Auteur/autrice : Yves Izard

  • “Mémoires du Centre du Monde” de Alain Rollat

    “Mémoires du Centre du Monde” de Alain Rollat

    Séparer le bon grain de l’ivraie, qu’ai- je fait d’autre au cours de ma propre vie ? S’interroge Alain Rollat dont le nom vient de ses ancêtres qui indiquait la pratique du rouissage, soit séparer les fibres utiles du textile de celles qu’on n’utilise pas dans la confection des tissus. Moi qui faisait profession de « diseur de vérité »… ce fut, pendant soixante ans mon quotidien journalistique. C’est une belle profession de foi qu’il nous livre sur les chemins escarpés de Coustouges, ce village catalan devenu à ses yeux le centre du monde, au point de l’avoir fait rentrer délibérément dans les archives du « Monde ». Puisque qu’il considère que du haut en bas de l’échelle, la responsabilité des fautes commises par les élus est partagée par ses électeurs il se dit que Coustouges est un parfait point d’observation, pour un journaliste qui se vit en entomologiste du microcosme politique. Nous y voilà , Alain Rollat qui en a décortiqué les mœurs pendant plus de trente ans en particulier dans les colonnes du Monde va nous parler de la société française en comparant son vécu professionnel au niveau national à sa vraie vie de citoyen dans ce village pyrénéen où il s’est désormais posé. Mais rassurez-vous, s’il a conscience d’avoir bassiné ses auditoires en leur lançant à la figure la modestie deson village, il s’en garde bien dans ce livre où l’on sourit souvent de la comédie humaine qui se joue au pied du clocher comme dans les plus hautes assemblées.

    Prenons Mitterrand, monstre de complexité qui incarnait un espoir pour le peuple, souffleur de mythes, rose à la main en 

    1981. Dix ans plus tard c’est fini. Qui était-il vraiment ? s’interroge Alain Rollat, il restera pour moi « Le Joconde », comme un pendant au mystère de l’identité de La Joconde. Il y a une zone grise dans chaque homme qu’on ne peut pas découper comme un saucisson. La vérité Journalistique est toujours plurielle mais quand on prétend raconter dans une chronique la vie quotidienne d’une communauté comme celle du village de Coustouges, on peut aussi se faire traiter de « Bandit parisien ». Évoquer les ambitions du nouveau maire qui voulait « changer la vie des Coustougiens… » comme l’avait promis François Mitterrand en 1981 ne valaient certes pas à Alain Rollat les démêlés autrement plus réels qu’il avait avec l’extrême droite pour ce qu’il écrivait dans Le Monde, mais tout de même l’exercice était révélateur et d’ailleurs quand Coustouges a basculé vers le Front National, ce n’était pas le fait des seuls chasseurs de sangliers. Pour Alain Rollat, il n’y avait aucune discontinuité entre la France des sommets urbains qu’il observait depuis Paris, la France des banlieues où il vivait depuis son arrivée en Seine Saint-Denis et les profondeurs rurales, celle de Coustouges. 

    Mais pourquoi Coustouges où on le traite parfois de Sétois, et non pas Sète dont il est originaire même si, c’est le comble pour un Sétois, il est né à Montpellier à cause de la guerre. Sète qui est mon point d’ancrage immuable, ma bitte d’amarrage, insiste Alain Rollat, dont la mémoire me murmure que je suis né, en vérité, à l’âge de six ans, lors de mon retour de Saïgon où avait été affecté mon père. En revenant à Sète à neuf ans, Alain n’était plus un enfant , il se rêvait en aventurier. Il découvre le quartier haut, l’école Paul-Bert, la plage de la Corniche, l’anse de la Nau où son père l’a appris à nager. Cependant, adolescent, c’est Le Prytanée militaire de la Flèche qu’il vit comme un exil, mais avec des prof triés sur le volet de l’élitisme , si bien que lorsqu’il retrouve le lycée Paul Valéry, il est devenu le Sétois de l’étranger et il n’y restera d’ailleurs pas longtemps, avant Montpellier et le Midi libre, puis Paris au journal « de référence » Le Monde. D’où ce questionnement qui persiste : Mais quel Sétois suis-je donc aujourd’hui ? Pourquoi ne pas s’aider de la formule de Paul Valéry sur l’ identité française qui est un mélange d’arbre greffé plusieurs fois dont les fruits résultent d’une heureuse alliance de sucs et de sèves très divers concourants à une même et indivisible existence… À Sète, depuis la création du port et de la ville, le métissage est un processus continu écrit Alain Rollat. Et de conclure : Le Sétois de souche est un personnage de fiction. 

