Bulletin littéraire Spécial 16es Automn’Halles

Jean-Renaud Cuaz • 21 septembre 2025

ÉDITO

Si le Festival du Livre de Sète 2025 marque le 100e anniversaire de la mort d’Erik Satie dont nous célébrerons l’œuvre mercredi 24 septembre au musée Paul Valéry, cette 16e édition des Automn’Halles est avant tout dédiée à un auteur essentiel, Boualem Sansal, condamné et emprisonné pour exercice illégal de… sa liberté de penser et d’écrire, depuis plus de dix mois par un pouvoir totalitaire. « La Constitution garantit la liberté d’expression et de conscience et pourtant je suis là » dira l’écrivain âgé et malade en appel de sa condamnation le 24 juin 2025. Les Automn’Halles avaient eu l’honneur d’accueillir en 2022 l’auteur de Abraham ou La Cinquième Alliance (Gallimard, 2020), un écrivain pourtant chaleureux, humaniste et courtois.

Jean-Renaud Cuaz

Président des Automn’Halles

LE PROGRAMME DES 16es AUTOMN’HALLES

MERCREDI 24 SEPTEMBRE

Musée Paul Valéry

18h-19h30 Ouverture officielle des Automn’Halles en présence du Maire de Sète

Rencontre avec Jean-Pierre Armengaud, pianiste, musicologue et auteur (Erik Satie, Éd. Fayard 2009) à l’occasion du centenaire de la mort de Erik Satie, animée par Patrice Legay

Jean-Pierre Armengaud ponctuera l’entretien par des illustrations musicales jouées au piano (entrée 10 € sur réservation)


RÉSERVEZ VOS PLACES  ICI : contact@lesautomnhalles.fr

JEUDI 25 SEPTEMBRE

Musée Paul Valéry

10h-12h Master Classe de Jean-Pierre Armengaud, œuvres de Erik Satie, piano, voix et piano, entrée libre, animée par AMA Languedoc


Place Léon Blum

10h-17h Les Automn’Halles prennent la place !

Journée des auteurs et éditeurs locaux et régionaux

Animation littéraire : présentation par les auteurs et éditeurs de leurs ouvrages

PROGRAMMATION DES AUTEURS ET ÉDITEURS - PLACE LÉON BLUM

10h Didier Amouroux, Nous les Guilhems de Montpellier

10h20 Olivier Martinelli, Caracas

10h40 Pierre Ech-Ardour, Vespérales élégies

11h Yves Marchand, Mes feuilles mortes

11h20 Alain Rollat, Mémoire du centre du Monde

11h40 Moquaden Shomiti, La lampe

12h Étienne Chambrelan, Nous sommes tous smic’Art

12h20 Loris Chavanette, Le Concours de pêche

12h40 Claude Degret, La bâtarde de Lérida

13h Alain Delage, Les cicatrices de la bête / Mireille Pluchard, L’ambre et le masque

13h20 Vanessa Lahmi, Meurtre à la banque

13h40 Anne-Sophie Lacombe, Le doux murmure des Carpates

14h Florence Ferrari, L’aube de liberté

14h20 Anne-Ève Lavilla, Les roboïdes, la musique en tête

14h40 Armonia Lemaître, Rose et ses hommes

15h Marie-Clair Mire, Un marin à terre

15h20 Joelle Ranchon, Les adorateurs de Shiva

15h40 Julie Reghenaz, Fusione

16h Alain Vernhes, Dis-moi où va le silence, Si la guerre ne meurt…

16h20 Fabienne De Dyn, Les Éditions au Pluriel

16h40 Charline Bigouret, Éditions Maison Boligrafo

JEUDI 25 SEPTEMBRE

Maison Régionale de la Mer

17h-18h On ne vit que deux fois avec Emmanuelle Favier (Écouter les eaux vives, Éd. Albin Michel 2025) animé par Yves Izard, suivi d’un apéritif dédicace jusqu’à 18h30


Grand entretien

18h30-20h Laurent Mauvignier pour La Maison vide (Éd. Minuit double 2025) et l’ensemble de son œuvre, animé par Laurent Cachard

L’événement de la rentrée littéraire ! Un auteur essentiel depuis plus de 25 ans, aux éditions de Minuit. Un roman portant sur deux siècles, trois guerres et trois femmes : de l’arrière-arrière-grand-mère à la grand-mère du narrateur en passant par la mère de celle-ci, Marie-Ernestine Proust. Aucun rapport avec l’auteur de la Recherche du Temps perdu, annonce l’écrivain, qui livre pourtant un roman proustien en diable !

