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  • « Promenade des anglais » d’Olympia Alberti

    « Promenade des anglais » d’Olympia Alberti

    Quel lien se tisse entre une « dame au regard bleu, vulnérable et doux » ; une mamie et ses filles attablées à La Rotonde dégustant des muffins ; une « dame qui écrit » ; une chroniqueuse imaginant la vie d’un couple « en apparence banal, sans histoires et sans relief » croisé sur la Prom’ ; Simone, la cousine d’Adrienne de Guerville, jadis si belle ; une tatie rêveuse que des initiales sur une malle délaissée transporte dans une autre vie … Elles sont douze femmes et le lien qui les unie, un brin nostalgique, ravive joie et peines d’autrefois au moment où le temps présent éteint « le désir d’aimer ».

    Il y a comme un clin d’oeil à La Ronde d’Arthur Schnitzler, où dans un même lieu – La Rotonde – passe une clientèle d’habituées dans un décor où il n’y a que « saveurs en suspens et parfums en caresses ». Des femmes s’y installent, se régalent, jettent un œil débonnaire sur les tables voisines au cas où. Des destins se croisent et des vies se racontent. Les douze récits nous entraînent dans une ronde couleur d’enfance que l’arrivée à l’âge adulte interrompt.

    L’auteure manie l’art de la nouvelle avec éclat, élégance, raffinement. En quelques mots, elle dessine des portraits qui donnent à voir, à ressentir. « Tant de beauté, retenue dans un visage où les rides témoignent d’impressions confuses, d’émotions arrêtées dans leur assimilation, surprend. » Pas de descriptions superflues, pas d’intrigues secondaires ; Comme en arrêt sur image, l’auteure reste au plus près de ses personnages, les sonde et nous les rend proches, familiers. Souvent un dialogue avec un ami, un proche, permet d’aborder des thèmes universels liés à la vieillesse : retrouver une présence, savoir encore dire l’amour, apprécier « le silence apaisé des soirs », « être lassée de la répétition des choses », savourer les petits plaisirs … et puis il y a la mer, la baie des anges, le Negresco et la promenade des anglais, où longtemps, très longtemps, « l’ombre du sang versé » (un soir de 14 juillet 2016) était là, respirable, et les âmes suspendues dans l’air, invisibles mais présentes ».

    Remarquablement écrites, ces Nouvelles ont la douceur des muffins, des cakes à la frangipane, du chocolat, onctueux. Elles font vibrer nos sens. Le goût ; aux douceurs chocolatées s’ajoute la saveur nostalgique du passé qui se mêle à la saveur simple, de vivre. Le toucher ; la peau si fine et si fragile, les mains noueuses, les sourires, les regards. La vue bien sûr ; la mer, omniprésente. L’ouïe ; le cliquetis de couverts d’argent. L’odorat, avec l’odeur de renfermé des lieux jadis habités.

    Olympia Alberti, est romancière, poétesse, essayiste, critique et chroniqueuse littéraire. En juin 2026, la réédition par Gallimard de son recueil de nouvelles Promenade des Anglais, initialement paru en 2001 à Nice par les éditions Melis, se voit décerner le Grand Prix de la Nouvelle de l’Académie française.

    Claude Muslin

    Promenade des anglais
    Olympia Alberti
    Ed. Gallimard
    Mai 2026

  • « Le Lieu du bleu » d’Anouchka Vasak

    « Le Lieu du bleu » d’Anouchka Vasak

    Francis Ponge est à la source de ce récit. Dans les pas du poète l’auteure quête le lieu du bleu. 

    Pour avoir connu les endroits évoqués (Commune de Bouc-Bel-Air – Lieu-dit La Mounine), l’énigme scrute mots, silences, et arpente un espace que le festival serait bien inspiré d’inviter. 

    Anouchka Vasak parvient à éclairer le langage, la couleur et l’errance d’un après-coup esthétique, ce regard qui semble l’approcher du bleu aux accents métaphoriques.

    Quand dans le ciel le poulpe déverse son encre (et nous ne sommes pas à Sète mais en Provence !), concrètes et puissantes les implorations de Ponge nous font repenser ce même ciel toujours si insaisissable.

