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  • “De province, où elles vécurent” de Christian Chavassieux

    “De province, où elles vécurent” de Christian Chavassieux

    Le recueil de nouvelles de Christian Chavassieux (De province, où elles vécurent – la rumeur libre éd.) se construit sur une boucle, puisque le prologue le dédie à Xavier, immense lecteur, et que la dernière nouvelle est consacrée au récit de son suicide, des répliques qu’il a entrainées auprès de ses amis, dont l’auteur et sa douce, à qui il consacre le plus long—près de la moitié de l’ouvrage—des récits, sous le titre Mado & Léo. Qu’il ait changé les prénoms, ici et là, n’y change rien, lui-même prévenant dès l’entame : Je vais donc nous livrer tous, nous livrer car écrire est un acte de trahison. Dans les inconsolables, l’histoire qu’il consacre à sa compagne, il y a d’abord cette mythologie des hirondelles et de la buanderie qu’elle laisse ouverte pour elles, honorée de leur fidélité, puis le peuple des chats du haut (et par conséquent celui du bas), la perte parentale, la phobie des autres et de la voiture, l’amour inconditionnel qu’elle partage en silence avec son écrivain, dans le dénuement—le luxe de ceux qui ont renoncé à l’aisance pour savourer le temps—les confessions au psychiatre, l’effroi devant l’avenir politique qui s’annonce. La ouate et l’autarcie salvatrices, la violence du dehors. La fin de vie, là aussi, la démence de la mère, l’abandon du père—pas de médecin, pas d’hôpital, pas d’urgences, ça ira comme ça—la querelle de qui des deux partira le premier, quand ce sera leur tour.

    De province est une somme de 15 nouvelles, certaines très courtes (une page, une page et demie) et d’autres plus conséquentes, dans la durée, jamais dans le sujet : les histoires qui me touchent, écrit-il, sont celles de perdantes. De perdantes irrémédiables. Toutes situées entre deux siècles, sans que rien n’ait vraiment changé, ni chez elles, ni dans le monde dans lequel elles évoluent. Qu’elles subissent, davantage. On y trouve des histoires de deuil, de fin de vie à l’EHPAD, de disparues dont on salit la mémoire en s’en moquant encore, de chômage, d’emplois aidés (vos TUCS, c’est du toc !), d’avortements répétés, d’enfants élevés dans la haine de leur mère, d’une terrible désillusion quand on croit voir un visage aimé tant attendu…

    Chavassieux avait averti, là aussi : enfant, il jugeait les femmes supérieures aux personnages masculins, avant de se rendre compte que la réalité était autre, et qu’elles pouvaient être absolument décevantes, comme eux. La désillusion (encore) est supérieure à l’idéalisation, et c’est là-dessus qu’il construit, d’une petite voix intérieure, l’énoncé de l’ensemble des non-dits qui construisent les relations humaines, celle d’une sœur qui refuse à la sienne de partager le deuil de leur mère, d’une directrice de prison qui refuse à des détenues de voir le fruit de leur travail artistique (sauf en payant), d’une femme—un corps brut de femelle sèche, millénaire, en T-shirt et poignets de force, laide, visage osseux, regard d’une dureté insoutenable—qui le renvoie à (s)es mollesses de vie confortable… Il y a cette clocharde qui le réveille en pleine nuit pour qu’il l’emmène à l’hôpital et qui ne s’en souvient pas le lendemain (les bonnes actions sont gratuites), cette jeune fille dont l’entretien à Pôle Emploi n’a fait que renforcer le sentiment d’exclusion, cette plus ancienne qui ne supporte pas qu’on ne l’ait pas retenue pour un festival parce qu’elle a plus de 50 ans et le fait culpabiliser. Il y a Angèle, Inès, Mina, Louise, Solène, il y a cette jeune femme violée en réunion par un grand connard de boucher-charcutier hilare, qui n’aura pour seule possibilité de défense de faire la gueule le lendemain. Les actions se situent en bord de Loire, dans la campagne reculée—on retrouve les prés de chardons deux fois—et quand il fait voyager ses protagonistes aux États-Unis, c’est pour qu’ils se retrouvent dans un diner paumé, avec Tom Waits en titre et fond musical : c’est l’Amérique des autres…

    On sait depuis l’Affaire des vivants que Chavassieux excelle dans le réalisme et qu’il sait mieux que les autres remonter les secrets de famille, les pathologies collectives et l’extraordinaire puissance de la nuisance sociale. Ce livre articulé autour du suicide et de l’échec pourrait plomber le lecteur s’il n’était pas doublé d’une très forte déclaration d’amour envers les plus opprimées de toutes—je suis moins apitoyé par le sort de mes frères—celle qui existent encore moins que les autres, qu’on gratifie d’un pauvre (Mina) méprisant quand on veut bien les nommer et qu’on humilie jusque dans la mort : celle d’une mère à qui on aurait juste aimé dire je t’aime, une seule fois, une autre à qui on aurait aimé demandé si elle nous avait aimé, au moins. Et puis il y a cette langue archaïque dans le sens le plus noble du terme, qui fait que les récits s’enchâssent et que l’ensemble se lit d’une traite : on dit trop souvent que la nouvelle mène au roman, quitte à ce qu’on retrouve, souvent, dans l’exercice, les mêmes défauts d’écriture (comptez le nombre de fois où l’anaphore est utilisée…) ; ici, c’est le roman qui a mené à la nouvelle, et c’est l’exercice d’un auteur essentiel, dans sa démarche et dans son œuvre.

    Laurent Cachard

    De province, où elles vécurent
    Christian Chavassieux
    La rumeur libre éditions
    (2025)

  • “J’emporterai le feu” de Leïla Slimani

    “J’emporterai le feu” de Leïla Slimani

    Avec cette Saga familiale qui court sur un bon siècle, Leïla Slimani nous entraîne à travers trois générations sur les chemins de l’exil. Et nous découvrons que « le pays des autres » n’est pas toujours celui qu’on croit, comme la solitude est parfois plus cruelle sur son sol natal. 

    L’aventure commence avec Amine, qui est le fils d’un interprète dans l’armée coloniale et qui décidera d’abord de s’engager au début de la Seconde Guerre mondiale dans un régiment de spahis. Échappé d’un camp allemand, c’est en Alsace qu’il rencontrera Mathilde qu’il épousera à l’église en 1945. On le retrouvera dans sa ferme marocaine dont il fera une exploitation moderne au point d’intégrer la bourgeoisie de Meknès. À part Selma, la très loufoque sœur du patriarche qui passera sa vie au Maroc, toute la descendance ira voir ailleurs, et d’abord en France, si la vie est plus belle. 