VENDREDI 26 SEPTEMBRE

À bord de l’Amadeus

10h-10h50 Portraits de navires avec Jean-Benoît Héron (La grande pêche 2022, À bord des paquebots 2023, À bord des bateaux de sauvetage 2024, Éd. Glénat)

Suivis d’une Master Classe dessin avec les élèves du Lycée de la Mer et leur professeur Stan Sauvanier


11h-11h50 Consigner l’ordinaire du sauvetage avec Michel Zambrano (Embruns de vie illustré par Pierre Lesc, 2013) ancien président de la SNSM Sauveteurs en Mer, animé par Jean-Renaud Cuaz

VENDREDI 26 SEPTEMBRE
14h-16h Rencontres en milieu scolaire avec un auteur (accès réservé)

Collège Paul Valéry Johanna Mesthé & Camille Roque (Les intemporels, Hello Éd. 2023) animé par Catherine Tournier

Lycée Joliot-Curie Bruno Doucey (Indomptables, Éd. Emmanuelle Colas 2024) animé par Aline Marchadier

VENDREDI 26 SEPTEMBRE
Nouvelle Librairie Sétoise

17h-17h45 Le roman de la rentrée avec Hélène Zimmer (Les Dernières Écritures, Éd. P.O.L 2025) animé par Sophie Garayoa


Musée Paul Valéry

18h-19h30 Concert Erik Satie avec les Musiciens Amateurs de l’AMA Languedoc

SAMEDI 27 SEPTEMBRE

Bar Le Plateau

10h-10h45 Survie et rédemption avec Olivier Martinelli (Caracas, Éd. Kubik 2025) animé par Jean-Renaud Cuaz


Médiathèque Mitterrand

10h Ouverture par Pierre Chagny, Directeur du réseau des médiathèques, Conservateur en chef des bibliothèques


10h30-11h15 De la mer d’Aral aux sources mythiques du fleuve Amou-Daria avec Cédric Gras (Les routes de la soif, Éd. Stock 2025) animé par Florence Monferran


11h30-12h15 En quête de liberté avec Bruno Doucey (Indomptables, Éd. Emmanuelle Colas 2024) animé par Catherine Schön


12h30 Dégustation des Huîtres Caviar™ de Benoît Causse


14h30-17h Dédicaces sous les arcades de la Médiathèque


14h30-15h15 Grand reporter, pourquoi ? avec Hajar Azell (Le sens de la fuite, Éd. Gallimard 2025) animé par Yves Izard


15h20-16h05 Un premier roman qui donne des ailes avec Romain Potocki (Le jardin dans le ciel, Éd. Albin Michel 2025) animé par Madeleine Mercier-Dubois


16h15-17h Un illustre inconnu avec Pascale Roze (Le roman de Mécène, Éd. Stock 2025) animé par Jean-Louis Cianni

SAMEDI 27 SEPTEMBRE
Maison Régionale de la Mer

17h30-18h15 Rencontre avec Jean Verne, arrière-petit-fils de Jules Verne à l’occasion des 150 ans de la parution de L’île mystérieuse, animée par Jean-Renaud Cuaz

Présentation du Concours de nouvelles 2025


Grand entretien

18h30-19h30 L’art, un rempart contre la barbarie avec Hubert Haddad (La Symphonie atlantique, Éd. Zulma 2024) animé par Marie-Ange Hoffmann suivi d’un apéritif dédicace jusqu’à 20h


Librairie Kailash

19h45-20h30 Afghanistan, les guerres des autres avec Gilles Bertin (Tourmente sur l’Afghanistan de Andrée Viollis, Éd. Kailash 2024, Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin, Éd. Kailash 2012) et Raj de Condappa (L’Inde contre les Anglais de Andrée Viollis, Éd. Kailash 2024) animé par Yves Izard

DIMANCHE 28 SEPTEMBRE

Médiathèque Mitterrand

10h30-11h15 La mer comme territoire avec Laure Limongi (L’invention de la mer, Éd. Le Tripode 2025) animé par Madeleine Mercier Dubois


11h20-12h05 Une ville, un auteur avec Mahir Guven (Istanbul, Éd. L’arbre qui marche 2025) animé par Jocelyne Fonlupt-Kilic


12h10-12h55 À la croisée du vin et de la littérature de Jim Harrison avec Christine Campadieu (Le sorcier et la luciole, Éd. Nouriturfu 2024) animé par Florence Monferran


14h30-15h15 Un hommage à la littérature avec Lydie Salvayre (Autoportrait à l’encre noire, Éd. Robert Laffont 2025) animé par Marie-Ange Hoffmann


15h30-16h15 La mort ou la vie ? avec Julien Jouanneau (Deux litres et demi, Éd. M. Nadeau 2025) animé par Yves Izard


16h30-17h30 De l’autre côté / À voix haute avec Raphaël Meltz (Après, Éd. Le Tripode 2025) accompagné de Louise Moaty, comédienne, animé par Jenny Azzaro


18h Clôture musicale Clin d’œil à Satie par le groupe de jazz Les Smiles de l’AMA Languedoc

TÉLÉCHARGER LE PROGRAMME COMPLET TÉLÉCHARGER LE DOSSIER MÉDIAS
contact@lesautomnhalles.fr

LIVRE À L’AFFICHE

La maison vide de Laurent Mauvignier

Les Éditions de Minuit (2025)

Par Laurent Cachard* — On commence à connaître l’auteur et son sens du contraire pour ne pas s’étonner qu’il intitule la maison vide un roman de 744 pages plein d’une histoire familiale portant sur deux siècles, trois guerres, trois femmes — de son arrière-arrière-grand-mère Jeanne-Marie à Marguerite, la grand-mère du narrateur en passant par la mère de celle-ci, Marie-Ernestine.