    Nous éblouir quand la nuit est visible en plein jour, voilà ce coup de la révélation esthétique et morale qui induit la question : Pourquoi le ciel est-il bleu ?

    Exerçant son regard et son langage poétique, subitement Francis Ponge en cet avril 1941, nomme la valeur foncée de l’éthéré bleu qui suscitera l’enquête d’Anouchka Vasak.

    Dans l’émotion commune d’un transport en bus ou autocar, soudain le mot paraît pour ce bleu tout mélangé d’ombres, un ciel circonstancier rebelle à toute véritable définition car la couleur n’est-elle pas lumière et matière ?

    A la recherche du ciel que Ponge avait trouvé, depuis les intermédiaires espaces des lieux du bleu, migrent en la surface des cartes routières présentées dans le livre, la constellation d’un invisible ciel nous conviant au voyage.

    Le bleu méritait cette enquête, remercions Anouchka Vasak.

    Pierre Ech-Ardour

    Le Lieu du bleu. Enquête sur un ciel de Provence
    Anouchka Vasak
    Anamosa

  • « Belette » de Mye

    « Belette » de Mye

    Mye, l’auteure aime bien les B.

    Elle aime bien les mots les mots pile poil, modernes, déconstruits et d’autant plus imagés, les mots de libertée oui avec un e parce que ça plaît à l’héroïne de rajouter un e.

    Elle aime les phrases de jeune qui claquent, ignorent les conventions, vagabondent.

    B comme Belette, Babine, Better, Bruno et B comme bicyclette, bordel, bunker, bleu, baiser, boum. 

    Comme son héroïne, Belette, une petite fille de 13 ans qui vit dans la déglingue, la dérape, le vau l’au des bas côtés et la totale qui s’affaisse.

    Belette qui regarde ses seins pousser l’un plus vite que l’autre et qui les attend sur la ligne d’arrivée. Elle attend surtout le baiser qui colle de Fesses-trop-hautes. Et puis, et puis… la vie quand même, c’est pas de pot.

    Mais Belette elle a son monde, son refuge et il est beau même quand il pleut et il pleut beaucoup. Et il y a la mer, les mouettes, Bruno, Léon, l’Intouchable.

    J’ai ouvert ce livre, commencé à lire, je ne me suis pas arrêté.

    Un livre, rugueux dans l’écriture et fragile dans la pensée, un slam de mer du nord, une plume hors des sentiers battus, balisés et baveux. Tiens, encore des B, comme bravo, madame Mye à moins que ce ne soit Mye, tout court.

    Philippe Sturbelle

    Belette
    Mye
    Éditions Le Tripode
    2026

  • « Plage arrière » de Mildred Simantov

    « Plage arrière » de Mildred Simantov

    Plage arrière est une ode à la vie, un pied de nez à la mort et une belle histoire d’amour.

    « Je suis né pendant que ma mère dormait. » La phrase revient comme un leitmotiv dans le récit. Blague potache de son père ou volonté de blesser, Yvon se pose encore la question. Ce qui est sûr, c’est que le milieu dans lequel il a grandi, entre un père qui a quitté sa famille, une mère carriériste et une sœur absente, le complexe un peu par rapport à Alice, son amoureuse morte il y a un an, fille unique, choyée, gâtée par la vie puis gâtée par le Crabe qui en pince pour elle et ne la lâche plus.

    L’action se situe entre Paris et une île grecque, pas nommée, où séjournèrent Yvon et Alice ; une île battue par les vents, victime de son succès l’été avec l’arrivée des touristes, assez petite pour limiter les voitures, puis lieu de résidence d’artiste pour Yvon après le départ d’Alice.

    Il est beaucoup question de touristes « le touriste se recharge dans son « room to rent ». La plage s’annonce. Elle est muette, sidérée par tant de ballons et de transats, de paddles et de plastiques, de sièges et de plateau pliants » ; il est question aussi de vent, le meltem qui « ventile l’air en vitesse maximum », d‘automobiles, parce qu’ils sont des marqueurs d’époques, qu’ils offrent à Yvon de la matière à souvenirs d’enfance, de famille, de petits détails qui s’ancrent dans la mémoire. De souvenirs heureux qui donnent la force de vivre.

