Catégorie : Uncategorized

  • “Pays perdu” de Pierre Jourde

    “Pays perdu” de Pierre Jourde

    Il faut savoir relire les livres qui vous ont – considérablement – marqué en leur temps. Ainsi, l’antépénultième station de ma jourdothèque m’a conduit à rouvrir Pays perdu, un roman dont on a trop parlé pour le scandale qui a suivi que pour sa réalité littéraire, époustouflante. Même 20 ans après, ou un peu plus. Ainsi Jourde, dans Pays perdu, s’attaque-t-il à la légende des villages pour mieux, a contrario, en restituer la réalité, fût-elle sordide. Aux yeux de qui, par ailleurs ? Son abord est celle d’un orographe – celui qui étudie l’étude des reliefs montagneux, on l’a vu dans Littérature & authenticité (2005) – dans un premier temps, puisqu’il aborde vite, après le prétexte littéraire d’un héritage sur des terres anciennes, la notion de paysage fait d’axes, de bifurcations, de courbes, de route épuisée pour vite, interroger l’idée même de lieu, la présence invisible et tyrannique de l’espace. S’il revient 35 ans après, parce que son frère a hérité du cousin Joseph, c’est pour (re)trouver un pays plusperdu que jamais, ce qui reste une expression puisque le temps n’a eu aucune emprise sur la topologie, pas davantage sur les êtres, sauf que la plupart des seconds ont disparu, sans bruit, alors que la première est en place, ad vitam aeternam. Si les deux frères y vont dans la fantasmagorie du trésor (souvent fait de dettes et de lieux dont personne ne veut), ils retrouvent des hommes qui ont fini, dit l’auteur, par ressembler aux pierres. Et tombent, puisque l’analogie ne manque pas d’ironie, au moment de la mort de Lucie, qu’ils ont connue, qui est de leur âge. Ainsi se doivent-ils d’aller saluer les parents – François et Marie-Claude – lors de la veillée funèbre, et voir défiler, au fur et à mesure de la journée, toutes les figures du village et des villages voisins, que Jourde étudie en entomologiste, avec des descriptions qu’on jugerait dures si elles n’étaient pas l’exacte réalité de ce qu’il voit mieux qu’il ne voyait enfant.

    La matière des morts, dit-il, agit comme un révélateur de ce qu’ils ont vécu, voire de ce à quoi ils échappent désormais. Le village, c’est Freaks, empli d’obèses, d’handicapés, de vin rouge dans le biberon, de dents uniques, d’estropiés et de blessés par les machines modernes, on y croise, dans l’histoire, un scalpé qui remet son chapeau tranquillement, un autre qui laisse ses doigts gelés dans les barbelés dans lesquels sa cuite l’a laissé toute la nuit. Des fatalités domestiques locales, comme ces monceaux et chiffons qu’on laisse s’accumuler et se déliter. Des araignées dans les verres, du pus sur le visage, des cadavres de chiots dans les draps, la crasse entre les doigts qui s’écoule sous l’effet du jambon cru mangé à pleines mains… Une dizaine de foyers, dans un très petit espace, à 40 minutes de route de la première ville, où personne n’est allé. Des êtres qui sont des très peu d’hommes, des vies qui sont si peu, mais rien ne relève du jugement ou du dégoût. Juste une réflexion sur le temps – qui ne passe que pour celui qui s’est défait de ceux, différents, entrecroisés pour l’enterrement, des gens d’ici (ou de là-bas, c’est selon), sur la nécessité de revenir à l’image du mort, à sa tombe, à son corps. Le père du narrateur est enterré dans ce pays perdu, détenteur d’un secret que seule la tante Léontine pourra lever : généalogiste et chroniqueuse, dit Jourde, en digne héritier, puisqu’il mène, de son côté, une étude sociologique qui vaut celle de La vie mode d’emploi, sans l’esthétique. Ou alors avec l’esthétique propre aux rituels complexes de la vie paysanne. Il y a parfois une pointe de nostalgie – le pays de son enfance perdue – dans le constat clinique : si rien ne semble évoluer, les machines ont remplacé les fenaisons avec les vieux et les enfants au râteau ; il n’y a toujours pas de toilettes ni de douche, mais des télés, qui ouvrent sur un monde qu’ils ne connaîtront jamais. Dans ces crêtes désertiques, on croise les écrasés, les ébouillantés, les énuclées, ceux qui se pendirent d’ennui, une détrousseuse de cadavres, les tonnes de merde remuées, puisque, écrit-il, une grande partie de l’activité agricole lui est consacrée. Et l’alcool, partout, dont Jourde étudie la fonction avec dureté mais – une fois de plus – justesse. On gage que ça n’a pas plu, et que le mode coup de poing (et pire) a remplacé le débat sur réalité et fiction, la licence littéraire, les prête-noms, les lieux déplacés ailleurs. Mais un ailleurs qui ne se reconnaît pas comme tel, surtout pour ceux qui n’en sont pas, et qui se sont reconnus jusque dans l’holocauste des mouches. Dans les années 80, on vantait le mérite littéraire de l’autofiction, baudruche heureusement vite démontée (quoique)… Au début du XXI°s. Jourde posait là un brûlot dont le seul défaut est celui de sa très grande qualité : une écriture du réel, sans faux-semblants, sans récit mélioratif qui éloigne de la véracité. Dure mais juste. Il s’est expliqué largement depuis, sur le sujet, mais ce roman-là, qui enterre les derniers paysans avec une mélancolie qu’on n’aura pas reconnue, va au-delà de la nécessité de mémoire : il en est le sujet.