Lisez la suite et d’autres revues de livres dans le blog des Automn’Halles


* Laurent Cachard animera le premier grand entretien avec Laurent Mauvignier à la Maison Régionale de la Mer jeudi 25 septembre à 18h30

contact@lesautomnhalles.fr
Copyright (C) 2025 Les Automn'Halles. Tous droits réservés.

Vous recevez ce bulletin littéraire car votre couriel est dans la liste des destinataires des Automn'Halles.


Les Automn'Halles

8 avenue Victor Hugo, 34200 Sète

par Jean-Renaud Cuaz 25 mars 2026
ÉDITO Alors qu’il se rapproche à grands pas, le Festival du Livre de Sète s’apprête à changer de présidence. En annonçant ma démission le 18 mars au Conseil d’administration des Automn’Halles, je clos un chapitre fait d’engagement, d’énergie et de convictions. D’abord responsable de sa communication, puis en tant que président, je me suis évertué, avec une équipe enthousiaste, à donner à notre festival et à ses rendez-vous littéraires une visibilité réelle, une place plus affirmée dans le paysage culturel sétois. La raison de ce renoncement ? Une présumée interférence avec ma qualité d’éditeur, activité certes gratifiante mais à but non lucratif. Au moment de passer le relais, un regard rétrospectif n’appelle ni euphorie ni regret excessif, mais une forme de lucidité. Car le contexte dépasse largement les murs d’un événement local. Les États généraux de la lecture pour la jeunesse ont révélé une réalité préoccupante : une majorité de jeunes éprouve des difficultés face à la lecture. Dès lors, la question n’est plus seulement d’organiser un festival, mais de comprendre à quel public il s’adresse. Je veux croire aux initiatives portées notamment par le Centre national du livre pour raviver le désir de lire. Car à Sète comme ailleurs, l’enjeu est clair : célébrer le livre ne suffit plus. Il faut désormais reconquérir ce désir, avec conviction, patience et humilité. Jean-Renaud Cuaz Président démissionnaire des Automn’Halles
par Jocelyne Fonlupt 18 mars 2026
Joli roman qui s’inspire des amours de celui qui n’est pas encore Stendhal. La Sérénissime dévoile ses charmes au travers de ce roman épistolaire parfaitement maîtrisé. Et l’on découvre avec bonheur le rôle du Sigisbée dans la brillante Venise du XVIIIe siècle, cet homme choisi par l’époux pour servir de chevalier servant à son épouse. La belle Catarina, couverte de dettes laissées par son défunt époux, vit désormais au couvent. Sa fille Giulia, née du trio amoureux, lui a été enlevée encore enfant par l’un de ses pères. Par le truchement de son ami Henri Beyle, Catarina lui fait parvenir des lettres pour tenter de lui rendre sa véritable histoire… Toute la grâce et tout le charme de Venise avant que les armées napoléoniennes ne les éteignent . Jocelyne Fonlupt Le Sigisbée Mathilde Desaché Éditions Finitude (2026)
par Claude Muslin 28 février 2026
« Don Salvatore m’a appris à jouer aux Échecs, mais il m’ a surtout appris l’âme de ce jeu » Voici Pipo, Cesare, et Zino, trois amis d’enfance qui mènent une vie pétillante sur un piton rocheux de l’archipel des îles Egades (Sicile). Pipo va mourir trop tôt, sans faire de sa vie une histoire à raconter ; Cesare, le narrateur pêcheur-sculpteur-joueur d’échecs, affaibli par un pied bot, va laisser à Zino le soin de raconter ses aventures. Et quelle vie que celle de Lorenzino Ferrazio dit Zino, l’aîné d’une famille aisée franco-italienne, promis à une belle carrière dans l’industrie mais rêvant de partir en Amérique, ballottée dans un tourbillon qu’il ne saura pas maîtriser. En 1938, avec la guerre qui s’annonce, les projets avortent. Cesare, handicapé, ne craint pas d’être réquisitionné par l’armée ; en revanche, Zino refuse le STO, rejoint le maquis avant d’être arrêté puis déporté à Mauthausen ; survit ; s’en sort, et parvient au sommet d’une gloire éphémère et bien amère. Un engrenage dans lequel il est pris, surpris plutôt, mais qui ne s’arrêtera que cinquante ans plus tard, quand il décidera de rentrer au pays, à Marettimo. « Que notre souci essentiel soit d’être à la mesure de l’inconnu qui nous attend » . Voilà la clé du roman. Celle qui ouvre la voie du récit d’aventures à une sorte d’anti-héros, qui avance sans trop réfléchir, et vit au jour le jour. Et de fait, Zino fait feu de tout bois. Sans s’embarrasser de scrupules mais rattrapé par les regrets quand il réalise les conséquences de ses actes. Il y a ce fil rouge aussi qui court tout au long du roman. Le jeu d’échecs. Qui lie d’une amitié sincère les adolescents ; qui permet à Zino, dans les moments les plus obscures de sa vie, comme à Mauthausen, de défier un officier SS devant un échiquier la nuit et de subir sa torture le jour ; d’infliger échec et mat à Albert Fignon, le PDG de l’entreprise éponyme. « Je découvrais jour après jour que la vie d’un grand patron ressemble en tout point à celle d’un joueur d’échecs. Tout n’est qu’intuition, affaire de stratégie ou stratégie d’affaires (…) Il suffit de connaître les logiques, sentir les motifs, savoir défendre telles pièces et en sacrifier d’autres » . À ce jeu Zino