Catégorie : Uncategorized

  • « Onesto » de Francesco Vidotto

    « Onesto » de Francesco Vidotto

    Ecrire !

    Onesto, l’un des personnages de cette histoire a écrit.

    Il a écrit des lettres, adressées à chacune des montagnes qui regardent le village, Tai di Cadore dans les Dolomites.

    Il les a postées laissant au facteur le soin de les livrer.

    C’est Guido Contin dit Cognac qui a rassemblé toutes ses lettres. Il les a mises dans une chemise noire avec quelques autres écrits.

    Le hasard ou le plus fort que le hasard fait se rencontrer l’auteur, Francesco Vidotto et Guido Contin, dit Cognac. Le contact entre les deux s’établit comme une évidence et Guido finira par demander à Francesco de lui lire chacune des lettres classées chronologiquement. Au rythme de ces rencontres nous allons faire la connaissance d’Onesto, Santo, Celeste, leurs familles et les ombres du coin. 

    Ainsi, petit à petit se dévoilent  le temps des hommes et le temps des montagnes : “Si nous étions des montagnes, nous saurions vivre ensemble et en paix comme vous le faites, un sommet après l’autre. Mais nous sommes des hommes et souvent nous choisissons de faire la guerre.”

    Et tout en lisant je me surprends de me demander quel regard porte la montagne sur nous ou plutôt quel échos nous renvoie-t’elle du nôtre.

    Un jour d’automne ce même Guido Contin dit Cognac lui a dit: “la vérité exige toujours peu de mot”.

    Je n’en dirai donc pas plus sinon que, pour moi, la vérité est qu’il faut absolument lire ce livre d’une grande et sensible élégance face à la vie.

    Philippe Sturbelle

    Onesto
    Francesco Vidotto
    Editions Calmann Levy
     Février 2026

  • « Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

    « Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

    Qu’est -e que l’identité ? La famille, peut-être ?

    La famille de Léonor de Récondo est basque. Elle a été coupée en deux au moment de la guerre d’Espagne, une partie à Hendaye, protégée, une autre à Irun défendant la liberté face au fascisme. Entre les deux villes, la plage côté français où pour 3 francs un soi-disant humain loue sa longue vue pour voir côté espagnole la résistance des Brigades Internationales, le fanatisme des Phalanges, les ruines, la mort et Garcia Lorca se faire fusiller !

    La famille réfugiée emmenée par Enriquetta la grand-mère de Léonor essaie de survivre, son père a 2 ans.

    Qu’est-ce que l’identité ? La patrie, peut-être ?

    Une nouvelle loi en 1972 permet désormais aux descendants de réfugiés de demander la nationalité espagnole. L’auteure fait sa demande et s’avance dans le labyrinthe de l’administration qui, quelque soit le pays, traîne, pose des questions absurdes, réclame des papiers, toujours plus de papiers et des preuves qu’on obtient par l’intermédiaire d’autres administrations qui elles aussi traînent … etc.

    Qu’est-ce que l’identité ? La langue, peut-être ?

    En l’occurrence le basque. C’est difficile le basque et la méthode Assimil est déconnectée. C’est trop dur.

    Qu’est-ce que l’identité ?

    Léonor de Récondo suggère que ce pourrait être les fantômes et aussi le territoire qui s’assimile à l’amour.

    L’auteure avance avec délicatesse et sensibilité dans cette quête employant tantôt la forme du récit tantôt celle du poème qui devient une respiration musicale et résonne comme un mot/signe/main tendu à ses fantômes laissés de l’autre côté de la Bidasoa. Un clin d’œil à Garcia Lorca ? Peut-être aussi ?

    L’identité ? Oui, elle nous concerne toutes et tous, elle est notre histoire et notre géographie. 