    Pourtant le roman débute en novembre 2021. Un récit à la première personne, une nuit où la narratrice découvre qu’elle a perdu le goût et l’odorat. Qu’une femme dormait dans son lit et que son sexe n’avait aucun goût. Après la fièvre, elle réalise qu’elle ne peut plus écrire, qu’elle perd la mémoire. Le 22 mars enfin, chez le médecin, elle entend son nom : Mia Daoud. C’est ainsi que la fille aînée de Medhi Daoud entre en scène. Elle est né en 1974 et elle sera la narratrice qui va nous promener dans l’histoire de sa famille comme Gabriel Garcia Marquez nous avait si bien ouvert son monde avec Cent ans de solitude. Car Leila Slimani a choisi d’oublier le temps linéaire pour mieux écrire la complexité des destins dans ce Maroc avec ces « histoires de racines qui ne sont rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol » comme dira le père de Mia : « alors peu importe le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu ». Ainsi parle Medhi, brillant élève qui a tourné le dos à sa famille en s’installant à Rabat , en finissant par accepter un poste au Ministère puis à la Présidence du Crédit commercial du Maroc que lui confia sa Majesté le roi, lui si engagé à gauche dans sa jeunesse qu’on le surnommait Karl Marx. 

    Pas facile dans un Maroc où le roi avait rappelé que l’élite économique ne devait sa fortune qu’au bon vouloir du sérail. Une définition comme une autre du « Mahkzen ». C’est par l’histoire de sa déchéance et de dix ans de solitude que s’ouvre la première partie du roman « dans ce plus beau pays du monde » cher à Tahar Ben Jelloun où peuvent surgir des histoires terribles. Pourtant sa femme lui avait bien dit qu’il parlait trop de politique, qu’il critiquait trop le régime depuis quinze ans. Que s’installer dans le quartier des ambassadeurs ne garantissait de rien, et que du coup elle, Aïcha, se retrouvait à plus d’une demi-heure de la clinique où elle était gynécologue ; Elle la blédarde , qui reçoit des patientes pauvres venues de la campagne. Elle qui ira visiter son homme en prison et qui ne comprenait pas comment elle avait vécue auprès de lui comme on vit auprès d’un mystère. 

    Et on retrouve Mia, en seconde à 15 ans au Lycée Descartes, celui des Ministres et des coopérants français, Mia observant les prof qui sentaient bien la chape de la peur et de la propagande et qui ramenaient des produits de France car « il n’y avait rien ici »… alors que les binationaux , qui étaient les hommes, ramenaient des femmes du bout du monde. Mia, elle, qui a découvert qu’elle aimait les femmes va partir à Paris, la ville grise la plus belle et la plus triste du monde où sur sa ligne 13, malgré ses cheveux crépus, avait peur des maghrébins ! Elle finira à Londres où ici un arabe peut conduire une Maserati sans qu’on le prenne pour un dealer, où l’argent est un monde en soi, où la race et le Genre se dissolvent dans le nombre des zéro. 

    Quant à Inès, la benjamine s’amuse d’abord dans la boutique de sa tante Selma qui l’adorait et ruminait son rêve perdu du destin new yorkais en portant des chemisiers transparents à imprimé Léopard avec des jupes en cuir prune et des Santiags. Inès qui ferason éducation sentimentale avec son prof de théâtre qui la traite de salope et de pute quand elle décide de le quitter pour faire médecine. Elle retrouvera à Paris sa sœur pour la Coupe du monde de football 98. Paris en ébullition avec un record de vente de bière, les fontaines de la ville jaunes de pisse ! Avec la foule qui crie Zidane Président, drapeaux algériens et palestiniens, pas comme à Rabat où notre mère disait que ça allait dégénérer. Pourtant la désillusion vient vite, Inès se sent bientôt en danger comme au Maroc avec sa police. 

    Et puis il y a Selim le photographe, parti à New York qui s’amusait de ses identités mouvantes en arpentant le quartier arabe jusqu’à 50 ans ! Qui écoute son coiffeur lui dire que dans l’avenir ce pays ne nous aimera pas. Selim déstabilisé après la visite de son père Amine que Mathilde avait réussi à traîner jusqu’à New York et sa cinquième avenue ; Malaise avec ses parents dont se moque son amie Cynthia, cette girafe blonde, la femme à la tête de chat comme pense Amine qui fait promettre à son fils héritier de prendre un billet retour. C’est ainsi, à son grand dam, que Selim sera exclu de ce moment unique : l’attaque contre les tours du World Trade Center qui avait eu lieu le jour des obsèques de son père. Plus tard il se rappellera les mots de Bilal, son coiffeur marocain : Peut-on être à la fois d’ici et de là-bas ? 

    Une phrase sans réponse qu’aurait pu méditer le reste de la famille le jour des funérailles de Medhi ; si la foule était bien présente pour le banquier déchu, ce fut pour des obsèques musulmanes qui ont désolé ses filles Mia et Ines, tout comme sa veuve Aïcha.

    Yves Izard

    J’emporterai le feu
    Leïla Slimani
    Éditions Gallimard
    (2025)

  • “Le sens de la fuite” de Hajar Azell

    “Le sens de la fuite” de Hajar Azell

    Beyrouth. Janvier 2010. Hussein, barman, se demande « qui est cette fille qui danse seule le soir après avoir avalé quatre doudous ». C’est Alice, jeune journaliste reporter, toujours volontaire pour des reportages « sur le terrain ». Quand l’histoire est en train de s’écrire, Alice veut être là.

    Aidée par Paul, son ancien professeur, correspondant pendant plus de quinze ans à Beyrouth, Alice part au Liban, lasse d’attendre une potentielle embauche dans un journal. Elle parle (un peu) l’arabe, ce sera facile de s’intégrer. De son père algérien, Rabie, éditeur, grand lecteur, elle héritera de cette envie de lire. D’écrire. De comprendre le monde. Elle n’a que 15 ans quand il est mort. Sa mère Lydia, protectrice, maternelle, reste l’unique lien familial d’Alice.

    Seule et déterminée, Alice se demande « comment se raconte une révolution ? » tout en sirotant une bière au fond d’un bar et en peaufinant ses interviews pendant la nuit. Elle apprend vite. Ses premiers refus de reportages sont commentés par son ami Paul :« les journalistes racontent ce qui se passe, c’est en cela que consiste leur métier. L’analyse, c’est le travail des chercheurs. »Quant à Bassem, un collègue journaliste, il la défie : « Il questionne cette prétention à vouloir couvrir l’actualité d’un pays mieux que ceux qui y vivent. » Bassem. L’idéaliste. L’amour au coin des yeux quand il embrasse du regard le visage d’Alice. Idéaliste mais réaliste : « la révolution, c’est plus profond que sortir dans la rue (…) C’est le combat de plusieurs générations. » Et imprudent, quand il fait l’amour avec Alice « hors mariage »…

    Beryrouth, Le Caire, Alep… toujours plus vite, toujours ailleurs. Alice fuit d’un pays à l’autre, et se fuit elle-même. Son pays d’origine, l’Algérie, elle ne le connaît pas. C’est la rencontre avec Ilyes, un jeune migrant algérien, à la recherche de sa mère dont il est soudain sans nouvelle (elle lui avait dire à jour : « nous aussi on aura une vie de télévision ») qui va lui offrir l’occasion de nouer avec le pays de son père une relation toute neuve.  

