle à la terre, engloutit les couleurs. La ville enrage » Le destin fait se rencontrer ces trois personnages, tous les trois très seuls et en lutte contre leurs démons, chacun à leur manière. N’ayant d’autre choix que de fuir le cataclysme qui s’est abattu sur eux et leurs habitations de fortune, ils vont trouver, malgré eux, la force de s’en sortir ensemble et de refonder un foyer, même provisoirement. 

    Des liens vont se créer, sur le chemin difficile d’une réparation hypothétique mais souhaitable. En expérimentant de façon forcée mais inéluctable le partage, la proximité, l’échange, ils saisissent la chance de se libérer de leurs blessures, de miser sur la confiance et de refouler la peur de l’inconnu et de l’exil, car les vents ne se sont pas contentés d’emporter les choses, ils ont aussi changé les gens.

    Le récit est porté par la force naturelle de ses dialogues aux sons charnels et simples qui emportent le lecteur à côté des personnages sur le chemin de l’apaisement après la tempête. L’autrice, qui travaille dans le cinéma, sait évoquer dans ce premier roman très impressionnant, les images, les sons, les atmosphères où la poésie n’est pas absente.

    Marie-Ange Hoffmann

    le 31 mars 2026

    Le ciel l’a mauvaise
    Éléa Marini
    Éditions de l’Olivier
    2026

  • “Marcher dans tes pas” de Léonor de Récondo

    “Marcher dans tes pas” de Léonor de Récondo

    Les premières pages nous mettent en présence d’une femme, Enriqueta, dont on pressent qu’elle est la clé de voûte d’une histoire tragique familiale et mémorielle inscrite dans la grande Histoire. En s’adressant à elle à la 2ème personne du singulier, la narratrice, qui n’est autre que Léonor elle-même, sa petite-fille, donne vie et chair à cette grand-mère avec une infinie tendresse. À la genèse du roman intervient un événement qui bouleversera la vie de Léonor née française : elle prend connaissance qu’en Espagne, une loi promulguée en 1922 permet aux descendants d’exilés déchus de leur nationalité et devenus apatrides de demander la nationalité espagnole perdue. Elle prend alors la décision de faire les démarches nécessaires pour une reconnaissance identitaire auprès du gouvernement ibérique. Une manière pour elle de redonner à tous les siens, disparus, leur dignité et leur humanité, une manière de lutter contre l’oubli.

    Revenons à l’histoire : Août 1936, la guerre fratricide espagnole atteint Irun, petite ville du pays basque espagnol qui fait face à la ville d’Hendaye, située dans le pays basque français encore épargné par la guerre. Pour échapper aux menaces de mort et aux bombardements des Franquistes, Enriqueta n’a qu’un choix, fuir la maison familiale avec ses trois enfants, ses parents et ses trois frères. Ils ont dix minutes pour tout quitter, laissant sur la table le gâteau de riz concocté par la grand-mère pour fêter les sept ans de son fils Jean. Ce gâteau sera le symbole de l’exil. Ce jour-là, Enriqueta, sous la contrainte, assume avec courage de porter toutes les pertes en entraînant la famille à passer le pont de l’exil, le pont, autre symbole, « un pont, une frontière. Un fleuve, la Bidasoa…Vous avancez tous ensemble, les parents devant, les oncles et toi derrière, avec les enfants. Il faudrait avoir l’air joyeux. Ne pas se retourner, surtout pas, puisqu’on va rentrer à la maison tout à l’heure. On mangera le riz au lait laissé sur la table. On fera une belle fête ». Au centre du récit, le drame de ces exilés déchus de leur nationalité, devenus apatrides une fois le pont traversé. Ils seront bien accueillis à Hendaye mais Enriqueta est une femme qui encaisse, qui surmonte, s’évade et court vers la plage d’Hendaye pour regarder Irun, sa ville en face, se détruire sous les bombardements.

    « Pourquoi revenir inlassablement sur ce 18 août 1936 ? Pourquoi au mitan de ma vie tourner et retourner cette terre faite de fantômes, d’exil et d’inconnu ? Je ne trouve pas de réponse précise, sauf la nécessité de chercher une certaine vérité dans l’enchaînement des événements. »

    Un roman sur l’exil mais aussi sur le devoir de mémoire. En se jetant dans cette quête, avec comme seuls appuis quelques documents d’archives, quelques photos, et souvenirs épars, Léonor se projette dans l’époque et les lieux à la rencontre de sa grand-mère et de sa famille, elle ressent la furieuse nécessité de « marcher dans leurs pas », d’aller à la rencontre des fantômes du passé, de les incarner en leur donnant la parole, en les tirant de leurs tombes et de l’oubli.  

