Vas-y ma fille ! les cris d’encouragement l’ont portée au sommet de la benne à ordures, il suffit d’une étincelle pour que son foulard parte en fumée. De toute façon Badjens se le répète j’ai 16 ans. Je suis morte le jour où je suis née. Et même dès l’échographie quand l’obstétricienne bafouille « Dieu c’est une fille… Désolée » face aux hommes de sa famille ahuris comme si la bombe atomique venait de s’écraser sur Chiraz. Et son grand-père de renoncer à l’avortement parce que son assassinat était trop coûteux. Nous sommes en Iran où tout se négocie.
Et ce qui va suivre va nous emmener beaucoup plus loin que ce qui pourrait se passer dans une famille disons très conservatrice française. Car Badjens nous embarque mine de rien au cœur de cette génération de jeunes femmes prêtes à tout, jusqu’à mourir pour vivre. Elles sont en cela plus radicales que leurs aînées, comme le rappelait Delphine Minoui — invitée de la librairie « L’échappée belle » — elle-même franco-iranienne, qui a vécu cette époque où l’on avait pris l’habitude de ruser pour contourner les interdits plutôt que provoquer directement les Mollah. Mais la mort de Mahsa Amini pour une mèche de cheveux qui dépassait de son foulard a fait exploser la révolte « femme vie liberté ». Ses parents ont su par leur courage lui rendre le plus bel hommage avec ce message d’espoir écrit sur la tombe de leur fille « tu n’es pas morte ton nom est devenu un mot de passe. » Et c’est en quelque sorte ce passage de relais que va raconter ce roman à travers un monologue intérieur comme un flash-back, où la mère de Badjens commence par rejeter le prénom que la grand-mère avait donné à sa fille, Zahra, fille du prophète ; car pourMaman, je serai Badjens — mot à mot— mauvais genre et en Persan de tous les jours : espiègle ou effrontée.
Ce qui va engendrer un dédoublement, une dedans et une dehors, surtout à partir de cette cérémonie scolaire dont les filles de neuf ans se faisaient une joie jusqu’au moment où les élèves rient jaune quand elles découvrent que leur cadeau est un tchador fleuri pour la prière et un foulard-cagoule. C’est à partir de ce jour de fête qu’on entrera dans l’intimité de cette adolescente qui affrontera son petit frère Medhi, un mini despote en devenir. Elle va défier son père en lui exhibant sa poitrine ; Regardera Nexflix à douze ans, la tête sur l’épaule de son cousin Ali jusqu’au jour où il lui tendra son sexe. Elle soutiendra son amie Leila contre son frère incestueux, elle affrontera son amoureux Dariouch qui la quitte parce qu’elle ne veut pas coucher…
Ainsi ce roman raconte l’Iran loin des projecteurs braqués sur Téhéran. A Chiraz, dans la grande ville de province, les bouleversements sont en cours dans la société civile, dans ces familles écrasées sous le patriarcat aussi nocif que les Mollah. L’adolescence rebelle défie ces grand-mères qui glorifient leurs fils, héros la guerre contre l’Irak devenus ces pères qui mettent les filles dans des tombeaux comme crie Badjens. Une révolte tous azimuts où la mère qui supporte tout du père soutient cettenouvelle génération qui s’est réveillée. C’est la mère de Badjens qui finance son petit salon de tatouage, qui la gâte avec une trousse à maquillage , lui offre un smartphone et danse sur Dépêche Mode….
Un jour, alors que les enseignants clament leur âneries, la classe en révolte fait tomber les portraits des mollah et piétine les manuels scolaires ! Quant un pasdaran unijambiste à l’école parle des ennemis de la nation Badjens répond « et nos martyrs à nous comptent pour des prunes ! » on sacrifie nos vies pour Masha Amini…Badjens et sa copine Leila sortent sans foulard et s’embrassent sur la bouche. On communique sur le net une sortie en minijupe, sur… TikTok une employée de banque parle de son patron qui lui pelote les fesses… les filles ont grandi et la fin du roman se lit au rythme d’un rap exalté ou s’exprime la révolte de toute une jeunesse qui manifeste à la sortie des cours : je like et relaie la révolution de ma génération je me bats je meurs je libère l’Iran clame Badjens… je traverse la foule foulard arrachée dans ma main… vas-y ma fille vers la benne à ordure sous les cris des manifestants, les miliciens tirent… j’enflamme mon foulard torche symbole de notre liberté la balle me transperce « femme vie liberté ».
Yves Izard
Badjens
Delphine Minoui
Éditions du Seuil
(2024)