excelle ; il avance. Il place. Il gagne. L’ascension est vertigineuse. La chute aussi… Là encore le jeu d’échecs permet une belle métaphore : « Dans le jeu d’échecs, les pions sont les seuls à pouvoir se métamorphoser en pièce majeure lorsqu’ils atteignent leur but (…). Ainsi, le plus modeste et le plus insignifiant des êtres pouvait changer le cours de l’histoire, par sa course forcée vers l’avant » . Le récit s’articule autour de deux voix. Celle de Zino, et en contrepoint celle de Cesare. L’auteur change de narrateur d’un chapitre à l’autre. Le procédé est habile et donne de l’épaisseur aux protagonistes. Grégoire Domenach a reçu le Prix Marcel Aymé pour Entre la source et l’estuaire . Le dernier roi de marettimo est son troisième roman . Claude Muslin Le dernier roi de marettimo Grégoire Domenach Éditions Christian Bourgois (2025)
par Yves Izard 28 février 2026
On découvre d’abord une ville étrange pourtant semblable à toutes les autres disait Molly Fall si l’on excepte le dédale des rues, la chaleur à crever, la mer comme un mirage et les pensées pesantes empêchant de s’y rendre…mais qu’est-ce vous voulez … Bref une sorte de ville fantôme à la topographie minimaliste, comme dans un western, où des chercheurs d’or se sont appropriés la ville , chassant un peuple devenu fou qu’on appelle désormais les « Exilés » . C’est dans ce lieu étrange que surgit une femme venue pour tourner un film qui n’existe pas . Avec une caméra et un drone elle a essayé de filmer la prolifération invisible, tout autour et en moi mais l’image m’a mise en mille morceaux . Elle y croise le sculpteur, le pianiste, une tenancière de bar, un poète, un prêtre vêtu de noir, des enfants anonymes et sauvages . Il y a un café qui se remplit le soir ; Plus tard elle découvrira un couvent, puis les Zones où tu peux disparaître , un monde sous terrain et des exécutions de natifs parce que leur présence menace la lumière ; Et surtout Molly qui a l'habitude de faire du cerceau dans sa robe qui flotte au vent sous les regards des hommes qui salissent son corps . Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée qui a perdu la mémoire est repêchée par un cargo qui vient d’essuyer des jours de tempête où le vent hurlait jusqu’à la plus profonde des cales, les hommes n’étaient plus que des marionnettes… c’était le ventre de la mer qui s’emparait de vous . C'est dans une de ces nuits de tourmente qu'un marin a disparu tragiquement . « Jack s’est jeté » . La phrase est tombée comme un couperet sur la table autour de laquelle l’équipage est rassemblé . Mais le capitaine jurait qu’on allait s’en tirer . On pourrait y lire du Pierre Ech-Ardour : « Pire est la mer que les déserts » dédié aux migrants de Méditerranée. Il restera à ces deux femmes, la cinéaste narratrice et la naufragée amnésique à trouver une issue pour reconstruire leur identité. La construction de ce roman foisonnant entre vaisseau fantôme et thriller halluciné nous plonge dans un univers où la raison vacille, entre le rêve et le mythe. Où la vie, le désir, côtoient la folie et la mort avec ce capitaine dont la capuche de son ciré dégoûtant sur ses cheveux le long d’une barbe dont la blondeur était menacée par la grisaille du plus mauvais temps qui soit, celui de l’âge . Le temps du récit à partir du jour 0 n’obéit pas à un calendrier chronologique, il commence le jour 7 après Savannah avec la première disparition de jack , dans l'Atlantique nord , et se poursuit Jour 3 après Savannah quand jack découvrait à la jumelle la langue de terre désertique, cette ville de P. où vient d'arriver la narratrice cinéaste dans le café qui pourrait être un salon. Les deux mondes vont coexister dans « la mer et son double » jusqu’au jour 47 après Savannah pour revenir aux origines dans un maeltrom fantastique où la mer avait commencé à envahir Anna, avec dans ses pupilles des trombes d’eau, l’ombre des courants de fond sur ses épaules des frôlements serpentins encerclant ses jambes… Molly retourne dans sa ville, son bras traverse le miroir , elle sait que dans la vie un instant peut décider de tout . Anna arrive enfin au bord, à l’endroit de séparation où la glace devient liquide… derrière elle, la forme du cargo s’estompe dans le blizzard… c’est maintenant qu’elle doit se jeter, en avant . Yves Izard La mer et son double Julia Lepère Éditions du Sous-sol (2026)
par Marie-Ange Hoffmann 19 février 2026