    Laurent Cachard

    Pays perdu
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2003)

  • “Croire en Dieu. Pourquoi ?” de Pierre Jourde

    “Croire en Dieu. Pourquoi ?” de Pierre Jourde

    Sacrée gageure, pour un intellectuel, de poser la question de Dieu en 40 pages, dans la belle collection des Tracts de Gallimard. Pourtant, il y a deux ans, Pierre Jourde s’y est attelé, sous le titre Croire en Dieu. Pourquoi ? qui n’a rien d’anodin puisqu’il pose en soi la problématique de l’utilité dans un domaine supposé immanent, au-dessus même de toute question. Il y répond en un essai en six points, qui vont de la Création à sa bizarrerie, de l’autorité des textes sacrés au choix d’un Dieu (plutôt qu’un autre), des prescriptions divines au concept de morale. Une construction philosophique, qui commence—on s’en serait douté—par déconstruire la croyance, au nom de l’évolution et de la connaissance.Jusqu’à l’époque moderne, dit Jourde, toutes les sociétés étaient religieuses, et n’offraient donc pas la possibilité d’interroger la nature de la religion. On sait désormais par la science que Dieu ne peut pas être considéré comme la cause originelle—une cause en soi—pour autant, il relève encore, pour certains, d’un besoin profond, considérant (avec Kant) qu’il est impossible pour l’homme seul d‘avoir une connaissance de l’absolu. Dieu devient donc, dit Jourde, sollicitant Nabilla (sic) une hypothèse possible, mais non nécessaire, dans la perception des multivers qu’appréhendent les cosmologues. Dieu devient donc, avec l’histoire, un créateur bizarre, que l’auteur interroge en même temps que l’idée de souffrance qui justifierait une vie meilleure, après. Difficile de ne pas rapprocher les drames qu’il a vécus lui de l’idée d’en questionner Dieu, dans l’idée de salut, qu’il finit néanmoins par associer, de l’Immaculée conception chrétienne aux vierges du martyr d’Allah, à des énormitésqu’il convient, toujours, de dénoncer, au nom de la connaissance.

    C’est ainsi qu’il faut aborder les textes sacrés, dans leur autorité même, qui ne trouve réponse que dans le nombre, la répétition et l’opinion. En philosophie, l’inverse de la vérité, parce qu’elle est fondée sur l’aléa, le fait que possiblement, l’autre ait la même opinion que moi—auquel cas ça me conforte dans l’idée que j’ai raison—ou pas—auquel cas, je considère que c’est un imbécile, voire que je peux le tuer, au nom de Dieu. Le texte sacré, avance Jourde, a ceci de sacré qu’il décide à l’avance être la vérité, quelles qu’en soient les approximations, les imbécillités ou les anachronismes. Mais qui a décidé de ça, s’interroge-t-il, encore, opposant le discours scientifique, réfutable par essence, au religieux, définitif, même s’il est fondé sur des connaissances d’époque, une vision du monde très militée, de fait. Et Jourde de souligner un paradoxe (de plus) : les croyants évitent de se poser des questions sur un sujet aussi important que Dieu et, par extension, c’est l’ignorance qui fait la religion. Facile, ensuite, de donner les exemples multiples dans la vie que nous menons ou celle que nous entendons des autres. Alors, interroge-t-il, puisque c’est la nature de l’exercice de susciter des questions davantage que d’apporter de réponses, pourquoi ce Dieu plutôt qu’un autre ? Là encore, il remet l’aléa en route, soulignant qu’un Turc, par exemple, serait né Chrétien au XVIe siècle, à Istanbul, alors qu’il naîtra musulman, vraisemblablement, aujourd’hui. Ça n’est ni idéologique, ni spirituel, mais factuel. Dans l’histoire, des conversions se sont faites au nom d’unconfort social, pas d’une croyance acharnée, rappelle-t-il. Sur ce terrain glissant—on tue des intellectuels pour moins que ça—il cite l’hindouisme comme la croyance la moins opposée à la connaissance, puisque la divinité se confond avec la matière, ramène les règles, contraintes et interdits (souvent imbéciles) à la crainte que l’homme se fait de sa propre liberté. Et conclue sur la confusion qu’on doit, chacun, éviter de faire entre la morale et la croyance, sous peine de tartufferie, notamment quand il s’agit de définir et faire le Bien. On lapide des jeunes filles, dans certains pays, parce qu’elles ont été immorales, dit-on ; ceux qui jettent les pierres—et Jourde, malheureusement, sait ce que le geste signifie, même dans d’autres circonstances—le font au nom de la morale, mais pose-t-il, qui fait mal à l’autre ? La morale n’a pas besoin de Dieu, elle est inhérente à l’homme.

    C’est toujours un plus, des petits textes philosophiques très abordables, offerts (3,90€) à la conscience de chacun. Et dans l’œuvre—la vie, même—d’un auteur, c’est important qu’il se confronte à des idées beaucoup plus grandes que lui. C’est réussi.

    Laurent Cachard

    Croire en Dieu. Pourquoi ?
    Pierre Jourde
    Éditions Tracts Gallimard
    (2022)

  • “Couvées de filles” de Joëlle Wintrebert

    “Couvées de filles” de Joëlle Wintrebert

    Dans ce recueil de nouvelles paru aux éditions Au diable vauvert en 2023, il ne s’agit pas seulement de science-fiction ou de féminisme au pluriel mais avant tout de la transmission d’un espoir : celui du dépassement de notre humanité actuelle.

    Chacune des seize nouvelles nous permet de remettre directement en perspective notre quotidien et de concevoir d’autres vies possibles. À la vitesse où la science et découvertes biologiques avancent, est-il si irrationnel de concevoir des mondes où Hommes et extraterrestres cohabitent et s’hybrident ? Où le biomimétisme nous permet de donner vie à nos demeures végétales ? Où les transferts de corps et d’âme nous permettent d’échapper à nos enveloppes corporelles ?