    Le 2e roman d’Hajar Azell est un roman patchwork. Rêves – Révolus – Révolutions, les trois chapitres tissent les récits de vie des protagonistes de Paris à Oran en passant par Beyrouth, Le Caire et Alger entre 2010 et 2013. Y sont abordés les rêves et les désillusions que le Printemps arabe a fait naître dans chaque pays où il a fleuri ; le métier de journaliste reporter ; le rêve des migrants et la quête de sens de sa propre vie.

    L’écriture est journalistique, des phrases courtes, tout en détails visuels qui donnent vie à l’ensemble.

    Vivement le 3e roman.

    Claude Muslin

    Le sens de la fuite
    Hajar Azell
    Éditions Gallimard
    (2025)

  • “Les routes de la soif” de Cédric Gras

    “Les routes de la soif” de Cédric Gras

    Les routes de la soif, voyage en Asie Centrale avec Cédric Gras

    Dès les premières phrases, le ton est donné, le décor posé : une route cabossée, des passagers ensommeillés, des pêcheurs clandestins s’échappant dans la nuit au bord de ce qui reste de la Mer d’Aral, côté Kazakhstan. Cédric Gras nous embarque d’emblée pour une longue traversée des steppes de l’Asie Centrale jusqu’aux glaciers du Pamir. Nous voilà plongés au cœur de paysages aussi éblouissants qu’inhospitaliers, d’enjeux économiques, géostratégiques, humains. Son œil de géographe, son expérience de l’Eurasie, sa plume l’inscrivent dans une lignée  d’écrivains-voyageurs. « Un voyage à rebours, d’une mer disparue à sa genèse glaciaire » remonte ce qui était le delta du fleuve Amou-Daria jusqu’à ses sources himalayennes.

    Le périple, long de 2800 kms, est d’abord observation du scientifique, « une quête des eaux, un voyage de sourcier ». Depuis les années 1960, la Mer d’Aral ne cesse de s’évaporer. Elle a disparu à 90% aujourd’hui. Son assèchement tient à l’épuisement de l’Amou-Daria, l’immense fleuve endoréique (1), pompé pour l’irrigation des pays arides qu’il traverse. Il finit là, fantomatique. Toute l’Asie Centrale, aux plaines nues et sans nuages, est quadrillée de canaux dérivant ses eaux. « Une vraie plomberie à ciel ouvert » assure cultures et autonomie économique de ces ex-républiques soviétiques. A Moynaq, qui fut le port le plus florissant de la mer d’Aral, « les dernières carcasses [des grands chalutiers de pêche] gîtent dans les dunes de sable », décor apocalyptique pour touristes et influenceurs. Puis les noms s’égrènent, parmi les contrées les plus hostiles de la terre. Nous apprenons de ce voyage les noms de capitales inconnues, Noukous, celle du Karakalpakstan, Kiptchak, où il pleut une fois par an, les oasis agricoles comme celle d’Ourguentch où le fleuve n’est plus qu’un entrelac de bras au milieu des champs de coton et de riz. En Ouzbékistan, la route toute droite nous donne avec lui « un vertige horizontal dans le vide du pays ». Nous sommes confrontés à l’hermétisme du désert de Karakoum et surtout du Turkménistan qui l’abrite. Pays de dunes et de pierrailles, il recèle d’immenses champs de gaz. Nous nous habituons peu à peu à un vocabulaire, des orthographes inaccoutumées. Nous nous nourrissons de langman et de plov, de chachliks, au milieu des saxoubs plantés par milliers et des barkhanes (2).

    Après avoir passé tous les barrages policiers de ces pays loin d’être émancipés des pratiques anciennes, pointe la frontière afghane. Le voyage se poursuit côté Tadjikistan. Il touche à son but pour ces alpinistes chevronnés, qui ont « bouffé du désert »pendant de longs mois : explorer le 3e pôle, les glaciers de l’arc himalayen, ses torrents tumultueux à traverser, le barrage de Nourek à atteindre, longtemps le plus haut du monde. L’Amou-Daria n’est plus que sources multiples. La fonte du plus long glacier du monde, le Fedchenko (77 kms), les alimente. Depuis la vallée du Bakhtang, dans un autre désert, minéral celui-là, de longs jours de marche les attendent, sur une piste bordée de précipices. « Aucun sentier, aucun repère, aucune trace humaine ». Au 8e jour, le plateau glaciaire offre ses paysages éblouissants. Le but atteint, « Tout le monde est serein. C’est un aboutissement pour tous ». Le récit s’achève là, net.

    Mais il va bien au-delà. A travers cette expédition, Cédric Gras, accompagné du réalisateur de documentaires Christophe Raylat,« prend le pouls du monde ». Il questionne et documente des thématiques d’une actualité brûlante. « Nous remontons la piste de l’eau, la filière de la soif, l’origine de la vie ». Ces républiques riveraines, englobées dans l’URSS, n’étaient point rivales. Complémentaires, elles s’échangeaient les denrées. Aujourd’hui concurrentes, elles mènent une lutte pour leur survie. Mais leur coton et leur riz pousse au détriment de tous ceux en aval d’eux. Inquiétude de tous aujourd’hui, l’Afghanistan construit aussi en amont son canal, de Qash Tepa, pour se préserver des famines. Une guerre de l’eau est possible, une catastrophe écologique est certaine. Le sel imprègne les sols, lessivés… à grandes eaux pour répandre pesticides et fertilisants de synthèse.

    Dès le protectorat russe fin XIXe siècle, les tsars pensent à inonder les steppes. Les Soviets (plan Staline puis Khrouchtchev) l’ont fait. Ils ont même songé à ensemencer les nuages pour faire pleuvoir. Tous les grands projets hydrauliques sont despotiques, dans l’histoire humaine.

    Un doute s’insinue chez Cédric Gras sur l’intérêt de ses observations : « Pour être honnête avec soi-même, voyager ne procure que peu de réponses sans documentation annexe, préalable ou consécutive ».

    Pourtant, il nous renseigne directement depuis le terrain sur les (dés)équilibres de cette région, qui forme un véritable continent intérieur à l’Asie. Il documente ses républiques autoritaires, la présence policière partout, les Chinois aussi, et un formidable matériau : l’humain, donnant parole et corps à ses interlocuteurs, d’Ali à Rafsan, jusqu’à Anatoli, guide des glaciers.