    Yvon et ses questions ; Alice et ses réflexions. Sur l’ombre et la lumière. Les lignes et les points. L’ombre et le soleil. Sur le temps qui passe. Sur la mort, la vie, la vie d’Yvon après la mort d’Alice. Tout en riant, en se chamaillant, en s‘aimant.

    Le ton du récit est alerte, vif, enjoué, poétique ; l’écriture ciselée ; les chapitres brefs, titrés ; des phrases soulignés « Je dormais pendant qu’Alice mourait » « Se laisser atteindre par les choses insignifiantes » « Cette fois on a été malades toute l’année » et des dialogues serrés rythment la narration.

    Quant au titre « La plage arrière » d’une voiture ou d’une plage, il rappelle le transit, l’espace entre deux lignes, entre deux moments, entre la journée et la soirée, « entre maillot et petite laine » entre la vie et la mort.

    « Mildred Simantov est artiste. Elle vit et travaille entre Paris et village en mer Egée (entre deux). Plage arrière est son premier roman ».

    Claude Muslin

    Plage arrière
    Mildred Simantov
    Ed. Les corps conducteurs
    Mars 2026

  • « Belette » de Mye

    « Belette » de Mye

    Avis aux braves lecteurs ! Risque d’infarctus suite à piqûres de rage vitale !

    « Je suis de la cabosse et de la dévale » Je, c’est Belette, une petite fille de 13 ans – « Je suis rien. Rien que Belette. Et c’est beaucoup. » Ce prénom n’est pas anodin quand on sait que la belette est le plus petit mammifère carnivore du Vieux Continent et que son petit gabarit ainsi que son corps long et fuselé lui permettent de se faufiler dans un trou. C’est dans un bunker sur la plage qu’on retrouve Belette. La cabosse avec son alcoolique de père violent, ça la connaît. Alors, elle s’enfuit à toute allure, avec Babine, sa bicyclette, son âme-sœur, aussi cabossée et increvable qu’elle. Ce jour-là, son amoureux « Pierre fesses-trop-hautes », rate son acrobatie à cause d’«un baiser qui colle » et finit aux urgences. Il n’y aura hélas pas de « baiser qui colle ». Belette, à l’aide de bougies, fait revivre son fantôme dans son refuge où, par instinct de survie et grâce à son pouvoir d’imagination enfantine folle mais lucide, elle recrée un monde loin du vide qu’elle a connu, de celui des adultes « qui se mordent la langue mille fois avant de dire qu’ils ont envie, qu’ils veulent ou qu’ils aiment, tellement ça leur fout la pétoche ». Elle revendique haut et fort son désir de vie, de liberté, de rêves, d’amitié, d’amour. Des rencontres de personnages singuliers et marginaux, au demeurant très attachants, l’initient à la libération des émotions, à la communion avec la nature. Il y a Bruno, « Salopette Bouton d’Or », le mécano du Bon Dieu, le poète, le protecteur ; Léon et ses sacs plastiques qui dansent avec les mouettes ; la « femme Imperméable » à la robe aux fleurs jaunes.

    La nature, qui n’est pas étrangère à la poésie et à l’humour qui irriguent abondamment le récit, participe de la métamorphose de Belette. Elle affronte la fureur du vent et de la mer – « Alors, je me redresse, la plus droite possible. Je me vide dans le vent. Je me sens vaciller, je le sens vaciller. Sûr qu’il est étonné qu’un corps comme ça lui tienne tête. Alors, il me gifle avec ses rafales de premières lignes. J’absorbe ! il me percute. J’absorbe. Je sais absorber moi ! » … » Moi et mon cri, on a repoussé le vent, on lui a flanqué une raclée. Et la mer a flanqué une raclée au ciel. Tout s’est calmé. » et plus loin, elle nous régale avec sa description d’une imagination désarmante de naturel : … « la plage et moi, on est pareilles. Comme des sœurs. Elle a ses petites dunes, ses petits seins pas tous arrivés sur la ligne, [Belette a un problème avec ses seins qui ne poussent pas assez vite et pas pareils], ses platitudes, ses petites morsures et ses cicatrices en bord de marée, ses liquides sombres, ou transparents, ses tempêtes sifflantes »…