    Plus que d’un voyage au cœur de fictions des plus originales, Couvées de filles veut susciter chez le lecteur le désir d’une évolution sociétale. Toutes les héroïnes en action y sont femmes. L’introspection dans la vie de chacune d’elles est une plongée dans des sentiments d’amours s’écartant des autorisés sociétaux, laissant apparaître l’abîme qui se creusera entre notre contemporanéité et les êtres qui se déploieront dans l’univers d’ici quelques centaines d’années.

    Au fil des lectures, des interrogations émergent : comment observer la société dans laquelle on vit ? Pourquoi avoir ériger certaines valeurs dans nos sociétés et les louer ? Ne serait-il pas permis de nous en écarter et d’en concevoir de nouvelles ? Plus adaptées à notre évolution terrestre ?

    Les parallèles établis entre le fruit de l’imagination de Joëlle Wintrebert et les grands changements espérés dans nos sociétés nous permettent de concevoir d’autres voies possibles et de ne pas renoncer. En conclusion, remercions Joëlle Wintrebert de nous permettre de voyager et de rêver à des futurs féminins aussi grandioses.

    Joanna Lens

    Couvées de filles
    Joëlle Wintrebert
    Éditions Au diable vauvert
    (2023)

  • “Le Monde, tous droits réservés” de Claude Ecken

    “Le Monde, tous droits réservés” de Claude Ecken

    La maison d’édition du Bélial’, spécialiste de science-fiction et d’anticipation, était l’invitée d’honneur à la Comédie du livre de Montpellier en 2024. Grâce à elle, nous avons pu découvrir la conception du monde si sagace des nouvelles de Claude Ecken.

    Dans son recueil de nouvelles intitulé Le Monde, tous droits réservés republié dans sa version moderne en 2024, Claude Ecken nous emmène voyager d’un possible futuriste à un autre dans une plausibilité déroutante.

    Comme indiqué dans le titre, notre quotidien et l’ensemble de nos droits établis y sont progressivement remis en question. La première nouvelle éponyme du recueil interroge directement nos droits à l’information, l’écriture journalistique et le pouvoir de la manipulation médiatique.

    Les connaissances et la curiosité scientifiques de l’auteur transparaissent dans chacune des 13 nouvelles. De sorte que d’une fiction à l’autre, le lecteur enrichit sa connaissance de l’Univers et de sa physique, guidé dans sa compréhension des visions de l’auteur pour une conception plus aisée de ses mondes possibles.

    Mais loin de nous écarter des problématiques rencontrées dès à présent dans nos sociétés, la magie de l’écriture de Claude Ecken consiste à nous transposer dans des univers parallèles tout en nous confrontant aux durs paradoxes de notre monde. Les thèmes les plus marquants sont assurément la question du manque de sens de nos existences, du choix du suicide, de la haine habitant l’Homme et de sa manipulation psychologique.

    En somme, un recueil à la fois pleinement divertissant mais également interrogateur et critique vis-à-vis de nos choix contemporains.

    Le festival du livre de Sète – Les Automn’Halles aura le plaisir de recevoir Claude Ecken et permettra d’échanger autour de son imagination futuriste lors d’une table ronde organisée le samedi 28 septembre à la médiathèque Mitterrand de Sète de 10h à 12h.

    Joanna Lens

    Le Monde, tous droits réservés
    Claude Ecken
    Le Bélial’ Éditions
    Mars 2024

  • “De joyeuses funérailles” de Ludmila Oulitskaïa

    “De joyeuses funérailles” de Ludmila Oulitskaïa

    On entre dans ce livre de plein pied comme dans un moulin qu’est devenu l’appartement d’Alik… Sorte de loft d’artistes, où les hôtes de passage dormaient dans un coin… dans la chaleur torride de l’été new yorkais, dans l’air transformé en bouillon à la limite de la phase solide. La douche était toujours occupée.. On faisait la queue pour y aller. Il y avait cinq femmes dans la pièce personne ne portait plus de vêtements sauf Valentina, avec son bustier rouge.… Puis Il y avait Alik allongé sur un large divan..il était en train de mourir.

    On découvre de pages en pages une galerie de portraits, sa femme Nina avec une croix en or, l’une de ses anciennes maitressesIrina, jadis acrobate de cirque, aujourd’hui avocate aux honoraires élevés, et sa fille surnommée Tee-shirt, des peintres géniaux ou pas, Fima, le médecin de la troisième génération, sans diplôme officiel, tout noueux dont les yeux clairs et lumineux regardaient Berman avec espoir , Berman si intelligent, diplômé et bel homme bien qu’il eût quelque chose du grand singe, qui finit par déclarer pour Alik: Il n’y a rien à faire. 

    Enfin il y a la voisine italienne , Joïka venue dans cet endroit, apprendre le russe. Car nous sommes chez les Russes et comme l’écrit Ludmila Oulitskaïa , et chez les Russes émigrés, cet acte de quitter la Russie qu’ils avaient accompli les apparentait. Ainsi pour ces émigrés russes des années 90 la fin de Gorbatchev et le coup d’Etat sonnaient comme un drame antique où le passé avait fait de nouveau irruption dans leurs vies avec un épilogue irrationnel indiscutable NOUS avons gagné ! Cette communauté haute en couleur qui entoure le peintre agonisant veut que la fête continue, alors que Nina ne pense qu’à sauver l’âme de son homme et finit par persuader Alik de se faire baptiser: Bon, d’accord, amène-le, ton pope ! Mais à une condition: tu feras aussi venir un rabbin. Car la drôlerie côtoie le drame, et c’est tout le talent de Ludmila Ouliskaïa de peindre sans pathos excessif l’âme slave qui se heurte à l’univers américain comme le constate Fima : Ce pays détestait la souffrance, il la niait sur un plan ontologique… Ils avaient inventé des écoles philosophiques, psychologiques et médicales pour éviter à l’homme de souffrir. Le cerveau russe du docteur avait du mal à assimiler cette idée. La terre sur laquelle il avait grandi aimait la souffrance et la valorisait… Pire, pour le sang juif elle était un élément vital. 

