Auteur/autrice : Yves Izard

  • “J’emporterai le feu” de Leïla Slimani

    “J’emporterai le feu” de Leïla Slimani

    Avec cette Saga familiale qui court sur un bon siècle, Leïla Slimani nous entraîne à travers trois générations sur les chemins de l’exil. Et nous découvrons que « le pays des autres » n’est pas toujours celui qu’on croit, comme la solitude est parfois plus cruelle sur son sol natal. 

    L’aventure commence avec Amine, qui est le fils d’un interprète dans l’armée coloniale et qui décidera d’abord de s’engager au début de la Seconde Guerre mondiale dans un régiment de spahis. Échappé d’un camp allemand, c’est en Alsace qu’il rencontrera Mathilde qu’il épousera à l’église en 1945. On le retrouvera dans sa ferme marocaine dont il fera une exploitation moderne au point d’intégrer la bourgeoisie de Meknès. À part Selma, la très loufoque sœur du patriarche qui passera sa vie au Maroc, toute la descendance ira voir ailleurs, et d’abord en France, si la vie est plus belle. 

    Pourtant le roman débute en novembre 2021. Un récit à la première personne, une nuit où la narratrice découvre qu’elle a perdu le goût et l’odorat. Qu’une femme dormait dans son lit et que son sexe n’avait aucun goût. Après la fièvre, elle réalise qu’elle ne peut plus écrire, qu’elle perd la mémoire. Le 22 mars enfin, chez le médecin, elle entend son nom : Mia Daoud. C’est ainsi que la fille aînée de Medhi Daoud entre en scène. Elle est né en 1974 et elle sera la narratrice qui va nous promener dans l’histoire de sa famille comme Gabriel Garcia Marquez nous avait si bien ouvert son monde avec Cent ans de solitude. Car Leila Slimani a choisi d’oublier le temps linéaire pour mieux écrire la complexité des destins dans ce Maroc avec ces « histoires de racines qui ne sont rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol » comme dira le père de Mia : « alors peu importe le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu ». Ainsi parle Medhi, brillant élève qui a tourné le dos à sa famille en s’installant à Rabat , en finissant par accepter un poste au Ministère puis à la Présidence du Crédit commercial du Maroc que lui confia sa Majesté le roi, lui si engagé à gauche dans sa jeunesse qu’on le surnommait Karl Marx. 

    Pas facile dans un Maroc où le roi avait rappelé que l’élite économique ne devait sa fortune qu’au bon vouloir du sérail. Une définition comme une autre du « Mahkzen ». C’est par l’histoire de sa déchéance et de dix ans de solitude que s’ouvre la première partie du roman « dans ce plus beau pays du monde » cher à Tahar Ben Jelloun où peuvent surgir des histoires terribles. Pourtant sa femme lui avait bien dit qu’il parlait trop de politique, qu’il critiquait trop le régime depuis quinze ans. Que s’installer dans le quartier des ambassadeurs ne garantissait de rien, et que du coup elle, Aïcha, se retrouvait à plus d’une demi-heure de la clinique où elle était gynécologue ; Elle la blédarde , qui reçoit des patientes pauvres venues de la campagne. Elle qui ira visiter son homme en prison et qui ne comprenait pas comment elle avait vécue auprès de lui comme on vit auprès d’un mystère. 

    Et on retrouve Mia, en seconde à 15 ans au Lycée Descartes, celui des Ministres et des coopérants français, Mia observant les prof qui sentaient bien la chape de la peur et de la propagande et qui ramenaient des produits de France car « il n’y avait rien ici »… alors que les binationaux , qui étaient les hommes, ramenaient des femmes du bout du monde. Mia, elle, qui a découvert qu’elle aimait les femmes va partir à Paris, la ville grise la plus belle et la plus triste du monde où sur sa ligne 13, malgré ses cheveux crépus, avait peur des maghrébins ! Elle finira à Londres où ici un arabe peut conduire une Maserati sans qu’on le prenne pour un dealer, où l’argent est un monde en soi, où la race et le Genre se dissolvent dans le nombre des zéro. 

    Quant à Inès, la benjamine s’amuse d’abord dans la boutique de sa tante Selma qui l’adorait et ruminait son rêve perdu du destin new yorkais en portant des chemisiers transparents à imprimé Léopard avec des jupes en cuir prune et des Santiags. Inès qui ferason éducation sentimentale avec son prof de théâtre qui la traite de salope et de pute quand elle décide de le quitter pour faire médecine. Elle retrouvera à Paris sa sœur pour la Coupe du monde de football 98. Paris en ébullition avec un record de vente de bière, les fontaines de la ville jaunes de pisse ! Avec la foule qui crie Zidane Président, drapeaux algériens et palestiniens, pas comme à Rabat où notre mère disait que ça allait dégénérer. Pourtant la désillusion vient vite, Inès se sent bientôt en danger comme au Maroc avec sa police. 

    Et puis il y a Selim le photographe, parti à New York qui s’amusait de ses identités mouvantes en arpentant le quartier arabe jusqu’à 50 ans ! Qui écoute son coiffeur lui dire que dans l’avenir ce pays ne nous aimera pas. Selim déstabilisé après la visite de son père Amine que Mathilde avait réussi à traîner jusqu’à New York et sa cinquième avenue ; Malaise avec ses parents dont se moque son amie Cynthia, cette girafe blonde, la femme à la tête de chat comme pense Amine qui fait promettre à son fils héritier de prendre un billet retour. C’est ainsi, à son grand dam, que Selim sera exclu de ce moment unique : l’attaque contre les tours du World Trade Center qui avait eu lieu le jour des obsèques de son père. Plus tard il se rappellera les mots de Bilal, son coiffeur marocain : Peut-on être à la fois d’ici et de là-bas ? 

