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  • “Vers les îles Éparses” de Olivier Rolin

    “Vers les îles Éparses” de Olivier Rolin

    On embarque avec Olivier Rolin comme une anomalie sur un bateau de la Marine nationale, comme on passerait un stage dans le désert des tartares, avec cette particularité d’être le grand père de cet équipage ; Car ce voyage vers les îles Éparses en cache un autre, une navigation vers l’état fragile et un peu ridicule de vieux, où l’écrivain se cache à peine derrière le personnage.

    Bien que le second, Elsa, le présente à l’équipage comme un membre de l’Académie de marine, il nous avoue très vite qu’il se trouve là à cause de Thucydide l’Athénien! Parce qu’il a rédigé, il y a cinquante cinq ans, une préface à « La Guerre du Péloponnèse » publiée par les Éditions de l’École de guerre, et que ce voyage est en quelque sorte sa pige, son salaire en nature. Cet éclaircissement n’arrivera pas jusqu’aux oreilles de l’équipage du Champlain, si bien que le vieux pékin essaiera faire bonne figure tout au cours de cette expédition vers Les îles Eparses, où le navire de guerre doit ravitailler les minuscules garnisons que la France entretient sur ces possessions disputées au milieu du canal du Mozambique.

    Ainsi ce voyage pourrait s’apparenter à ce périple d’un « Candide en terre sainte » dont nous a gratifié Régis Debray, si l’on considère la finesse de l’analyse servie par un humour désopilant tant le monde de l’écrivain semble loin des préoccupations d’un équipage rompu à la disciple militaire. Et pourtant cette créature bizarre échouée là va s’adapter au lexique des marins, truffé d’acronymes, et même réussir à établir des rapports simples avec entre autres le « cipal » le maître principal. Au carré des officiers où il a son rond de serviette, il observe la brochette des aspirants, les « mimis » où l’on trouve Estelle, une petite brune assez délurée qui a vécu en Lybie, en Angola, en Indonésie (il n’est donc pas difficile d’en inférer que son père travaille chez Total), Estelle qui lui fera visiter les « sous-sol » du bateau. Estelle, dix-neuf ans… Des pensées inavouables me traversent l’esprit, que je chasse aussitôt. Tiens-toi tranquille l’ancêtre (tu n’es pas Victor Hugo).

    Et puis il y cette nature presque vierge, entre l’eau azurée et le sable éblouissant que le narrateur-touriste va découvrir comme le navigateur João da Nova avait découvert en 1501 cette île couverte par endroits de taillis de filaos chevelus et de cocoteraies dans les palmes desquelles le vent fait un son de maracas…ce foisonnement d’espèces différentes, ces poissons aux couleurs et aux dessins extravagants, ces oiseaux multicolores qui jacassent dans les arbres, plein de cet optimisme propre aux oiseaux! 

    Un enchantement dont il faut profiter quand on sait bien que cette mer cache une vie énorme et grouillante malgré les efforts faits par les hommes pour l’anéantir même si en dessous il y a les « monstres marins ». Car les îles ne sont pas que paradisiaques, quand il tombe sur les épaves rouillées et les ferrailles d’une antique machinerie témoins du bagne privé avec ses esclaves, installé sur l’Atoll Juan de Nova. Le patron récoltait le guano, la fiente d’oiseaux de mer pour la commercialiser en engrais ; Ce rêve colonial sous drapeau français perdurera jusqu‘en 1968, quand la concession fut proposée.. au Club Méditerranée qui finalement laissa tomber. On en apprend de belles quand le voyageur est curieux.

    Et que dire de l’île Europa sur laquelle le navire va débarquer 48 tonnes de vivres, de sacs de ciments, de seaux de peintures pour le détachement auquel sont affectés une quinzaine de grands beaux mecs, tous musclés bronzés luisants de sueur qui feraient d’assez belles pubs pour Jean-Paul Gaultier. Est-ce humour de l’état-major? Ce sont des chasseurs alpins de Chambéry, exilés sur cette île torride et plate comme la main. Voilà qui nous ramène a la réalité. Avec la fascination des grands conteneurs, muraille sombre glissant avec une infinie lenteur, lumières violentes sur les remorqueurs liliputiens attachés au géant…

    Interminables peuvent aussi être ces escales prolongées comme à Durban où, pour échapper à la ségrégation géographique évidente, notre voyageur tente Umhlanga, et découvre une sorte de ghetto balnéaire pour riches, noirs ou blancs, avec ses surfeurs et de jolies filles bondissant dans l’écume, des cafés musique à fond, avec des écrans géants où passent et repassent des matches de foot (ces rectangles verts où s’agitent des petites figures humaines sont devenus le décor universel). S’il sait bien que ce n’est pas le genre d’endroit où il passerait des vacances, c’est pourtant là qu’il rencontre un jeune noir qui s’assied à côté de lui, et demande ce qu’il écrit : a poem? a novel ? Il aimerait par-dessus tout écrire et je l’encourage à se livrer à cette activité désuète. Et en voilà un qui ne me prend pas pour un cave. C’est plus délicat avec le capitaine d’arme corps des fusillés marin, le seul en treillis comme une singularité qui nous rapproche et qui demande : Comment et pourquoi on fait un livre? Dans SAS il y a beaucoup de géopolitique!

    Il est vrai que la question du sens « de ce qu’on fait », devenue si prégnante , ne semble pas obsédante à bord. Est-ce pour échapper a la routine qu’un matin on est réveillé par « les copains d’abord » plutôt que par la sonnerie du clairon : La vie des marins est largement une vie imaginaire. L’ancêtre qui a dévoré la petite bibliothèque du bord, avec sa tête pleine de ruines de poèmes, finit par se demander Écrire qu’est ce… imaginer, gloser, reconstituer, déformer, ironiser, faire le malin en somme et il pense à Rimbaud et ses mots « Bleuités, délires » pour dire

    le moins imparfaitement la stupeur heureuse qu’on éprouve à contempler ce champ de feux bleus. Oui bleu, c’est tout- puisque nous ne parlons pas la langue des êtres qui habitent ces lieux immenses. Il est temps de rentrer au port…

    Yves Izard

    Vers les îles Éparses
    Olivier Rolin
    Éditions Verdier
    (2025)

  • “APRÈS” de Raphaël Meltz

    “APRÈS” de Raphaël Meltz

    Un roman court comme la vie. Un texte d’une finesse, d’une justesse, d’une originalité autour d’un sujet délicat : la perte brutale d’un être cher et comment elle résonne chez ceux qui restent. Comment vivre, après. Le sujet du roman pourrait être oppressant, étouffant. C’est le contraire. Il est lumineux, touchant, troublant, émouvant…  

    Lucas, 47 ans, cycliste du dimanche, part faire une balade en vélo dont il ne reviendra pas. Mort sur le coup. Il laisse une femme et deux adolescents pas du tout préparés au drame qui brise leur vie.

