Avec son short rembourré au niveau des fesses et son vélo en carbone Lucas a l’impression d’avoir des ailes, en revanche avec un simple Tee-Shirt, il veut rester un cycliste du dimanche, d’ailleurs sur « les pentes un peu fortes il se fait dépasser par des jeunes de quatorze ans avec des maillots siglés de leur club local, c’est tendrement humiliant.
En quelques mots on perçoit ce léger décalage chez ce narrateur qui va nous entraîner d’emblée dans son monde subtil, comme au ralenti , jusqu’à l’accident qui propulse Lucas de l’autre côté du miroir. Et APRÈS c’est comment ? Car il s’agit bien d’entrer dans le deuil du point de vue du mort. D’imaginer l’inimaginable et de transgresser le tabou d’une vie après la mort, au-delà de toute croyance religieuse, ce qui ne veut pas dire d’ignorer certaines pratiques comme dans la tradition juive, où durant la première semaine qui suit l’enterrement l’endeuillé doit rester pieds nus au niveau du sol, ou alors sur des chaises inconfortablement basses… et si sa femme Roxane n’est pas juive… elle se laisse pourtant spontanément glisser au sol, réflexe primaire comme si elle s’effondrait réellement, comme si le sol l’attirait… comme si à son âme à elle s’ajoutait le poids de son âme morte à lui et que cela l’empêchait de se tenir droite elle.
Car Lucas voit tout comme un fantôme qui se baladerait dans sa vie d’avant. Sauf que tout est plus détaillé comme dans un microscope, plus lumineux, plus coloré, comme le piano de Roxane marron mais comme nourri de mille teintes… comme leur table ovale achetée à Emmaüs aussi où les veines du bois sont incroyablement plus nombreuses… et puis il y a l’odeur de sa femme, l’odeur de ses cheveux un peu musquée, jusqu’à l’odeur des larmes de Roxane, de son sexe. Lucas La regarde mais il sait qu’il est là sans être là et que ça ne durera pas toujours…lui aussi à entamé son deuil.
Ce qu’il voit c’est le chemin de peine pour ceux qui sont restés : Sofia 16 ans entourée de ses amis du lycée, Loranzo 13 ans qui tape sur son punching ball et c’est comme « compter le temps de notre tristesse » car Lucas voit tout , les marguerites par milliers dans le monde entier comme les racines de l’olivier planté pour se souvenir de lui. Et EUX toujours tristes, lui jamais. Jusqu’à ce qu’un soir, il se rend compte que cette famille absolument normale banale classique de Marseille avec cette forme de bonheur qui pouvait sans doute paraître parfois indécent, quand à Marioupol, quand à Gaza, quand le climat, quand la biodiversité, quand l’extrême droite, et eux qui s’offraient les plaisirs de la classe moyenne supérieure, c’est une famille que n’envie plus personne, c’est une famille orpheline… c‘est un monde qui s’est effondré.
Raphaël Meltz choisit alors de clore cette histoire quand Luc fait un dernier tour dans la maison vide. Pour lui c’est comme tout éteindre. Entre temps nous auront pu imaginer l’autre monde. À tel point, nous dit Jorge Luis Borges, que ce monde-ci est est comme une ombre. C’est comme si nous vivions dans l’ombre.
Yves Izard
APRÈS
Raphaël Meltz
Éditions Le Tripode
(2025)