    Une phrase sans réponse qu’aurait pu méditer le reste de la famille le jour des funérailles de Medhi ; si la foule était bien présente pour le banquier déchu, ce fut pour des obsèques musulmanes qui ont désolé ses filles Mia et Ines, tout comme sa veuve Aïcha.

    Yves Izard

    J’emporterai le feu
    Leïla Slimani
    Éditions Gallimard
    (2025)

  • “Le sens de la fuite” de Hajar Azell

    “Le sens de la fuite” de Hajar Azell

    Enfin Alice est là où elle a toujours voulu être, à Beyrouth. D’abord dans les bars où elle boit des doudou, pleins de Vodka dans un pays inconnu, seule avec le journalisme comme unique passion ; en stage à Beyrouth où on danse sur des tombes… comme lui dit son mentor Paul, vétéran de la guerre du Liban. Alors Alice danse avec ses cheveux longs sur « let it ….crash ». Elle parcourt Beyrouth la festive, Beyrouth la clinquante, Beyrouth la communauté, Beyrouth la guerre… Mais quand elle marche dans les rues, elle se sent extérieure à la scène, cette ligne verte entre chrétiens et musulmans ! 

    Il faudra qu’elle tombe sur Hussein qui lui lance : Alors, tu l’as trouvée ta guerre ? Je te la souhaite, poursuit le barman, qui lui confie mine de rien être tombé amoureux d’une chrétienne, et que sa famille ne le veut pas, comme une illustration de la guerre dans tous ses silences. Mais Alice n’entend pas, elle ne croit pas à l’amour et quand elle rentre à Paris pour le mariage de son amie May, elle trouve que tout est ennuyeux, la bague à trouver, sa robe de mariée, les derniers ragots, ses copines qui parlent de ce qu’elle déteste.

    Inadaptée à la vie ordinaire, comme les routards des années soixante-dix, quand on revenait d’Afghanistan pareil à un voyage initiatique, mais un peu trop jeune pour se prendre pour Kessel. Mais fin 2010, quand arrivent les printemps arabes, et que,malgré le soutien de la France, Ben Ali tombe le 11 janvier, c’est trop tôt pour Alice qui trépigne toujours à Paris. Quand le 25 c’est Le Caire qui tremble à son tour et que L’histoire est en train de s’écrire, elle veut la raconter. Fascinée par les images de cette marée humaine qui envahit la place Tahrir, elle décide de partir sans le soutient d’aucun media. Comme elle parle assez bien l’arabe, elle trouve des complicités dans la lutte, elle dort peu, travaille dans l’urgence jusqu’à ce que Moubarak dégage le 11 février. 

    Au bar habituel Hurreya liberté, elle retrouve la presse internationale et Bassem, respecté dans le milieu, qui remarque cette beauté et ses articles avec ce regard particulier que porte Alice. Enfin elle est lancée et les commandes se multiplient. Mais la situation se durcit et pour conceptualiser ses personnages comme lui conseille Bassem, elle va devoir tailler son chemin à la machette du regard. Il faut couvrir vite militaires, islamistes, révolutionnaires dans la folie du Caire. On est entraîné dans cet engrenage irrésistible que connaissent bien les reporters, sourds aux critiques de ceux qui n’ont pas connu ces montées d’adrénaline. Que peut-elle répondre à cette femme voilée qui lui demande « mais pourquoi travailler dans des endroits aussi durs ? » Alice est sur un nuage, ses papiers sont remarqués, jusqu’’à Paris au 61 rue de Crimée, la Mecque des journalistes internationaux où elle va croiser un Prix Albert Londres. 

    Le retour au Caire est pourtant brutal ; La police traque les journalistes qui se font plus rares car les occidentaux cherchent d’abord les prix ironise Bassem. Alice décroche tout de même des articles dans un grand journal au nez et à la barbe des autres qui ont fait science Po, mais elle va aussi découvrir la vraie bataille dangereuse, l’émeute et la peur sous les grenades lacrymo puis l’armée qui tire à balles réelles : 10 morts et 300 blessés près de la place Tahir. 

    La fête comme thérapie et l’amour avec Bassem sur la terrasse face au Nil en prélude aux opérations dangereuses vont bientôt marquer la fin d’un cycle. Si les plus engagés, comme les graffeurs peignent sur les murs les figures des martyrs du 19 novembre, pour laver le sang comme ils disent, d’autres comme Yasmine veulent quitter le pays… qui y croît encore ? Alors, quand sa rédaction lui propose d’aller en Syrie, elle accepte, sauf que Bassem renonce au dernier moment. Elle partira in extremis avec un jeune cameraman pour se retrouver en juillet 2012 sous les bombardements d’Alep. 

    Et c’est comme une page blanche qui s’ouvre dans ce roman. Un vide de 6 mois pour retrouver Alice, évanouie sur un trottoir de Paris ! Le premier regard qu’elle croise est juvénile, celui d’Ilyes, un réfugié qui vient de débarquer à Paris, dort dehors et qui lui demande en arabe si elle peut l’emmener voir la Tour Eiffel. Dans son sac d’où se déversent des pièces de monnaie libanaises etles vielles cartes SIM, elle se demande pourquoi elle était partie, prise au jeu du voyage et du hasard. Ilyes lui raconte que pour la première fois, il a eu envie d’être à Oran, chez lui. Il y a sept ans, sur Facebook, il avait suivi une page qui s’appelait « Europe continent de rêve ». Alice sait juste que son père aussi est algérien, lui aussi d’Oran, mais elle ne sait pas où il est né. Et qu’elle s’était éloignée de tous ceux qu’elle aimait. Deux destins tragiques que leur rencontre pourrait sauver ? 