    Mais comme si rien n’était incompatible, Ludmila Oulitskaïa va nous proposer des funérailles pas tout à fait ordinaires pour réunir une foule hétéroclite comme dans la chanson où Moscou, Kalouga, Los Angeles ne forment plus q’un seul kolkose ! 

    Comme d’habitude Alik avait fait quelque chose d’inhabituel : Il y a trois jours, il était vivant, ensuite il était devenu mort, et, maintenant, il se trouvait dans un état intermédiaire et bizarre depuis que Tee-Shirt avait introduit une cassette dans le magnétophone d’où surgissait la voix d’Alik. Il avait ainsi démoli en une seconde le mur séculaire …..il avait simplement tendu la main à ceux qu’il aimait.

    De joyeuses funérailles
    Ludmila Oulitskaïa
    Éditions Gallimard
    (1999)
    Traduction française : Sophie Benech

  • “Littérature & authenticité” de Pierre Jourde

    “Littérature & authenticité” de Pierre Jourde

    Il y a près de vingt ans, deux ans après l’avoir traitée dans son roman Pays perdu—qui prend une dimension autre à la lecture de cet essai—Pierre Jourde aborde la notion de l’authenticité dans la littérature, avec comme sous-thèmes le réel, le neutre et la fiction et reprend des scènes rencontrées dans son roman-phare (que complètera la première pierre, et on sait pourquoi) en traitant, dans une démonstration philosophique, épistémologique et analytique, de la dimension complexe de l’authenticité, au sens même où elle n’existe pas à partir du moment où on la considère. Où l’on se perd dans notre propre fiction, énonce-t-il, en mettant en jeu, déjà, le nous, le je. Le réel, dit-il, n’est souvent qu’un désir de réel, une comédie, et l’authentique, si l’on n’y prend garde, ne sera lui-même qu’une affirmation de l’authenticité. Jourde avance d’entrée quelles seront ses références, dans l’essai, cite Blanchot, Bataille, Jabès, d’autres, comme Barthès et son Vers le neutre ; Heidegger, en filigrane, pour son Être et Temps, entre être jeté et oubli de l’être, Giorgio Agamben—penseur des formes de vie—et sa communauté qui vient. Jourde se targue donc de définir l’indéfinissable, s’excusant en amont de ne pas y parvenir : c’est que l’essai, par nature, joue au neutre, c’est donc complexe, pour le moins, d’en déterminer l’aura métaphysique, l’indistinction heureuse. Dans sa volonté, difficile, de délimiter le réel, il se sert de ce qui a fait son matériau littéraire, dans Pays perdu : la mort et l’enterrement (d’une enfant) tels qu’ils sont vécus dans la campagne profonde, jouant del’authentique, de l’illusion et du langage inhérent pour rendre compte d’une impression, taraudante et parfois destructrice selon laquelle une part de nous, infiniment minime, mais suffisante pour tout compromettre reste étrangère à ce qui se passe. Jourde offre une (auto) réflexion ouverte sur ce qu’il nomme l’autorité du réel, via la régence de la parole, son indiscrétion : il n’y a pas plus de lien entre le monde de la terre et soiqu’entre soi et soi, déduit-il de son expérience de l’enterrement où même le chagrin n’a rien d’absolu et semble vécu à travers une toile du XIXe s. Même constat devant le paysage qui nous fait face : on ne contemple jamais, dit-il, se référant autant à son Auvergne qu’au Tibet qu’il a parcouru, on oscille entre le sentiment, son débordement et la frustration qu’il génère pour dire qu’on n’est jamais vraiment là—au sens du dasein d’Heidegger—voire qu’on n’y est plus du tout : un événement dont je comprends avoir toujours été exclu. Son orographie—l’étude des reliefs montagneux—Jourde la double d’une analyse de la neutralité dans le paysage, explique qu’être là implique une dissipation du je. Double sa réaction devant les reliefs tibétains (ça n’est pas possible, littéralement) d’une étude du beau temps chez Proust, explique comment faire de la littérature avec de la contemplation, sachant que c’est l’impersonnel, contre toute attente, qui constitue la personnalité. Ainsi, au village, l’authenticité croit venir des rites agricoles alors que c’est précisément l’inverse. Valère Novarina, que l’auteur a adoubé depuis longtemps (notamment depuis la Littérature sans estomac) énonce qu’être homme, c’est aussi avoir en soi l’absence d’homme, dans la perte des traditions—la tradition n’a de sens que dans sa perte—ou la contestation d’un romantisme qui est en soi une négation de la neutralité. Que Jourde démontre par son addiction au Saint-Nectaire, l’objet singulier, ce qui vaut quelques pages remarquables et étonnantes.