    Quant à Coustouges, c’est le village de Josy qu’il va épouser et qui deviendra au-delà de son refuge pyrénéen, son vécu citoyen, son nombril du monde. Et l’actualité la plus récente lui donnera raison. Le conteur qui lui apprendra la nature aussi bien que l’histoire des républicains espagnols et de la résistance sur ces crêtes frontalières en feront un amoureux définitif de cette Catalogne, au point de souhaiter que ses cendres soient dispersées sur le « Cami de la Pedra Dreta ».

    Yves Izard. 

    Mémoires du Centre du Monde
    Alain Rollat
    Cap Bear Éditions
    Mars 2024

  • “Une Anglaise à bicyclette” de Didier Decoin

    “Une Anglaise à bicyclette” de Didier Decoin

    Il y a eu un massacre à Wounded Knee, dans le Dakota du sud… Éhawee fait partie des enfants qui n’ont pas été tués tout de suite. Chamani l’a attrapée et s’est mise à courir, la balançant par les chevilles comme un maillet de croquet au risque de lui fracasser le front contre un obstacle. Ainsi commence dans le bruit et la fureur l’un des romans les plus sentimentaux de Didier Decoin où l’on retrouve sa fascination pour les indiens, où l’on découvre aussi une Angleterre victorienne extravagante où va s’émanciper cette enfant Sioux devenue Une Anglaise à bicyclette. Il y tient du conte de fées et du roman policier avec ce Constable qui cherche à expliquer l’inexplicable, avec cette obstination des gens de police décrite par Jules Vernes dans son « Tour du monde en quatre-vingt jours » où son inspecteur  attend l’occasion d’arrêter Phileas Fogg. Car le policier Tredwell est persuadé que cette petite Emily ramenée d’Amérique par Jayson Flannery ne peut pas être l’enfant de soi-disant fermiers irlandais immigrés comme l’a raconté partout le photographe. Et pourtant personne ne se formalise lorsque la presse locale informe la population de Chippingham que Jayson Flannery va épouser sa fille ! Depuis qu’ils se sont habitués à voir en elle la fillette orpheline, le « mensonge Emily » s’est enkysté dans la chair de la ville et personne ne songe à l’en extirper. C’est qu’à dix neuf ans Emily est devenue belle, sensuelle, sauvage épanouie au point que l’on est séduit dans ces pages qui n’ont rien a envier aux romans érotiques. Si bien que non seulement aucun scandale ne couve, mais une sorte de nervosité s’empare des habitants à la pensée qu’ils pourraient ne pas faire partie des invités.

    Quant à la bicyclette avec pneus Dunlop et freins par rétropédalage que Jayson lui a offerte, en pensant qu’Emily allait la chevaucher et la guider comme une monture, puisqu’elle avait exprimé la nécessité d’un cheval — tournure que Jayson avait appréciée — elle sera la trouvaille littéraire du passage dans le monde des fées telle une Alice au pays aux merveilles qui aurait atterri chez Sir Arthur Conan Doyle, qui considère comme Sherlock Holmes que le fantôme est la survie de l’esprit.

    Après tout, la demeure de Jayson Flannery, son Probity Hall, comme le cercle des maisons hantées cache bien d’autres mystères, à commencer par le fantôme de sa première épouse, aujourd’hui morte, Florence dont le numéro d’escapologiste l’avait rendu fou d’amour, et celui du Docteur Lefferts qui lui avait annoncé sa mort, avec sa voix que le médecin entretient aussi jalousement que d’autres leur chevelure ou leurs mains, où leurs bottines, comme s’ils cherchaient à protéger la seule partie d’eux-mêmes à être à peu près parfaite dans l’immense assemblage de ratages et de choses dégoûtantes qu’est un homme.