    Je suis toi d’eux

    Ils sont toi

    Tu es eux

    Nous sommes

     

    Philippe Sturbelle

    Marcher dans tes pas
    Léonor de Récondo
    Éditions L’Iconoclaste
    2025

  • « Mouette » de Dimitri Rouchon-Borie

    « Mouette » de Dimitri Rouchon-Borie

    « Je vais raconter bien pire qu’une chute, une étreinte avec l’oubli. Je vais parler de la peau de terre grasse, de l’impossible amour et du souffle court. Je vais dire un cauchemar devenu monde. La vie. Ma vie. »

    Un cauchemar donc, vécu à la première personne par un homme qui se retrouve brusquement coincé dans le noir complet d’un boyau souterrain – position pour le moins inconfortable. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il fait là. Tout lui manque, la lumière, l’espace, les explications. Tout est mystère, de son passé ne restent que quelques bribes – comme une certaine Lisa, totalement non identifiée – et devant lui l’assaillent et le tourmentent des angoisses existentielles. Il est seul. Lester – c’est le nom qu’il s’attribue – découvre étrangement sur lui une lampe frontale, une poche à eau, des barres énergétiques et une bouloche dans une poche. Il donne même des noms à ces objets, les personnifiant ainsi comme des compagnons de son infortune ; la bouloche devient dans sa main le lieu infime d’un peu de douceur possible.

    « J’essaie d’affronter les angles biscornus de la violence, de la maltraitance, et jusqu’à la folie. Mon idée, c’est qu’on doit pouvoir trouver une peu de douceur jusque-là. Sinon, on est fichu »

    Finalement, il ne lui reste plus qu’à ramper. « Tant que je ne bougeais pas, j’étais une apparition insensée dans ce monde. En mouvement, je devenais vivant en lui. » Commence alors un calvaire, un corps à corps douloureux et inégal de l’homme avec le minéral dur de la roche hostile. Le trouble s’en trouve d’autant plus amplifié que le lecteur fait l’expérience de s’identifier au narrateur et vit malgré lui l’enfermement dans les méandres de ce boyau, qui semble bien devenir un espace aussi bien mental que physique. D’ailleurs, que représente ce Boyau, auquel l’auteur attribue une majuscule ? serait-il une métaphore du cerveau du narrateur ? une métaphore de la naissance, du labyrinthe où l’homme se perd ?

    « Je n’arrive pas à savoir si le Boyau est une présence. Il n’est pas quelqu’un. Mais il n’est pas rien non plus. »

    Dans ses tentatives désespérées de s’en sortir et de découvrir des indices qui pourraient l’y aider, il voit dans le Boyau des intentions et une sorte de pouvoir qu’il subit et finit par accepter.

    « Je racle la roche pour user tout l’espoir possible. »

    Il continue de ramper et en avançant, il fait une rencontre improbable, il n’est donc pas tout seul, d’autres hommes sont coincés dans ce boyau. 

    La violence et les conflits d’autorité vont régler leur marche commune vers une possibilité d’issue. Mais cet ordre infligé va se trouver bouleversé par l’apparition, alors qu’ils ont atteint une grande salle – « le gouffre » -, d’une femme, Mouette, porteuse de tendresse, de douceur et d’amour, incarnation de la lumière qui manquait si cruellement. Elle insuffle un nouvel air qui pousse à l’action dans cet enfermement psychotique.

    Car c’est bien une psychose que l’auteur interroge et explore dans ce roman.

    Chaque personnage semble jouer un rôle et se rassembler dans le personnage de Lester. Le nom qu’il s’est donné n’est pas anodin.  

    Il faut attendre la fin du roman pour éclairer notre lanterne dans ce noir et trouver la résolution de l’énigme – que d’aucun aura peut-être devinée – car l’auteur sème des indices sur le chemin de la narration. Il n’est certainement pas sans intérêt de relire le récit pour suivre le sens de cette quête chaotique.

    Enfin, c’est aussi par la langue que l’auteur nous emmène dans les tréfonds mentaux du narrateur, qu’il soit victime ou coupable. Une écriture subtile mais aussi dure et d’une grande précision sensorielle. C’est par tous les sens, le toucher, l’odorat, l’ouïe, que le narrateur découvre le monde du boyau et nous avec lui, non sans un certain malaise – la lecture n’est pas un long fleuve souterrain tranquille – 

    Après Le Démon de la Colline aux Loups et Le Chien des étoiles, Dimitri Rouchon-Borie confirme avec Mouette sa puissance narrative et le talent avec lequel il fait jaillir la poésie de la noirceur.

    Marie-Ange Hoffmann

     Mouette
    Dimitri Rouchon-Borie
    Le Tripode
    2026

  • « Solo tu » de Philippe Fusaro 

    « Solo tu » de Philippe Fusaro 

    Un moment dans le livre, Philippe Fusaro parle de remplir son contrat avec la vie. Ça veut dire quoi ?