    Le narrateur, Lucas, depuis l’autre côté du miroir, va rester près de sa famille le temps nécessaire à son retour à la vie. Être là sans être là. Voilà toute la question. « Un jour, à leur tour, ils connaîtront la minute à tout sentir, le mois à tout entendre, l’année à tout voir, et le reste à tout savoir. »

    Ce décompte du temps précipite Lucas vers sa vraie fin. Le compte à rebours a commencé depuis la minute où « il s’étonne de ces goûts multipliés, ces goûts superposés » quand il est tombé lourdement sur le sol. Sentir, entendre, voir, toucher, savoir ; tout ce qui constitue les petites choses du quotidien, les habitudes de vie de la famille deviennent alors indispensables pour être au plus près de la vérité intérieure de chacun, pour emporter le plus longtemps possible le bonheur avec soi dans l’au-delà.  

    Quand il voit sa femme jouer au piano les Variations Goldberg de Bach, il se demande si elles pourront adoucir ses nuits. Quand il se laisse bercé par la voix délicate de Lorenzo prononçant des mots de refus, quand la colère de Sofia peut enfin exploser car trop souvent contenue pour mieux protéger sa mère et son frère, Lucas apprend et comprend qu’il doit se laisser envahir par des mots, des sons, des odeurs aussi, comme le parfum framboise de la cigarette électronique de sa fille.

    Le regard du fantôme se pose, se déplace, avance, recule, au gré de ses besoins, de ses envies. Et ce temps qui s’étire et qui efface le souvenir des êtres aimés au fur et à mesure qu’il s’allonge, est un instant volé à l’éternité.

    Si le roman n’était pas écrit du point du vue du narrateur, il serait identique à tous les romans qui traitent du sujet, et ils sont nombreux. Mais ce n’est pas le cas. Avec des mots simples, des mots de tous les jours, et la présence du fantôme de Lucas, le narrateur nous envoûte et nous scotche au récit. Cet amour inconditionnel que porte Lucas à sa famille, et que sa famille lui porte, transpire à chaque ligne.

    C’est pour moi une belle découverte que cet auteur, journaliste, fondateur du journal Le Tigre, attaché culturel à l’ambassade de France aux Mexique quelques années, romancier un temps sous le nom d’Hadrien Klent, co-auteur de la bande dessinée Des Vivants pour lequel il reçoit le Prix spécial du Jury au festival d’Angoulême en 2022.

    Claude Muslin

    APRÈS
    Raphaël Meltz
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Le dernier rêve de René Descartes” de Jean-Louis Cianni

    “Le dernier rêve de René Descartes” de Jean-Louis Cianni

    C’est toujours assez fascinant de lire un livre dont on a connu les premiers manuscrits : parce qu’on a un peu oublié d’une part, et que l’histoire se dévoile à vous avec complicité, mais aussi parce que le travail est passé par là et que ce qui s’annonçait comme prometteur s’avère, ce qui peut satisfaire l’auteur et celui à qui il a confié la lecture pour avis. Pas de triomphalisme, mais l’assurance forte d’être allé au bout d’un projet. Dans le dernier rêve de René Descartes (Éditions Istya & Cie), le philosophe Jean-Louis Cianni joue d’un ouvrage à trois niveaux de lecture. 

    Le premier est romanesque et table d’entrée, dès l’avertissement, sur la vérité possible mais invérifiable : l’histoire qu’il va raconter le sera via un personnage inconnu de l’histoire officielle, Thomas Vasseur, jeune orphelin recueilli par le sulfureux abbé Picot, libertin notoire — au sens politique et physique — qui le confie à son tour à son illustre ami Des Cartes (la graphie sera celle-ci), lequel a repéré sa vigueur — Thomas est du genre je bande donc je suis — et son talent pour les mathématiques, cette façon de sortir de la grande rotation des apparences (quand la philosophie, lira-t-on, consiste elle à les refuser). 

    Le deuxième est philosophique, strictement, puisqu’en faisant de Descartes un personnage, Cianni permet au lecteur d’en saisir le propos comme si le Maître s’adressait à lui (au discours direct, en italique). Il y a un indéniable apport de savoir dans l’ouvrage, mais il n’est jamais didactique : ainsi croise-t-on, au hasard, la description de l’arbre de la connaissance tel que Descartes l’a défini, avec la métaphysique comme racine, la physique comme tronc et toutes les autres sciences comme branches ; l’appareil à mesurer la pression de l’air, qui lui permet de nourrir la réflexion sur le vide qu’il mène avec son jeune ami Pascal ; ses travaux sur l’animal-machine, sur les passions humaines, dans les entrailles d’un lapin écorché vif ou via les mouvements deMonsieur Grat, son petit chien. On notera également les façons dont Descartes (Cianni ?) règle quelques comptes avec ses opposants, contemporains, tels Gassendi, prêtre et savant atomiste, qui prêche l’inverse de son cogito, et Thomas Hobbes, l’Anglais, pour qui l’essentiel n’est pas dans ce que je suis, mais celui que je suis. Ou des plus anciens, Platon en tête, cettevieille peau de l’Antiquité.