    Mars 2013, Paris, Ilyes sourit aux Parisiens tristes qui se défient de ce jeune mal rasé dans sa doudoune noire. Alice qui s’enfonce dans sa dépression s’engueule avec sa mère qui veut que sa fille ait un appart, un mari et un emploi stable… Elle pense à Bassem. Mais elle n’éprouve plus désirs, pense au soleil d’Alep… mais, depuis son retour, regarder les info la terrifie. À quoi ont servi ses articles, à rassurer les gens dans leur quiétude ? Dans un sursaut elle décide de repartir en Algérie. Elle tente de persuader son ancien rédacteur en chef que quelque chose va se produire alors que Bouteflika est en sursis, elle évoque pour la première fois son père qui vient d’Oran et que de toute façon, elle a besoin d’y aller. 

    Ce n’est plus une fuite, c’est le pari de trouver un sens à sa vie et comprendre pourquoi l’Algérie était l’invitée mystérieuse de leurs rassemblements de famille alors que personne n’y était jamais retournée depuis sa naissance, pourquoi la France était leur pays et l’Algérie leur paradis ? Sans s’en douter, une autre mission va s’imposer à elle, comme une réponse au sens de sa fuite,comme une réponse au souhait d’Ilyes : j’espère que tu trouveras ce que tu cherches en Algérie.

    Yves Izard

    Le sens de la fuite
    Hajar Azell
    Éditions Gallimard
    (2025)

  • “Vers les îles Éparses” de Olivier Rolin

    “Vers les îles Éparses” de Olivier Rolin

    On embarque avec Olivier Rolin comme une anomalie sur un bateau de la Marine nationale, comme on passerait un stage dans le désert des tartares, avec cette particularité d’être le grand père de cet équipage ; Car ce voyage vers les îles Éparses en cache un autre, une navigation vers l’état fragile et un peu ridicule de vieux, où l’écrivain se cache à peine derrière le personnage.

    Bien que le second, Elsa, le présente à l’équipage comme un membre de l’Académie de marine, il nous avoue très vite qu’il se trouve là à cause de Thucydide l’Athénien! Parce qu’il a rédigé, il y a cinquante cinq ans, une préface à « La Guerre du Péloponnèse » publiée par les Éditions de l’École de guerre, et que ce voyage est en quelque sorte sa pige, son salaire en nature. Cet éclaircissement n’arrivera pas jusqu’aux oreilles de l’équipage du Champlain, si bien que le vieux pékin essaiera faire bonne figure tout au cours de cette expédition vers Les îles Eparses, où le navire de guerre doit ravitailler les minuscules garnisons que la France entretient sur ces possessions disputées au milieu du canal du Mozambique.

    Ainsi ce voyage pourrait s’apparenter à ce périple d’un « Candide en terre sainte » dont nous a gratifié Régis Debray, si l’on considère la finesse de l’analyse servie par un humour désopilant tant le monde de l’écrivain semble loin des préoccupations d’un équipage rompu à la disciple militaire. Et pourtant cette créature bizarre échouée là va s’adapter au lexique des marins, truffé d’acronymes, et même réussir à établir des rapports simples avec entre autres le « cipal » le maître principal. Au carré des officiers où il a son rond de serviette, il observe la brochette des aspirants, les « mimis » où l’on trouve Estelle, une petite brune assez délurée qui a vécu en Lybie, en Angola, en Indonésie (il n’est donc pas difficile d’en inférer que son père travaille chez Total), Estelle qui lui fera visiter les « sous-sol » du bateau. Estelle, dix-neuf ans… Des pensées inavouables me traversent l’esprit, que je chasse aussitôt. Tiens-toi tranquille l’ancêtre (tu n’es pas Victor Hugo).

    Et puis il y cette nature presque vierge, entre l’eau azurée et le sable éblouissant que le narrateur-touriste va découvrir comme le navigateur João da Nova avait découvert en 1501 cette île couverte par endroits de taillis de filaos chevelus et de cocoteraies dans les palmes desquelles le vent fait un son de maracas…ce foisonnement d’espèces différentes, ces poissons aux couleurs et aux dessins extravagants, ces oiseaux multicolores qui jacassent dans les arbres, plein de cet optimisme propre aux oiseaux! 

    Un enchantement dont il faut profiter quand on sait bien que cette mer cache une vie énorme et grouillante malgré les efforts faits par les hommes pour l’anéantir même si en dessous il y a les « monstres marins ». Car les îles ne sont pas que paradisiaques, quand il tombe sur les épaves rouillées et les ferrailles d’une antique machinerie témoins du bagne privé avec ses esclaves, installé sur l’Atoll Juan de Nova. Le patron récoltait le guano, la fiente d’oiseaux de mer pour la commercialiser en engrais ; Ce rêve colonial sous drapeau français perdurera jusqu‘en 1968, quand la concession fut proposée.. au Club Méditerranée qui finalement laissa tomber. On en apprend de belles quand le voyageur est curieux.

    Et que dire de l’île Europa sur laquelle le navire va débarquer 48 tonnes de vivres, de sacs de ciments, de seaux de peintures pour le détachement auquel sont affectés une quinzaine de grands beaux mecs, tous musclés bronzés luisants de sueur qui feraient d’assez belles pubs pour Jean-Paul Gaultier. Est-ce humour de l’état-major? Ce sont des chasseurs alpins de Chambéry, exilés sur cette île torride et plate comme la main. Voilà qui nous ramène a la réalité. Avec la fascination des grands conteneurs, muraille sombre glissant avec une infinie lenteur, lumières violentes sur les remorqueurs liliputiens attachés au géant…

    Interminables peuvent aussi être ces escales prolongées comme à Durban où, pour échapper à la ségrégation géographique évidente, notre voyageur tente Umhlanga, et découvre une sorte de ghetto balnéaire pour riches, noirs ou blancs, avec ses surfeurs et de jolies filles bondissant dans l’écume, des cafés musique à fond, avec des écrans géants où passent et repassent des matches de foot (ces rectangles verts où s’agitent des petites figures humaines sont devenus le décor universel). S’il sait bien que ce n’est pas le genre d’endroit où il passerait des vacances, c’est pourtant là qu’il rencontre un jeune noir qui s’assied à côté de lui, et demande ce qu’il écrit : a poem? a novel ? Il aimerait par-dessus tout écrire et je l’encourage à se livrer à cette activité désuète. Et en voilà un qui ne me prend pas pour un cave. C’est plus délicat avec le capitaine d’arme corps des fusillés marin, le seul en treillis comme une singularité qui nous rapproche et qui demande : Comment et pourquoi on fait un livre? Dans SAS il y a beaucoup de géopolitique!