    L’originalité du récit tient à la manière dont l’autrice tisse la quête administrative personnelle (elle obtient finalement son passeport espagnol), l’enquête familiale et l’hommage à sa grand-mère avec la fiction romanesque et le regard poétique. Car la poésie est le cœur vibrant du récit. A travers elle, la narratrice dialogue intimement avec sa grand-mère « je suis toi, tu es moi et nous allons ensemble ». L’écriture permet de rendre vivantes les figures du passé et d’accéder à la vérité. La forte résonnance avec l’actualité est un appel à l’engagement politique de la littérature et de la poésie. L’autrice affirme le rôle incontestable des femmes combattantes en portant leurs voix haut et fort pour qu’on se souvienne. En écrivant, Léonor témoigne du passé, du présent et de l’avenir tel qu’il pourrait advenir. « Ce jour lointain, que je tente d’atteindre de si longues années après, je ne peux l’écrire qu’à travers l’invention des mots, le filet qu’ils forment, agrippant dans ses mailles des bribes de conversations, de souvenirs. »

    A la lecture de la prose de Léonor de Récondo, on ne s’étonne pas que la première vocation de l’autrice soit musicale – elle mène de front une activité de violoniste et d’écrivain. La singularité du récit s’inscrit dans le don de conjuguer intensité et finesse. 

    Des passages poétiques au « je » alternent avec une prose délicate et touchante au « tu » Une musique intérieure résonne et émeut le lecteur. 

    Marie-Ange Hoffmann

    19 février 2026

    Marcher dans tes pas
    Léonor de Récondo
    Éditions L’Iconoclaste
    2025

  • “J’étais roi à Jérusalem” de Laura Ulonati

    “J’étais roi à Jérusalem” de Laura Ulonati

    « Moi, si on énumère, je suis un mauvais fils, un mauvais mari, un mauvais père. Un mauvais patriote. Moi, je suis surtout un homme qui rit, un homme qui joue. Moi, fils de Jiryis Jawhariyyeh, j’étais roi à Jérusalem. »

    C’est ainsi que se présente Wasif, le narrateur et principal personnage qui ouvre le roman dans une scène quasiment quotidienne et apparemment anodine : assis dans une gargote à Beyrouth, il entend à la radio l’annonce de l’issue de la guerre des six jours — Seulement six petits jours pour défaire les armées arabes, puis s’emparer de la bande de Gaza, de la péninsule du Sinaï, du plateau du Golan, de la Cisjordanie… Une prise de guerre en particulier ; la plus terrible parce que la plus symbolique. Celle de Jérusalem-Est, la vieille ville sacrée. À peine conquise et déjà défigurée… Une zone qui accueillait les pèlerins d’Afrique du Nord durant le Moyen Âge, qui remontait à Saladin.

    En dépit ou plutôt à cause du tragique de la situation, Wasif réagit en blaguant : « Jérusalem est comme un oignon. Le meilleur, c’est le cœur : les Juifs aussi sont des connaisseurs ! » Et il trempe un oignon dans son houmous, ce qui lui vaut d’être ouvertement et vertement insulté par un jeune homme qui n’adhère pas à ce genre d’humour. Voulant éviter le conflit et la leçon de morale, il se lève et part, pour nous emmener dans le sillon de son histoire depuis sa naissance en 1887 au cœur de Jérusalem-Est jusqu’en 1948, date où il s’exile au Liban avec ses enfants.

    C’étaient les temps bénis d’une époque révolue — Une façon d’être au monde, une habitude qui était nôtre, qui nous faisait vivre ensemble. Nous, pas les Palestiniens ou les Israéliens. Nous, chrétiens, juifs, musulmans. Les gens de Terre sainte, comme on disait alors.

    Laura Ulonati a écrit le roman d’une vie, mais aussi et surtout d’une ville. Une vie : celle de Wasif, librement inspirée des mémoires d’un personnage réel joueur de oud palestinien, chrétien orthodoxe, par ailleurs fonctionnaire sous le mandat britannique ; une ville : fascinante, mosaïque, Jérusalem adorée qui se dévoile à nos yeux et à nos oreilles à travers la voix de Wasif. Une vie et une ville pleines de rêves, de lumière, d’odeurs, de saveurs, de couleurs, et de musique. Car la musique est omniprésente dans le corps et le cœur de cette ville et de ses habitants aux multiples identités. Elle fait surtout partie intime de la raison d’être de Wasif — Oud en arabe, ça désigne un bout de bois… Il représente bien l’exilé au pouvoir limité, mais à la tête dure. L’oud peut dire toute la vie, les jours heureux ou douloureux, la mélancolie… Mieux que des mots, le son de l’oud fait revivre la voix de Jérusalem.