Les premières pages nous mettent en présence d’une femme, Enriqueta, dont on pressent qu’elle est la clé de voûte d’une histoire tragique familiale et mémorielle inscrite dans la grande Histoire. En s’adressant à elle à la 2ème personne du singulier, la narratrice, qui n’est autre que Léonor elle-même, sa petite-fille, donne vie et chair à cette grand-mère avec une infinie tendresse. À la genèse du roman intervient un événement qui bouleversera la vie de Léonor née française : elle prend connaissance qu’en Espagne, une loi promulguée en 1922 permet aux descendants d’exilés déchus de leur nationalité et devenus apatrides de demander la nationalité espagnole perdue. Elle prend alors la décision de faire les démarches nécessaires pour une reconnaissance identitaire auprès du gouvernement ibérique. Une manière pour elle de redonner à tous les siens, disparus, leur dignité et leur humanité, une manière de lutter contre l’oubli. Revenons à l’histoire : Août 1936, la guerre fratricide espagnole atteint Irun, petite ville du pays basque espagnol qui fait face à la ville d’Hendaye, située dans le pays basque français encore épargné par la guerre. Pour échapper aux menaces de mort et aux bombardements des Franquistes, Enriqueta n’a qu’un choix, fuir la maison familiale avec ses trois enfants, ses parents et ses trois frères. Ils ont dix minutes pour tout quitter, laissant sur la table le gâteau de riz concocté par la grand-mère pour fêter les sept ans de son fils Jean. Ce gâteau sera le symbole de l’exil. Ce jour-là, Enriqueta, sous la contrainte, assume avec courage de porter toutes les pertes en entraînant la famille à passer le pont de l’exil, le pont, autre symbole, « un pont, une frontière. Un fleuve, la Bidasoa…Vous avancez tous ensemble, les parents devant, les oncles et toi derrière, avec les enfants. Il faudrait avoir l’air joyeux. Ne pas se retourner, surtout pas, puisqu’on va rentrer à la maison tout à l’heure. On mangera le riz au lait laissé sur la table. On fera une belle fête » . Au centre du récit, le drame de ces exilés déchus de leur nationalité, devenus apatrides une fois le pont traversé. Ils seront bien accueillis à Hendaye mais Enriqueta est une femme qui encaisse, qui surmonte, s’évade et court vers la plage d’Hendaye pour regarder Irun, sa ville en face, se détruire sous les bombardements. « Pourquoi revenir inlassablement sur ce 18 août 1936 ? Pourquoi au mitan de ma vie tourner et retourner cette terre faite de fantômes, d’exil et d’inconnu ? Je ne trouve pas de réponse précise, sauf la nécessité de chercher une certaine vérité dans l’enchaînement des événements. » Un roman sur l’exil mais aussi sur le devoir de mémoire. En se jetant dans cette quête, avec comme seuls appuis quelques documents d’archives, quelques photos, et souvenirs épars, Léonor se projette dans l’époque et les lieux à la rencontre de sa grand-mère et de sa famille, elle ressent la furieuse nécessité de « marcher dans leurs pas », d’aller à la rencontre des fantômes du passé, de les incarner en leur donnant la parole, en les tirant de leurs tombes et de l’oubli. L’originalité du récit tient à la manière dont l’autrice tisse la quête administrative personnelle (elle obtient finalement son passeport espagnol), l’enquête familiale et l’hommage à sa grand-mère avec la fiction romanesque et le regard poétique. Car la poésie est le cœur vibrant du récit. A travers elle, la narratrice dialogue intimement avec sa grand-mère « je suis toi, tu es moi et nous allons ensemble ». L’écriture permet de rendre vivantes les figures du passé et d’accéder à la vérité. La forte résonnance avec l’actualité est un appel à l’engagement politique de la littérature et de la poésie. L’autrice affirme le rôle incontestable des femmes combattantes en portant leurs voix haut et fort pour qu’on se souvienne. En écrivant, Léonor témoigne du passé, du présent et de l’avenir tel qu’il pourrait advenir. « Ce jour lointain, que je tente d’atteindre de si longues années après, je ne peux l’écrire qu’à travers l’invention des mots, le filet qu’ils forment, agrippant dans ses mailles des bribes de conversations, de souvenirs. » A la lecture de la prose de Léonor de Récondo, on ne s’étonne pas que la première vocation de l’autrice soit musicale - elle mène de front une activité de violoniste et d’écrivain. La singularité du récit s’inscrit dans le don de conjuguer intensité et finesse. Des passages poétiques au « je » alternent avec une prose délicate et touchante au « tu » Une musique intérieure résonne et émeut le lecteur . Marie-Ange Hoffmann Marcher dans tes pas Léonor de Récondo Éditions L’Iconoclaste (2025)
par Jocelyne Fonlupt 18 février 2026
En 1995, la jeune sociologue turque Pinar Selek entreprend une recherche sur les origines du mouvement de résistance kurde. C’est alors la mise en œuvre d'une politique de la terre brûlée dans le Sud-Est anatolien, qui contraint à l'exil 2 à 3 millions de personnes. Sa recherche porte sur les pratiques culturelles et les stratégies mises en place par un peuple que l’État turc cherche à éradiquer. Pinar Selek est arrêtée, torturée et emprisonnée. Son travail de recherche est interrompu. Ses notes sont saisies et détruites. Elle refuse de dévoiler les noms de ses interlocuteurs. Elle est accusée de terrorisme par le pouvoir turc. Contrainte à l’exil, elle vit aujourd’hui en France mais continue de faire l’objet de procès en Turquie. Vingt-sept ans plus tard, elle tente de reconstituer la recherche entreprise à partir de ce que lui restitue sa mémoire. Et c’est l’objet de cet ouvrage Lever la tête . Au-delà de ce qu’on y apprend des pratiques culturelles d’un peuple, c’est toute la question de la répression du savoir et de ceux qui le diffuse qui émerge. Et en ce sens, il dépasse largement la question kurde pour atteindre à l’universel . Jocelyne Fonlupt Lever la tête La recherche interdite sur la résistance kurde Pinar Selek Université Paris Cité Éditions (2026)