    Son doute sur le sens du voyage se renforce au vu du tourisme de masse qui progresse, notamment en Ouzbékistan. Quelle part les explorateurs ont-ils pris, ouvrant la voie ? Khiva, Boukhara, fournissent des « décors de rêve pour touristes 5.0, en voie de folklorisation avancée » ployant sous les souvenirs camélidés et les hôtels-caravansérails.

    Le voyage à rebours, de la mer aux origines, se voulait à l’écart justement de ces routes touristiques empruntant les pas de Marco Polo. Pourtant, l’auteur est lui aussi saisi par les vestiges d’une histoire très ancienne, multiculturelle, jusqu’à très contemporaine, de ces contrées.

    Il rallie « les mythiques cités ». Khiva, à la frontière turkmène, se dresse à l’intérieur de ses remparts de boue séchée. Rasée par Gengis Khan, plaque tournante du commerce d’esclaves au XVIe siècle, ses céramiques murales, ses dômes, sa medersa subjuguent tout visiteur par leur éclat. Cédric Gras n’atteindra par Merv contemplée par Alexandre le Grand, et ses cités enfouies, rasées par les Mongols. Arrêté par la police au Turkménistan, il poursuit quand même jusqu’à Turkmenabat, où il retrouve l’Amou-Daria, « frontière mythique entre les mondes antiques ». Côté ouzbek, Boukhara prospère aujourd’hui au milieu des champs de coton et des vergers. Là encore, la beauté des lieux, la richesse des dynasties (hellénistiques, perses, turques) qui s’y sont succédées le captivent.

    Dans la région de Bactriane, se dessinent les premiers reliefs et l’Amou-Daria retrouvé. « C’est le fleuve originel, presque sauvage, qui coule sous nos yeux, tel que l’a contemplé Alexandre le Grand » qui y épouse Roxane. Termez, « cette lisière d’empires » à la frontière de quatre pays actuels fait rêver tout voyageur (3). Et Cédric Gras de lâcher, comme un aveu : « Qui n’est pas fasciné par l’épopée des steppes, les batailles homériques, les terres abreuvées de plus de sang que d’eau ? les rives de l’Amou-Daria sont hantées de civilisations perdues ». Marco Polo, dont l’ombre tutélaire plane aussi sur ce périple, a été le premier à passer dans le massif du Pamir, dans cette vallée resserrée de défilés étroits. « Le regard perdu et le soir tombant, je crois un instant le voir cheminer sur une sente aérienne ».

    Matthieu Tordeur, jeune aventurier polaire, rejoint l’expédition au Tadjikistan. Il propose de faire des stories sur Instagram, « c’est plus dans les livres que ça se passe aujourd’hui (…) Ce sur quoi il n’a pas tort ». Mais aucun instagrameur ne saisira une photo, une story de 2800 kms de long, 248 pages, des centaines de personnes rencontrées, des saxoubs et des barkhanes, des glaciers géants en figurants. Magie de la plume, elle fixe tout cela en une seule vision. Là-haut, « des rougeurs éphémères embrasent les mosaïques de séracs. L’ombre grignote peu à peu les dernières flèches dorées par le couchant ». Souhaitons avec lui une nouvelle aube. Car l’Amou-Daria, un des quatre fleuves du Paradis selon le géographe Ibn Battûta, pourrait bien se tarir aussi avec le réchauffement climatique. L’enfer est à ses portes.


    (1) Endoréique, l’Amou Daria se jette dans les terres, la mer d’Aral étant une mer fermée

    (2) Langman : soupe de grosses nouilles servies partout en Asie Centrale ; plov : riz, carottes et coriandre ; chachlik : brochette de viande marinée ; saxoub : buisson poussant dans la steppe ; barkhane : dune de sable

    (3) Ouzbékistan, Afghanistan, Turkménistan, Tadjikistan

    Il a reçu le prix Albert Londres du livre pour Alpinistes de Staline (Stock, 2020)

    Florence Minferran

    Les routes de la soif
    Cédric Gras
    Éditions Stock
    (2025)

  • “L’Invention de la mer” de Laure Limongi

    “L’Invention de la mer” de Laure Limongi

    L’Invention de la mer est une œuvre bien singulière sortie de l’imagination foisonnante et raisonnée de Laure Limongi, autrice aux multiples préoccupations primordiales que sont la mer (elle est née en Corse) avec ses mystères et ses nombreuses créatures qui l’habitent ; les enjeux sociétaux et environnementaux de notre terre ; les langues et la littérature, outils de transmission. Ce livre est à la fois un roman, un essai, un conte poétique qui nous entraine dans un nouveau monde en 2123 où, pour une question de survie face au Grand Emballement, l’espèce humaine a opéré une mutation par hybridation avec l’espèce aquatique. C’est ainsi que nous revenons aux origines maritimes de l’être biologique !

    En scène, une narratrice mi-humaine mi-poulpe, Violeta Benedetti-Ogundipe, pour sûr l’alter-ego de l’autrice, a la tâche de traduire et de commenter pour nous, les obsohumains du XXIe siècle passé, deux romans de ses contemporains : le premier est celui d’une chimère cachalot, Gina de Galène qui perpétue la mémoire de son peuple avec tendresse et une grande résilience, le deuxième celui d’une chimère crabe, Ménippe Zahlé, qui raconte son parcours initiatique avec beaucoup d’humour et de poésie.

    Gina la chimère cachalot nous conte l’histoire jonchée de morts et de tortures infligées à son peuple par les humains. Elle ne cherche jamais à condamner malgré la cruauté, ses mots sont remplis de douceur et de bienveillance, son art de la transmission renvoie aux chants mélodieux et profonds des baleines et des cachalots.

    Ménippe, lui, prototype du crabe doté des sens remarquables de la vue et de l’odorat, est bagarreur, tourmenté par une fringale inextinguible ; il a été mercenaire, taulard, drogué. Il cherche du sens à son parcours et le trouve dans la luchaeira, une forme de danse-combat qui tient à la fois de la lucha libre, le catch mexicain, et de la capoeira, qui esthétise le combat en danse non violente. S’ajoute à cette pratique sportive une dimension littéraire et spirituelle sous la forme d’improvisations poétiques. D’où l’importance de la création littéraire !

    L’autrice pointe le doigt sur les risques de notre modèle d’appréhender notre vie sur terre, de détruire nos ressources, persuadés que nous sommes de notre toute puissance, de notre soi-disant monopole de la conscience. Il est urgent de repenser notre rapport aux animaux, à la nature, aux humains. Alerter et éveiller nos consciences à la réflexion sur le sens du vivant, voilà le dessein de l’autrice.

    Mais ce récit n’est pas culpabilisant, encore moins moralisant. Ce n’est pas une dystopie angoissante. Mais bien plutôt une utopie inventive, d’une grande richesse, d’une magnifique liberté.