    Jouer, pour Wasif, c’est une obligation sacrée… Une quête qui fait toujours se quitter, se réincarner. La musique, c’est le souffle poétique du roman qui rythme chaque événement, heureux ou malheureux, joie, chagrin, espoir et destruction. Une musique sublime qui dit la tragédie et célèbre l’humain. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours lié l’amour à la musique.

    C’est le roman d’une histoire intime et familiale qui se fond dans l’histoire collective. On comprend mieux les changements et les bouleversements par l’intérieur. Jérusalem : Tout a commencé par un regard myope, dans des yeux qui ne voyaient Jérusalem qu’au travers des verres épais de grosses lunettes. Des culs-de-bouteille qui la transformaient en artefact intellectuel, qui refusaient de l’envisager comme une cité simplement habitée, charnelle… Jérusalem, Belle mal-aimée parce que trop regardée par de mauvais amoureux. Ou encore, à propos de la place des Martyrs — ce n’est pas anodin, le nom d’un lieu. Il porte des images qui pénètrent le passant, elles l’infusent à petit feu. Elles le gangrènent, elles lui donnent des idées, lui rongent doucement la cervelle.

    Laura Ulonati dessine avec délicatesse les portraits de ses personnages. Wasif fait preuve de tendresse mais aussi d’humour désinvolte — C’est vrai, je suis un saoulard. Je bois l’arak comme du petit-lait à longueur de journée, mon haleine empeste. Et surtout, il tient très fortement à ses racines — J’appartenais à Jérusalem, à son passé, à son présent. En exil, face à l’épuisement :J’essaie de voir à travers le rouge et la fumée, à travers le désespoir, mais la vue est bouchée. Alors je ferme les yeux pour écouter. J’aimerais entendre celui que j’étais…

    Les autres personnages ne sont pas accessoires. Le père campe un personnage haut en couleurs et profondément visionnaire, il a vu juste lors du déchirement de la ville sainte — Il avait deviné dans ce mode de vie séparé le danger d’une première dualité. Un dédoublement de la réalité qui ne plaçait pas civilisation et civilité au même endroit…La fin d’un récit commun qui nous mènerait face à face.

     En explorant ses souvenirs, son oud en bandoulière, Wasif fait renaître un monde certes révolu mais il le regarde avec une nostalgie qui lui confère une certaine dignité, une foi en l’humanité.  Pour lui, la transmission est une nécessité vitale.

    Laura Ulonati donne une voix à la fois charnelle et poétique à cette ville et ses personnages emblématiques, cette Terre sainte si longtemps déchirée qui, à l’heure actuelle, n’en finit pas de souffrir. Très intéressante est d’ailleurs la mise en abyme de l’actualité dans l’histoire ancienne par des intermèdes montrant des personnages contemporains qui traversent les lieux du roman, pour en souligner les transformations et l’évolution de la situation.  

    Ce roman nous invite à méditer sur le rôle de l’art et la culture comme liens entre les hommes et moyens de résistance à l’oubli, aux fractures, à la séparation.

    Marie-Ange Hoffmann

    J’étais roi à Jérusalem
    Laura Ulonati
    Actes Sud
    (2025)

  • “L’Invention du diable” de Hubert Haddad

    “L’Invention du diable” de Hubert Haddad

    On reconnaît et admire chez Hubert Haddad la propension indéniable à investir toutes les formes créatrices pour sauvegarder en littérature la place à l’imaginaire qui lui est inhérente. La preuve en est donnée une fois de plus avec ce roman dont les premiers mots du prologue — Appelez-moi Papillon, Marc Papillon de Lasphrise, ou tout bonnement le capitaine Lasphrise. Je suis le dernier immortel — suscite immédiatement la curiosité du lecteur. Qui est ce personnage ? Fasciné par son étrange destin de poète-soldat né en 1555 dans le doux pays de Loire au XVIe siècle, (clin d’œil à Ronsard et du Bellay), l’auteur nous conte sa vie aventureuse de soldat dans les six chapitres contenus dans la première époque du roman. Car Papillon, Capitaine Lasphrise, a bel et bien existé. Après vingt années de bons et loyaux services aux côtés des Guise en pleines guerres de religions, où il échappe plusieurs fois à la mort, assiste à la mort violente de compagnons et brave tous les dangers, il se retire dans son fief angevin, épuisé, le corps couvert de cicatrices, seul, pauvre — ne jouissant pas de pension — mais l’âme encore vaillante, toujours habitée par son amour de la poésie. Il n’a qu’un seul souhait, celui de se consacrer entièrement à écrire des vers ; il parvient même à publier des recueils, mais sa grande tragédie sera qu’il ne reçoit pas la reconnaissance désirée. Son rêve de gloire, d’immortalité accordée aux talents de poètes reconnus s’envole. C’est alors que l’imaginaire de l’auteur prend son vol — 

    Démon témoin de mon jurement

    Au risque d’en perdre âme et sang

    Une plume à ma veine trempée

    Scelle un contrat d’immortalité

    Tant que gloire enfin me soit donnée

    Jamais irai-je en l’ombreux tombeau

    Hubert Haddad le prend au mot et le rend immortel par le pacte qu’il signe avec le diable. L’auteur renoue ici avec le mythe de Faust et de l’immortalité. Mais aussi avec le registre du merveilleux, laissant agir la magie, le fantastique, le surnaturel.  