    Il est vrai que la question du sens « de ce qu’on fait », devenue si prégnante , ne semble pas obsédante à bord. Est-ce pour échapper a la routine qu’un matin on est réveillé par « les copains d’abord » plutôt que par la sonnerie du clairon : La vie des marins est largement une vie imaginaire. L’ancêtre qui a dévoré la petite bibliothèque du bord, avec sa tête pleine de ruines de poèmes, finit par se demander Écrire qu’est ce… imaginer, gloser, reconstituer, déformer, ironiser, faire le malin en somme et il pense à Rimbaud et ses mots « Bleuités, délires » pour dire

    le moins imparfaitement la stupeur heureuse qu’on éprouve à contempler ce champ de feux bleus. Oui bleu, c’est tout- puisque nous ne parlons pas la langue des êtres qui habitent ces lieux immenses. Il est temps de rentrer au port…

    Yves Izard

    Vers les îles Éparses
    Olivier Rolin
    Éditions Verdier
    (2025)

  • “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    J’ai dix-sept ans et toute la mort devant moi. À cet âge, je devrais courir et contester, rire et rêver…Faire la fête, mais pas celle-là. Pas celle où l’on trinque au sang. Pas celle où le chant des canons accueille le voisin d’en face…

    Nous sommes en 1916, sur un champ de bataille dans la Meuse quand une énorme explosion d’obus piège Jules au cœur d’un cratère, écrasé sous un cadavre, comme dans une prison à ciel ouvert. Comme un « Robinson Crusoé » où un « Seul sur Mars » l’homme se retrouve aux prises avec la mort et la virulence d’une blessure qui dépasse l’entendement, et puis la solitude, et déjà l’espoir d’être secouru et la belle vie.

    Mais il ne retrouve que sa musette et le bidon d’eau de deux litres et demi qui a survécu avec sa gourde d’eau de vie. Maintenant Il faut sortir , grimper, mais il retombe avec l’eau qui fuit du bouchon. Alors, d’instinct , il va ramper comme une limace vers un corps, l’uniforme et la peau se sont agrégés en une sorte de goudron. Un masque noir remplace visage. Ses doigts de charbon s’accrochent à la détente de la carabine… C’était un Fritz… le premier cadavre rencontré est un ennemi. Il a une gourde ! L’eau bouillante jaillit, puis il trouve une torche qui fonctionne, et une seule balle.

    Il reste à Jules un litre quarante d’eau. Dès lors les chapitres courts du livre s’égraineront au rythme de l’eau qui reste dans le bidon, et très vite en cl, puis en dés à coudre avec cette règle de trois impitoyable : On peut tenir trois minutes sans respirer, trois semaines sans manger, et trois jours sans boire. Dans sa besace, une photo : Jeanne et moi. Sourire benêt. Elle est sublime. Ce n’est pas de l’amour c’est de l’évidence.

    Et si l’imagination et l’humour sauvaient Jules sous la plume de Julien Jouanneau dans cette nuit mitraillée d’étoiles qui illuminent alors son antre au point qu’il les prend pour des lampes. Tandis qu’il désinfecte sa blessure à l’eau de vie pour sauver sa jambe de la nuée de mouches qui font un repas de gala, il invente entre les lèvres de son cratère une sorte de table d’orientation pour ne pas perdre la raison. Il y aura au sud Notre Dame de la gourde, pour Marseille, à l’est je baptise la crête Strasbourg, son élévation rappelle la cathédrale de la ville, un flan à ne pas laisser aux Boches, au nord Lille les rocs fracassés rappellent ses bombardements, et enfin le flanc ouest le plus lisse baptisé St-Malo une destination où tout est possible comme m’aurait dit Jeanne.

    Mais la guerre c’est le diable en rêve, l’homme la fait et rien ne l’arrête. Tandis qu’un vautour picore les fragments d’un crâne sec Jules décide de lancer un message comme une bouteille à la Terre, il va entreprendre de se montrer en hissant un drapeau bout d’une perche ; C’est acrobatique. Quarante tentatives pour atteindre le cratère à 7m hauteur… et je m’effondre, je cri de l’eau et implore la voute céleste « même ton fils avait droit à une éponge ». Malgré ce trait d’humour Syciphe a perdu. À quoi bon l’étoile filante « les nuits de guerre n’exhaussent aucun vœu ».

    L’eau s’épuise au fil des chapitres, le diagnostic tourne au sinistre. je suis un soldat, je dois me défendre. Demain je m’évaderai de ce trou. Rien n’est moins sûr dans cette fiction où le décor est assez réaliste pour entraîner lecteur jusqu’au bout de la nuit. »

    Yves Izard

    Deux litres et demi
    Julien Jouanneau
    Éditions Mautice Nadeau
    (2025)

  • “Badjens” de Delphine Minoui

    “Badjens” de Delphine Minoui

    Vas-y ma fille ! les cris d’encouragement l’ont portée au sommet de la benne à ordures, il suffit d’une étincelle pour que son foulard parte en fumée. De toute façon Badjens se le répète j’ai 16 ans. Je suis morte le jour où je suis née. Et même dès l’échographie quand l’obstétricienne bafouille « Dieu c’est une fille… Désolée » face aux hommes de sa famille ahuris comme si la bombe atomique venait de s’écraser sur Chiraz. Et son grand-père de renoncer à l’avortement parce que son assassinat était trop coûteux. Nous sommes en Iran où tout se négocie.