    Belette, qui ravale ses sanglots et conjure sa souffrance en croquant dans des croissants chauds, en cajolant sa bicyclette, invente des mots, recrée la réalité. Elle refuse de se laisser enfermer dans un langage normé, comme sa copine « Coco, elle a p’t’être le vocabulaire qui faut plus que moi, mais elle sait pas faire de l’image à elle. Elle dit juste ce que les autres disent. C’est pas beaucoup. Elle a rien à elle quand elle parle. Elle parle la langue des autres, le courant, des trucs qui camouflent pour que ça contente tout le monde. Du coup, elle a le mot maigrelet, y a rien à bouffer dessus, on reste sur sa faim. Moi, j’ai plein de trucs à moi… »

    Ajoutons encore que l’autrice est très attachée à la poésie, qu’elle joue admirablement avec le son et le rythme des mots et des phrases, si bien que la lecture, malgré la rudesse du propos, en devient douce. Oui, assurément, cette Belette restera longtemps dans nos mémoires.

    « Moi, Belette, je suis en orbite.

    Moi, j’ai quitté la planète.

    Avec mes morts.

    Sur le porte-bagage.

    Je pars en voyage. »

    Née en 1976, l’autrice est passée par le théâtre, la danse, la poésie, elle signe avec Belette son premier roman.

    Marie-Ange Hoffmann

    Belette
    Mye
    Éditions Le Tripode
    2026

  • « La Plage Noire » d’Aude Walker

    « La Plage Noire » d’Aude Walker

    Dans un court prologue, l’autrice présente la tortue caouanne Caretta que l’on trouve un peu partout et en particulier en Méditerranée. Elle nous livre une description biologique de l’espèce, son mode de vie et de reproduction. Nous avons affaire à un reptile marin migratoire qui rejoint sa plage natale pour y creuser un nid dans le sable et y déposer de nombreux œufs – faisant face à de multiples dangers, il est devenu un emblème de la protection marine.

    En effet, la tortue et les enjeux de sa survie jouent un rôle clé dans le roman, tant et si bien que le récit est structuré par une suite de chapitres portant le titre des différents « jours de la période d’émergence potentielle », des « jours d’incubation » et des « jours d’émergence gestationnelle ».

    Nous sommes à Porquerolles au début de l’été. Julien et Adèle, accompagnés de leur fillette, s’y rejoignent dans la maison familiale d’Adèle qui retrouve son île natale, l’île même où la tortue a pondu ses œufs. Dans ce lieu paradisiaque prisé par les touristes, l’ambiance de retrouvailles est plombée. « Premier jour de la période d’émergence potentielle. Les jours passent, lourd, silencieux et identiques. Un après-midi, après une énième sieste, Adèle lui propose d’une voix de fermeture saisonnière d’aller se baigner à la plage Noire, la dernière navette vient de partir, il n’y aura personne. » De toute évidence, le couple est à la dérive, la crise menace d’éclater. Le malaise est déjà installé à leur arrivée sur l’île : victime d’un harcèlement à Paris depuis des mois, Julien est sur les nerfs.…  « son téléphone vibre…il sursaute. Tout de suite, son rythme cardiaque accélère, sa mâchoire s’électrise et ses muscles se tendent. Mi-excitation érotique, mi-terreur paralysante. Message reçu. Un instant, il croit que c’est lui, il est de retour. J’ai parlé trop vite, ça recommence. Le harceleur sait où je suis. »

    Leur séjour sur l’île est une tentative de rétablir une certaine harmonie au nom de leur amour premier.  Mais très vite, le décor inondé de lumière et de chaleur estivales devient étouffant. Il cache une réalité faite de peur, de non-dits, de tensions et de frustrations toxiques. La relation du couple se délite progressivement sous nos yeux.