    … on a constaté que le désir d’histoires, lui, n’avait rien d’accessoire. Il est, au contraire, un besoin. Sans histoires, note imagination s’étiole, et surtout, il devient impossible de penser le quotidien. Mais aussi de se projeter, d’échafauder l’avenir.

    À l’instar de ses personnages hybrides, la forme d’écriture, elle-même hybride, polyphonique, est troublante et raisonne en nous comme les courants dans l’eau.

    Exemple tiré du lexique en fin de livre : PÉRILLANTS : mot-valise tout d’abord composé de « Périlleux » et « Pullulant » afin de désigner la multiplication des êtres humains, à l’ère industrielle, pendant ladite « chasse à la baleine ». Puis, après les années 1980, le mot-valise a évolué en « Périlleux » et « Polluant », car si avec l’avènement du pétrole, l’intensité des chasses a baissé, c’est devenu le temps des pollutions diverses, plastiques, hydrocarbures, sonores…

    Ajoutons que l’aspect scientifique est très documenté et repose sur des recherches très poussées.

    Le livre se referme sur un cahier de poèmes olfactifs, tout à fait étranges et improbables, composés par Ménippe l’hybride crabe, comme une partition de séances d’odeurs et traduits en français pour nous par Violeta.

    Au début du livre sont posées les questions : COMBIEN Y A-T-IL DE LANGUES POUR L’APRÈS ? Qu’est-ce qu’une épithète cétacée ? connaissez-vous l’argot crustacé ? comment la poésie est-elle une réponse aux outrances capitalistes ? …Vous ne vous posez pas encore ces questions, pourtant cruciales ; je vais tenter d’y répondre quand-même.

    Il ne reste plus qu’à espérer que la tentative de réponse n’aura pas été vaine !

    Marie-Ange Hoffmann

    L’Invention de la mer
    Laure Limongi
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Le sens de la fuite” de Hajar Azell

    “Le sens de la fuite” de Hajar Azell

    Enfin Alice est là où elle a toujours voulu être, à Beyrouth. D’abord dans les bars où elle boit des doudou, pleins de Vodka dans un pays inconnu, seule avec le journalisme comme unique passion ; en stage à Beyrouth où on danse sur des tombes… comme lui dit son mentor Paul, vétéran de la guerre du Liban. Alors Alice danse avec ses cheveux longs sur « let it ….crash ». Elle parcourt Beyrouth la festive, Beyrouth la clinquante, Beyrouth la communauté, Beyrouth la guerre… Mais quand elle marche dans les rues, elle se sent extérieure à la scène, cette ligne verte entre chrétiens et musulmans ! 

    Il faudra qu’elle tombe sur Hussein qui lui lance : Alors, tu l’as trouvée ta guerre ? Je te la souhaite, poursuit le barman, qui lui confie mine de rien être tombé amoureux d’une chrétienne, et que sa famille ne le veut pas, comme une illustration de la guerre dans tous ses silences. Mais Alice n’entend pas, elle ne croit pas à l’amour et quand elle rentre à Paris pour le mariage de son amie May, elle trouve que tout est ennuyeux, la bague à trouver, sa robe de mariée, les derniers ragots, ses copines qui parlent de ce qu’elle déteste.

    Inadaptée à la vie ordinaire, comme les routards des années soixante-dix, quand on revenait d’Afghanistan pareil à un voyage initiatique, mais un peu trop jeune pour se prendre pour Kessel. Mais fin 2010, quand arrivent les printemps arabes, et que,malgré le soutien de la France, Ben Ali tombe le 11 janvier, c’est trop tôt pour Alice qui trépigne toujours à Paris. Quand le 25 c’est Le Caire qui tremble à son tour et que L’histoire est en train de s’écrire, elle veut la raconter. Fascinée par les images de cette marée humaine qui envahit la place Tahrir, elle décide de partir sans le soutient d’aucun media. Comme elle parle assez bien l’arabe, elle trouve des complicités dans la lutte, elle dort peu, travaille dans l’urgence jusqu’à ce que Moubarak dégage le 11 février. 

    Au bar habituel Hurreya liberté, elle retrouve la presse internationale et Bassem, respecté dans le milieu, qui remarque cette beauté et ses articles avec ce regard particulier que porte Alice. Enfin elle est lancée et les commandes se multiplient. Mais la situation se durcit et pour conceptualiser ses personnages comme lui conseille Bassem, elle va devoir tailler son chemin à la machette du regard. Il faut couvrir vite militaires, islamistes, révolutionnaires dans la folie du Caire. On est entraîné dans cet engrenage irrésistible que connaissent bien les reporters, sourds aux critiques de ceux qui n’ont pas connu ces montées d’adrénaline. Que peut-elle répondre à cette femme voilée qui lui demande « mais pourquoi travailler dans des endroits aussi durs ? » Alice est sur un nuage, ses papiers sont remarqués, jusqu’’à Paris au 61 rue de Crimée, la Mecque des journalistes internationaux où elle va croiser un Prix Albert Londres. 

    Le retour au Caire est pourtant brutal ; La police traque les journalistes qui se font plus rares car les occidentaux cherchent d’abord les prix ironise Bassem. Alice décroche tout de même des articles dans un grand journal au nez et à la barbe des autres qui ont fait science Po, mais elle va aussi découvrir la vraie bataille dangereuse, l’émeute et la peur sous les grenades lacrymo puis l’armée qui tire à balles réelles : 10 morts et 300 blessés près de la place Tahir. 

    La fête comme thérapie et l’amour avec Bassem sur la terrasse face au Nil en prélude aux opérations dangereuses vont bientôt marquer la fin d’un cycle. Si les plus engagés, comme les graffeurs peignent sur les murs les figures des martyrs du 19 novembre, pour laver le sang comme ils disent, d’autres comme Yasmine veulent quitter le pays… qui y croît encore ? Alors, quand sa rédaction lui propose d’aller en Syrie, elle accepte, sauf que Bassem renonce au dernier moment. Elle partira in extremis avec un jeune cameraman pour se retrouver en juillet 2012 sous les bombardements d’Alep. 

    Et c’est comme une page blanche qui s’ouvre dans ce roman. Un vide de 6 mois pour retrouver Alice, évanouie sur un trottoir de Paris ! Le premier regard qu’elle croise est juvénile, celui d’Ilyes, un réfugié qui vient de débarquer à Paris, dort dehors et qui lui demande en arabe si elle peut l’emmener voir la Tour Eiffel. Dans son sac d’où se déversent des pièces de monnaie libanaises etles vielles cartes SIM, elle se demande pourquoi elle était partie, prise au jeu du voyage et du hasard. Ilyes lui raconte que pour la première fois, il a eu envie d’être à Oran, chez lui. Il y a sept ans, sur Facebook, il avait suivi une page qui s’appelait « Europe continent de rêve ». Alice sait juste que son père aussi est algérien, lui aussi d’Oran, mais elle ne sait pas où il est né. Et qu’elle s’était éloignée de tous ceux qu’elle aimait. Deux destins tragiques que leur rencontre pourrait sauver ? 