    Et ce qui va suivre va nous emmener beaucoup plus loin que ce qui pourrait se passer dans une famille disons très conservatrice française. Car Badjens nous embarque mine de rien au cœur de cette génération de jeunes femmes prêtes à tout, jusqu’à mourir pour vivre. Elles sont en cela plus radicales que leurs aînées, comme le rappelait Delphine Minoui — invitée de la librairie « L’échappée belle » — elle-même franco-iranienne, qui a vécu cette époque où l’on avait pris l’habitude de ruser pour contourner les interdits plutôt que provoquer directement les Mollah. Mais la mort de Mahsa Amini pour une mèche de cheveux qui dépassait de son foulard a fait exploser la révolte « femme vie liberté ». Ses parents ont su par leur courage lui rendre le plus bel hommage avec ce message d’espoir écrit sur la tombe de leur fille « tu n’es pas morte ton nom est devenu un mot de passe. » Et c’est en quelque sorte ce passage de relais que va raconter ce roman à travers un monologue intérieur comme un flash-back, où la mère de Badjens commence par rejeter le prénom que la grand-mère avait donné à sa fille, Zahra, fille du prophète ; car pourMaman, je serai Badjens — mot à mot— mauvais genre et en Persan de tous les jours : espiègle ou effrontée. 

    Ce qui va engendrer un dédoublement, une dedans et une dehors, surtout à partir de cette cérémonie scolaire dont les filles de neuf ans se faisaient une joie jusqu’au moment où les élèves rient jaune quand elles découvrent que leur cadeau est un tchador fleuri pour la prière et un foulard-cagoule. C’est à partir de ce jour de fête qu’on entrera dans l’intimité de cette adolescente qui affrontera son petit frère Medhi, un mini despote en devenir. Elle va défier son père en lui exhibant sa poitrine ; Regardera Nexflix à douze ans, la tête sur l’épaule de son cousin Ali jusqu’au jour où il lui tendra son sexe. Elle soutiendra son amie Leila contre son frère incestueux, elle affrontera son amoureux Dariouch qui la quitte parce qu’elle ne veut pas coucher…

    Ainsi ce roman raconte l’Iran loin des projecteurs braqués sur Téhéran. A Chiraz, dans la grande ville de province, les bouleversements sont en cours dans la société civile, dans ces familles écrasées sous le patriarcat aussi nocif que les Mollah. L’adolescence rebelle défie ces grand-mères qui glorifient leurs fils, héros la guerre contre l’Irak devenus ces pères qui mettent les filles dans des tombeaux comme crie Badjens. Une révolte tous azimuts où la mère qui supporte tout du père soutient cettenouvelle génération qui s’est réveillée. C’est la mère de Badjens qui finance son petit salon de tatouage, qui la gâte avec une trousse à maquillage , lui offre un smartphone et danse sur Dépêche Mode….

    Un jour, alors que les enseignants clament leur âneries, la classe en révolte fait tomber les portraits des mollah et piétine les manuels scolaires ! Quant un pasdaran unijambiste à l’école parle des ennemis de la nation Badjens répond « et nos martyrs à nous comptent pour des prunes ! » on sacrifie nos vies pour Masha Amini…Badjens et sa copine Leila sortent sans foulard et s’embrassent sur la bouche. On communique sur le net une sortie en minijupe, sur… TikTok une employée de banque parle de son patron qui lui pelote les fesses… les filles ont grandi et la fin du roman se lit au rythme d’un rap exalté ou s’exprime la révolte de toute une jeunesse qui manifeste à la sortie des cours : je like et relaie la révolution de ma génération je me bats je meurs je libère l’Iran clame Badjens… je traverse la foule foulard arrachée dans ma main… vas-y ma fille vers la benne à ordure sous les cris des manifestants, les miliciens tirent… j’enflamme mon foulard torche symbole de notre liberté la balle me transperce « femme vie liberté ».

    Yves Izard

    Badjens
    Delphine Minoui
    Éditions du Seuil
    (2024)

  • “APRÈS” de Raphaël Meltz

    “APRÈS” de Raphaël Meltz

    Avec son short rembourré au niveau des fesses et son vélo en carbone Lucas a l’impression d’avoir des ailes, en revanche avec un simple Tee-Shirt, il veut rester un cycliste du dimanche, d’ailleurs sur « les pentes un peu fortes il se fait dépasser par des jeunes de quatorze ans avec des maillots siglés de leur club local, c’est tendrement humiliant. 

    En quelques mots on perçoit ce léger décalage chez ce narrateur qui va nous entraîner d’emblée dans son monde subtil, comme au ralenti , jusqu’à l’accident qui propulse Lucas de l’autre côté du miroir. Et APRÈS c’est comment ? Car il s’agit bien d’entrer dans le deuil du point de vue du mort. D’imaginer l’inimaginable et de transgresser le tabou d’une vie après la mort, au-delà de toute croyance religieuse, ce qui ne veut pas dire d’ignorer certaines pratiques comme dans la tradition juive, où durant la première semaine qui suit l’enterrement l’endeuillé doit rester pieds nus au niveau du sol, ou alors sur des chaises inconfortablement basses… et si sa femme Roxane n’est pas juive… elle se laisse pourtant spontanément glisser au sol, réflexe primaire comme si elle s’effondrait réellement, comme si le sol l’attirait… comme si à son âme à elle s’ajoutait le poids de son âme morte à lui et que cela l’empêchait de se tenir droite elle. 