    La plume de Didier Decoin n’épargne personne, mais elle sait aussi exprimer une certaine philosophie empruntée encore une fois aux Indiens d’Amériques quand les Lakotas ont raison de penser que la vie d’un homme est un cercle, que tout finit par se rejoindre.

    Ainsi, C’était un soir de septembre, le mois le plus beau, le mois de la Lune-des-prières écarlates…

    Très bonne lecture.

    Yves Izard

    Une Anglaise à bicyclette
    Didier Decoin, de l’académie Goncourt
    Éditions Stock
    (2011)

  • “Avec vue sur la mer” de Didier Decoin

    “Avec vue sur la mer” de Didier Decoin

    Demain, disaient les parents, nous irons voir la mer à Deauville… dit d’un trait, comme ça sans respirer, cul sec, les gens comprenaient lameradovil, comme un nom de médicaments. C’était un peu ça la mer à Deauville, aller chercher cette eau si loin, à cause des marées, au-delà du sable à perte de vue… sentir l’ambre solaire dont les baigneuses huilaient leurs bras, leurs épaules, leur nuque, cette odeur restée pour moi affolante, de l’enfance et du désir. Didier Decoin, qui a connu ses premières années de vacances dans le Cotentin est tombé amoureux de la Normandie au point que même Pont l’Évêque ne sentait pas le fromage. Si bien qu’il a, plus tard, passé des années à y chercher la maison de ses rêves, jusqu’à retrouver la mer ronde, fessue, qui n’avait plus rien à voir avec lameradovil, les vagues couraient empotées, laiteuses fillettes obèses, et voilà la quête qu’il nous livre depuis La Hague quittée comme un membre fantôme… où une usine atomique allait être construite contre des promesses d’emplois, où Prévert va acheter une maison pour y mourir.

     Or donc… écrit Didier Decoin dans ces belles pages autobiographiques, je venais d’épouser Chantal née Proust ! Quand VSD m’envoya interviewer Yves Montand qui tournait avec Joseph Lauzet « Les mers du sud » dans un décor détrempé dans la Hague ! L’aventure est trop belle quand il comprend qu’il est incapable de s’orienter à travers ces maisons ventrues humidifiées comme si, avec Chantal, il réalisait que la mémoire défaillante, n’est que la vengeance ironique du temps qui passe. Mais peu importe que ce soir-là, la rougie de la mer courant comme un incendie, ne fulgura qu’une poignée de secondes, Chantal était conquise et décida qu’ils allaient acheter une maison par ici ! Seul le rituel de l’écrivain en fait un sédentaire… Avoir une maison est un des fantasmes les plus partagés ,comme un rêve amoureux, comme un prolongement de soi. Didier Decoin va plus loin quand il dit « j’ai fait ce livre pour dire que je n’habite pas une maison, mais que je suis habité par elle ».

    Il lui aura fallu plus de deux ans et demi pour acquérir la maison moche aux tuiles rouges… idéalisée pendant des mois alors qu’elle se révèle n’être que deux logements de pêcheurs réunis par le percement du mur citoyen ! C’est une laideur tranquille… où depuis le mitant du lit ou la baignoire on voyait la mer… pourtant, si comme l’amour, la vue sur la mer est quelque chose de connu et partagé par des millions de gens, le cercle est restreint de ceux qui connaissent les mœurs du tourne-pierre à collier, et qui savent, au premier coup d’œil, différencier le grand cormoran huppé et la mouette rieuse de la mouette pygmée. C’est bien le vocabulaire marin qui va nous faire rêver. C’est la magie du langage de l’écrivain, qui depuis sa soupente découvre une vue époustouflante à 180 degrés de paysage maritime, et qui pour transmettre son émotion s’imagine Chantal et lui comme deux  écureuils hilares dans les escaliers raides comme des haubans, grimpant dans la maison comme dans la mature d’un navire, de la dînette à la vergue de grand hunier et de là au petit cacatois ».