    Dans une forme de thriller émotionnel, l’autrice analyse avec précision les mécanismes de dislocation menant à la rupture. Elle donne la parole tour à tour à chacun des personnages, et nous immerge dans leur psyché. C’est d’abord Julien qui se dévoile, puis Adèle. « Alors qu’aujourd’hui, Adèle serait prête à vendre un organe ou deux pour ne plus avoir à vivre si près de lui, dans leurs odeurs corporelles mélangées. » Un troisième personnage, Tony, un jeune homme engagé dans le sauvetage des tortues, observe sans trop comprendre la tragédie du couple qui se déroule sous ses yeux. Le suspens s’installe et augmente peu à peu, alimenté par les répétitions de moments vus sous différents angles, où chacun révèle sa solitude, ses complexes, ses désirs de vengeance amoureuse, jusqu’au point de rupture final et inévitable où éclatent la violence et la haine. L’écriture, à la fois fluide et incisive, maîtrise habilement le suspens. La plage noire – titre évocateur – lovée dans cette île lumineuse de Méditerranée, est le décor d’une tempête intérieure d’une noirceur mortifère.   

    Aude Walker est journaliste et romancière ? La plage noire est son quatrième roman.

    Marie-Ange Hoffmann

    La Plage Noire
    Aude Walker
    Éditions Stock
    Avril 2026

  • “Le ciel l’a mauvaise” de Éléa Marini 

    “Le ciel l’a mauvaise” de Éléa Marini 

    Ils sont trois protagonistes. Trois personnages cabossés par la vie qui, à cause d’un ciel « qui l’a mauvaise », sont condamnés à survivre ensemble. Et à tout recommencer.

    L’action se déroule dans une petite ville qui pourrait être américaine, elle n’est pas nommée. Y vivent chichement Alma, l’exilée, Bo, le gamin intrépide et malheureux parce que sa mère erre dans la ville dévorée par les vents mauvais, Isaac, le bourru, seul au fond des bois dans la cabane qu’il s’est construite ; tous trois vont essayer de se reconstruire après la catastrophe atmosphérique où ils ont tout perdu. Que peuvent-ils faire d’autre ?

    Alma, Bo et Isaac vont trouver refuge dans une ville voisine, un petit appartement à partager, un huis-clos misérable où cohabiter. Mais quels secrets gardent-ils soigneusement au fond d’eux ?

    Eléa Marini dresse trois portraits saisissants par la justesse de ses dialogues, abondants, complémentaires et pas redondants de la description fouillée d’une terre désolée. Bo, cherche sa mère désespérément, une mère-enfant, qui fut un temps championne de gymnastique, rare destin accordé à une orpheline que la naissance de son fils, Bo, à l’adolescence, et la maladie viendront briser.  Alma, fuyarde décidée à vivre seule, enfin seule. Isaac qui rumine un passé douloureux que quelques rares indices éclairent petit à petit.

    Charmaine, Baptiste, Rose, Muge, Willie la fillette est ses animaux, le chien noir, le lapin et les écrevisses … gravitent autour des trois êtres en reconstruction. Et puis il y a le ciel, par qui l’apocalypse arrive, « qui a la couleur des mauvais jours » « commence à faire des histoires » « ressemble à un vivant furieux » « s’affole » … omniprésent, il crache sa colère et anéantit toute la ville, faisant fuir ses habitants et ne laissant derrière eux que des ruines.

    Des phrases courtes percutent et donnent le ton de ce premier roman très réussi. L’auteure, scripte sur des séries et des films, habituée sans doute aux dialogues, a su les glisser avec talent dans un récit empli de résilience et de sensibilité.

    A découvrir.

    Claude Muslin

    Le ciel l’a mauvaise
    Éléa Marini
    Éditions de l’Olivier
    2026

  • « Onesto » de Francesco Vidotto

    « Onesto » de Francesco Vidotto

    « Mes montagnes c’est toi »

    L’homme qui s’adresse aux montagnes s’appelle Onesto.

    « Grimper ce n’est pas s’accrocher, c’est lâcher prise. »

    Un peu comme écrire, un peu comme l’a fait Onesto dans ses lettres. Qui se livre et se délivre du poids de la culpabilité. Voici un récit épistolaire enchâssé dans un roman d’une poésie à couper le souffle, par la simplicité de style et par la force qui s’en dégage.

