« Mouette » de Dimitri Rouchon-Borie

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« Je vais raconter bien pire qu’une chute, une étreinte avec l’oubli. Je vais parler de la peau de terre grasse, de l’impossible amour et du souffle court. Je vais dire un cauchemar devenu monde. La vie. Ma vie. »

Un cauchemar donc, vécu à la première personne par un homme qui se retrouve brusquement coincé dans le noir complet d’un boyau souterrain – position pour le moins inconfortable. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il fait là. Tout lui manque, la lumière, l’espace, les explications. Tout est mystère, de son passé ne restent que quelques bribes – comme une certaine Lisa, totalement non identifiée – et devant lui l’assaillent et le tourmentent des angoisses existentielles. Il est seul. Lester – c’est le nom qu’il s’attribue – découvre étrangement sur lui une lampe frontale, une poche à eau, des barres énergétiques et une bouloche dans une poche. Il donne même des noms à ces objets, les personnifiant ainsi comme des compagnons de son infortune ; la bouloche devient dans sa main le lieu infime d’un peu de douceur possible.

« J’essaie d’affronter les angles biscornus de la violence, de la maltraitance, et jusqu’à la folie. Mon idée, c’est qu’on doit pouvoir trouver une peu de douceur jusque-là. Sinon, on est fichu »

Finalement, il ne lui reste plus qu’à ramper. « Tant que je ne bougeais pas, j’étais une apparition insensée dans ce monde. En mouvement, je devenais vivant en lui. » Commence alors un calvaire, un corps à corps douloureux et inégal de l’homme avec le minéral dur de la roche hostile. Le trouble s’en trouve d’autant plus amplifié que le lecteur fait l’expérience de s’identifier au narrateur et vit malgré lui l’enfermement dans les méandres de ce boyau, qui semble bien devenir un espace aussi bien mental que physique. D’ailleurs, que représente ce Boyau, auquel l’auteur attribue une majuscule ? serait-il une métaphore du cerveau du narrateur ? une métaphore de la naissance, du labyrinthe où l’homme se perd ?

« Je n’arrive pas à savoir si le Boyau est une présence. Il n’est pas quelqu’un. Mais il n’est pas rien non plus. »

Dans ses tentatives désespérées de s’en sortir et de découvrir des indices qui pourraient l’y aider, il voit dans le Boyau des intentions et une sorte de pouvoir qu’il subit et finit par accepter.

« Je racle la roche pour user tout l’espoir possible. »

Il continue de ramper et en avançant, il fait une rencontre improbable, il n’est donc pas tout seul, d’autres hommes sont coincés dans ce boyau. 

La violence et les conflits d’autorité vont régler leur marche commune vers une possibilité d’issue. Mais cet ordre infligé va se trouver bouleversé par l’apparition, alors qu’ils ont atteint une grande salle – « le gouffre » -, d’une femme, Mouette, porteuse de tendresse, de douceur et d’amour, incarnation de la lumière qui manquait si cruellement. Elle insuffle un nouvel air qui pousse à l’action dans cet enfermement psychotique.

Car c’est bien une psychose que l’auteur interroge et explore dans ce roman.

Chaque personnage semble jouer un rôle et se rassembler dans le personnage de Lester. Le nom qu’il s’est donné n’est pas anodin.  

Il faut attendre la fin du roman pour éclairer notre lanterne dans ce noir et trouver la résolution de l’énigme – que d’aucun aura peut-être devinée – car l’auteur sème des indices sur le chemin de la narration. Il n’est certainement pas sans intérêt de relire le récit pour suivre le sens de cette quête chaotique.

Enfin, c’est aussi par la langue que l’auteur nous emmène dans les tréfonds mentaux du narrateur, qu’il soit victime ou coupable. Une écriture subtile mais aussi dure et d’une grande précision sensorielle. C’est par tous les sens, le toucher, l’odorat, l’ouïe, que le narrateur découvre le monde du boyau et nous avec lui, non sans un certain malaise – la lecture n’est pas un long fleuve souterrain tranquille – 

Après Le Démon de la Colline aux Loups et Le Chien des étoiles, Dimitri Rouchon-Borie confirme avec Mouette sa puissance narrative et le talent avec lequel il fait jaillir la poésie de la noirceur.

Marie-Ange Hoffmann

 Mouette
Dimitri Rouchon-Borie
Le Tripode
2026