    Être est aussi éloigné de l’étant que l’existence l’est de l’essence, dit-il, citant Sartre avec distance, par le biais de Kierkegaard, surtout. Ou de Merleau-Ponty, puisque la deuxième partie de l’ouvrage relève, quand même, de la somme de références. Il faut savoir parfois ne pas regarder er ne pas prêter attention, c’est ce qu’on relève de son étude du paysage, que sauve son abord par le foot ou la cueillette des champignons. Il applique ça à l’amour—champ d’écriture infini—sachant que tout ce qui s’est dit et écrit sur l’amour fait aimer. Que la souffrance qui en découle ne peut être vécue comme telle—idem pour l’expérience du deuil—puisque l’amour est toujours, dès l’origine, un chagrin d’amour. Dans l’Être et le Néant, Sartre définit l’écart de cette façon : Je ne suis pas ce que je suis ; Jourde en détermine une culpabilité narcissique, une théologie négative de soi, qu’il rapproche de la souffrance du neutre dans le moi, un état hypnagogique—une forme de conscience particulière entre la veille et le sommeil, qui a lieu durant l’endormissement—qui mènerait à un dessaisissement du langage. Jourde exécute les phases de narcissisme coupable (l’homme qui souffre de n’être que lui) mais aussi de modestie, le mensonge stratégique, définit-il, d’un orgueil bien géré. Il faut, lâche-t-il (enfin ?) un mélange de solitude neutralisante et de vanité active pour déterminer une vocation littéraire, et il sait de quoi il parle. Quel que soit le sujet abordé, celui qui écrit ne fait jamais que parler de lui : l’authenticité de l’émotion est un leurre—du rousseauisme spectaculaire—et l’on en arrive, via la faute, à l’antique doctrine théologique du péché originel, dixit Agambon, fil conducteur de l’essai. Jourde cite le succès de Houellebecq, pour sa critique de la compétition individuelle, mais le contrecarre par René Girard, qui donne la réalité en tant de ce qu’elle a à être. Ou Louis de Funès, cité ici pour ce qu’il dit de l’expression Mon Dieu (inepte puisque Dieu est un dépossessif). Dans l’acte littéraire—le rêve de quelque chose comme un désert mondain, d’une parole sans bruit et d’un acte sans acte—tout se passe comme si le neutre n’était que parole, sans considération d’un rapport à soi entre volontaire et involontaire. Ainsi, ce que Jourde intitule les Artifices littéraires, s’appuie, dit Blanchot, sur l’impropriété : écrire, c’est vouloir se faire, par le livre, l’autre de l’autre. Montaigne même n’est, de manière plus ou moins implicite, que le nom de quelqu’un qui a su n’être personne, puisqu’il a fait des livres. Et Jourde, qui ne se prive pas d’une analogie supplémentaire avec la boxe, d’opposer l’authenticité à l’excès, de saveur ou de visibilité, de s’appuyer, aussi, sur les écrivains moins que rien(Delerm, Autin-Grenier, Holder) qui font que la chose ou la sensation particulières ont une valeur en elles-mêmes, de par leur particularité. Son analyse de la modestie vaut également son pesant de cacahuètes, sa réflexion sur la tradition moderne de la critique aussi, son stratagème de vouloir dissocier l’homme de l’œuvre, Céline à l’appui, surtout. Comment faire en sorte qu’il existe un langage sans vouloir dire, pose Agamben, une possibilité littéraire du neutre ? Jourde n’en trouve que dans les comptines et les vieilles chansons populaires, comme la Claire Fontaine, dans l’incongru comme effet produit : le réalisme loufoque avec lequel il clôt son essai. Ou la littérature bouffonne, avec Pierre Dac, Max Jacob ou, encore, Valère Novarina, puisque son texte sonne comme une parodie mais on ne saurait dire au juste ce qui s’y trouve parodié, sinon le langage même. C’est dans l’épilogue, entre deux précautions psychanalytiques et un dernier renvoi à l’ipséité via Ricœur que Jourde bascule vers le lecteur—je suis le sujet de ce que je lis—pour faire de l’écrivain un homme du réel et de l’irréel, en quête de sa voix. C’était il y a vingt ans, et la curiosité reste de savoir comment l’écrivain Jourde se mesure à l’aune de l’essai sur la littérature qu’il a posé là : entre contradiction et authenticité, en soi. Une vie d’homme, quoi.

    Littérature & authenticité
    Le réel, le neutre, la fiction
    Pierre Jourde
    Éditions l’Esprit des Péninsules
    (2005)

  • “À Islande !” de Ian Manook

    “À Islande !” de Ian Manook

    Comme une gifle pour nous réveiller. D’entrée on plonge dans le poste d’équipage qui n’est qu’un trou sombre et puant, logé en pointe dans le bois de la proue. Une tanière. Un antre. C’est là que logent les marins, dans des niches en bois, des lits à la bretonne qu’ils partagent à deux à tour de rôle… le nez dans les viscères de morue… ces hommes-là ne se lavent que quand ils tombent à l’eau. Ainsi commence l’histoire d’une campagne de pêche à la morue en 1904 à Saint-Pierre et Miquelon qui n’a rien à envier à Germinal. C’est aussi cette année-là que la France républicaine et laïque a décidé de reprendre aux associations religieuses le soin des cinq mille forçats de la mer qu’elle envoie chaque année à Islande pour la grande pêche de la morue à cause de la religion catholique et ses 160 jours de jeûne où l’on ne peut pas manger de viande ! 

    De Paimpol au petit port de Fáskrúdsfjördur va se jouer dans l’écriture magistrale de Ian Manook une tragédie populaire. Des destins vont se perdre ou se trouver sur cette île au climat monumental où Victor Hugo est convoqué par deux instituteurs amoureux comme un hommage auxmarins sombrés dans les nuits noires. Entre les naufragés, Lequeré le marin aguerri avec dix campagnes à Islande, Kerano, le paysan maître d’école breton qui prend la mer qu’il déteste, à Marie, l’infirmière que le destin fait embarquer pour remplacer Soeur Élisabeth à la tête de la mission devenue hôpital sur cette terre hostile où Eilin, la jeune institutrice qui se sent colonisée par la France vont éclore des histoires d’amourcroisées comme un kaléidoscope de Cupidon. 