    Le troisième niveau de lecture, enfin, est historique, puisque le roman se construit sur l’invitation de Descartes à la Cour de Christine, Reine de Suède, et fabrique son exposition là-dessus : sur l’hésitation qu’il met à y répondre — du fait de son âge, son peu d’appétence pour le froid, sa misanthropie, aussi : J’aime la solitude et la liberté. Je me consacre à la recherche de la vérité. Pourquoi me jetterais-je dans le nid de vipères d’une cour royale ? — puis au mitan du roman, sur la décision et le voyage lui-même, qui s’organise. La reine Christine désire que le philosophe l’éclaire sur l’amour et le souverain bien, des questions sur lesquelles Thomas, à Egmond, le sollicitera aussi, tiraillé entre les séances furieusement sexuelles qu’il s’accorde avec Geertje, la fille de ferme et l’émotion absolue que lui a procurée Ana — l’exquise passante — dès le premier regard. Elle est femme du marchand de fleurs, l’entreprend pour travailler son français, se refuse à lui tout en se promettant. En Hollande, Thomas perd de son innocence, commence à contester l’autorité du maître — tout lui semble artificiel dans le monde de Descartes (…) La vérité n’a pas sa place ici — ses accointances avec des milieux ésotériques (les frères de la Rose-Croix), sa duplicité dans son histoire amoureuse. Il règle sa rivalité avec Schlütter, le secrétaire, par une émulation dans la mathématique qui le voit suppléer, pas à pas, son aîné. Voit l’homme qu’il est venu servir se servir pour résoudre son dilemme (partira, partira pas ?) de la méthode énoncée dans le discours du même nom, celle du chemin en forêt : Quand on se perd dans une forêt, il faut aller tout droit ; on arrive toujours quelque part au terme, où qu’on se trouve, on s’est au moins sorti de l’égarement et de l’indécision.

    La deuxième moitié du roman, sans trop en dire, s’annonce en son juste milieu, en titre de chapitre : la mort pourrait venir. L’Histoire a retenu que Descartes a quitté la Hollande pour la Suède en septembre 1649, qu’il est mort à Stockholm en févier 1650, à 54 ans. Après un dernier portrait à Haarlem réalisé par le peintre Hals, de la chambre de rhétorique, dans lequel Thomas jurera reconnaître un bout de l’âme du philosophe, Descartes et sa troupe prennent la mer, une odyssée au cours de laquelle Thomas s’affranchira plus encore d’un philosophe qui lui confie pourtant une mission essentielle, une fois qu’ils seront arrivés à Stockholm : retrouver Francine, qui y vit, qu’il a aimée jadis — un amour d’enfance dont le vrai Descartes n’a jamais cherché la trace, tu t’en doutes, me glisse l’auteur. Le même Descartes qui sera averti via le pittoresque Commandant du bateau des mœurs assez confuses de cette Reine qu’il va visiter, son genre indéfini, le piège dans lequel il pourrait tomber, dans ce nid de vipèresque Picot confirmera par lette, dès son arrivée. Entre temps, sur mer, on aura droit à de belles scènes, comme celle où Pierre, matelot français (de Marseille, avé l’assent) démontre à Thomas, sur les filins des mats, qu’entre penser et agir, il y a une distinction que sa connaissance ne dépassera jamais, ou quand dans une scène quasi-théâtrale (stichomythies à l’appui), Schlütter et Thomas se confrontent enfin, déterminant la prise de pouvoir du second. Descartes, lui, fait encore illusion, expliquant le phénomène de parhélie, l’impression d’avoir deux soleils, le premier n’étant qu’une réplique lumineuse du second, là aussi. Mais Monsieur Grat est mort en mer, et la superstition est forte, dans ce milieu : c’est un mauvais signe, que le séjour du philosophe à Stockholm confirmera. Les dés sont pipés entre le calvinisme de la Reine de Suède et le pan luthérien que défend Descartes en lui parlant d’Elisabeth de Bohème — tout en restant distant sur le terrain de ses propres croyances, même quand le retors père Viogué l’entreprend sur le terrain glissant de la transsubstantiation (du lexique barbare, pour Thomas) et sa parabole issue desMéditations métaphysiques, le morceau de cire* extrait de la ruche — à qui il a dédié les principes de la philosophie, à qui il a dédié le traité des passions de l’âme. La Reine Christine, mystérieuse, le bat froid tout en le maintenant en résidence, s’intéresse davantage à son jeune secrétaire, qu’elle entraînera via sa suivante, Astrid, dans des parties qui lui rappelleront — la construction est cyclique — celles qu’il menait à Paris avec Lisette, dans l’insouciance. Mais entre-temps, l’homme a vieilli et s’est affranchi, comme on le fait d’un maître dont on a tiré la leçon.

    La mort de Descartes, inattendue — au vu du centenaire qu’il s’était lui-même promis — laisse une part policière à un roman dont on nous dit qu’il est en soi une enquête libertine, avec ses rebondissements finaux, ses leurres féminins, et la fin de l’innocence de celui qui aura passé neuf mois – une éternité – auprès de M.Des Cartes. La vérité telle que nous voudrions qu’elle soit, définitive et incontestable, n’existe pas, dit Thomas, en guise de finale. On jurerait que Jean-Louis Cianni romancier s’est joué lui-même des mille masques imaginés pour incarner à son tour la grande fable qu’est la vie, et le rêve qu’il a prêté à René Descartes, en 311 pages.

    * « Prenons pour exemple ce morceau de cire : il vient tout fraîchement d’être tiré de la ruche, il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur sont apparentes ; il est dur, il est froid, il est maniable, et si vous frappez dessus, il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci. Mais voici que pendant que je parle, on l’approche du feu : ce qui y restait de saveur s’exhale, l’odeur s’évapore, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine peut-on le manier, et quoique l’on frappe dessus, il ne rendra plus aucun son. »

    Laurent Cachard

    Le dernier rêve de René Descartes
    Jean-Louis Cianni
    Éditions Istya & Cie
    (2025)

  • “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    J’ai dix-sept ans et toute la mort devant moi. À cet âge, je devrais courir et contester, rire et rêver…Faire la fête, mais pas celle-là. Pas celle où l’on trinque au sang. Pas celle où le chant des canons accueille le voisin d’en face…

    Nous sommes en 1916, sur un champ de bataille dans la Meuse quand une énorme explosion d’obus piège Jules au cœur d’un cratère, écrasé sous un cadavre, comme dans une prison à ciel ouvert. Comme un « Robinson Crusoé » où un « Seul sur Mars » l’homme se retrouve aux prises avec la mort et la virulence d’une blessure qui dépasse l’entendement, et puis la solitude, et déjà l’espoir d’être secouru et la belle vie.