    Ça veut peut-être dire ce livre. Ça veut peut-être dire la vie de Gianni, Carmela, Giacomo et plus tard Corrado. Ça veut peut-être dire les boîtes de nuit de Rome, enfin une boîte, le Piper et l’alcool, les cigarettes, la sueur, les toilettes improbables et les matins qui ne ressemblent à un rien. La gueule de bois sans issue jusqu’à ce que surgissent une femme et un garçon.

    Départ vers les Pouilles, Polignano a Mare. L’huile d’olive, le rocher, la mer et une librairie improbable dans ce petit village. 

    Au loin l’ombre de Fellini.

    Et puis la vie bascule, c’est moche mais c’est la vie et la mort s’impose alors comme une compagne, une nourriture, une présence. Peut-être un peu comme les livres, ceux de la librairie de Polignano, La Libreria delle Palme.

    Philippe Fusaro, né à Forbach est d’origine italienne. Il est libraire à Valence.

    Il aime les livres, les mots. Il aime l’élégance, il aime l’Italie. Il passe du récit à la poésie. Il crée un tempo lié aux géographies. Il écrit avec une bande son.

    C’est l’Italie ! On a juste envie d’y être.

    Philippe Sturbelle

    Solo Tu 
    Philippe Fusaro
    Editions Sabine Wespieser
    Mars 2026

  • « Onesto » de Francesco Vidotto

    « Onesto » de Francesco Vidotto

    Francesco Vidotto, romancier italien qui a grandi au cœur des Dolomites, nous offre une ode aux sommets magnifiques pour leur beauté et fascinants pour les secrets qu’ils détiennent. Il nous raconte l’histoire d’un écrivain – lui-même – qui fait une rencontre insolite et décisive pour lui, alors que, réveillé une nuit de tempête automnale dans sa cabane aux pieds des montagnes de Cadore, il aperçoit un homme aux prises avec la tourmente. Il l’accueille chez lui. Il s’appelle « Guido Contin, dit Cognac », – c’est ainsi qu’il sera nommé chaque fois qu’il est question de lui : « Il y a toujours une bonne raison à un surnom. » Une relation d’amitié forte nait entre Francesco et cet homme solitaire et charismatique, barbu, légèrement estropié et noueux, qui doit avoir une centaine d’années et vit dans un ancien poste de péage ferroviaire abandonné. L’origine de cette relation s’avère être une petite image en noir et blanc d’une belle jeune fille que Francesco a trouvée abritée par des rochers sur un sommet lors d’une de ses ascensions. Il apprend par Guido Contin, dit Cognac, qu’elle représente Céleste, « l’épouse de Santo et la belle-sœur d’Onesto, son frère. » L’histoire de la vie d’Onesto, de son frère jumeau Santo et de Celeste, la femme qu’ils aimaient tous deux, commence avec cette photographie et une petite boîte en bouleau – le bien le plus précieux du vieil homme, après son dentier. Une histoire que Francesco découvre et lit avidement, pour lui-même, mais aussi pour Guido Contin, dans une liasse de feuilles de papier jaunies par le temps que ce dernier lui remet sans cesse, d’une rencontre à l’autre. Ce sont des lettres, toutes signées de la même manière, chacune glissée dans une enveloppe timbrée et adressée non pas à une personne, mais à une montagne.

    Dans un dialecte épais, avec une italique maladroite mais polie : « Onesto écrivait aux montagnes. C’est à elles seules qu’il pouvait exprimer ce qu’il avait dans le cœur. »

    De longues lettres adressées tour à tour au cher Picco Roda, au doux Rite, à son amie Bianca, au majestueux Antelao, à la solitaire Cima Una, au serein Ciareido, au paisible Spalti di Toro, à l’inconnu Adamello.

    « Un instant, j’ai imaginé Onesto et la montagne se dévisageant dans un duo de regards, puis la plume effleurant le papier et les mots glissant le long de la feuille. »

     Ces lettres racontent les destins de trois enfants qui se rencontrent à cause de la faim et qui, ensemble, deviennent adolescents, puis adultes.

    Elles dépeignent la dureté de la vie pour ceux qui devaient survivre tant bien que mal au pied des hauts sommets comme une réalité normale et nécessaire, une fatalité à accepter telle quelle, « s’accrochant à la vie comme des mélèzes aux pentes les plus abruptes ». Et pourtant, elles révèlent des événements extraordinaires : un enlèvement, un fils retrouvé, un acte de violence terrible, une bombe tombée en pleine nuit, une photographie cachée parmi les rochers, un secret honteux et, surtout, un amour indicible qui traverse la vie comme un torrent impétueux.