    Avec vue sur la mer, on saisit l’insoutenable mélancolie qu’il y a à fermer une porte pour la dernière fois. En s’éloignant ce n’est pas seulement une maison qu’on quitte, mais tous les habitants, le goût des tempêtes du haut de son nid de pie bureau. Chantal partie en cabotage chez les commerçants. Connaître les cartes météo mieux que le vieux paysans où pêcheurs. Peut-on quitter l’âme d’une maison ?

    Yves Izard

    Avec vue sur la mer
    Didier Decoin, de l’académie Goncourt
    NiL Éditions
    (2005)

  • “John l’Enfer” de Didier Decoin

    “John l’Enfer” de Didier Decoin

    John l’Enfer, c’est l’histoire de New York et du Cheyenne, comme un combat des temps modernes, forcément moderne au point d’en faire un roman de 2024. C’est que John l’enfer accroché à des ventouses sur les vitres des gratte-ciels vit comme suspendu au dessus d’un état d’urgence, dessous il y a les sirènes des ambulances, un ouvrier est tombé. Le Cheyenne, insensible au vertige, qui lave les vitres, voit le luxe et les appartements vides et aussi des immeubles laissés à l’abandon avec d’inquiétantes fissures, et des chiens qui s’enfuient dans les montagnes voisines. Le Cheyenne qui sait tenir tête au python échappé sur la corniche du trentième étage, perçoit aussi la puanteur qui serpente le long des rues. Mais il n’aura jamais une âme de martyr, ni de militant même avec les filles des combats de l’avenir qu’il traite d’association d’indiens de bonne compagnie qui ne fait peur à personne !

    C’est à l’hôpital, au cours d’une pause forcée pendant une averse diluvienne, que le Cheyenne va rencontrer ses deux compagnons d’errance, comme un stratagème de l’auteur pour un scénario propre à sa comédie humaine. Dorothy Kayne, une jolie brune un bandeau sur les yeux, devenue momentanément aveugle, qui erre effrayée dans les toilettes des hommes. Et Ashton Misha, officier second sur un transatlantique, opéré en urgence d’une appendicite, hanté par sa Pologne natale. Trois destins si singuliers dans ce New York dont John l’enfer pressent l’agonie comme le châtiment de cette urbanité qui a dévoré la grande plaine des bisons et de ses ancêtres à qui la lune parlait. Tellement lucide qu’on l’accusera d’avoir voulu détruire New York ! Trois destins qui se bousculent à la croisée des chemins où le secret c’est peut-être d’accepter les aiguillages comme ils viennent, de ne pas regarder derrière soi pour tenter de retrouver la route perdue confie Ashton qui envisage de laisser tomber le transatlantique et rêve des mers du sud. Ashton, le fils de paysan qui parle de la mer en termes de terre, qui se croyait aussi nécessaire à la bonne marche du navire que le bœuf à l’attelage. Ashton qui philosophe : on ne critique pas Conrad on le comprend. Ashton déjà jaloux, qui lit à Dorothy aveugle la lettre que lui a écrite John l’Enfer .

    Dorothy qui fera l’amour avec Ashton nul, dit elle, et qui aime le Cheyenne. Ashton avec son vieux corps qui sait qu’il n’aura aucune chance quand la jeune professeur de sociologie urbaine retrouvera la vue et découvrira le nez busqué et la carrure de John l’enfer. Ainsi va tourner ce trio bancal mais si humain, ballotté dans cette ville, enjeu des ambitions politiques, où Anderson, le pompier new yorkais forcément héroïque brise le rêve du sénateur Cadett en campagne électorale, descendu dans les égouts avec les journalistes. Le délabrement des immeubles est devenu un défi politique, et ce n’est rien à côté de Chinatown où nous entraîne le narrateur, cette sous-ville qui se vautre et se souille à mesure qu’on la nettoie, où ça remugle tellement d’entre les pierrailles que même le vent d’océan a renoncé à chasser la puanteur. Didier Decoin a son style qui vaut tous les discours, qu’il montre l’injustice, qu’il dénonce la corruption où qu’il vénère l’amour, en quelques mots irremplaçables pour comprendre la force et l’évidence des sentiments. Le Cheyenne serait un amoureux mystique : John l’Enfer continue de caresser son sexe. Il songe à Dorothy  Kayne, il la pénètre en pensée. À eux deux ils engendrent un arbre ».