par Claude Muslin 14 février 2026
Ah les secrets de famille ! Nous sommes en juillet 1964 : L’époque est marquée par des images intemporelles : La 404 – Françoise Hardy – les PTT – Sophia Loren – les films de Dino Risi - Aldo Moro – Anquetil et Poulidor – Gigliola Cinquetti et sa chanson victorieuse de l’Eurovision Non ho l’eta - la Vespa… Complétées par l’évocation de Avec vue sur l’Arno le roman d’Edward Morgan Forster et celui de Robert James Waller Sur la route de Madison ; comme des indices supplémentaires d’un cataclysme à venir. Car l’époque a son importance dans cette histoire. Qui n’aurait pas pu se tenir de nos jours. Le récit emmène ses lecteurs, avec entrain, brio, jovialité et pudeur, en Toscane, dans une pensione à San Donato. Paul Virsac est professeur d’italien ; sa femme Gaby travaille aux PTT, leurs filles Suzanne et Colette sont écolières, Des vacances en Italie qui marqueront le début, ou la fin d’une tranche de vie. C’est le petit-fils de Paul, le narrateur, qui raconte. En confidence, prenant sous le bras son lecteur pour l’emmener sur les traces de son aïeul et lui murmurer, à l’oreille, un secret. N’oubliez pas… Que je vous dise encore… Que je vous dise enfin… Donc, le récit aborde cette question existentielle : Quel sens donner à sa vie ? Et par sens, il entend aussi bien la direction que la signification. Alors, que va faire Paul quand il comprend qu’une autre vie est possible ? Une vie sans mensonge, sans compromission, sans artifice ? Mais une vie à contre courant de la bien pensante société de l’époque. Il a fallu beaucoup de pudeur et de talent à l’auteur pour creuser, aller au fond de l’âme de Paul, donner toute l’épaisseur possible à son personnage principal mais aussi à Sandro et tous ceux qui gravitent autour de Paul, pour nous conduire, en douceur, vers le dénouement. Ainsi, pour alléger le poids d’un des secrets de famille qui tarde, au fil des pages, à être découvert, l’auteur nous offre, en même temps qu’à Paul et sa famille, l’occasion d’admirer quelques beaux paysages et villes de Toscane ; de rencontrer des personnages haut en couleurs pas chiches en langage fleuri. Le récit tient en haleine, même si, grâce ou à cause de pas mal d’indices, le lecteur sent bien vers où le narrateur veut le mener. Je n’en dirais pas davantage. Bonne lecture . Claude Muslin Une pension en Italie Philippe Besson Éditions Julliard (2026)
par Yves Izard 14 février 2026
On pourrait dire que l’histoire commence autour d’un jeu de palets, un soir d’août où le père de Marie et Loïc terminent la partie dans la lumière sublime de vingt et une heure. Ils parlent et Marie voit de loin leur conversation comme une forme flottante et lumineuse. Mais c’est un match de foot que raconte son cousin Loïc: C'est dimanche après-midi, l'exaltation est totale…Voilà dans quoi on arrive raconte Marie, un match entre deux équipes de deux petits villages de Côtes d'Armor dans les années 80.. un an après la mort de Charlot, le père de Loïc. La suite démontrera que l'on raconte des histoires à la place d'autres histoires pour ne pas en raconter certaines.. comme celle que Loïc rappelle à Jean venu le chercher ce soir-là avec sa vieille Renault 15 orange tu te souviens ? Comment ne pas oublier ? répond mon père, c’était mon frère le plus proche. Comment ne pas oublier et il va le répéter presqu'une dizaine de fois et je réalise qu'il dit l'inverse de ce qu'il croit dire. C’est ce trouble plus de quarante ans après cette disparition qui va décider la narratrice à mener l’enquête sur ce naufrage et la mort de son oncle Charlot dont longtemps elle a dit qu'il était marin et qu'il a disparu en mer quelques années avant ma naissance. Et qu’elle a toujours entendu dire : « on ne saura jamais ». Et comme l'angoisse est la chose qui se transmet le mieux, elle n’a en tête que cette annonce que redoutait son père. L'image que vit ma tante, un jour de juin 1979, ouvrant la porte de chez elle sur l'annonce de la mort de Charlot. Ainsi Marie Richeux avoue qu’elle avait toujours su qu'elle écrirait sur la mort de Charlot. Elle, femme de radio qui désirait lutter contre la disparition des choses et des êtres en enregistrant des voix, allait désormais écrire puisque le métier d'écrire est le ministère par lequel l'écrivain s'approche des mystères, dissipe ceux qui peuvent l'être, respectent ceux qui doivent le rester. C’est une longue enquête qu’elle entreprendra car l’oncle survivant qui était cuistot dans la marine n'avait jamais rien voulu raconter. C’est donc internet qui racontera la collision de l’Emmanuel Delmas avec un autre navire en 1979 au large des côtes italiennes. Au-delà des diverses versions revient toujours « La brume épaisse qui sépare du réel ». Aux Archives nationales à Peyrefitte, il y a tout le dossier avec un