    Mais il ne retrouve que sa musette et le bidon d’eau de deux litres et demi qui a survécu avec sa gourde d’eau de vie. Maintenant Il faut sortir , grimper, mais il retombe avec l’eau qui fuit du bouchon. Alors, d’instinct , il va ramper comme une limace vers un corps, l’uniforme et la peau se sont agrégés en une sorte de goudron. Un masque noir remplace visage. Ses doigts de charbon s’accrochent à la détente de la carabine… C’était un Fritz… le premier cadavre rencontré est un ennemi. Il a une gourde ! L’eau bouillante jaillit, puis il trouve une torche qui fonctionne, et une seule balle.

    Il reste à Jules un litre quarante d’eau. Dès lors les chapitres courts du livre s’égraineront au rythme de l’eau qui reste dans le bidon, et très vite en cl, puis en dés à coudre avec cette règle de trois impitoyable : On peut tenir trois minutes sans respirer, trois semaines sans manger, et trois jours sans boire. Dans sa besace, une photo : Jeanne et moi. Sourire benêt. Elle est sublime. Ce n’est pas de l’amour c’est de l’évidence.

    Et si l’imagination et l’humour sauvaient Jules sous la plume de Julien Jouanneau dans cette nuit mitraillée d’étoiles qui illuminent alors son antre au point qu’il les prend pour des lampes. Tandis qu’il désinfecte sa blessure à l’eau de vie pour sauver sa jambe de la nuée de mouches qui font un repas de gala, il invente entre les lèvres de son cratère une sorte de table d’orientation pour ne pas perdre la raison. Il y aura au sud Notre Dame de la gourde, pour Marseille, à l’est je baptise la crête Strasbourg, son élévation rappelle la cathédrale de la ville, un flan à ne pas laisser aux Boches, au nord Lille les rocs fracassés rappellent ses bombardements, et enfin le flanc ouest le plus lisse baptisé St-Malo une destination où tout est possible comme m’aurait dit Jeanne.

    Mais la guerre c’est le diable en rêve, l’homme la fait et rien ne l’arrête. Tandis qu’un vautour picore les fragments d’un crâne sec Jules décide de lancer un message comme une bouteille à la Terre, il va entreprendre de se montrer en hissant un drapeau bout d’une perche ; C’est acrobatique. Quarante tentatives pour atteindre le cratère à 7m hauteur… et je m’effondre, je cri de l’eau et implore la voute céleste « même ton fils avait droit à une éponge ». Malgré ce trait d’humour Syciphe a perdu. À quoi bon l’étoile filante « les nuits de guerre n’exhaussent aucun vœu ».

    L’eau s’épuise au fil des chapitres, le diagnostic tourne au sinistre. je suis un soldat, je dois me défendre. Demain je m’évaderai de ce trou. Rien n’est moins sûr dans cette fiction où le décor est assez réaliste pour entraîner lecteur jusqu’au bout de la nuit. »

    Yves Izard

    Deux litres et demi
    Julien Jouanneau
    Éditions Mautice Nadeau
    (2025)

  • “Maman se suicide vendredi” de Marianne Maury Kaufmann

    “Maman se suicide vendredi” de Marianne Maury Kaufmann

    Avec ce titre accrocheur, racoleur même, l’auteure nous enferme dans un appartement citadin au 3e étage d’un immeuble quelconque dans un quartier animé. Il y a l’immeuble d’en face très éclairé où la vie s’y déroule normalement d’après les protagonistes qui observent les occupants depuis leur fenêtre, un peu comme dans le film d’Hitchcock ; le café du coin de la rue, sa terrasse ; les voitures, les bus, les piétons qui circulent. Tout cela va ralentir, la nuit va tomber. Le silence remplacera le brouhaha, Katia et Noémie pourront veiller paisiblement leur mère Claudie qui a décidé de les quitter vendredi.

    Unité de temps. Unité de lieu. Noir de la nuit. Le huis clos pourrait être étouffant, le sujet morbide. Ils ne le sont pas. Pétries d’humour, les petites histoires enchâssées dans la grande éclairent et construisent le récit pas à pas. Les personnages se dévoilent au fil des pages.

    Le pitch : Claudie, veuve, décide d’en finir. Elle informe sa fille Noémie, soi-disant préférée, qui va prévenir par téléphone Katia, sa grande sœur qu’elle n’a pas vue depuis des années. Claudie a précisé le lieu, le jour et l’heure approximative bien sûr, car elle a prévu de s’endormir pour ne pas se réveiller.

    « T’as des bons souvenirs, avec elle ?

    Des souvenirs de notre mère ? J’ai répondu : « Oh ! Certainement » et après, j’ai cherché.

    Qui sont-elles toutes les trois ? Noémie, myope, gauche, divorcée de Joseph, vit avec Marc, leur fils de 15 ans. Katia, pas d’enfant mais un chien anesthésié il y a longtemps ; un homme dans sa vie, Norbert. D’autres hommes aussi… Claudie la mère, sans complexes, sans barrières, sans limites. Froide avec ses filles. (Le père, de son vivant rieur, moqueur, buveur). Et puis le 4e protagoniste : l’appartement de vieux meublé de la main du père, menuisier à ses heures, décoré de bric et de broc, avec davantage de broc, de bibelots et d’objets souvenirs, mais pas de photos de famille encadrées. Dans les placards, le buffet, les tiroirs, les papiers — si importants pour Claudie. Des bribes de vie et des souvenirs qui surgissent au hasard des allées et venues des deux sœurs. Et puis il y a la chambre. Allongée sur son grand lit, Claudie, patchée, s’endort paisiblement après avoir avalé le contenu du verre d’un trait et léché la cuillère. Le somnifère fera son effet.