    Car Lucas voit tout comme un fantôme qui se baladerait dans sa vie d’avant. Sauf que tout est plus détaillé comme dans un microscope, plus lumineux, plus coloré, comme le piano de Roxane marron mais comme nourri de mille teintes… comme leur table ovale achetée à Emmaüs aussi où les veines du bois sont incroyablement plus nombreuses… et puis il y a l’odeur de sa femme, l’odeur de ses cheveux un peu musquée, jusqu’à l’odeur des larmes de Roxane, de son sexe. Lucas La regarde mais il sait qu’il est là sans être là et que ça ne durera pas toujours…lui aussi à entamé son deuil.

    Ce qu’il voit c’est le chemin de peine pour ceux qui sont restés : Sofia 16 ans entourée de ses amis du lycée, Loranzo 13 ans qui tape sur son punching ball et c’est comme « compter le temps de notre tristesse » car Lucas voit tout , les marguerites par milliers dans le monde entier comme les racines de l’olivier planté pour se souvenir de lui. Et EUX toujours tristes, lui jamais. Jusqu’à ce qu’un soir, il se rend compte que cette famille absolument normale banale classique de Marseille avec cette forme de bonheur qui pouvait sans doute paraître parfois indécent, quand à Marioupol, quand à Gaza, quand le climat, quand la biodiversité, quand l’extrême droite, et eux qui s’offraient les plaisirs de la classe moyenne supérieure, c’est une famille que n’envie plus personne, c’est une famille orpheline… c‘est un monde qui s’est effondré.

    Raphaël Meltz choisit alors de clore cette histoire quand Luc fait un dernier tour dans la maison vide. Pour lui c’est comme tout éteindre. Entre temps nous auront pu imaginer l’autre monde. À tel point, nous dit Jorge Luis Borges, que ce monde-ci est est comme une ombre. C’est comme si nous vivions dans l’ombre.

    Yves Izard

    APRÈS
    Raphaël Meltz
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Malart” de Aro Sáinz de la Maza

    “Malart” de Aro Sáinz de la Maza

    Un homme est en train de couler doucement…au milieu des méduses, il ne se souvient pas de ce qui s’était passé, des images surgissent , des flashes désordonnés, fantasmagoriques. Il perd la notion du temps. Tu vas mourir noyé, voilà ce qui va se passer. Milo Malart commença à couler. 

    C’est à travers ce cauchemar que nous découvrons notre inspecteur — héro de l’œuvre de Aro Sáïnz de la Maza — dans ce roman éponyme où sa situation paraît désespérée. Il y a pourtant quelque chose qui cloche, on n’arrive pas à y croire. 

    Certes Malart reste introuvable, mais ce qui jette le trouble dans le GEHME, Groupe spécial d’homicides de la police de Catalogne, c‘est qu’au large des cotes barcelonaises un somptueux yacht vient d’être découvert dérivant sans équipage. Il traîne au bout de deux filins les cadavres de ses propriétaires. Un couple de la Jet Set locale, qui navigue pourtant en eaux troubles. En fait deux psychopathes à la perversité sans borne, accusés puis relaxés grâce à des preuves falsifiées. Ils hantent les nuits de l’inspecteur Malart qui, à l’insu de sa hiérarchie, les traque depuis des années. Pis, le bateau est saturé de l’ADN de l’inspecteur ! C’est ainsi que débute une course contre la montre pour sauver le soldat Malart, avant que ses ennemis ne le détruise. On a ici un concentré de ce que fait le mieux Aro Sáïnz de la Maza : la faculté donnée à ses personnages se mettre dans la peau d’un autre , à commencer par son Inspecteur le plus révolté d’Espagne, en guerre contre une société gangrenée par l’argent, le pouvoir et la corruption. Pour se sortir d’une situation impossible Malart joue ainsi une partie d’échecs mortifère contre un vaillant guerrier qui a tout perdu.

    À force d’introspection, l’inspecteur s’est mis dans la tête de Goran pour trouver sa corde sensible et l’affronter d’homme à homme avec cette ultime répartie désespérée comme le sont les chants les plus beaux: nous sommes tous comme la boule dans un flipper dit Malart. On va dans un sens et dans un autre, mais on finit toujours dans le trou. Tout le monde, toi et moi compris. Plus troublant, ce mimétisme contamine aussi ses coéquipiers qui finissent par adopter ses méthodes hors normes pour le retrouver et extirper du piège ce collègue que sa névrose obsessionnelle à mené au bord du précipice. 

    Comme la sous-inspectrice — appellation contrôlée ? — Rebeca Mercader si intrépide quand il s’agit de sauver Malart qu’elle gagne la réputation d’avoir les ovaires bien accrochés. Plus déstabilisant encore quand le puzzle commence à prendre forme, souvent les mêmes questions viennent dans la tête des accusés comme des enquêteurs qui : la vengeance peut elle être là seule réponse possible comme réponse au viol ? Suis-je capable de tuer ? Il s’agit de comprendre comment et pourquoi les protagonistes ont agit de cette manière qui les place en porte-à-faux. Face aux coups tordus et à la merci d’une taupe, entre guerre des polices et l’intransigeance pas toujours innocente de l’appareil judiciaire, l’équipe sait qu’elle risque gros en voulant dévoiler une vérité que les puissants voulait faire taire. Et que tous les coups sont permis dans un monde où l’argent hurle, la richesse murmure comme le dit la sous-inspectrice Mercader.  Izard

    Yves

    Malart
    Aro Sáinz de la Maza
    Éditions Actes Sud (Actes noirs)
    (2024)
    Traduit de l’espagnol par Serge Mestre

  • “Ressacs” de Clarisse Griffon du Bellay

    “Ressacs” de Clarisse Griffon du Bellay

    Et revoilà le Radeau de la Méduse qui ressurgit avec son cortège de fantasmes puisqu’on sait que les quinze qui en sont revenus ont mangé de l’homme pour survivre. C’est ce que dit le récit officiel de la tragédie, c’est aussi ce que la mère de Clarisse Griffon du Bellay lui racontait quand elle était petite. Car cette épopée est aussi une histoire de famille, puisque l’ancêtre est l’un des survivants du naufrage. Et que ce Jean Baptiste, depuis 1818, avait corrigé avec minutie ce récit, instaurant la tradition de transmettre son exemplaire ainsi annoté de père en fils.