    Nous sommes dans les Dolomites, au milieu des sommets, un pays rude et splendide. De la rencontre entre le narrateur/auteur et un vieil homme une nuit de tempête dans les bois, va naître une fertile complicité.

    « Guidon Contin, dit Cognac » ouvre son coeur à l’étranger qui l’a secouru en lui confiant une boite en bouleau qui abritent son trésor, des lettres anciennes. Chacune d’elles est adressée à une montagne de la région, et révèle secrets et anecdotes. « Guidon Contin, dit Cognac » demande à l’étranger de les lui lire. Au fil de la lecture, le narrateur/auteur plonge dans le passé trouble de l’après-guerre, fait la connaissance des jumeaux Onesto et Santo, de Céleste leur unique et bel amour commun, des drames et des épisodes de leur vie.

    Chaque lettre est adressée à une montagne « Doux Rite, L’automne et l’hiver étaient des saisons pauvres en nourriture et en lumière. Tu le sais bien, car à tes pieds on menait la vie simple des montagnards. » car « les montagnes sont les meilleures gardiennes des secrets du coeur. »

    La construction du roman avec une mise en abyme astucieuse, des dialogues abondants, courts et percutants, des chapitres brefs, du suspense, des bulles poétiques à chaque page : « Nous la trouvâmes en train d’étendre les draps, car s’ils sèchent au soleil, quand on se couche on a l’impression de dormir dans le ciel. » des révélations, des personnages attachants.

    Ce roman est une ode à la vie, à la nature, à la beauté, à l’amour, à l’homme « Qu’allez-vous faire tous les jours là-haut ? (…) Ecouter – Ecouter les histoires des gens ? – Non je vais écouter les gens. Ce sont eux les histoires. »

    A lire absolument.

    Francesco Vidotto a grandi au milieu des sommets des Dolomites. Onesto est son premier roman publié en France, traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj, auteur et traducteur.

    Claude Muslin

    Onesto
    Francesco Vidotto
    Editions Calmann Levy
    Février 2026

  • « Solo Tu » de Philippe Fusaro

    « Solo Tu » de Philippe Fusaro

    Voici un hymne à l’amore déclaré à l’Italie, à la région des Pouilles, à Polignano a Mare, ce village perché, cette « vieille ville s’est construite sur la roche. Les pêcheurs se sont installés dans un quadrilatère de rues qui sentent le sel, les embruns ».

    C’est l’histoire d’une résurrection, d’un sauvetage in extremis, d’une amitié improbable, d’un sentiment de fierté retrouvée.

    Gianni Desmond, dandy aux Repetto blanches impeccables, imbibé de gin, de Campari, fumeur de Vogue, triste pilier du Piper Club à Rome dans les années 80 « Un élément du décor du club aussi essentiel que les cubes de lumière sur lesquels dansent les oiseaux de nuit. » nostalgique de Nico de Taranto, son amour perdu et d’une époque révolue où le Club brillait par la présence d’artistes, Renato Zero ou Patty Bravo, dans ces nuits romaines, mythiques dix ans plus tôt.

    Le hasard mettra sur la route de Gianni, la pulpeuse chanteuse Punk, Carmela, femme au grand cœur, et son fils Giacomo. Quand ils ne sont pas en tournée, ils vivent à Polignano a Mare, dans une vieille maison « J’aime que la maison reste en l’état, qu’elle lutte avec les vents, le sable d’Afrique, le sel qui la brûle ». Séparée du père de Giacomo, Luca, un adulte-chanteur resté ado, qui n’a que faire d’un môme dans ses pattes, Carmela accueille Gianni chez elle, d’abord un temps, puis un temps plus long, parce qu’entre elle, lui et Giacomo le gamin, ça matche, ça colle, ça fait naître des sentiments inconnus. Mi amore – mi amicizia.