    Dans sa simplicité, Onesto révèle une vérité universelle : « Beaucoup croient que l’escalade exige de la force, mais c’est tout le contraire. Grimper, comme vivre, ce n’est pas s’accrocher, c’est lâcher prise. Tout. La peur, l’incertitude, les problèmes, les solutions, le passé, l’avenir, les prises, les appuis. Tout. Lâcher prise dans un mouvement continu qui nous rapproche du ciel. »  Et la nature veille sur tout, avec ses montagnes escarpées et infranchissables, caressées par des forêts ancestrales, tantôt indomptables, tantôt paisibles, dont le feuillage et les couleurs rythment les saisons et les humeurs.

    Un hymne à la nature, tout aussi accueillante qu’hostile, à l’amour, tout aussi possible qu’impossible, à la maternité, tout aussi porteuse d’espoir que d’épreuve, à la fraternité, tout aussi partagée que séparée. Une écriture poétique, juste et puissante, qui touche honnêtement le cœur du lecteur.

     Marie-Ange Hoffmann

    Onesto
    Francesco Vidotto
    traduit de l’italien par Johan-Frédérik Guedj
    Editions Calmann Levy
     Février 2026

  • « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    « Je ne me souviens pas du type d’alarme de mon Nokia lorsqu’il sonna, le vendredi 3 juillet 2009, vers huit heures du matin et qu’une voix inconnue m’annonça que mon frère venait de se suicider à Singapour. »

    C’est par ces mots d’une simplicité touchante que commence le récit. À partir de cet instant-là, la vie du narrateur qui est l’auteur-même, bascule dans le drame et le téléphone portable prend une dimension de présence au quotidien oppressante et obsessionnelle.

    « Après avoir raccroché, je suis resté avec le Nokia dans la main, comme si je tenais un pistolet encore chaud. »

    La brûlure qui a touché l’oreille s’étend à tout le corps. Dans cet état de choc total, comment transmettre l’atroce nouvelle aux parents ? Comment supporter la moindre sonnerie de téléphone sans appréhension ?

    « Quinze ans après, je ne me suis remis de rien. Lorsque mon portable se met à sonner, je ne suis jamais très à l’aise. Peu importe la mélodie que j’ai choisie, qu’elle soit douce comme un quatuor à cordes ou enjouée comme un blues, c’est toujours une sorte de tocsin que j’entends. »

    Petit à petit, le portable devient un moteur mémoriel qui fait résonner les voix perdues et le lien fragile qui nous attache aux voix de ceux qu’on aime. À travers ce médium omniprésent dans nos vies, l’auteur s’aventure à explorer nos relations nouvelles avec les vivants et les morts. Dans une suite de courts chapitres, le souvenir d’une voix, d’un souffle, d’une vibration, d’une douleur mais aussi d’un moment de bonheur est une tentative désespérée mais nécessaire de supporter le deuil et combattre l’oubli. Au-delà de ce deuil, comme pour combler la voix perdue, l’auteur en vient à explorer les pratiques téléphoniques de ses proches ou amis, tout en analysant aussi son propre usage du portable. C’est plus fort que lui, il appelle trop souvent sa compagne, « pour un oui ou pour un non, et souvent même pour un rien ». C’est parce que le portable devient alors l’instrument qui rapproche, console, rassure et participe d’une intimité vraie, tendre et douce : « Reliés par lui, nous sommes à l’abri du monde. Je nous vois blottis dans un lit, ou bien cachés dans une grotte aux parois moelleuses, et j’ai la sensation que nous nous parlons à l’intérieur de nous-mêmes. »

    Ecrit avec une pudeur extrême, l’auteur réussit en partant de son vécu, d’atteindre une justesse de mots et de sentiments qui touche au cœur.

    Marie-Ange Hoffmann

    Touche fantôme
    Amaury Da Cunha
    éd. L’Iconoclaste

  • « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    Le téléphone. C’est quoi la relation avec le téléphone, qu’est-elle devenue ?

    Le téléphone de l’époque de nos parents puis l’arrivée des mobiles, trop gros, puis de plus en plus petits, sophistiqués et qui se transforment en outils de messages, appareils photos, multifonctions.