    Mais on comprend vite que ce qui se joue est aussi très politique, que le coup de force des « autorités » françaises n’est qu’un leurre pour les pêcheurs. C’est ainsi que Eilin ridiculise cette fausse bonne conscience brandie par la France, alors qu’en dix ans ses marins ont pillé dans les eaux islandaises autant de poissons que nos propres pêcheurs en cent ans, et n’hésite pas à se moquer d’un marin avec sa pitance de quelques centaines de francs si tout va bien, alors que le reste n’est que profit pour l’armateur et le gouvernement. Lequeré courageux révolté, généreux, en prend même une leçon, tout comme comme Pierre Loti que Kerano descend de son piédestal avec ses « pêcheurs d’Islande » pour avoir participé à cette mascarade des héros de la mer, ces Bretons durs à la tâche et sa Paimpolaise. 

    Et Marie qui a le cran et le culot des innocents n’en revient pas quand elle doit visiter l’Hermine, la goélette 12 bis, comme un 13 caché, de Paimpol, en quarantaine pour une épidémie de typhoïde. Elle découvre alors les conditions ignobles de l’équipage dans leur merde et vomissures… car leurs vies comptent si peu pour l’armateur. Sa colère est trop forte pour la compassion au point de traiter un jeune marin émacié de bagnard et de le faire éclater en pleurs quand il réplique qu’il y a pire en Bretagne pour nos filles qui vont à Paris pour survivre. Le bagne c’est nos femmes qui sont payés à la sardine dans les usines. Quant au grand pardon, se fâche Lequeré, ce n’est pas parce qu’on a construit un oratoire temporaire entre les bassins de Paimpol, qu’on nous asperge au goupillon, qu’on chante des cantiques, qu’on nous fait porter une statue de Notre-Dame de Bonne Nouvelle, que ce pardon est le nôtre…c’est leur pardon, curé d’abord, maire d’abord, mais au fond ils sont là quand même pour défendre leur intérêt, religieux ou républicain, le pardon est pour donner bonne conscience à ceux qui restent à terre. 

    Ce roman de Ian Manook est implacable, ce qui n’empêche pas de lire des pages admirables quand sœur Elisabeth entraîne Lequeré dans cette chapelle aquatique dans la roche noire où l’eau chaude translucide, est bleutée comme un cristal pour lui offrir nue son amour, comme une fulgurance dans laquelle elle s’était retirée. Et ces mots comme une bouteille à la mer : Ne me trahissez pas, Lequeré, je vous en prie, pour vous je viens de renoncer à Dieu ! 

    Yves Izard

    À Islande !
    Ian Manook
    Éditions Paulsen
    (2021)
    Prix Compagnie des Pêches de Saint-Malo

  • “Louise” de Didier Decoin

    “Louise” de Didier Decoin

    Lire Louise est jouissif d’abord parce que la Joanne de Didier Decoin n’aime pas les cartes postales des voyages rabâchées par ses clientes de son salon de coiffure de Saint-Pierre-et-Miquelon : C’est Miami en hiver, Paris en été. Elle mélangeait tout, voyait des palmiers sur les Champs-Élysées, des marronniers sur les plages de Floride, un océan fadasse et pelliculé d’huile solaire clapotant aux terrasses des bistrots de Saint-Germain-des-Prés…. Elle avait parfois l’impression d’être forcée de lécher les rues… c’était comme un trop plein de consommation effrénée de lieux communs qui tuent tout désir de voyages.

    Lire Louise c’est avaler la dose d’humour insolent du narrateur quand Il nous fait aimer la mère de Joanne, Denise qui vole les petites cuillères dans les bars et que sa fille doit rendre discrètement aux établissements. Sans compter que si Denise devait boire beaucoup, le médecin qui la suivait n’était pas inquiet : avant l’incendie de sa maison, Denise ne buvait pas du tout, et elle avait donc un estomac et un foie qui pouvaient lui assurer une belle marge de manœuvre… Puis il y a cet hommage à Al Capone que le lecteur va bientôt découvrir à travers l’histoire du grand-père, lointain descendant rabougri d’un chasseur de baleines, sauf ses bras hypertrophiés dus à tout ce temps qu’il avait passé à tirer sur les avirons. C’est qu’avec la disparition de la morue, et des années d’inactivité musculaire qui avaient suivies, ses gros bras avaient fondus jusqu’à devenir des sacs de peau vide et flasque qui ressemblaient alors aux ailes de cormorans. Et pourtant le bonhomme a du flair et Didier Decoin n’a pas son pareil pour raconter des histoires très documentées et parfois tragiques avec cet humour et son style décapant qui nous font aimer la vie et la lecture.

    Saviez-vous que c’est grâce à la prohibition que va commencer le nouvel âge d’or pour Saint-Pierre et Miquelon qui va passer de l’odeur de la morue à celui de l’alcool puisque le grand bordel alcoolique était devenu le seul moyen de s’enrichir. Et cependant Louise est aussi un merveilleux roman d’amour, des plus insolite, avec l’apparition de cette grande oie des neiges qui va donner le titre de ce roman étonnant. 