    C’est donc en 1599, date présumée de la vraie mort de Marc Papillon de Lasphrise (sa tombe est restée introuvable), que commence sa vie d’immortel, de créature métaphysique. L’avenir désormais serait son éternité.

    Son livre de poésie en poche, il part en voyage dans l’espace et le temps, traversant quatre siècles d’histoire de France. Âme errante en quête de gloire posthume, il vivra mille péripéties sur les champs de bataille de toutes les guerres, échappant à la terreur de la Commune et des deux guerres mondiales, sera introduit dans les salons des Précieuses, connaîtra les galères, sera embastillé avec le Marquis de Sade, rencontrera Napoléon et bien d’autres illustres connus ou inconnus, tout en suivant ses passions amoureuses à la recherche de la Nouvelle Inconnue, image de l’amour absolu. 

    Papillon était condamné à un sempiternel exil au milieu des existants tous plus ou moins assurés de leur trépas. Jusqu’au jour béni qui verra son obscure survivance transmuée en glorieuse immortalité. Sa mort dérobée lui serait alors rendue comme un diamant noir, fruit des étoiles ou larme de Dieu.

    Hubert Haddad maîtrise souverainement la dimension picaresque et baroque dans ce roman, mais ce n’est pas la seule. Il y a plusieurs romans dans ce roman, le roman étant l’invention du roman. 

    On y rencontre l’immortalité, donc la mort ; la mort, l’ennemi première de l’homme qui frappe sans distinction du qui, du où, du quand, du comment.

    Disparaître a-t-il un sens pour l’écume et la neige ? depuis des siècles antiques, par une franche moitié ou deux tiers souvent, les enfants naissent et meurent. Les fosses d’oubli, les champs de guerre et les charniers avaient ces coulées de jeunes vies soumises au fil aiguisé du faucard.

    L’immortalité, donc une réflexion sur le temps, laquelle explore aussi la notion de mémoire. En effet, Papillon se souvient de tout, mais cette mémoire s’avère être un labyrinthe sans fin. Ses amours, ses combats, ses douleurs, ces minuscules incidents du temps qui passe, se confondent, le passé et le présent se rejoignent, rien de la réalité ne subsiste vraiment, le passé ne se détache plus clairement du présent et s’égare à la moindre distraction dans les culs de basse fosse de la mémoire. Papillon se trouve emprisonné dans son propre passé. Onze ans après un trépas ajourné, il continuait d’expérimenter une très curieuse impression, cruellement indolore, de perte irréparable. Il cherche le sens de sa quête de vérité. Que valent jours, mois et années pour l’insensé qui, ajournant son Salut au profit d’une hypothétique gloire, se sera lui-même condamné à la survivance ? 

    C’est aussi un roman sur la folie, la folie du projet d’immortalité qui participe du souffle de vie. Perdant ses repères, Papillon constate que l’immortalité est pire que la mort. Il finira par découvrir une autre éternité en se dépouillant de son orgueil, de ses vanités, de ses aspirations, de son désir d’immortalité, de ses illusions de vivre. Plus rien ne l’affecte, il endure désormaisl’astreinte de l’effacement de toutes choses.

    Papillon apparaît comme un personnage touchant, tendre, drôle, bien que tragique, car la tragédie fait partie de l’histoire. 

    Enfin, le roman est surtout un hommage à la poésie, chère au cœur de Hubert Haddad. Face à cette immortalité qui fige, l’art, et en particulier la poésie, est la seule issue. En créant, Papillon ne cherche plus à conquérir l’éternité, mais à donner un sens à l’instant. 

    La richesse de ce roman est portée par une langue poétique, ciselée, inventive, souvent savante, reflétant une immense érudition forgée dans la fréquentation assidue des poètes, connus ou inconnus de tous temps. Le lecteur suivra avec émerveillement, parfois d’un œil amusé, les scènes successives, conçues comme une galerie de tableaux ornés de citations érudites ponctuant l’errance de Papillon. Il découvrira la beauté de la nature chantée ici magnifiquement. Il sera invité à la rêverie, à la réflexion, à l’humour, guidé par le fantastique imaginaire de l’auteur. 

    Le Diable n’est pas un être. Il est une invention. Une invention à notre image.

    Marie-Ange Hoffmann

    L’Invention du diable
    Hubert Haddad
    Éditions Zulma
    (2022)