mot qui choque, insupportable : carbonisé ! Charles Richeux, le nom que je porte… écrit Marie. Et les télégrammes parlent de corps disparu ou non identifiable, ou considéré comme mort. Elle va surtout beaucoup apprendre sur tout un monde de marins , sur ces femmes qui tricotaient des pulls pour leurs époux avec des motifs de torsades assez originaux pour être certaines en cas de naufrage de pouvoir reconnaître leur corps mort et défiguré…cette vie de femme, c'était attendre que ton homme revienne ; Faut avoir connu ça pour accepter. Courir acheter les journaux et attendre les lettres. Voilà cette histoire de la Bretagne qui apparaît au cours des conversations avec les veuves, d'anciens officiers radio ou un syndicaliste très engagé qui travaillait pour la Delmas a toujours pensé qu’ il y avait quelque chose dans ces bateaux, un trafic dans le Golfe d'Aden que Charlot n'aimait pas. Comme dans « Ressac » le livre de Clarisse Griffon du Bellay qui cherche la vérité sur le drame du Radeau de la Méduse dont son ancêtre fut l'un des rares survivants, le récit officiel ne répond pas à toutes les questions. Le procès de 1981 permettra certes de renforcer la sécurité et de faire évoluer le statut des marins, mais comme le raconte la tante, finalement on nous a donné un capital décès. Des histoires de naufrage, les marins qui meurent en mer, ça remonte de génération en génération. Et comme pour expliquer le silence, ce ne sont pas les documents du naufrage restés au grenier, que les tantes ne cessent de dire qu’elles les montreraient un jour…qui ne vient jamais, qui changerait quelque chose…avant de lui confier : « l’essentiel c'est de raconter l'histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l'histoire, écrire les questions simplement,. C'est exactement ce qu’il faut aux vivants. Entendre les choses comme elles sont. » Que peut la littérature, quand chacun reste sur sa version de l'histoire et qu’il n’y avait rien de plus à apprendre ? Offrir un très beau roman quand Marie Richeux qu'elle n'écrivait pas pour les démêler. Yves Izard Officier radio Marie Richeux Sabine Wespieser Éditeur (2025)
par Yves Izard 18 janvier 2026
De sexe masculin, prussien, hussard et congelé. Tel fut le premier corps que je découvris en creusant le sol gelé pour y ensevelir « mon épouse » ; et si j’écris « mon épouse », c'est parce que je n'ai jamais su son véritable prénom . En quelques mots Vicente Luis Mora nous plonge dans un thriller empli de cadavres dans une terre inhospitalière au cœur d’une Europe centrale ravagée par les guerres. Dans le style du XIXe siècle il signe une fausse autobiographie qui tient tant du conte fantastique que du roman philosophique. Une sorte de réalisme magique cher à l’Amérique du Sud, popularisé par Gabriel Garcia Marquez, où le temps se joue des méandres de la mémoire, avec son géant et sa fée albinos, avec ses énigmes confrontées à la réalité historique ; Pourtant, s’interroge le narrateur, pour que lecteur puisse comprendre ce que je veux narrer il faudrait commencer par le début, sauf que le passé est si long et si profond que choisir une de ses parties constitue d'une certaine manière comme une imposture. Rien ne commence jamais à un instant précis, notre vie ne débute jamais exactement à la naissance. Disons qu’un certain Redo Haupsthammer arrive de Vienne pour s’installer en Prusse où il a acquis une terre dans une petite ville sur la rive de l’Oder. C'est là qu'il va rédiger ses mémoires. Nous sommes donc en Europe centrale, au cœur d'une contrée meurtrie par les guerres incessantes dont les terres gardent la mémoire, où « ce barbare de Napoléon » a laissé de si amères souvenirs , comme lui racontera son ami historien-philosophe Jakob qui lui parlera souvent de batailles. Et c'est aussitôt arrivé sur place que Redo se présentera au Bourgmestre en quelques mots très choisis . « Je suis né à Vienne de mère autrichienne et de père inconnu. Je suis venu m’installer seul à Szonden, car ma femme, qui voyage sur ma charrette confinée dans son cercueil , est décédée, il y a quelques jours à Mayence sous les coups de feu d’un soldat français en fuite… » Il gardera pour ses carnets qu’ il était né dans un bordel tenu par sa mère où il était tombé amoureux d’Odra qui y travaillait et dont les hommes comme les femmes étaient fous . Et que leur départ vers une nouvelle vie avait été longuement préparé sous une nouvelle identité avec un détour par la France pour se familiariser aux travaux de la ferme. Ils avaient connu une période heureuse, nous aimant comme nos jeunes corps le demandaient, appris a boire en contrôlant l'ivresse, comme l'espion qui s' immunise contre le poison le plus mortel . Cette histoire intime, nous la découvrirons à mesure que Redo déterrera des cadavres congelés de soldats qui pourtant jamais ne fondront l’été venu, perturbant son projet de premier fermier libre de Szonden . Dans cette double vie, il comptera sur les personnages de conte, comme le géant Udo que les abeilles ne piquent pas et qui échangeait ses services avec la