    On se parle quand on veut, n’importe où, dans la rue, les bruits du monde résonnent dans les portables. Une voix, une oreille, une présence, une absence. La peur aussi, l’appréhension, la joie, les pleurs. Les tragédies s’impriment sur les répondeurs. Une voix, une vie, un adieu, une mort figée dans le portable. On n’était pas là, occupé, distrait et le message : « Bonjour, je voulais te dire adieu, je vais mourir. ». Non, ce n’est pas possible. Et si l’ami, le frère, l’aimé n’existe plus, sa voix peut demeurer et son nom resté imprimé dans nos contacts. « Parlez après le bip sonore« . Que peut-on dire à un mort ?

    Alors que représente le téléphone, à qui je parle, saurais-je le dire ? La voix est si proche mais la présence si absente.

    Amaury Da Cunha nous raconte, à partir d’une tragédie familiale sa relation au téléphone. Au fil du récit on en vient à s’interroger sur notre propre relation au téléphone qui est devenu notre lien principal et essentiel avec les autres. Que signifie cette communication permanente, cet outil existentiel dont on ne peut plus se séparer ?

    Existe-t-on sans téléphone ? Le temps des cavernes est loin !

    Philippe Sturbelle

    Touche fantôme
     Amaury Da Cunha
    (éd. L’Iconoclaste)

  • « Solo tu » de Philippe Fusaro

    « Solo tu » de Philippe Fusaro

    C’est un récit empli de délicatesse qui prend le parti de la beauté intemporelle, sous la forme d’un hymne à l’Italie, pays de lumière cher au cœur de l’auteur. Rome dans les années 1980 vibre de ses nuits incandescentes de la Dolce Vita. Gianni, l’anti-héros du roman, vit ses derniers sursauts de noctambule dans son night-club favori, le Piper Club. Dandy en déclin de brillance, silhouette fatiguée, qui « vit l’été à Rome dans de la ouate imbibée de gin, de Campari, de vermouth…un cendrier sale avec une cigarette Vogue qu’il oublie sur le bord, et se consume de solitude et d’ennui. » Au Piper Club, ce soir-là, l’événement n’est pas le concert punk, qui manque d’attrait pour Gianni, mais la rencontre improbable et burlesque dans les toilettes pour hommes avec Carmela, jeune femme qui n’a pas froid aux yeux et respire la joie de vivre. Elle n’est pas seule. Avec elle son jeune fils, Giacomo, qu’elle nomme tendrement Mino et qu’elle confie pour la soirée à Gianni, tandis qu’elle rejoint son bassiste de compagnon. Et la vie de Gianni va basculer : Carmela va lui offrir une chance de salut. Elle l’invite à venir dans sa maison dans les Pouilles au bord de l’Adriatique. « Il fera bon et la mer sera encore chaude, lui dit-elle. Cela te fera du bien. Avec Giacomo, nous allons te remettre sur pied. » Et se remettre sur pied, il en a sacrément besoin. Il accepte, lui qui ne quittait jamais ses Repetto blanches et Rome encore moins. Carmela lui ouvre grand les portes de sa maison suspendue au bord de la mer. Un lien d’amitié forte se noue immédiatement entre les trois solitudes, la femme, l’homme et l’enfant, bientôt rejoints par la libraire du village, un personnage merveilleux. Les rires, les cafés du matin, les dîners tardifs, les plongeons dans la grande bleue rythment les journées, le temps s’étire, la vie est tissée de complicité, de tendresse et de pudeur.

     C’est ainsi que Gianni va se réconcilier avec son mal de vivre et renaître à sa vie d’homme. La possibilité « d’effacer les chagrins qui le minent depuis tant d’années, oublier une mélancolie qu’il traîne comme une ombre trop grande pour un seul homme. » se fera concrète.

    Très attaché à son pays d’origine, l’auteur entremêle les courts chapitres d’intermèdes de musique, de poésie, faisant résonner les sons mélodieux de la langue italienne et éclater la lumière d’un été qu’on rêve de ne jamais quitter.

    A l’encontre de la folle violence qui sévit dans le monde actuel, il fait bon de rêver à un autre monde où l’amour, l’empathie et la solidarité ont leur place.

