Auteur/autrice : Marie-Ange Hoffmann

  • “Nous n’étions pas ds tendres” de Sylvie Gracia

    “Nous n’étions pas ds tendres” de Sylvie Gracia

    Dès les premières lignes du roman, le lecteur est plongé dans une atmosphère décrite avec une sensibilité, oui, une sensualité, dévoilant un lien profond et charnel de la narratrice avec la nature et tous ses habitants.

    Le lac avait sa teinte noire. Dans le silence se sont révélés tous ces chuchotements, froissements et petits cris de la présence animale. Taupes, hérissons, crapauds, chouettes. Les grandes chasses nocturnes. Une famille de chauve-souris a battu l’air à coups d’aile saccadés. Sur la route en surplomb, une moissonneuse-batteuse a pris le virage, en lâchant une sécheresse de paille. Ici la saison est courte et orageuse, alors on moissonne dans l’urgence jusqu’à la nuit tombée.

    Cette impression va se confirmer tout au long du récit.

    Nous sommes au bord d’un lac, dans un village perdu du sud-ouest de la France, où Hélène revient l’été, délaissant Paris où elle a refait sa vie. On soupçonne vite que ce sera peut-être le dernier été qu’elle passera dans la maison du lac : la santé de son père se dégrade.

    Si l’autrice réussit à entrer avec une grande lucidité dans l’intimité de la nature — le lac, la maison, le village, la montagne — il en est de même de ses personnages. Parlons du père, figure emblématique de l’immigré espagnol, à jamais marqué par le passage, enfant, au camp d’accueil pour réfugiés espagnols sur la plage de Saint-Cyprien. Puis sa vie de misère durant la Seconde Guerre mondiale, devenu l’esclave de paysans contre une soupe midi et soir. Ce père, certes macho mais aimant, dur à la tâche, maintenant veuf, que sa fille va accompagner dans sa fin de vie. Sa fille, Hélène, qui se demande si elle ne s’est jamais révoltée contre son père.

    Je n’aimais pas ça, non. Je n’aimais pas l’observer diminuer, et moi vieillir à ses côtés. Une vieille fille, j’étais devenue. Une vieille fille souvent en colère, d’une colère rentrée, silencieuse.

    Hélène, qui se demande quelle était cette laisse qui me ramenait au pays chaque année, comme un chien à sa niche d’origine ?En revenant au pays, Hélène est confrontée à son passé, ses démons, sa nostalgie, ses relations familiales, ses amitiés.

    De multiples questions assaillent son esprit et elle tente désespérément d’apporter des réponses.

    Il y a ce frère, Michel alias Miguel, qui a hérité de la maison du lac et veut la vendre, contre le gré de sa sœur et de son père. Il finit par la déposséder de son âme :

    C’est terrifiant, les chambres dont on a banni le souvenir de ceux qui y ont dormi. Les chambres sans mémoire. Est-ce qu’il croyait ainsi chasser les fantômes, Miguel ?

    Envie, jalousie, rivalité mettent à mal les relations humaines. Et puis, heureusement, il y a les retrouvailles d’Hélène avec un ancien amant de jeunesse qui l’étourdissent et lui ouvrent le chemin vers la liberté : Halte aux passions tristes !

    C’est un roman qui aborde les thèmes de la vie donc de la mort, de l’amour aussi, de la mémoire, de l’origine.

    De quelles histoires sommes-nous issus ?

    On naît à soi avec les premiers regards qu’on pose sur l’espace qui nous contient. C’est ça que je cherchais, sûrement, le nœud originel, dans ce retour aux sources, et c’était un signal sûrement de l’entrée dans l’âge, quand on perçoit soudain que des chemins se ferment. 

    Hélène, femme à la fois fragile et forte, sensible et lucide, qui finit par accepter de regarder son père aller vers la mort.

    Comme je le disais au début, la nature est un vrai personnage, tantôt merveilleuse, tantôt maléfique:

    Une atmosphère idyllique tant qu’on ne découvre pas un cadavre dans un fond de barque.

    Et au milieu de cette nature, le sacrifice de la maison du lac :

    Cette maison du lac, qui n’était plus une maison de famille maintenant qu’elle était revenue à mon frère, et qui se détachait de nous par couches, photos, livres, fleurs séchées, assiettes dépareillées, fauteuils en velours, rideaux en dentelles, toutes ces choses bancales qui font l’identité d’une maison et son imperfection, et qui avaient dû finir à la décharge, là-haut à l’orée du bois des Fagettes. « La maison se dissout de l’intérieur », la phrase est revenue me hanter. Depuis l’extérieur, on pouvait la croire intacte, mais l’esprit du lieu s’était évaporé. A partir de la quarantaine, mon père avait gagné pas mal d’argent en achetant des vignes dans l’arrière-pays montpelliérain, qu’il arrachait pour construire des villas dessus puis les revendre, mais celle-là, la maison du lac, l’ostal, il n’avait jamais été question de la vendre, on la croyait aussi indestructible que ce tombeau de granit où ma mère l’attendait au champ des pauvres, le surnom qu’il s’amusait à donner au cimetière.

