“Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin” de Gilles Bertin
Quand je serai grand, je serai moudjahidin ! Cela fait trois ans que le garçon le répète à son cousin. Et c’est avec Tafir que Laurent, le journaliste narrateur nous entraine au cœur de la résistance afghane dans ces zones tribales où des enfants de 12 ans se battent avec leurs mères pour défendre leurs villages et échapper aux soldats russes qui ont embrigadé leurs hommes. Nous sommes à la fin des années quatre-vingt, quand les troupes soviétiques appelées par le régime communiste afghan marquent le pas face aux tribus afghanes. Avec ce roman historique inspiré d'histoires véridiques, Gilles Bertin qui a parcouru, parfois incognito, ces contrées dangereuses, tente de nous expliquer la complexité de ces guerres fondées à la fois sur le jeu des puissances régionales, avec au premier plan le Pakistan, mais aussi l'Iran, l'Inde et l'Arabie saoudite, et sur les oppositions tribales et ethniques.
C'est donc dans ces zones tribales que va nous emmener Laurent, suivant les conseils de son « intellectuel avisé », un poète et philosophe afghan, qui détonnait par sa sagesse bienveillante dans ce monde guerrier. La veille barbe blanche lui a d’abord expliqué la complexité des dirigeants afghans, capables de changer de camp si on y met le prix et un minimum de forme, tout en lui fournissant une sorte de grille de lecture pour ne pas se perdre dans les alliances et les complots de la résistance afghane. Une intrusion dans le village de Darra avec son stringer, son correspondant local, lui avait vite ouvert les yeux dans ce haut lieu de fabrique et de trafic d’armes en tous genres, et lui avait surtout fait comprendre que… l’arme est partie intégrante du Pachtoune, c'est sa fierté et son orgueil. Là où ça se complique, c’est dans les relations avec le voisin direct car le Pakistan et l'Afghanistan hébergent des populations similaires. De nombreuses tribus vivent à cheval sur la frontière. Pour ces Pachtounes la limite entre les deux pays n'existe pas. Hors, l'obsession pakistanaise, est de dominer l'Afghanistan de peur que l'Inde ne s'y infiltre. C’est pourquoi le Pakistan aidait les rebelles afghans contre les Russes, sauf que certains pachtounes sont ralliés au régime communiste de Kaboul, et d'autres combattent au côtés des moudjahidin.
Quand à la population afghane, le salut réside dans la fuite pour se réfugier au Pakistan dans d'immenses camps où ils tentent de s'organiser comme dans leur vie d'avant. C’est aussi l’objectif du vieil Aziz, à la barbe rougie au henné, qui protège les enfants déracinés, cette bande d'orphelins qui va peu à peu découvrir la solidarité. Nous suivons ce professeur qui forme les plus grands, Tafir et Asif, rejoints par Jamila pour les filles pour s’occuper du groupe de ces enfants qui doivent devenir adultes en quelque heures. Dormir dans des cabanes abandonnées en dehors de tout chemin fréquenté, éviter les mines antipersonnelles destinées à terrifier l’adversaire et faire des milliers d’estropiés… et recueillir au passages d'autres enfants perdus que les Taliban avaient recrutés à la madrasa pour qu’ils combattent les Russes.
Laurent lui, avec trois ou quatre journalistes, réussit à décrocher une rencontre avec Hekmatyar pour éclairer la situation. Le seigneur de guerre le plus détesté, bénéficiait des faveurs de la CIA, et des services de renseignements Pakistanais tout en ne cachant pas sa haine contre l’Occident, spécialement des Américains ! Et sa détestation du commandant Ahmed Shah Massoud. Hekmatyar vomit le Lion du Panshir, non seulement parce qu'il est d'origine Tadjik, mais surtout pour sa divergence de vision de la vie et du monde en rêvant d’un Afghanistan apaisé, alors que lui, Hekmatyar voulait imposer une République ou un émirat islamique dont il serait le guide. Pendant ce temps la guerre continue, et les diplomates occidentaux qui ne sont pas dénués d'humour, tentent d'éviter les coups comme ce chargé d'affaires à l'ambassade de France qui raconte que le mois dernier, un de ces engins à traversé la salle à manger de mon ambassade, depuis je mange à la cuisine.
Dans cet imbroglio, tandis que Reagan à trop besoin des Pakistanais pour mener sa guerre contre les Russes, un diplomate occidental à Kaboul de conclure : Personne ne veut de la paix des braves. Cette guerre sans fin est d'une actualité édifiante, aujourd'hui où les Talibans revenus sont en train d’effacer la moitié de leur population : les femmes.
Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin
Gilles Bertin
Éditions Kailash, collection Les exotiques (2012)
Gilles Bertin sera l’invité d’une rencontre des Automn’Halles le samedi 27 septembre 2025 à 19h30 à la librairie Kailash, 3 rue de Longuyon à Sète.