    Et petit à petit, au fil des jours, Gianni va laisser tomber son costume « qui vaut plus cher que la rangée d’alcool disposés au-dessus du comptoir », trop aspergé de mauvais parfum ; va ôter ses Repetto et enfiler des tongs, apprendre à plonger avec Giacomo, limiter les Vogue et les Campari, dormir la nuit, déguster le Caffé aux terrasses baignées par le soleil au petit matin, et même se faire un nouvel ami : un libraire amoureux de tous ses livres, qui parle de lui à la 3ème personne, doux, précieux, si aimable avec sa clientèle.

    Et puis le drame. Un coup du sort inattendu, que tous les protagonistes vont savoir accepter. Et dépasser.

    Beaucoup de poésie dans ce roman lumineux, déclaration d’amour à la mer, à l’Italie, aux Pouilles, à Rome, à Fellini, aux flâneurs, aux noceurs, à la cuisine et à langue « à l’odeur des abats mijotés des heures dans la sauce tomate, du pecorino et de la friture des suppli ».

    Et puis, un style. L’alternance de narrateur, tantôt en JE, tantôt en IL ; des phrases courtes, des chapitres express, de la poésie, des chansons ; une écriture comme une vague sans fin avec ses flux, ses reflux, tout confère à donner de la puissance au roman et à souligner la fragilité des personnages empreints d’une profonde humanité.

    A savourer sans modération.

    Philippe Fusaro, d’origine italienne, est libraire à Valence. Il a publié plusieurs romans aux Editions La fosse aux ours, avant de rejoindre le catalogue de Sabine Wespieser.

    Claude Muslin

    Solo Tu
    Philippe Fusaro
    Editions Sabine Wespieser
    Mars 2026

  • « Le dernier roi de Marettimo » de Grégoire Domenach

    « Le dernier roi de Marettimo » de Grégoire Domenach

    3 copains dans leur île natale en Sicile, Marettimo. Le troisième sera juste évoqué. Des deux autres l’un s’appelle Cesare et l’autre Zino. L’un vient d’une famille de pêcheur, l’autre de l’aristocratie italienne.

    Ils s’en foutent du fric, ils adorent les échecs. Sans le savoir encore, l’un sera le pion, l’autre le roi. Avant de devenir roi, Zino connaîtra la fuite, l’arrivée en France, la guerre, la résistance, la milice, Mauthausen. Il subira la torture, il verra la mort dans toutes ses horreurs, il sera un mort vivant jusqu’à ce que les Américains libèrent le camp. 

    Rentré en France il va devenir le roi du ciment. Il est riche, il connaît de Gaulle. Mais la richesse ne s’obtient pas sans magouille.

    Comment se bâtir avec l’intégrité d’agir en reconnaissant que “le souci essentiel est d’être dans la vie à la hauteur de l’inconnu qui nous attend” ?

    La vie n’est pas un jeu d’échec et il peut être très difficile de “survivre à soi-même”.

    Après cinquante ans sans donner de nouvelles Zino revient à Marettimo. Il retrouve Cesare, ensemble il retrouve les lieux de leur enfance et Zino raconte toute son histoire, elle traverse la période de la guerre, la reconstruction, la colonisation. C’est plein de rebondissement, d’événements. Ça foisonne d’histoires, l’une par-dessus l’autre et encore et encore. Le désir de puissance, les magouilles, la lâcheté, les remords, l’impasse.

    Grégoire Domenach avec talent décrit l’horreur et l’opulence. Les suppliciés balancés au-dessus des falaises et les virées en Facel Véga.

    Cesare écoute. Et nous aussi, lecteur, on écoute. 

    Quand Zino interroge Cesare, il avouera “qu’il est de la race de ceux qui s’en foutent et ça me va bien.”

    Au fur et à mesure de la lecture je me suis senti comme Cesare.

    Au crépuscule de l’existence quelle différence y a t’il entre un pion et un roi si ce n’est la prétention du pouvoir. Contre elle la défense sicilienne peut se révéler très efficace 

    Vers la fin du livre, Cesare citera ce proverbe sicilien : “le meilleur mot est celui qu’on ne dit pas.”

    Peut-être pensait-il à : échec et mat ?

    Philippe Sturbelle

    Le dernier roi de Marettimo
    Grégoire Domenach
    Éditions Christian Bourgeois
    2025