    Mais, parlant d’elle et de son père, Hélène affirme en toute lucidité :

    On n’allait pas pleurer les trahisons familiales, les amours envolées, les exils douloureux… Nous n’étions pas des tendres tous les deux.

    Marie-Ange Hoffmann

    Nous n’étions pas des tendres
    Sylvie Gracia
    Éditions L’Iconoclaste
    (2024)

  • “Dans le fossé” de Sladjana Nina Perkovic

    “Dans le fossé” de Sladjana Nina Perkovic

    Bienvenue en Bosnie, où la narratrice demande comment [elle s’est] retrouvée au milieu de nulle part, sur un chemin boueux, raide et défoncé. C’est par cette réflexion que commence l’histoire de ce roman écrit à la première personne. Une jeune fille qui n’a pas de nom, allongée dans un fossé, dans un trou paumé, le trou du cul du monde, déroule le fil de sa vie, analyse les comportements extravagants et hauts en couleurs de la peuplade familiale gravitant autour d’elle, se débat avec ses contradictions, ses envies, ses contraintes, ses faiblesses.

    Elle ne veut rien de personne, seulement pouvoir regarder sa série policière préférée à la télé, mais voilà, c’est sans compter avec les mères, les pères, les mémés, les pépés, les frères, les sœurs, les parents proches et éloignés, les voisins et les amis, qui n’ont qu’une seule vocation, celle de vous empoisonner la vie. Le ton est donné, acerbe, moqueur, et le récit démarre tambour-battant sous les allures d’un règlement de compte avec cette société qui vous prend à la gorge et vous empêche de respirer. En Bosnie, on reste prisonnier de son milieu, on n’échappe pas à sa famille.

    Les sommations d’une mère toute puissante tombent comme un couperet et ne souffrent aucune objection : File au village assister aux obsèques de la tante Stana, et ouvre grand les oreilles si ça parle d’héritage. La tante Stana est morte étouffée avec un morceau de poulet. Se succède alors une série d’aventures désopilantes et inoubliables : en commençant par la montée rocambolesque au cimetière en haut d’une montagne dans la Golfette toute déglinguée du cousin Stojan ; passant par la description des funérailles — une anthologie de burlesque hilarant — : Le Pope, s’appuyant à la croix de bois, regardait dans le vague, quelque part derrière son épaule droite. L’oncle Radomir — ressuscité d’une piteuse tentative de suicide — pendait comme crucifié entre le cousin Stojan et la Popesse. Tante Milva guettait l’occasion de sauter sur tonton Loir pour lui prendre la bouteille de rakija pour le repos de l’âme. Les pleureuses poussaient un gémissement de-ci de-là, mais sans beaucoup de conviction. Continuant par la convocation au commissariat de toute l’assemblée criant au scandale laisse le lecteur abasourdi ! J’en passe et des meilleures !

    La narratrice n’épargne rien ni d’elle-même, ni de ses personnages. Avec une acuité féroce et désarmante de véracité, elle pointe avec humour les faiblesses, les espoirs, les désillusions de chacun. Il pleut beaucoup dans ce pays, en trombes qui inondent terre et humains. La rakija coule à flot, qui enflamme corps et âmes.

    La lecture du livre m’a fait penser au cinéaste Emir Kusturica, qui, dans son observation aiguisée des mœurs traditionnelles de son pays, use de farce cynique, bouffonne et burlesque. Comme dans ce roman, l’exubérance traduit une conception tragique de l’histoire et des hommes. Le fossé peut bien être la métaphore du tragique d’une génération prisonnière de son passé et d’un non-avenir. Un avenir qui pourrait disparaître dans une terrible explosion… Et l’autrice, de poursuivre avec ces derniers mots : … et je n’ai pas particulièrement envie de faire partie du spectacle. Je dois me mettre en route maintenant. Si je ne me dépêche pas, tout pourrait s’évanouir en fumée. 

    Mots de l’éditeur : Farfelu, absurde, délicieusement réjouissant.

    Marie-Ange Hoffmann

    Dans le fossé
    Sladjana Nina Perkovic
    Éditions Zulma
    (2024)