    Dans ce récit à la première personne, Clarisse écrit d’abord que, petite fille, cette filiation trop déclinée était pour elle vide sens, jusqu’à ce jour où le livre est apparu sur la table de ses parents, jusqu’à ce déchirement dans ma vie. Brutalement, écrit l’étudiante en dessin, un mal-être à fondu sur moi. Pour conjurer l’angoisse, elle transforme sa chambre de bonne en atelier de sculpture : Je travaillais le plâtre direct. Je dormais dans du plâtre je mangeais du plâtre… cette crise d’adulte à finalement été ma chance. Une fois le livre entre ses mains, le récit s’est incarné en quelque sorte dans sa sculpture, dans le travail de Clarisse, narratrice et auteur. Le bois m’a ouvert un monde dont je ne suis plus jamais sortie. J’ai plongé dans la viande, dans les carcasses de Rungis. La viande comme le cœur de l’arbre mort qu’elle sculpte, découpe comme le font les survivants de La Méduse. Dans une sorte d’analyse de sa démarche, elle écrit en italique, ce rapport à la viande qui me parle de ma propre substance, m’en fait prendre la mesure, touche à l’intimité pure.

    En allant jusqu’à reconstruire un radeau, elle réussit à exorciser ses peurs car l’histoire du radeau les contient toutes. La mort me terrifie… comme mon ancêtre… Tout endurer. Se compromettre. Mais surtout ne pas mourir. Tuer s’il le faut, manger de l’homme s’il le faut. C’est aussi cela que son ancêtre a échoué à transmettre, par ce choix étrange que celui des annotations qui révèle par sa forme même le côté incommunicable de cette expérience. Car le récit officiel n’est qu’un récit politique au sens large, qui arrange les faits et protège les autorités. Ce drame n’aurait jamais dû se produire , c’est une suite d’incompétences, d’indifférence, d’oublis de précautions, d’erreurs, dont l’ancêtre n’avait rien pu dire.

    Encore fallait-il que ces annotations sortent de la famille, car elles exerçaient sur nous trop de pouvoir…ce sont d’abord les sculptures qui ont emporté avec elles notre histoire dans l’espace public et il a bien fallu se mettre à parler. Les mots sont désormais déposés partout ! je contemple ce livre comme une sculpture qui se termine.

    Ressacs
    Clarisse Griffon du Bellay
    Éditions Maurice Nadeau
    (2024)

  • “À Islande !” de Ian Manook

    “À Islande !” de Ian Manook

    Comme une gifle pour nous réveiller. D’entrée on plonge dans le poste d’équipage qui n’est qu’un trou sombre et puant, logé en pointe dans le bois de la proue. Une tanière. Un antre. C’est là que logent les marins, dans des niches en bois, des lits à la bretonne qu’ils partagent à deux à tour de rôle… le nez dans les viscères de morue… ces hommes-là ne se lavent que quand ils tombent à l’eau. Ainsi commence l’histoire d’une campagne de pêche à la morue en 1904 à Saint-Pierre et Miquelon qui n’a rien à envier à Germinal. C’est aussi cette année-là que la France républicaine et laïque a décidé de reprendre aux associations religieuses le soin des cinq mille forçats de la mer qu’elle envoie chaque année à Islande pour la grande pêche de la morue à cause de la religion catholique et ses 160 jours de jeûne où l’on ne peut pas manger de viande ! 

    De Paimpol au petit port de Fáskrúdsfjördur va se jouer dans l’écriture magistrale de Ian Manook une tragédie populaire. Des destins vont se perdre ou se trouver sur cette île au climat monumental où Victor Hugo est convoqué par deux instituteurs amoureux comme un hommage auxmarins sombrés dans les nuits noires. Entre les naufragés, Lequeré le marin aguerri avec dix campagnes à Islande, Kerano, le paysan maître d’école breton qui prend la mer qu’il déteste, à Marie, l’infirmière que le destin fait embarquer pour remplacer Soeur Élisabeth à la tête de la mission devenue hôpital sur cette terre hostile où Eilin, la jeune institutrice qui se sent colonisée par la France vont éclore des histoires d’amourcroisées comme un kaléidoscope de Cupidon. 

    Mais on comprend vite que ce qui se joue est aussi très politique, que le coup de force des « autorités » françaises n’est qu’un leurre pour les pêcheurs. C’est ainsi que Eilin ridiculise cette fausse bonne conscience brandie par la France, alors qu’en dix ans ses marins ont pillé dans les eaux islandaises autant de poissons que nos propres pêcheurs en cent ans, et n’hésite pas à se moquer d’un marin avec sa pitance de quelques centaines de francs si tout va bien, alors que le reste n’est que profit pour l’armateur et le gouvernement. Lequeré courageux révolté, généreux, en prend même une leçon, tout comme comme Pierre Loti que Kerano descend de son piédestal avec ses « pêcheurs d’Islande » pour avoir participé à cette mascarade des héros de la mer, ces Bretons durs à la tâche et sa Paimpolaise. 