    Ces trois-là affichent un visage double. Quels secrets les enferment. Tu te souviens quand elle (Claudie) se regardait dans une glace ? S’étonna Noémie. (…) Elle vérifiait qu’elle existait. Et oui… on ne peut pas se rendre compte nous. On n’a pas traversé ce qu’elle a traversé. On n’a pas été déjà mortes. Noémie voudrait que Katia s’occupe de son fils, au cas où ; Quant à Katia, tout le monde s’imaginait qu’elle gagnait sa vie avec l’écriture…

    En filigrane dans ce roman, la question juive. J’aurais pu embrasser la religion juive si mes parents ne m’avaient pas fait gagner du temps en m’avertissant que ces histoires d’être juif ou pas ne veulent strictement rien dire.

    Comment les Allemands avaient-ils déterminé le montant des pensions allouées aux enfants juifs ? (…) Et quoi qu’il en soit, l’Allemagne arrêterait de la payer à la mort de la bénéficiaire : elle en avait presque terminé, avec Claudie. Et puis cette exposition du peintre Maryan S. Maryan, pseudonyme de Pinchas Burstein, peintre américain d’origine polonaise né en 1927 et mort en 1977 – Réfugié des camps de concentration…

    Ce compte à rebours efficace mené par la narratrice Katia tient en haleine malgré l’absence de suspense puisque le titre est explicite. L’écriture est ciselée ; les chapitres et les paragraphes courts concourent à rendre la lecture rapide et fluide.

    Je découvre cette auteure, illustratrice de presse par ailleurs. Ses dessins, notamment son personnage Gloria, créé en 2005 et présent dans des magazines belges et français, me fait penser à Claire Brétécher, côté humour noir et incisif. Une belle rencontre.

    Claude Muslin

    Maman se suicide vendredi
    Marianne Maury Kaufmann
    Éditions Mautice Nadeau
    (2025)

  • “Badjens” de Delphine Minoui

    “Badjens” de Delphine Minoui

    Vas-y ma fille ! les cris d’encouragement l’ont portée au sommet de la benne à ordures, il suffit d’une étincelle pour que son foulard parte en fumée. De toute façon Badjens se le répète j’ai 16 ans. Je suis morte le jour où je suis née. Et même dès l’échographie quand l’obstétricienne bafouille « Dieu c’est une fille… Désolée » face aux hommes de sa famille ahuris comme si la bombe atomique venait de s’écraser sur Chiraz. Et son grand-père de renoncer à l’avortement parce que son assassinat était trop coûteux. Nous sommes en Iran où tout se négocie.

    Et ce qui va suivre va nous emmener beaucoup plus loin que ce qui pourrait se passer dans une famille disons très conservatrice française. Car Badjens nous embarque mine de rien au cœur de cette génération de jeunes femmes prêtes à tout, jusqu’à mourir pour vivre. Elles sont en cela plus radicales que leurs aînées, comme le rappelait Delphine Minoui — invitée de la librairie « L’échappée belle » — elle-même franco-iranienne, qui a vécu cette époque où l’on avait pris l’habitude de ruser pour contourner les interdits plutôt que provoquer directement les Mollah. Mais la mort de Mahsa Amini pour une mèche de cheveux qui dépassait de son foulard a fait exploser la révolte « femme vie liberté ». Ses parents ont su par leur courage lui rendre le plus bel hommage avec ce message d’espoir écrit sur la tombe de leur fille « tu n’es pas morte ton nom est devenu un mot de passe. » Et c’est en quelque sorte ce passage de relais que va raconter ce roman à travers un monologue intérieur comme un flash-back, où la mère de Badjens commence par rejeter le prénom que la grand-mère avait donné à sa fille, Zahra, fille du prophète ; car pourMaman, je serai Badjens — mot à mot— mauvais genre et en Persan de tous les jours : espiègle ou effrontée. 

    Ce qui va engendrer un dédoublement, une dedans et une dehors, surtout à partir de cette cérémonie scolaire dont les filles de neuf ans se faisaient une joie jusqu’au moment où les élèves rient jaune quand elles découvrent que leur cadeau est un tchador fleuri pour la prière et un foulard-cagoule. C’est à partir de ce jour de fête qu’on entrera dans l’intimité de cette adolescente qui affrontera son petit frère Medhi, un mini despote en devenir. Elle va défier son père en lui exhibant sa poitrine ; Regardera Nexflix à douze ans, la tête sur l’épaule de son cousin Ali jusqu’au jour où il lui tendra son sexe. Elle soutiendra son amie Leila contre son frère incestueux, elle affrontera son amoureux Dariouch qui la quitte parce qu’elle ne veut pas coucher…

    Ainsi ce roman raconte l’Iran loin des projecteurs braqués sur Téhéran. A Chiraz, dans la grande ville de province, les bouleversements sont en cours dans la société civile, dans ces familles écrasées sous le patriarcat aussi nocif que les Mollah. L’adolescence rebelle défie ces grand-mères qui glorifient leurs fils, héros la guerre contre l’Irak devenus ces pères qui mettent les filles dans des tombeaux comme crie Badjens. Une révolte tous azimuts où la mère qui supporte tout du père soutient cettenouvelle génération qui s’est réveillée. C’est la mère de Badjens qui finance son petit salon de tatouage, qui la gâte avec une trousse à maquillage , lui offre un smartphone et danse sur Dépêche Mode….

    Un jour, alors que les enseignants clament leur âneries, la classe en révolte fait tomber les portraits des mollah et piétine les manuels scolaires ! Quant un pasdaran unijambiste à l’école parle des ennemis de la nation Badjens répond « et nos martyrs à nous comptent pour des prunes ! » on sacrifie nos vies pour Masha Amini…Badjens et sa copine Leila sortent sans foulard et s’embrassent sur la bouche. On communique sur le net une sortie en minijupe, sur… TikTok une employée de banque parle de son patron qui lui pelote les fesses… les filles ont grandi et la fin du roman se lit au rythme d’un rap exalté ou s’exprime la révolte de toute une jeunesse qui manifeste à la sortie des cours : je like et relaie la révolution de ma génération je me bats je meurs je libère l’Iran clame Badjens… je traverse la foule foulard arrachée dans ma main… vas-y ma fille vers la benne à ordure sous les cris des manifestants, les miliciens tirent… j’enflamme mon foulard torche symbole de notre liberté la balle me transperce « femme vie liberté ».