    John l’Enfer
    Didier Decoin, de l’académie Goncourt
    Éditions du Seuil
    (1977)

  • “D’or et de jungle” de Jean-Christophe Rufin

    “D’or et de jungle” de Jean-Christophe Rufin

    Ça se lit comme un livre d’espionnage, et l’intrigue audacieuse nous tient en haleine jusqu’à l’ultime chapitre. L’atmosphère moite qui enveloppe le confetti asiatique accentue la vision glauque que portent les personnages sur cette capitale low cost où surnage un palais richissime et clinquant, demeure du sultan et de sa famille très élargie. On peut rester sur sa faim purement littéraire, même si dans ce roman Jean- Christophe Rufin nous emmène bien au-delà des aventures de son anti-héros Aurel Timescu, consul de France inédit qui nous dévoile chaque année les turpitudes les plus secrètes de la vie internationale. N’empêche, cette fois D’or et de jungle nous plonge au cœur d’une opération de subversion incroyable et pourtant vraisemblable qui consiste à provoquer un coup d’État clé en mains pour livrer un petit Sultanat de la mer de Chine à une grande entreprise californienne du numérique. 

    C’est à bord d’un navire de croisière Prairial que débute cette aventure avec Flora, une blonde de 32 ans, ancienne championne aux formes harmonieuses qui propose aux voyageurs des plongées découvertes. Jusqu’au jour où elle préfère chevaucher un énorme requin-baleine qui sème la panique chez les plus intrépides, plutôt que de s’occuper d’abord de leur sécurité, même si l’animal est inoffensif. Ce moment d’abandon à la jouissance coûte à l’ex championne d’Europe de plongée libre son emploi privilégié dans la croisière de luxe. Crachée sans ménagement à la première escale, elle se morfond depuis deux mois dans un job de serveuse quand elle voit débarquer une silhouette élégante qu’elle finit par reconnaître comme dans un cauchemar…C’est Ronald qu’elle croyait en prison après le désastre d’une mission à Madagascar. À partir de là, Flora retombe sous son charme toxique, d’autant qu’elle n’a plus vraiment le choix quand il lui propose de travailler à nouveau pour lui. « Je te suis mais ne me touches plus. Soumission mais sans amour, comme un soldat » Son goût de l’action, de l’interdit et du danger est le plus fort, elle est l’héroïne de ce roman.

    Mais de quoi s’agit-il ? Entre temps notre repris de justice Ronald Daume avait débarqué en costume d’alpaga dans la propriété luxueuse de son ex copain de fac, Marvin Glowic. Le créateur du moteur de recherche Golhoo, l’homme qui règne sur un empire de la Tech dont le nom est à peine travesti, le multi milliardaire est en T shirt et bermuda de surfeur… avec son petit visage pincé, son nez frémissant comme un écureuil, auquel l’avait toujours comparé Ronald . En tombant dans les bras l’un de l’autre, on pressent que l’affaire va se faire, même si Marwin ne comprend pas ce que son ancien camarade a fait pendant 30 ans. Ronald, qui avait tout lu sur Marwin, va juste enjoliver son passé aventureux en s’inventant une histoire plausible où les mots de renseignements, Kosovo, 11 septembre, Afghanistan, armée, officine privée, font tilt dans l’esprit de Marwin. Il veut tout savoir, et Ronald sait faire rêver l’homme désabusé qui pourrait pourtant débusquer la vérité avec tous ses réseaux d’enquête. Il sait aussi le faire douter en plaisantant : «Toi, tu pourrais être rattrapé comme tous les GAFAM. Je pense que nos deux manières de changer le monde peuvent se rejoindre… Vous étiez hors de l’Histoire, mais c’est fini… l’État avec ses interdits va devenir votre pire ennemi, pour se protéger contre l’État, une seule solution : il vous faut en créer un ! »