    Et Marie qui a le cran et le culot des innocents n’en revient pas quand elle doit visiter l’Hermine, la goélette 12 bis, comme un 13 caché, de Paimpol, en quarantaine pour une épidémie de typhoïde. Elle découvre alors les conditions ignobles de l’équipage dans leur merde et vomissures… car leurs vies comptent si peu pour l’armateur. Sa colère est trop forte pour la compassion au point de traiter un jeune marin émacié de bagnard et de le faire éclater en pleurs quand il réplique qu’il y a pire en Bretagne pour nos filles qui vont à Paris pour survivre. Le bagne c’est nos femmes qui sont payés à la sardine dans les usines. Quant au grand pardon, se fâche Lequeré, ce n’est pas parce qu’on a construit un oratoire temporaire entre les bassins de Paimpol, qu’on nous asperge au goupillon, qu’on chante des cantiques, qu’on nous fait porter une statue de Notre-Dame de Bonne Nouvelle, que ce pardon est le nôtre…c’est leur pardon, curé d’abord, maire d’abord, mais au fond ils sont là quand même pour défendre leur intérêt, religieux ou républicain, le pardon est pour donner bonne conscience à ceux qui restent à terre. 

    Ce roman de Ian Manook est implacable, ce qui n’empêche pas de lire des pages admirables quand sœur Elisabeth entraîne Lequeré dans cette chapelle aquatique dans la roche noire où l’eau chaude translucide, est bleutée comme un cristal pour lui offrir nue son amour, comme une fulgurance dans laquelle elle s’était retirée. Et ces mots comme une bouteille à la mer : Ne me trahissez pas, Lequeré, je vous en prie, pour vous je viens de renoncer à Dieu ! 

    Yves Izard

    À Islande !
    Ian Manook
    Éditions Paulsen
    (2021)
    Prix Compagnie des Pêches de Saint-Malo

  • “Louise” de Didier Decoin

    “Louise” de Didier Decoin

    Lire Louise est jouissif d’abord parce que la Joanne de Didier Decoin n’aime pas les cartes postales des voyages rabâchées par ses clientes de son salon de coiffure de Saint-Pierre-et-Miquelon : C’est Miami en hiver, Paris en été. Elle mélangeait tout, voyait des palmiers sur les Champs-Élysées, des marronniers sur les plages de Floride, un océan fadasse et pelliculé d’huile solaire clapotant aux terrasses des bistrots de Saint-Germain-des-Prés…. Elle avait parfois l’impression d’être forcée de lécher les rues… c’était comme un trop plein de consommation effrénée de lieux communs qui tuent tout désir de voyages.

    Lire Louise c’est avaler la dose d’humour insolent du narrateur quand Il nous fait aimer la mère de Joanne, Denise qui vole les petites cuillères dans les bars et que sa fille doit rendre discrètement aux établissements. Sans compter que si Denise devait boire beaucoup, le médecin qui la suivait n’était pas inquiet : avant l’incendie de sa maison, Denise ne buvait pas du tout, et elle avait donc un estomac et un foie qui pouvaient lui assurer une belle marge de manœuvre… Puis il y a cet hommage à Al Capone que le lecteur va bientôt découvrir à travers l’histoire du grand-père, lointain descendant rabougri d’un chasseur de baleines, sauf ses bras hypertrophiés dus à tout ce temps qu’il avait passé à tirer sur les avirons. C’est qu’avec la disparition de la morue, et des années d’inactivité musculaire qui avaient suivies, ses gros bras avaient fondus jusqu’à devenir des sacs de peau vide et flasque qui ressemblaient alors aux ailes de cormorans. Et pourtant le bonhomme a du flair et Didier Decoin n’a pas son pareil pour raconter des histoires très documentées et parfois tragiques avec cet humour et son style décapant qui nous font aimer la vie et la lecture.

    Saviez-vous que c’est grâce à la prohibition que va commencer le nouvel âge d’or pour Saint-Pierre et Miquelon qui va passer de l’odeur de la morue à celui de l’alcool puisque le grand bordel alcoolique était devenu le seul moyen de s’enrichir. Et cependant Louise est aussi un merveilleux roman d’amour, des plus insolite, avec l’apparition de cette grande oie des neiges qui va donner le titre de ce roman étonnant. 

    C’est que Joanne s’ennuie chez Al’s, dans son salon de coiffure que fréquentent les hôtesses d’air Saint-Pierre avant de s’envoler pour Halifax, s’il n’y a pas trop de brouillard. Elle s’ennuie sauf deux fois l’an, à chaque solstice, quand elle s’envole au septième ciel en compagnie de son amant, un voyageur de commerce américain. C’est le même voyage que font aussi deux fois l’an trois cents mille oies des neiges qui se posent de l’autre cote de la mer, sur les rives du Saint Laurent pour quelques semaines de festin pendant leur migration. L’une d’elle s’appelle Louise mais elle ne le sait pas, l’oiseau ne connaît pas encore son nom ! C’est le choix de Manon qui a recueilli l’oiseau blessé, qu’elle emmène au salon. Elle a vingt ans et va bouleverser la vie de Joanne et du petit archipel français. 

    Il y a du road movie avec Manon prise en stop en forêt de Gaspésie par un poseur d’antennes paraboliques qui croisait des camionneurs chanteurs à lunettes noires qui ressemblaient à Ray Charles en train de se trémousser devant son piano. 

    Et comme nous sommes chez Decoin, il y aura des Indiens ! en reconversion touristique ! avec Manon qui mènera la danse de la soif comme une Indienne dont elle prend l’apparence, en pensant que Gibson avait dit vrai le premier soir : Personne n’était forcé de choisir un monde plutôt qu’un autre, on pouvait être à la fois de l’un et de l’autre. Mais au risque de mourir ! Comme ces oies qui déambulaient sur leurs détritus avec une fierté dont l’humanité avait depuis longtemps perdu la mémoire. Qu’est-ce qui pourra sauver l’amour ? Sinon un irrésistible élan vers la liberté, ou bien une journée délicieusement morne… Une de ces journées éblouissantes et vides dont on se dit, plus tard, que ça avait été sacrément bon de vivre tout ça. 

    Yves Izard

    Louise
    Didier Decoin, de l’Académie Goncourt
    Éditions du Seuil
    (1998)