    Yves Izard

    Badjens
    Delphine Minoui
    Éditions du Seuil
    (2024)

  • “APRÈS” de Raphaël Meltz

    “APRÈS” de Raphaël Meltz

    Avec son short rembourré au niveau des fesses et son vélo en carbone Lucas a l’impression d’avoir des ailes, en revanche avec un simple Tee-Shirt, il veut rester un cycliste du dimanche, d’ailleurs sur « les pentes un peu fortes il se fait dépasser par des jeunes de quatorze ans avec des maillots siglés de leur club local, c’est tendrement humiliant. 

    En quelques mots on perçoit ce léger décalage chez ce narrateur qui va nous entraîner d’emblée dans son monde subtil, comme au ralenti , jusqu’à l’accident qui propulse Lucas de l’autre côté du miroir. Et APRÈS c’est comment ? Car il s’agit bien d’entrer dans le deuil du point de vue du mort. D’imaginer l’inimaginable et de transgresser le tabou d’une vie après la mort, au-delà de toute croyance religieuse, ce qui ne veut pas dire d’ignorer certaines pratiques comme dans la tradition juive, où durant la première semaine qui suit l’enterrement l’endeuillé doit rester pieds nus au niveau du sol, ou alors sur des chaises inconfortablement basses… et si sa femme Roxane n’est pas juive… elle se laisse pourtant spontanément glisser au sol, réflexe primaire comme si elle s’effondrait réellement, comme si le sol l’attirait… comme si à son âme à elle s’ajoutait le poids de son âme morte à lui et que cela l’empêchait de se tenir droite elle. 

    Car Lucas voit tout comme un fantôme qui se baladerait dans sa vie d’avant. Sauf que tout est plus détaillé comme dans un microscope, plus lumineux, plus coloré, comme le piano de Roxane marron mais comme nourri de mille teintes… comme leur table ovale achetée à Emmaüs aussi où les veines du bois sont incroyablement plus nombreuses… et puis il y a l’odeur de sa femme, l’odeur de ses cheveux un peu musquée, jusqu’à l’odeur des larmes de Roxane, de son sexe. Lucas La regarde mais il sait qu’il est là sans être là et que ça ne durera pas toujours…lui aussi à entamé son deuil.

    Ce qu’il voit c’est le chemin de peine pour ceux qui sont restés : Sofia 16 ans entourée de ses amis du lycée, Loranzo 13 ans qui tape sur son punching ball et c’est comme « compter le temps de notre tristesse » car Lucas voit tout , les marguerites par milliers dans le monde entier comme les racines de l’olivier planté pour se souvenir de lui. Et EUX toujours tristes, lui jamais. Jusqu’à ce qu’un soir, il se rend compte que cette famille absolument normale banale classique de Marseille avec cette forme de bonheur qui pouvait sans doute paraître parfois indécent, quand à Marioupol, quand à Gaza, quand le climat, quand la biodiversité, quand l’extrême droite, et eux qui s’offraient les plaisirs de la classe moyenne supérieure, c’est une famille que n’envie plus personne, c’est une famille orpheline… c‘est un monde qui s’est effondré.

    Raphaël Meltz choisit alors de clore cette histoire quand Luc fait un dernier tour dans la maison vide. Pour lui c’est comme tout éteindre. Entre temps nous auront pu imaginer l’autre monde. À tel point, nous dit Jorge Luis Borges, que ce monde-ci est est comme une ombre. C’est comme si nous vivions dans l’ombre.

    Yves Izard

    APRÈS
    Raphaël Meltz
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Le vin par tous les temps” de Florence Monferran

    “Le vin par tous les temps” de Florence Monferran

    C’est un vrai livre de philosophie que nous propose Florence Monferran avec son Vin par tous les temps, dans la mesure où l’historienne (de formation, passée du sombre des années 30-40 au vivant, au meilleur) s’interroge autant sur le temps en tant que concept mais aussi décline ses acceptions, celui de l’Histoire, de la météorologie, d’un espace-temps qu’elle questionne, refusant l’image figée qu’on confère à la vigne en sollicitant ses régions, ses cépages, les couleurs, les formes de bouteille, etc.

    Elle enracine un thème—le vin, la vigne—dans l’Histoire, puisqu’il s’y prête, mais interpelle le présent tout autant que les renouvellements en cours. La vigne, c’est l’Art du temps, explicite-t-elle, un objet culturel qui renvoie à des saveurs antiques : le chapitre cathédral de Maguelone n’est-il pas considéré comme seconde église après Rome ? Elle tend des ponts entre le temps, Florence, s’intéresse à une domestication de la culture de la vigne, en Languedoc—terre pionnière, rebelle, ouverte à toutes les cultures—vieille de 11000 ans quand on la croit récente dans le domaine, sollicite Héraclite : au même titre qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on ne goûte jamais deux fois le même vin, suivant qu’on se situe dans un endroit ou dans un autre, avec parfois peu de distance.

    En philosophe, c’est par l’arché—l’origine—qu’elle explique l’évolution des vignes, avant les Grecs et les Romains, va chercher des cépages en Gaule, des vins des Phocéens datés du VIe s. avant notre ère, parle du plus grand cépage du Languedoc, porteur d’histoire et de renommée, dit des Anciens qu’elle-ils—travaille-ent—à conserver la même minutie qu’eux. Sans chimie de synthèse—juste du soufre contre l’oïdium, notre bête noire. Elle pourrait accabler le présent si elle n’était pas profondément de nature optimiste : selon le constat du IPBES, le GIEC du vivant, il ne reste plus que quelques années pour changer de trajectoire. Cite, entre (beaucoup) d’autres, Aurélien Barrau quant à la capacité sidérante qu’a l’homme de ne tirer aucune leçon de la factualité la plus violente, s’appuie sur un calendrier vigneron—l’hiver, la nature en sommeil ; rien ne vaut la taille de mars ; l’été, toutes les craintes…—toujours plus en décalage pour défendre sa vision atypique du slow wine, fondée comme aux Clos de Miège, son domaine, sur la veille sur la maturité, la quantité, le soin, l’équipe, le patrimoine. Elle parle de vendanges thaumaturges, miraculeuses dans tous les sens du terme, constate un écart d’un mois en dix ans sur la fin de la première.