    Marie-Ange Hoffmann

    Solo tu
    Philippe Fusaro
    Sabine Wespieser éditions
    2026

  • “Le ciel l’a mauvaise” de Éléa Marini 

    “Le ciel l’a mauvaise” de Éléa Marini 

    Le titre du roman nous fait pressentir que, du ciel, viendra une catastrophe ; on en a la confirmation dès la première page : Il sonde le ciel, bouilli de colère, poings collés sur les hanches, un ciel qui a la couleur des mauvais jours. Il, c’est Bo, un petit garçon qui vit seul avec sa mère tandis que celle-ci s’éteint lentement, vaincue par ses démons. Partout dans cette histoire, les démons menacent et agissent, dans le ciel quand il déverse ses trombes d’eau destructives, comme dans le cœur des hommes en souffrance. Bo, dont nous faisons la connaissance au début, se dévoile à nous, nature rebelle, insolente et tout endolorie. Il fait le brave, façon de surmonter sa solitude et ses blessures, désespéré de ne pouvoir aider sa mère dont il supporte avec tendresse et ténacité les humeurs et les fugues. Il ne cesse de songer aux pupilles trop noires de sa mère. Son corps, une guerre molle où se livrent des combats invisibles. Le gamin le voit et il n’y peut rien. C’est lui qui bientôt nous mène à Isaac, homme bourru, taiseux, un peu sauvage mais à la bonté sous-jacente qui vit solitaire dans une maison en bois bâtie de ses propres mains au bord de la rivière, précisément là où Bo veut piéger des écrevisses pour les apporter à sa mère. 

    À ces deux personnages pétris de souffrance et de solitude se joint Alma, jeune voisine de Bo, une déracinée optimiste qui se gave de guimauves et de sucreries. Elle aussi, un jour, partie. Fuyarde décidée. Et elle était arrivée là, par le hasard de tous les pas qu’elle avait faits dans ses chaussures usées jusqu’à la corde. C’était en posant le pied dans cette rue que sa semelle droite, finalement, s’était trouée. Et Alma s’était arrêtée. Alors qu’une tempête incroyable se prépare et commence à sévir et dévaster êtres vivants et nature « Le ciel est un poumon immense. Il se mêle à la terre, engloutit les couleurs. La ville enrage » Le destin fait se rencontrer ces trois personnages, tous les trois très seuls et en lutte contre leurs démons, chacun à leur manière. N’ayant d’autre choix que de fuir le cataclysme qui s’est abattu sur eux et leurs habitations de fortune, ils vont trouver, malgré eux, la force de s’en sortir ensemble et de refonder un foyer, même provisoirement. 

    Des liens vont se créer, sur le chemin difficile d’une réparation hypothétique mais souhaitable. En expérimentant de façon forcée mais inéluctable le partage, la proximité, l’échange, ils saisissent la chance de se libérer de leurs blessures, de miser sur la confiance et de refouler la peur de l’inconnu et de l’exil, car les vents ne se sont pas contentés d’emporter les choses, ils ont aussi changé les gens.

    Le récit est porté par la force naturelle de ses dialogues aux sons charnels et simples qui emportent le lecteur à côté des personnages sur le chemin de l’apaisement après la tempête. L’autrice, qui travaille dans le cinéma, sait évoquer dans ce premier roman très impressionnant, les images, les sons, les atmosphères où la poésie n’est pas absente.

    Marie-Ange Hoffmann

    le 31 mars 2026

    Le ciel l’a mauvaise
    Éléa Marini
    Éditions de l’Olivier
    2026

  • “Le Sigisbée” de Mathilde Desaché

    “Le Sigisbée” de Mathilde Desaché

    Joli roman qui s’inspire des amours de celui qui n’est pas encore Stendhal. La Sérénissime dévoile ses charmes au travers de ce roman épistolaire parfaitement maîtrisé. Et l’on découvre avec bonheur le rôle du Sigisbée dans la brillante Venise du XVIIIe siècle, cet homme choisi par l’époux pour servir de chevalier servant à son épouse. 

    La belle Catarina, couverte de dettes laissées par son défunt époux, vit désormais au couvent. Sa fille Giulia, née du trio amoureux, lui a été enlevée encore enfant par l’un de ses pères. Par le truchement de son ami Henri Beyle, Catarina lui fait parvenir des lettres pour tenter de lui rendre sa véritable histoire… Toute la grâce et tout le charme de Venise avant que les armées napoléoniennes ne les éteignent. 

    Jocelyne Fonlupt

    Le Sigisbée
    Mathilde Desaché
    Éditions Finitude
    2026