“Port l’Étoile” de Marie Redonnet

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Il faut l’affirmer haut et fort : l’expérience de lecture des romans de Marie Redonnet est inoubliable, tant l’écrivaine réussit à nous immerger dans des mondes où la dureté de la réalité et la magie créatrice de la fable fusionnent, « dans des mondes qui résonnent, offrant un miroir sur la réalité incertaine de nos propres existences ». Remercions les éditions Le Tripode d’avoir rassemblé en 2017 sous le titre Les Héritières trois romans de Marie Redonnet parus initialement aux éditions de Minuit en 1986/87, où nous suivons le destin de « Trois femmes déviantes, trois héritières soumises au poids du passé, trois héroïnes surgies de mondes au bord de l’implosion et luttant pour exister ». Avec Port l’Étoile, dernier roman d’une nouvelle trilogie composée de La femme au colt 45 (2016) et Trio pour un monde égaré (2018), nous retrouvons des êtres en perdition et en lutte pour se reconstruire face à une violence toujours latente. 

Port l’Étoile, ville refuge, que la narratrice Maria choisit pour y refaire une vie meilleure avec l’homme qu’elle aime. Rien de précis n’est dévoilé sur le passé de Maria, femme d’un âge mûr, mais on comprend qu’elle cherche à renaître. Au contact avec d’autres êtres exilés qu’elle rencontre dans le quartier de Bois-Dormant — nom qui sent bon la douceur d’un accueil — elle va connaître la solidarité, l’espérance d’une vie meilleure. Tous sont logés à la même enseigne et veulent en découdre avec les injustices et les mauvais coups du sort. « Ils portent le poids de leur ancienne vie. Ils cherchent à se trouver une place à Port l’Étoile. Ils ne savent pas s’ils vont réussir… Commencer une nouvelle vie dans une ville inconnue est difficile. » L’adaptation ne se fera pas sans mal, ils vivront des échecs, des moments d’accablement, confrontés à la violence des autorités politiques, de la spéculation immobilière, de l’hostilité des habitants. Le sentiment d’exil généralisé s’accroit.

Mais il n’y a décidément pas de message désespéré dans ce livre, dans la mesure où les personnages se révoltent, s’obstinant à ne pas se laisser abattre. Ils trouvent en eux des ressources d’énergie qui les font se dresser contre l’adversité et finir par vaincre. Le saccage des fêtes et des concerts qu’ils organisent, la destruction des biens et des lieux de culture qu’ils créent envers et contre tout, ces actions punitives orchestrées par les « puissants » du moment, au lieu de les anéantir, stimulent leur volonté de résister et de se réinventer. C’est ainsi que les personnages progressent lentement vers une métamorphose, animés par une force intérieure. Certains jouent un instrument — flûte, darbouka, accordéon, oud — d’autres chantent. La musique est un catalyseur à la lutte, à la vie tout simplement : « Si Bobby — le joueur de flûte — a en lui cette force et cette confiance en la vie, il le doit… aussi à son grand-père qui lui a transmis sa flûte et au don qu’il a pour en jouer ». Pour Maria, qui essaie de trouver ses marques dans cette nouvelle ville, écrire est le salut : « Je ne peux partager mes émotions avec personne, alors je les note sur un carnet. Je trouver en l’écriture un repère et un point d’ancrage qui m’amarre solidement à Port l’Étoile. Elle me donne la force, toujours menacée de défaillance, d’y commencer une nouvelle vie ».

L’écriture du récit est, bien que simple, d’une grande puissance évocatrice ; les phrases sont courtes, sans fioritures superflues. Elles se déroulent en plans séquences — comme au cinéma — dans lesquels l’autrice fait ressortir l’importance des lieux auxquels elle donne un sens quasiment mythique : l’ancien cimetière situé sur une île qu’un passeur dessert ; le Musée du cinéma, accessible par un funiculaire menant au quartier du vieux château ; La Sirène, le bar à alcool où on essaie d’oublier l’écrasante chaleur, auquel succède La Baleine, une brasserie modern style aux prix exorbitants et Le Lavoir, où Olga la patronne ne sert pas d’alcool et où Maria trouve la sérénité pour écrire ; le conservatoire de musique ; la librairie La Lucarne qui accueille les habitants du Bois Dormant : « Il y a un petit salon au fond de la librairie où l’on peut boire un café en lisant des livres, il n’est pas obligatoire de les acheter ».

L’autrice rend un hommage à la littérature : « Sans la littérature et toute son histoire, que deviendrait ce monde affolé et égaré qui ne ressemble plus en rien à ce qu’il a été ? »

Marie Redonnet livre ici un très beau portrait de femme en lutte et le lecteur n’est pas loin de penser à l’analogie des deux prénoms Marie et Maria : « Mes certitudes vacillent. Tout est à reconstruire, autrement. Ici à Port l’Étoile, ville inconnue, ville étrangère, j’ai à faire mes preuves, toute seule. Ce que je désire, c’est à moi de le réaliser. Ce que je veux être, c’est à moi de le devenir. »

Marie-Ange Hoffmann

Port l’Étoile
Marie Redonnet
Éditions Le Tripode
(2025)