    C’est que Joanne s’ennuie chez Al’s, dans son salon de coiffure que fréquentent les hôtesses d’air Saint-Pierre avant de s’envoler pour Halifax, s’il n’y a pas trop de brouillard. Elle s’ennuie sauf deux fois l’an, à chaque solstice, quand elle s’envole au septième ciel en compagnie de son amant, un voyageur de commerce américain. C’est le même voyage que font aussi deux fois l’an trois cents mille oies des neiges qui se posent de l’autre cote de la mer, sur les rives du Saint Laurent pour quelques semaines de festin pendant leur migration. L’une d’elle s’appelle Louise mais elle ne le sait pas, l’oiseau ne connaît pas encore son nom ! C’est le choix de Manon qui a recueilli l’oiseau blessé, qu’elle emmène au salon. Elle a vingt ans et va bouleverser la vie de Joanne et du petit archipel français. 

    Il y a du road movie avec Manon prise en stop en forêt de Gaspésie par un poseur d’antennes paraboliques qui croisait des camionneurs chanteurs à lunettes noires qui ressemblaient à Ray Charles en train de se trémousser devant son piano. 

    Et comme nous sommes chez Decoin, il y aura des Indiens ! en reconversion touristique ! avec Manon qui mènera la danse de la soif comme une Indienne dont elle prend l’apparence, en pensant que Gibson avait dit vrai le premier soir : Personne n’était forcé de choisir un monde plutôt qu’un autre, on pouvait être à la fois de l’un et de l’autre. Mais au risque de mourir ! Comme ces oies qui déambulaient sur leurs détritus avec une fierté dont l’humanité avait depuis longtemps perdu la mémoire. Qu’est-ce qui pourra sauver l’amour ? Sinon un irrésistible élan vers la liberté, ou bien une journée délicieusement morne… Une de ces journées éblouissantes et vides dont on se dit, plus tard, que ça avait été sacrément bon de vivre tout ça. 

    Yves Izard

    Louise
    Didier Decoin, de l’Académie Goncourt
    Éditions du Seuil
    (1998)

  • “Mémoires du Centre du Monde” de Alain Rollat

    “Mémoires du Centre du Monde” de Alain Rollat

    Séparer le bon grain de l’ivraie, qu’ai- je fait d’autre au cours de ma propre vie ? S’interroge Alain Rollat dont le nom vient de ses ancêtres qui indiquait la pratique du rouissage, soit séparer les fibres utiles du textile de celles qu’on n’utilise pas dans la confection des tissus. Moi qui faisait profession de « diseur de vérité »… ce fut, pendant soixante ans mon quotidien journalistique. C’est une belle profession de foi qu’il nous livre sur les chemins escarpés de Coustouges, ce village catalan devenu à ses yeux le centre du monde, au point de l’avoir fait rentrer délibérément dans les archives du « Monde ». Puisque qu’il considère que du haut en bas de l’échelle, la responsabilité des fautes commises par les élus est partagée par ses électeurs il se dit que Coustouges est un parfait point d’observation, pour un journaliste qui se vit en entomologiste du microcosme politique. Nous y voilà , Alain Rollat qui en a décortiqué les mœurs pendant plus de trente ans en particulier dans les colonnes du Monde va nous parler de la société française en comparant son vécu professionnel au niveau national à sa vraie vie de citoyen dans ce village pyrénéen où il s’est désormais posé. Mais rassurez-vous, s’il a conscience d’avoir bassiné ses auditoires en leur lançant à la figure la modestie deson village, il s’en garde bien dans ce livre où l’on sourit souvent de la comédie humaine qui se joue au pied du clocher comme dans les plus hautes assemblées.

    Prenons Mitterrand, monstre de complexité qui incarnait un espoir pour le peuple, souffleur de mythes, rose à la main en 

    1981. Dix ans plus tard c’est fini. Qui était-il vraiment ? s’interroge Alain Rollat, il restera pour moi « Le Joconde », comme un pendant au mystère de l’identité de La Joconde. Il y a une zone grise dans chaque homme qu’on ne peut pas découper comme un saucisson. La vérité Journalistique est toujours plurielle mais quand on prétend raconter dans une chronique la vie quotidienne d’une communauté comme celle du village de Coustouges, on peut aussi se faire traiter de « Bandit parisien ». Évoquer les ambitions du nouveau maire qui voulait « changer la vie des Coustougiens… » comme l’avait promis François Mitterrand en 1981 ne valaient certes pas à Alain Rollat les démêlés autrement plus réels qu’il avait avec l’extrême droite pour ce qu’il écrivait dans Le Monde, mais tout de même l’exercice était révélateur et d’ailleurs quand Coustouges a basculé vers le Front National, ce n’était pas le fait des seuls chasseurs de sangliers. Pour Alain Rollat, il n’y avait aucune discontinuité entre la France des sommets urbains qu’il observait depuis Paris, la France des banlieues où il vivait depuis son arrivée en Seine Saint-Denis et les profondeurs rurales, celle de Coustouges. 

    Mais pourquoi Coustouges où on le traite parfois de Sétois, et non pas Sète dont il est originaire même si, c’est le comble pour un Sétois, il est né à Montpellier à cause de la guerre. Sète qui est mon point d’ancrage immuable, ma bitte d’amarrage, insiste Alain Rollat, dont la mémoire me murmure que je suis né, en vérité, à l’âge de six ans, lors de mon retour de Saïgon où avait été affecté mon père. En revenant à Sète à neuf ans, Alain n’était plus un enfant , il se rêvait en aventurier. Il découvre le quartier haut, l’école Paul-Bert, la plage de la Corniche, l’anse de la Nau où son père l’a appris à nager. Cependant, adolescent, c’est Le Prytanée militaire de la Flèche qu’il vit comme un exil, mais avec des prof triés sur le volet de l’élitisme , si bien que lorsqu’il retrouve le lycée Paul Valéry, il est devenu le Sétois de l’étranger et il n’y restera d’ailleurs pas longtemps, avant Montpellier et le Midi libre, puis Paris au journal « de référence » Le Monde. D’où ce questionnement qui persiste : Mais quel Sétois suis-je donc aujourd’hui ? Pourquoi ne pas s’aider de la formule de Paul Valéry sur l’ identité française qui est un mélange d’arbre greffé plusieurs fois dont les fruits résultent d’une heureuse alliance de sucs et de sèves très divers concourants à une même et indivisible existence… À Sète, depuis la création du port et de la ville, le métissage est un processus continu écrit Alain Rollat. Et de conclure : Le Sétois de souche est un personnage de fiction. 