    Marwin, qui avait déjà envisagé la chose, est ferré facilement, et Ronald peut commencer à monter son coup énorme avec un premier rendez-vous près de Palm String, où la poussière qui montait du sol baignait ce spectacle dans une brume sèche. Elle estompait les lointains et formait un dégradé régulier entre la terre beige et le ciel dur, un bleu uniforme  que la lumière intense du soleil rendait aveuglant. La rencontre avec Ray, allure sportive de business man, rapporte un premier contrat avec la complicité de Flora une fois de plus bluffée par l’aplomb de Ronald qui lui explique que les patrons du numérique ce sont des gamins, pas comme les Ford ou les Rockefeller, ils ne sont pas dans le réel. Autrement dit nous on est des pro, avec l’agence Providence qui va recruter avec Nice comme base. Le loft miteux va vite s’étoffer pour devenir une véritable ruche. D’abord avec Gérald petit homme… Sorte de renard des sables qui sera le comptable. Puis arrive Selma, look masculin, gouine, spécialiste géo politique, diplômé HEC, qui va définir la cible de l’opération : Un seul nom s’impose. Ni l’Amérique latine, ni l’Afrique, ce sera le Sultanat de Brunei situé sur l’île de Bornéo ! Pour organiser le Coup d’État, ce sera Delachaux, l’homme à la moumoute, comme un nid de mésanges sur la tête. C’est un universitaire, écrivain à la retraite, ancien gauchiste passé à Action Directe, mais pas de sang sur les mains. Puis arrive Hakim, ancien rangers dont les énormes mains auraient nécessité un permis de port d’arme. Deux hackers sélectionnés par Marwin, entre garçon et fille interchangeables et capables tout débusquer comme les chiffres qui prouvent que la manne pétrolière de Brunei est presque tarie.

    Flora découvrira son équipier Jo à Singapour — première escale vers Brunei —  dans l’aéroport cauchemardesque qui ressemble à ce que pourrait devenir l’humanité, si une catastrophe la contraignant à se réfugier dans un colossal abri souterrain. Jo, tout sourire, tête de rocker coiffée en banane, pas discret : MOI on me repère mais on ne me soupçonne pas. Il vont former un couple si dépareillé qu’il fera des miracles sur le terrain dans cette ville perdue dans la jungle, suivant les indications du professeur Delachaux qui a étudié les lignes de fracture pour déstabiliser le petit sultanat et réussir le coup d’État numérique.

    La communauté chinoise, sans s’en douter, sera un des leviers de cette opération, de la femme taxi sans voile, au resto chinois où tout se sait sur les coutumes du pouvoir. C’est aussi la force de ce roman où tous les détails sont tirés de la réalité dont Jean-Christophe Rufin s’est imprégnée sur place : les décors, les personnages, le contexte politique, la situation économique, la composition ethnique du pays, ses particularités avec les Gurkhas, anciens soldats de sa majesté, plus anglais que les anglais, aujourd’hui garde personnelle du Sultan. Le nom des personnages officiels, et de la famille royale ont été conservés ; toutefois la place qu’ils tiennent dans cette intrigue est purement fictionnelle et le narrateur peut déclencher le fameux coup d’État sur le principe de la réaction en chaîne comme dans une centrale nucléaire selon plans de Delachaux.

    Du Sultan de 77 ans qui aime les femmes et les voitures de luxe et ne serait pas si en forme, à l’un des fils opposants, caché à Toronto, Ronald a toutes les cartes en mains pour embobiner cet Azahari rebelle à qui il ne laisse pas le choix en lui offrant de sauver son pays. Sinon ? Il y a plus amer que le whisky, le regret ! Le lancement de la première phase c’est pour demain 10h avec l’EFFET PAPILLON.

    Le plan média est déclenché avec la vidéo du Prince héritier presque nu avec des filles et champagne sur CNN. Un journaliste qui a un compte à régler avec le Sultan arrose les médias du monde dont Al Jazeera pour que l’image arrive jusqu’à Brunei qui est très censuré.