    Mais elle ne se plaint pas, rappelle que ce qu’il y a dans le vin, c’est avant tout du raisin, du raisin et du travail. Et se pose, entreMaurice et Hortense, ses contenants, en héraut de l’Hérault, défendant la culture bio—le bio, ça vient naturellement, c’est l’appel du terroir—son rôle protecteur lentement reconnu, son image sortie des soixante-huitards (pourtant essentiels sur le sujet), sa philosophie, une fois de plus. Vante le retour à une grande vertu, l’observation, l’acte individuel pour le bien commun. On est en pleine réflexion, qu’elle illustre, à chaque chapitre, par des emprunts divers, de Deltheil à Colette, de Heidegger, dans l’être-étant, à Dionysos, évidemment, pour finir.

    La nouvelle donne ampélographique (liée aux cépages), le fait qu’on cultive jusqu’à l’île de Groix ou du vin orange en Géorgie (elle précise néanmoins qu’un visiteur débarquant de la fin du Moyen-âge ou de la Renaissance ne serait pas dépaysé) n’empêche pas la régionale de l’étape de vanter les atouts de ses terres, des vignes en franc de pied, des vins légers, vers Sète et Agde, des vins de sable, convoquant Brassens et Valéry. Des vins de l’arrière-pays, aussi, dans la reconquête viticole, du noyau Minervois-St Chimian- Fougères, des vins d’un Gard patrimonial et hédoniste. Elle parle des femmes du vin, celles qui collaborent avec la terre, disait Yourcenar, explique à demi-mots qu’elles doivent toujours démontrer leur expertise, cite Pascaline Lepeltier, passée de la philosophie à la sommellerie. Comme la vigne l’a emmenée vers la philosophie, Florence. Il faut ça pour prendre la démesure du temps, énonce-t-elle. Ça n’est pas le double effet de l’anaphore et de l’antiphrase (« non, je ne dirai pas », p. 242) en dernière partie d’ouvrage qui va la décourager, au point où elle en est. On imagine qu’elle a fabriqué ce livre avec autant d’amour et de patience qu’elle met à suivre et libérer un cru. Ça tombe bien, c’est un livre qui se déguste. A petites gorgées et sans modération.

    Laurent Cachard

    Le vin par tous les temps
    Des racines et des raisins à l’horizon 2030
    Florence Monferran
    BBD Éditions
    (2024)

  • “Le bleu du lac” de Jean Mattern

    “Le bleu du lac” de Jean Mattern

    Le Bleu du lac, un roman de 2018, est une tragédie grecque. Du moins en a-t-il les apparences, et même les personnages, puisque Viviane Craig, la narratrice, fait le trajet de métro londonien qu’elle a toujours connu pour se rendre chez son amant, James Fletcher, mais elle le fait dans une sorte d’hébétude, en petite robe noire qui la gratte, pour assister à ses obsèques et jouer pour lui, dans l’église de St Anselme et de Ste Cécile —deux martys, dont la patronne des musiciens—à la demande intrigante de son exécuteur testamentaire, l’Intermezzo de Brahms qu’il a toujours aimé, qui l’a toujours fait bander.

    Ce pourrait être tristement anodin, mais Viviane et James ont été des amants que rien ne prédestinait, surtout pas la vie maritale et heureuse qu’elle mène avec Sebastian. Qui l’a sortie un jour de son statut de Mme Bovary du piano—un seul disque enregistré vingt ans auparavant—pour la convaincre de remplacer un jour au pied levé le prodige croate Pogorelich à Wigmore, comme, se dit la narratrice, Anthony Hopkins a triomphé en substitute de Sir Laurence Olivier, ou Pavarotti, dans la Bohème.

    Cette amante ardente de Brahms connaît la gloire soudaine, les sollicitations, et accepte l’invitation à dîner de cet homme atypique, grand vulgarisateur télévisuel de la musique classique à la BBC. Ils deviendront des amants comme seule l’acception classique peut définir : des êtres qui aiment et qui sont aimés en retour. Connaîtront la plénitude dans le secret, jamais la culpabilité. Viviane, dans ce train de la District line, se dit qu’ils incarnaient, puisque c’est le mot, le mythe d’Aristophane—je n’étais plus rien d’autre que sa partie manquante, et lui la mienne—mais elle ne peut rien en dire, à personne, doit se convaincre qu’elle fait le trajet pour un enterrement à la place d’une étreinte, un cercueil à la place de son lit, qu’elle aura passé sa vie à vouloir échapper à un amour trop grand pour eux pour finir emmurée, comme une nouvelle Antigone : je me sens comme une héroïne de tragédie grecque sans avoir l’étoffe pour le rôle.

    Elle remonte leurs étreintes, son emprise, s’apprête à croiser ceux et celles à qui il aura brisé le cœur ou le nez—il pratiquait la boxe—par sa gueule d’ange et sa candeur, son uppercut impeccable et son sexe majestueux. Mais elle ne les verra pas, et s’en réjouit : faute de place dans le chœur, le piano a été placé à côté de l’orgue, en haut. On ne la verra pas non plus, elle n’aura qu’à laisser la musique ruisseler. 

    Viviane doit vivre la brutalité—j’ai laissé la bombe éclater en moi—d’un deuil qu’elle ne peut dire à personne, qui fait écho à celui qu’elle a vécu dix mois avant, quand sa fille Laura s’est tuée bêtement, en glissant dans sa douche, le 11 septembre 2001, laissant les images se confondre avec une autre tragédie. Elle doit faire face, également, à la honte—l’addition de nos fautes fait aussi le prix d’une vie—quand l’un des drames prend le pli sur l’autre, inconsciemment. Quel sens a le deuil d’une femme mûre pour son amant, quand elle a vécu la plus absolue des tragédies ? La voix de Laura s’efface petit à petit de sa mémoire, concède-t-elle ; si celle de James devait s’éloigner elle aussi, alors je saurai que la vie ne vaut pas d’être vécue. James est mort en provoquant le diable, en n’écoutant pas les apnées du sommeil qui se multipliaient, refusant de masquer son beau visage d’un appareil respiratoire.