    Mars 2013, Paris, Ilyes sourit aux Parisiens tristes qui se défient de ce jeune mal rasé dans sa doudoune noire. Alice qui s’enfonce dans sa dépression s’engueule avec sa mère qui veut que sa fille ait un appart, un mari et un emploi stable… Elle pense à Bassem. Mais elle n’éprouve plus désirs, pense au soleil d’Alep… mais, depuis son retour, regarder les info la terrifie. À quoi ont servi ses articles, à rassurer les gens dans leur quiétude ? Dans un sursaut elle décide de repartir en Algérie. Elle tente de persuader son ancien rédacteur en chef que quelque chose va se produire alors que Bouteflika est en sursis, elle évoque pour la première fois son père qui vient d’Oran et que de toute façon, elle a besoin d’y aller. 

    Ce n’est plus une fuite, c’est le pari de trouver un sens à sa vie et comprendre pourquoi l’Algérie était l’invitée mystérieuse de leurs rassemblements de famille alors que personne n’y était jamais retournée depuis sa naissance, pourquoi la France était leur pays et l’Algérie leur paradis ? Sans s’en douter, une autre mission va s’imposer à elle, comme une réponse au sens de sa fuite,comme une réponse au souhait d’Ilyes : j’espère que tu trouveras ce que tu cherches en Algérie.

    Yves Izard

    Le sens de la fuite
    Hajar Azell
    Éditions Gallimard
    (2025)

  • “Ceux du lac” de Corinne Royer

    “Ceux du lac” de Corinne Royer

    Ceux du lac, ce sont les membres d’une famille tzigane roumaine — les Serban — Il y a les cinq frères et la petite sœur, le père veuf de « Petite-Mère », la tante et Moroï le chien. Ils se sont installés dans une cabane au bord d’un lac non loin de Bucarest. Pêchant et chassant, ils vivent libres et en symbiose avec la nature, « une vie choisie, défendue, voulue ainsi, âpre et sauvage, parfois féroce ». À la première page du roman, on fait la connaissance de Sasho, l’aîné des frères, immergé dans l’eau tel un poisson.

    « De loin, on aurait pu croire que c’était un chien. Une masse sombre. Une tête émergeant au ras de l’eau, mais pas une tête entière, seulement un crâne, ou plus exactement l’arrière d’un crâne couvert d’une toison noire ; et la toison noire flottait sur un large cercle tronqué par les courants et elle paraissait démesurée par rapport à la taille du crâne ».

    L’amour que ces humains vouent à la liberté et l’attachement à la terre, à leur terre, vont être brutalement mis à mal par l’injonction de la part des autorités locales de quitter les lieux au motif de créer une réserve naturelle. « Un grand projet, oui, l’Europe, comme on vous l’a déjà dit, monsieur Șerban, l’Europe sera de la partie, il faut bien financer ! Des sentiers pour les piétons et un long circuit praticable à vélo avec des postes d’observation. On pourra accueillir des enfants, des touristes, tout ça aux portes de Bucarest, un modèle de réserve naturelle urbaine aux yeux du monde. Bien sûr, il faudra détruire la cabane et déménager, la faune a besoin de calme pour se reproduire, et il faut bien rendre tout ça parfaitement propre, vous comprenez, monsieur Șerban, vous comprenez ? »

    On leur promet un logement en ville, une vie décente, la scolarisation des enfants. Ils se retrouvent dans un HLM du quartier misérable de Ferentari de Bucarest. C’est tout un équilibre et un mode de vie qui seront totalement bouleversés. 

    Alors que « Lever les yeux sur ce qui l’entourait suffisait à rassasier son désir d’être au monde », qu’il vivait comme un poisson dans l’eau, Sasho en est réduit maintenant à reproduire le mouvement de la nage à plat ventre sur deux chaises. L’adaptation semble impossible. Comment vont-ils s’en sortir, trouver la force et les ressources pour se réinventer une vie nouvelle ? 

    S’inspirant d’une histoire vraie, Corinne Royer dénonce les préjugés à l’encontre des Tsiganes, la pratique de la dépossession arbitraire, les mirages de la modernité et le poids des traditions.

    L’écriture, parfois réaliste, souvent poétique, est habitée par la ferveur, d’une grâce et d’une vitalité étonnantes. Corinne Royer est convaincue de la symbiose des humains avec la nature. Cette idée de symbiose entre des éléments différents qui se nourrissent l’un l’autre est révélatrice dans la structure du roman, imbriquant à la prose du récit les intermèdes poétiques écrits par Sasho dans un train, mêlant les faits et les rêves, le merveilleux et le sordide, l’histoire politique d’un pays et son imaginaire.

    Un hymne bouleversant et sincère au respect de la nature et de la dignité humaine. 

    « De ceux du lac, je suis.

    Le delta urbain, disent-ils d’un air important, d’un air de savant 

    — ils savent faire bonne fortune sur le dos du delta

    — ils saventfaire bonne fortune sur le dos des oiseaux, des reptiles, des mammifères. Bonne fortune sur le dos de la rivière Dâmbovita, bonne fortune sur le dos du lac Văcărești.

    Une des plus grandes réserves naturelles urbaines de toute l’Europe, disent-ils. Parce qu’ils en sont, à présent, de l’Europe, pas peu fiers.

    Bonne fortune sur le dos des enfants dont je suis

    — de ceux du lac ».

    Marie-Ange Hoffmann

    Ceux du lac
    Corinne Royer
    Éditions Le Seuil
    (2024)

  • “Port l’Étoile” de Marie Redonnet

    “Port l’Étoile” de Marie Redonnet

    Il faut l’affirmer haut et fort : l’expérience de lecture des romans de Marie Redonnet est inoubliable, tant l’écrivaine réussit à nous immerger dans des mondes où la dureté de la réalité et la magie créatrice de la fable fusionnent, « dans des mondes qui résonnent, offrant un miroir sur la réalité incertaine de nos propres existences ». Remercions les éditions Le Tripode d’avoir rassemblé en 2017 sous le titre Les Héritières trois romans de Marie Redonnet parus initialement aux éditions de Minuit en 1986/87, où nous suivons le destin de « Trois femmes déviantes, trois héritières soumises au poids du passé, trois héroïnes surgies de mondes au bord de l’implosion et luttant pour exister ». Avec Port l’Étoile, dernier roman d’une nouvelle trilogie composée de La femme au colt 45 (2016) et Trio pour un monde égaré (2018), nous retrouvons des êtres en perdition et en lutte pour se reconstruire face à une violence toujours latente. 