    La deuxième cartouche c’est la révélation : les réserves de pétrole et de gaz sont à sec. Delachaux exulte. On a mis les islamistes de Brunei en alerte. Brunei va être sous menace de Daech. En plein ramadan, les Malais sont inquiets. Débaucher et tourments vont de pair. On entend parler d’une opposition avec prince Azahari. L’aïd que sultan a transformé en fête populaire en invitant tout le peuple au Palais tourne au cauchemar quand s’éteignent les 375 lampadaires, on entend des coups de feu…

    Au Radisson, Flora et Jo continuent à s’aimer quand ils se rendent compte que l’hôtel est bouclé par les militaires. À Nice, le professeur Delachaux continue à théoriser sur la violence d’un coup d’État avec ses dégâts collatéraux nécessaires pour installer Silicon Valley .Mais ce n’est pas du goût de tout le monde.

    Des hélicoptères tournoient autour du Palais, il règne une certaine confusion sur la réussite du coup d’État d’un nouveau type.

    Yves Izard

    D’or et de jungle
    Jean-Christophe Rufin
    Éditions Calmann Levy
    (2024)

  • “Pays perdu” et “La première pierre” de Pierre Jourde

    “Pays perdu” et “La première pierre” de Pierre Jourde

    Pays perdu et La première pierre sont comme le deux faces d’une même pièce. Le premier roman raconte la rudesse de la vie dans un hameau lointain dont Pierre Jourde est originaire. Le second, La première pierre, retrace la violence et la tentative de lynchage de l’auteur et de sa famille, suite à la parution de Pays perdu. Il propose en même temps une analyse extrêmement lucide et pertinente des causes de ces événements qui ont défrayé la chronique après la parution du livre en 2003.

    On pourrait presque dire que Pays perdu commence bien longtemps après La première pierre, lorsque deux frères prennent un soir d’hiver la route pour rejoindre ce village de leur enfance pour y régler un héritage. Ce hameau oublié du temps, la famille s’y rendait chaque été comme un rituel avec un long voyage qui se terminait par une route en lacets. Dernier virage avant d’arriver. Mon frère arrête la voiture. On est presque au plus haut du pays. Sur les dômes éloignés, la lumière qui s’attarde a l’air d’étaler des peaux de bêtes… L’ai-je jamais eu, ce pays perdu ? se demande alors le narrateur, dans mon esprit , dans ma mémoire, à chaque heure de mes séjours là-bas je le soutiens en moi comme on aide à marcher un vieux parent dans les corridors d’un hospice, espérant qu’il demeure encore en lui un peu de lui-même. Le style de Pierre Jourde est une prose poétique qui plonge dans l’essentiel. Ces portraits sont d’une concision et d’une humanité redoutable. Et quand il débarque chez les parents de Lucie morte juste avant leur arrivée, ils note la lumière  aujourd’hui à reculé loin dans les prunelles vertes de François.

    Mais il a aussi décrit ces visages sculptés par l’alcool, ces corps fabriqués par lui ou démembrés par lui. Il stupéfie les faces, cogne les épouses, ruine les exploitations, déforme les membres, ourdit les accidents. Ceux qui lui ont vendu leur âme ne sont plus que l’alcool. Il y a les pages inoubliables sur les bouses de vaches si bien que lorsque le livre arrive dans ce coin perdu la plupart des habitants le prennent comme une offense sauf quelques-uns comme François, pour qui la vache est un moyen d’existence et un plaisir esthétique. François est un artiste, et parvient à maintenir le goût du beau. Il sait que l’amour du vieux n’est pas un luxe citadin. Mais alors. Qu’est ce qui choquait dans le livre écrit par quelqu’un ni tout a fait d’ici, ni tout à fait étranger au point de passer à l’action la plus violente quand l’écrivain est revenu l’été avec sa famille ?