population restant comme le dernier homme qui n’ait pas connu l’argent , et l’un des rares qui d’emblée lui avait dit : Il y a quelque chose d’étrange chez vous . Comme la mystérieuse Isle, l’albinos, comme une sorcière bienveillante accompagnée de son loup, qui ne s'étonne pas de ses découvertes de soldats congelés. Et il y aura son grand ami Jakob qui lui enseignera l'Histoire , soulignant le caractère transcendantal de la matière mais qui doute quand Redo lui demande s’il croit qu’en Europe les guerres soient terminées , se livrant à une leçon de géopolitique terriblement actuelle. Quant à l’énigme des soldats congelés, comme en écho, Redo entendra aussi ces mots du roi de Prusse : « Aucune nation ne peut survivre en exposant la vérité au grand jour. » Comme si le thriller ne pouvait fonctionner si le lecteur découvrait trop vite l’énigme, Redo tombe sur de plus en plus de corps congelés, s elon une effrayante progression géométriques, comme parallèlement Vicente Luis Mora multiplie le nombre de mots de chapitres en chapitres, analyse son traducteur François-Michel Durazzo . Ainsi les carnets de Redo sont parsemés de plus en plus d’indices à priori anodins mais assez troublants pour nous laisser approcher le mystère d'une époque incarnée par son personnage . Yves Izard Mitteleuropa, les carnets secrets de Redo Vicente Luis Mora Éditions Maurice Nadeau (2026) Traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo
par Yves Izard 28 septembre 2025
Le cortège s’étira sous le ciel dégradé : des silhouettes marchant sous le soleil qui explose avant de disparaître. Une pellicule de miel recouvrait le village. Les habits flottaient dans le silence au milieu des croupes de verdure et du marbre froid des tombeaux. La foule avançait, compacte et désordonnée sans meneur… Ils allaient tous rester ensemble dans cette grande bâtisse qui n’avait jamais été aussi pleine… mais vidée de cette aura dont seule Gaïa avait le secret. La mort de cette grand-mère conteuse révèle ce que tous redoutaient : Ce jour là où l’été n'est plus annonce la fin de ces paradis de l'enfance . La nostalgie n'est plus ce qu'elle était comme des parenthèses ensoleillée dans la maison de famille que l’on doit quitter . Dans L’envers de l'été Hajar Azell raconte dans ce premier roman ce fossé infranchissable creusé par la mer entre ses deux rives, l’une où l’on vit et l'autre où l'on est née . Elle y raconte ces interdits sociaux qui pèsent sur les femmes et la violence des rapports familiaux sur les bords de la Méditerranée comme dans ce village où par tradition on respectait les morts presque plus que les vivants . Dès le retour du cimetière éclatent les disputes de famille comme entre les voisins, ceux restés au village et les autres partis vivre ailleurs. Tensions, ragots, jalousies , les corps sont passés en revue épiés avec cette question lancinante : Que va-t-on faire de la maison, si vieille et inutilement grande avec ce jardin de Gaïa où le décor de ses étés se colorait d'une teinte triste … chacun pleurait au fond l'amputation de sa propre mémoire . Par une succession d’aller-retour, la dure réalité va apparaître par contraste : d’abord la plage où se retrouvaient les deux cousines, Camelia et May, les corps en offrande au soleil, la drague avec ce mélange de villageois, d’enfants de la grande ville et des familles émigrées . Tout le monde devenait beau en cet été de leur 15 ans dans ces jeux pour trouver un amoureux. Et ceux-là qui nous demandent chaque fois d’où on vient, comme si on ne pouvait pas vivre ici et parler français correctement ! Camélia maigre, féminité discrète qui pleure le jour de ses règles en réalisant qu’« elle n’était qu'une femme » . May, qui revenait chaque été, et qui, avant la vente de la maison, éprouve le besoin de venir passer quelques mois en automne et va découvrir le pays réel : La route goudronnée et ses promoteurs immobiliers qui font disparaître à vue d'oeil le village où chaque été on venait exhiber les réussites, les belles voitures, les habits neufs comme une mythologie ainsi construite loin. Aujourd’hui May découvre le peuple du café qui ironise sur le « tout était mieux ailleurs » Elle redécouvre Nina, qu'on dit adoptée par Gaïa, devenue vraie maitresse de maison jusqu’à sa mort, et son destin sacrifié pour sauver l'honneur du groupe . Au fil de ses rencontres, elle qui s’était toujours sentie étrangère sur cette terre comprend pourquoi ceux qui étaient restés n'avaient pas le choix : Dans ce foutu pays… soit tu es rebelle, soit tu es esclave. Tu choisis ton camp assez vite, et après c'est fini. Certains s'enferment dans les conventions sociales et la cage est construite, c’est terminé pour eux. Jusqu’à Ryan qui se moque : tu crois qu’ailleurs c’est différent ? Cet endroit tu ne fais que le fantasmer . T’es comme Camus ! Peut être, mais la découverte des carnets intimes de Camelia et son travail d’écriture resteront un témoignage des plus précieux sur ce que peut la littérature . L’envers de l’été Hajar Azell Éditions Gallimard (2021)
Plus de livres