    Port l’Étoile, ville refuge, que la narratrice Maria choisit pour y refaire une vie meilleure avec l’homme qu’elle aime. Rien de précis n’est dévoilé sur le passé de Maria, femme d’un âge mûr, mais on comprend qu’elle cherche à renaître. Au contact avec d’autres êtres exilés qu’elle rencontre dans le quartier de Bois-Dormant — nom qui sent bon la douceur d’un accueil — elle va connaître la solidarité, l’espérance d’une vie meilleure. Tous sont logés à la même enseigne et veulent en découdre avec les injustices et les mauvais coups du sort. « Ils portent le poids de leur ancienne vie. Ils cherchent à se trouver une place à Port l’Étoile. Ils ne savent pas s’ils vont réussir… Commencer une nouvelle vie dans une ville inconnue est difficile. » L’adaptation ne se fera pas sans mal, ils vivront des échecs, des moments d’accablement, confrontés à la violence des autorités politiques, de la spéculation immobilière, de l’hostilité des habitants. Le sentiment d’exil généralisé s’accroit.

    Mais il n’y a décidément pas de message désespéré dans ce livre, dans la mesure où les personnages se révoltent, s’obstinant à ne pas se laisser abattre. Ils trouvent en eux des ressources d’énergie qui les font se dresser contre l’adversité et finir par vaincre. Le saccage des fêtes et des concerts qu’ils organisent, la destruction des biens et des lieux de culture qu’ils créent envers et contre tout, ces actions punitives orchestrées par les « puissants » du moment, au lieu de les anéantir, stimulent leur volonté de résister et de se réinventer. C’est ainsi que les personnages progressent lentement vers une métamorphose, animés par une force intérieure. Certains jouent un instrument — flûte, darbouka, accordéon, oud — d’autres chantent. La musique est un catalyseur à la lutte, à la vie tout simplement : « Si Bobby — le joueur de flûte — a en lui cette force et cette confiance en la vie, il le doit… aussi à son grand-père qui lui a transmis sa flûte et au don qu’il a pour en jouer ». Pour Maria, qui essaie de trouver ses marques dans cette nouvelle ville, écrire est le salut : « Je ne peux partager mes émotions avec personne, alors je les note sur un carnet. Je trouver en l’écriture un repère et un point d’ancrage qui m’amarre solidement à Port l’Étoile. Elle me donne la force, toujours menacée de défaillance, d’y commencer une nouvelle vie ».

    L’écriture du récit est, bien que simple, d’une grande puissance évocatrice ; les phrases sont courtes, sans fioritures superflues. Elles se déroulent en plans séquences — comme au cinéma — dans lesquels l’autrice fait ressortir l’importance des lieux auxquels elle donne un sens quasiment mythique : l’ancien cimetière situé sur une île qu’un passeur dessert ; le Musée du cinéma, accessible par un funiculaire menant au quartier du vieux château ; La Sirène, le bar à alcool où on essaie d’oublier l’écrasante chaleur, auquel succède La Baleine, une brasserie modern style aux prix exorbitants et Le Lavoir, où Olga la patronne ne sert pas d’alcool et où Maria trouve la sérénité pour écrire ; le conservatoire de musique ; la librairie La Lucarne qui accueille les habitants du Bois Dormant : « Il y a un petit salon au fond de la librairie où l’on peut boire un café en lisant des livres, il n’est pas obligatoire de les acheter ».

    L’autrice rend un hommage à la littérature : « Sans la littérature et toute son histoire, que deviendrait ce monde affolé et égaré qui ne ressemble plus en rien à ce qu’il a été ? »

    Marie Redonnet livre ici un très beau portrait de femme en lutte et le lecteur n’est pas loin de penser à l’analogie des deux prénoms Marie et Maria : « Mes certitudes vacillent. Tout est à reconstruire, autrement. Ici à Port l’Étoile, ville inconnue, ville étrangère, j’ai à faire mes preuves, toute seule. Ce que je désire, c’est à moi de le réaliser. Ce que je veux être, c’est à moi de le devenir. »

    Marie-Ange Hoffmann

    Port l’Étoile
    Marie Redonnet
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Le sorcier et la luciole” de Christine Campadieu

    “Le sorcier et la luciole” de Christine Campadieu

    À la croisée du vin et de la littérature

    D’une lignée vigneronne, Christine Campadieu a longtemps été à la tête du Domaine de la Tour Vieille à Collioure (Pyrénées-Orientales). Rien ne la prédestinait à écrire, si ce n’est une rencontre, celle de l’auteur américain Jim Harrison, fan de ses vins, qu’elle visite dans sa propriété dans l’Arizona. Conjonction des grands espaces de l’ouest des États-Unis et de ses « grands espaces intérieurs » qui s’ouvrent dans un moment particulier de sa propre vie, débutent alors plus de dix ans de compagnonnage. Elle nous en livre un récit non linéaire, comme une réminiscence qui suit son fil intérieur.

    Jim Harrison a entrepris un pèlerinage sur la tombe de ses grands auteurs admirés, à commencer par Guillaume Apollinaire. Puis il poursuit sa route mémorielle en compagnie de Christine, tour à tour guide, traductrice, secrétaire, témoin de son quotidien et de sa création. Ils se retrouvent à Collioure, dans les pas du poète Antonio Machado, qui y est mort d’épuisement en 1939. Jim Harrison part en quête de sa sacoche perdue, qui contenait ses derniers écrits. Alors que Christine Campadieu part en quête d’elle-même : « Tout le monde s’inquiétait alors que je ressentais une liberté nouvelle qui poussait ».

    A Séville, sur les bords du Guadalquivir « berceau des poètes » il rejoint Machado et Federico Garcia Lorca. Le périple se poursuit à Grenade, où Garcia Lorca fut assassiné. Jim Harrison refuse de dormir dans la chambre d’hôtel qu’il occupait parce qu’elle « était hantée. Même le vin que je transportais était hanté. L’Espagne ne s’est jamais remise de ce meurtre » (La position du mort flottant, éd. Héros-Limite, 2021). C’est à Christine qu’il incombera d’y dormir. Il écrira encore : « Le fleuve charriait sans cesse ce fardeau d’ombre musicale jusqu’à l’océan. Au bord de la Méditerranée, j’ai entendu sa voix sur l’eau. » (op. cit.)

    Sur les hauteurs de la ville, là où Garcia Lorca a été vraisemblablement fusillé, le vin accompagne la cérémonie rituelle organisée par Jim Harrison, reliant les deux poètes d’un même geste. « Nous débouchons une bouteille de Mémoire d’automnes[vin de Christine élaboré à Collioure], en buvons chacun un peu au goulot, puis Jim va verser le vin sur le sol en décrivant un cercle sous les grands arbres. (…) Le chauffeur de taxi, Manolo, (…) a bu avec nous au goulot de la bouteille et il regarde Jim verser en cercle le liquide blond de ce vin élaboré sur les coteaux nourris par les restes de Machado ».