    Ce sont ces instants d’une grande tension que raconte La première pierre, comme un thriller suivi du procès livrant Pierre Jourde à la meute des journalistes. Mais surtout ce questionnement, cette analyse qui va bien au-delà d’une maladresse d’écriture, de la confrontation de Paris et de Là-haut, le pays perdu .Non, en écrivant quelque chose avait été réveillé, exhumé, comme si on avait touché aux morts, on avait enfreint les lois les plus sacrées un secret de famille que tout le monde savait sauf toi pendant très longtemps. Mais quand tu as écrit comment ta grand-mère avait voulu garder secrète l’origine de ton père, tu as brisé le tabou, et cela touche toute la communauté de ce hameau où tout le monde se croise tous les jours. Pour préserver l’intimité, le secret s’avère une nécessité quitte pour à pratiquer la fiction du secret. Le livre témoignait de cette contradiction, il lui fallait le secret et la révélation. C’est une hypothèse, et une réflexion sur la puissance de la littérature et ses limites. Malgré ses pages admirables… Il reste le sang d’un gamin entre nous.

    Yves Izard

    Pays perdu
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2003)

    La première pierre
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2013)

  • “Le nageur de Bizerte” de Didier Decoin

    “Le nageur de Bizerte” de Didier Decoin

    «Allongé sur l’eau lisse, il nage une brasse coulée, limpide, qui ride à peine la surface. Il n’est pas loin de midi dans le port de Bizerte ce jour de janvier 1921 et Tarik Ait Mokhtari se sent bien, jusqu’au moment où le jeune docker tunisien se retrouve face à une muraille qui semble surgie de nulle part. C’est le métal froid d’un cuirassier, l’avant-garde de la flotte impériale russe qui stoppe net son entraînement et va le projeter dans l’Histoire. Le Georguiik Pobedonossets qui a fui sous la poussée des Rouges a jeté l’ancre dans la lagune et emporte à son bord toute une population de réfugiées. Et l’image d’une jeune femme entrevue,toute vêtue de blanc comme un joli nuage indifférent à la grisaille du ciel va précipiter Tarik dans l’épopée tragique de la sanglante révolution d’octobre 1917.

    On plonge alors dans ce voyage aveugle à travers la Russie des taïga, des forêts, de la guerre civile, dans la nuit, le froid ,jusqu’à la Crimée. On suit les convois pétrifiés à travers la plaine, les rituels de mise à mort des contre-révolutionnaires, on découvre la terre contrôlée par les rouges, avec les achotniki, élites en ski sans bâtons afin de manier fusil et baïonnette pour favoriser la pénétration du bolchevisme en Europe de l’Ouest. On pense presque russe rien que par le lexique choisi du narrateur. On prend Le train avec sa Locomotive Otchka où l’on retrouve Yelena Maksimovna qui a du fuir le salon ottoman de Zagoskine.

    On n’a de cesse de passer d’un monde à l’autre, retrouvant Bizerte où les navires de moindre tonnage se balançaient mollement… avec des nonchalances de chameaux agenouillés dans la cour d’un caravansérail où Tarik le bouchkara qui a le goût des épices, exécute des figures de danse sans le savoir, et qu’un Juif américain immigré voudrait photographier faute de pouvoir faire des photo suggestives de sa sœur et de l’orbe de son sein. Tarik vit dans le cocon familial avec sa sœur qu’il admire et sa mère veuve qu’il adore. Tarik le berbère est engoncé dans la tradition religieuse, même s’il préfère parler de la naissance du jour plutôt que du sohb, la première prière du matin, Tarik vit dans le fantasme et dévore Yelena des yeux, renifle ses aisselles et lui prend la main pour lui parler… de Cendrillon.

     Yelena qu’on retrouve sur son lit de souvenirs et qui continue de rêver des bals de nuit et de ne jurer que par La Cerisaie de Tchekhov. Les incessants allers-retours entre la fuite éperdue de cette fille aristocrate venue d’Ukraine et la poursuite sans fin de l’amoureux transi répond au chaos de l’époque. Tarik qui fait les choses dans le sens de l’écriture arabe va-t-il résister au chant d’une sirène ?

    Yves Izard

    Le nageur de Bizerte
    Didier Decoin, de l’Académie Goncourt
    Éditions Stock (2023)