    Combien de temps faut-il pour mourir ainsi, se demande celle qu’on affubla du surnom détesté de Greta Garbo du piano—qui pourtant puisa la force de son jeu et de son mystère dans ses amours clandestines ? Moins longtemps que l’Intermezzo en Si bémol qu’elle doit jouer pour lui. Dire que nos vies se jouent ainsi, en quelques secondes…

    Comme toujours chez Mattern, les récits s’entremêlent sans qu’il ait besoin de les traiter tous. Au pire, il en fera un autre livre, lui qui aime jongler avec les similitudes, dans les prénoms—Gabriel, le gendre français, qui repart avec Simon, son fils, une fois sa femme disparue—comme dans le jeu des origines, ici l’identité populaires de James, la façon dont il a dû s’en défaire. On note celui in abstentia de Sebastian, son documentaire sur le Septembre noir, ses voyages à Munich et en Israël, dont il est rentrédifférent, sans qu’on en sache plus. La façon dont il intervient in fine—je n’en dirai rien ici—pour une chute qui redéfinit tout ce qui a été dit auparavant. Cette femme en robe noire, condamnée à un deuil clandestin, se jure qu’elle ira une fois par an là où son amant se recueillait, sur les rives du Lac d’Annecy, retrouver les reflets du Lac bleu de Cézanne, cette toile qu’il chérissait. Qui lui revient quand elle voit celui entre Wimbledon Park et Southfields, dernier aperçu de la nature avant de traverser la Tamise. Et cette question, lancinante : puisque son corps disparaît, son esprit, en suis-je (encore) la gardienne ou n’existe-t-il simplement plus ?

    Laurent Cachard

    Le bleu du lac
    Jean Mattern
    Éditions Sabine Wespieser
    (2018)

  • “Le chien, la neige, un pied” de Claudio Morandini

    “Le chien, la neige, un pied” de Claudio Morandini

    Le chien, la neige, un pied : un titre énigmatique qui sent le conte, à la manière de cet auteur pour qui le connaît (voir son dernier roman Choses, bêtes, prodiges). C’est l’histoire du vieil éleveur de montagne (encore la montagne, le milieu naturel cher à l’auteur), Adelmo Farandola—son nom est à lui seul tout un programme —un clin d’œil à la farandole, danse à la fois de la vie et de la mort—l’homme vit en ermite dans une cabane perdue au fond d’un vallon inhospitalier, caillouteux et aride. Mais quel personnage ! Nous faisons sa connaissance alors qu’il descend au village pour s’approvisionner. Sa mémoire lui joue des tours—il ne se souvient plus y être venu la veille—Communiquer avec ses semblables devient difficile.

    À force de ne pas parler pendant de longues périodes, il peine à faire sortir les phrases et chaque mot lui semble imprononçable.  Il préfère remonter dans son isolement.

    Le génie de l’auteur réside dans sa manière évocatrice, douce et brutale de nous entraîner dans cette farandole des sens où fusionnent la beauté et la laideur de la nature et des hommes. A l’horizon, la mort, au bout d’un chemin de misère où l’homme se perd lentement mais sûrement dans la folie.

    L’homme ne sent plus rien depuis un moment. Depuis qu’il a arrêté de se laver il est anesthésié à ses propres odeurs, et les pets qu’il lance la nuit sous les couvertures ne sont que de chaudes caresses, qu’il cultive avec une alimentation adéquate.

    Et nous faisons connaissance avec un deuxième personnage, le chien, qui surgit soudain sur son chemin et ne le lâche plus, si bien que notre homme bourru et solitaire se laisse adopter par lui !

    Parfois le chien ressemble à un appendice de l’homme. Il reste à ses côtés, il se frotte contre son mollet, il ne perd de vue aucun de ses gestes, au point que même un coup de pied d’Adelmo Farandola ne peut pas l’éloigner, car tout en jappant, il fait quelques petits virages—pour jauger la douleur—puis il se remet à se frotter à son compagnon.

    Jusqu’alors, il menait des monologues, se posant des questions et donnant lui-même les réponses. A présent, c’est avec le chien qu’il s’entretient, et leurs conversations burlesques ne manquent pas d’humour !

    Le chien craint de servir de rôti à son compagnon affamé, mais heureusement, celui-ci est protégé par sa crasse qui le nourrit en quelque sorte ! Tous les deux parviennent tant bien que mal à survivre au dur hiver. Et c’est alors qu’apparaît à la fonte des neiges le troisième élément perturbateur : un pied humain gelé ! Mais le pied de qui ? qui l’a mis là ? dans quelles circonstances ? les obsessions de notre homme s’enflamment et virent à la folie.

    Adelmo Farandola insultait la mère de la Faim, la mère du Froid, et aussi la mère du Sommeil, son ennemi le plus sournois, celui qui se présentait en ami mais qui en réalité voulait seulement que l’homme s’abandonne pour le livrer à la mort.

    Dans ce récit qui part d’un réalisme cru pour virer au conte fantastique, l’auteur nous parle de solitude, de vie et de mort. Étonnante appendice du roman où l’auteur dévoile sa source d’inspiration. Mais est-ce bien la vérité ? Avec Claudio Morandini, tout est remis en question dans le rythme endiablé de la farandole !  

    Une seule petite remarque quant au titre français, qui ne restitue pas la ligne mélodique du titre original : Neve, cane, piede, qu’il aurait peut-être fallu garder ? La traduction du roman est par ailleurs remarquable.

    Marie-Ange Hoffmann

    Le chien, la neige, un pied
    Claudio Morandini
    Traduit de l’italien par Laura Brignon
    Éditions Anacharsis
    (2017)