    L’irruption de l’imaginaire transparaît fréquemment dans la vie de l’écrivain, dans toutes ces histoires qu’il raconte à Christine, empreintes de rites indiens. Un peu Sorcier (Robert Laffont, 1998), il est surnommé le mugwa (l’ours en langue chippewah) qui part et revient des ténèbres. Magie de l’esprit, réalité tombent les frontières. Ne devient-elle pas elle-même une figure de roman pour lui ? « Durant ces voyages, j’ai grandi et j’ai immensément rêvé. Jim a vu en moi un personnage, une incarnation de sa « femme aux lucioles ».

    Ce compagnonnage du vin et de la littérature nous livre quelques inédits de Jim Harrison, croise ses amis écrivains américains, Richard Brautigan, Jim Fergus notamment. Il est aussi comme une entrée dans ses ouvrages, peuplé de gueuletons, de repas gargantuesques, de vins fins, en une carte des vins étourdissante : bierzo, vins du Priorat, cidres de Galice, chinon, manzanilla (beaucoup) parcourent ce récit. Car d’autres pèlerinages suivent, plus terre à terre. Les deux compères arpentent un autre Barcelone, celui des petits marchés et des bars populaires. À Arles, Jim Harrison fait halte après avoir visité son amie Lulu Peyraud, héroïne du Domaine Tempier à Bandol auquel il fait référence dans son œuvre. 

    À Paris, les retrouvailles sont scellées dans des repas faramineux à Saint-Germain-des-Prés. Sur le continent américain, Christine Campadieu participe aux célèbres parties de pêches et aux repas de chasse de l’écrivain autour de sa bande d’amis. Elle nous offre, en dernière partie, des recettes partagées avec l’écrivain, les fèves au boudin noir et au sage, la pintade à la catalane, le sofregit, la polenta de Linda Harrison ou l’agneau de Lulu Peyraud. Et que dire du ragoût d’ours mexicain ? Nous entrons avec elle dans l’intimité d’une œuvre, dans ses ressorts de chair, et dans l’intimité d’un créateur au crépuscule de sa vie.

    Le vin bu (la vodka coule aussi à flot) — toujours après 16h30 — se mue en objet littéraire. Ainsi, dans la bouteille vidée sur les collines de Grenade, Christine glisse deux petites pommes de pin. Jim, ensuite, date et signe l’étiquette, en un geste renouvelé en 2022 par sa fille Jamie sur la tombe de Machado. D’ailleurs, le rite funéraire pratiqué à Grenade — indien ? inventé ? — rappelle les rites funéraires antiques, qui laissaient provision de vin dans la tombe. Le breuvage appelle encore d’autres fonctions, comme un langage universel.

    Jim Harrison, qui ne parle qu’un anglais du Michigan « un répugnant charabia » est traduit par Christine, « même si dans la plupart des pays où je voyage, la terminologie de la nourriture et du vin ne me pose curieusement aucun problème » (Un sacré gueuleton, Flammarion, 2018) Entre pèlerinages, virées bacchiques et gastronomie multiorgasmique, une amitié est née, que la vigneronne gardait en elle. L’écrivain est mort en 2016. Il lui a peut-être légué le plus beau des cadeaux : un livre à écrire. C’est chose faite aujourd’hui, et de belle manière.

    Florence Monferran

    Le sorcier et la luciole
    Sur la route et à table avec Jim Harrison

    Christine Campadieu
    Éditions Nouriturfu (2024)
    Prix du Clos de Vougeot du festival Livres en vignes en 2024

  • “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    « La déflagration a mâché les morts et les décombres ». Jules Récarte, 17 ans, coincé au fond d’un cratère géant après l’explosion d’un obus dans l’enfer d’un champ de bataille de la Meuse ; nous sommes en 1916, le 14 juillet et c’est la canicule.

    Dans « Robinson Crusoë » ou « Seul au monde » les héros, en s’ingéniant à fabriquer des kits de survie, accomplissent des prouesses. Ainsi Jules Récarte. Qui refuse de mourir si jeune, bêtement, pour rien. « À cet âge, je devrais courir et contester, rire et rêver, découvrir et danser ». Je suis parti, parce que je croyais revenir vite et triomphal au bout d’une semaine ». C’était avant sa rencontre avec le commandant Machin dont « la bêtise n’a d’égale que l’incompétence », avant que le conflit mondial ne s’enlise.

    Donc il est au fond du trou. Blessé. La beauté du monde au-dessus de sa tête. Son horizon, « un ciel de satin roux surmonte le clair-obscur de l’arène », « des bris de nuages émaillent l’aube » « le soir bleuté réduit la nuit ». Ses repères, la rose des vent créée avec un sceau, une feuille lisse, une aiguille frottée contre ses cheveux, magnétisée. Ses ennemis, les charognards, les vautours dont les chairs abandonnées servent de festin. « En surprise du chef, moi, juste en bas, une pièce de premier choix, vivante et seule, qui cuit au sein d’un brasero ». Ses amis, sa musette, celle des morts, les gourdes encore gonflées, les trousses de survie. Ses rêves, hallucinations plutôt quand Jeanne s’installe dans sa robe légère au bord du cratère, ses jambes blanches et fraîches défient les pics de sédiment. 

    Il y a un paradoxe dans cette histoire, c’est l’extrême envie de lire, d’une traite, la description de

    l’enfer. Poétique et crue. « Une grappe d’étoiles, encore attachées à l’aube, émet leur dernier éclat puis se dissipe ». Il (le vautour) reparaît, un lambeau qui pendouille à la mandibule inférieure et les ailes cambrées d’extase. « Le charme des boyaux marécageux, sur lesquels flottent des tibias ».

     Ce roman noir est un thriller ou une tragédie grecque ou les deux. Il y a l’unité de lieu, d’action, et la mesure du temps qui passe avec la dosette d’eau qui diminue de jour en jour : deux litres et demi – un litre quarante – un litre ; puis quatre-vingt-deux centilitres – soixante-dix … – soixante-trois … cinquante …

    Comme dans le roman de Dino Buzatti le Désert des tartares, le temps se traîne et l’espoir diminue. Les chapitres s’égrène au rythme de la ration qui baisse. Et puis, la question : vivra – vivra pas ?

    Je vous invite à découvrir cette pépite littéraire du romancier Julien Jouanneau qui a publié trois romans chez Flammarion, aux Editions de l’Aube et Chez Rivages, entre 2014 et 2019.

    Claude Muslin

    Deux litres et demi
    Julien Jouanneau
    Éditions Mautice Nadeau
    (2025)