    Quant à Coustouges, c’est le village de Josy qu’il va épouser et qui deviendra au-delà de son refuge pyrénéen, son vécu citoyen, son nombril du monde. Et l’actualité la plus récente lui donnera raison. Le conteur qui lui apprendra la nature aussi bien que l’histoire des républicains espagnols et de la résistance sur ces crêtes frontalières en feront un amoureux définitif de cette Catalogne, au point de souhaiter que ses cendres soient dispersées sur le « Cami de la Pedra Dreta ».

    Yves Izard. 

    Mémoires du Centre du Monde
    Alain Rollat
    Cap Bear Éditions
    Mars 2024

  • “Après la brume” de Estelle Rocchitelli

    “Après la brume” de Estelle Rocchitelli

    Le décor : une petite île dans l’océan atlantique — qui, dès les premières pages du récit, s’avère être plus qu’un décor. Elle est le cœur palpitant où s’ébattent vents violents, vagues déferlantes, tempêtes rugissantes, où s’étend la brume derrière laquelle tout disparaît. La nature et les habitants respirent au rythme des éléments. L’île est dans mon corps… L’abri, c’est l’île et l’espace partout… J’expire, laisse les pensées rejoindre le brouillard… Les lendemains de tempête, tout est au ralenti, ainsi s’exprime Alma, une visiteuse de l’île à l’écoute des oiseaux et de la nature. Une femme, une parmi toutes celles qui sont les actrices de la vie sur l’île. Des femmes qui vont s’unir pour partir à la recherche de Raph, une petite fille disparue dans le brouillard lors d’une sortie scolaire. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter car la fillette connaît les lieux comme sa poche, elle sait les dangers. Mais la brume se dissipe et elle ne revient pas. Que lui est-il arrivé ?

    Le récit est bâti sur trois parties (premier jour, deuxième jour et nuit) dans lesquelles se succèdent, se répondent, tour à tour, les courts témoignages de ces femmes ; leurs voix résonnent à la première personne, telles les mailles d’un filet qui tissent leurs vécus, leurs liens, avec, en filigrane, la résonnance d’un chant énigmatique sorti d’une histoire ancienne.

    Estelle Rocchitelli nous entraîne dans les méandres de la mémoire des humains liée à la mémoire de la nature, au risque de nous y perdre parfois, mais le cheminement est envoûtant. L’autrice décrit avec beaucoup de finesse, de justesse, de force évocatrice et poétique, la vie rude de ces femmes simples et authentiques dans cette île qu’on sent à la fois hostile et meurtrière, mais aussi belle et protectrice, quand le soleil chasse le brouillard, laissant apparaître la mer, les falaises, les criques, les récifs, les sentiers de bruyère qui serpentent sur la lande. La mer, où Marielle découvre les bienfaits de plonger dans l’eau glacée — Nager, c’est oublier, et souvent je ne sais pas ce que je fais, mes jambes appuient contre le vide, j’avance, c’est comme un rêve, être au milieu de rien, sans accroche, sans endroit où s’arrêter… Vidée de tout. Plus rien ne pense à l’intérieur, j’ai enfin la place en moi pour regarder autour. Des repères s’imposent dans ce paysage sauvage : le phare qui ne sert plus mais qui raconte aussi son histoire par la voix de Yana, fille de marin, sœur du gardien de phare disparu un soir, avalé par les flots, et qui devient folle — Je me demande si perdre la tête n’est pas la seule façon de tenir debout, sur ce rocher noir du bout du monde — s’interroge Karen, une autre femme. Il y a aussi l’épave, lieu mystérieux, magique, habité de fantômes, où Tina, la mère, avait pris l’habitude de retrouver Raph, sa fille, partie se cacher.

    Avant la naissance de Raph, Tina, seule et désemparée, était venue dans l’épave — Je ne savais pas quoi y faire, juste ne plus rien voir de l’île et de son bruit. J’étais arrivée aux limites de la coque, les arches immenses et tout ce vide derrière moi. Les larmes s’étaient mises à couler, toutes seules, parce que le vent était là, filet aigrelet accroché aux murs. Il m’avait retrouvée au fond du bateau. Il sonnait comme un souffle, une complainte sourde. J’avais pensé aux chants que les marins chantaient sur le port parfois, à l’arrivée du bateau, je m’étais mise à fredonner un air qui disait je suis né…je suis né au milieu de la mer. Ma voix avait recouvert le reste, et entre deux couplets, quelque chose avait bougé dans mon ventre.

    Mystères de la naissance, de la transmission, des liens des hommes entre eux et avec la nature, de leurs chants, de leurs cris — les chants des hommes répondent aux chants des pierres, les cris des hommes répondent aux cris des oiseaux et du vent. Lire, c’est se laisser transporter ailleurs, et c’est bien là la magie de ce « roman choral ». 

    Après la brume, premier roman de Estelle Rocchitelli, à paraître en août 2024 aux éditions Delva

    Marie-Ange Hoffmann

    Après la brume
    Estelle Rocchitelli
    Éditions Delva
    Août 2024