On découvre d’abord une ville étrange pourtant semblable à toutes les autres disait Molly Fall si l’on excepte le dédale des rues, la chaleur à crever, la mer comme un mirage et les pensées pesantes empêchant de s’y rendre…mais qu’est-ce vous voulez… Bref une sorte de ville fantôme à la topographie minimaliste, comme dans un western, où des chercheurs d’or se sont appropriés la ville, chassant un peuple devenu fou qu’on appelle désormais les « Exilés ». C’est dans ce lieu étrange que surgit une femme venue pour tourner un film qui n’existe pas. Avec une caméra et un drone elle a essayé de filmer la prolifération invisible, tout autour et en moi mais l’image m’a mise en mille morceaux. Elle y croise le sculpteur, le pianiste, une tenancière de bar, un poète, un prêtre vêtu de noir, des enfants anonymes et sauvages. Il y a un café qui se remplit le soir ; Plus tard elle découvrira un couvent, puis les Zones où tu peux disparaître, un monde sous terrain et des exécutions de natifs parce que leur présence menace la lumière ; Et surtout Molly qui a l’habitude de faire du cerceau dans sa robe qui flotte au vent sous les regards des hommes qui salissent son corps.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée qui a perdu la mémoire est repêchée par un cargo qui vient d’essuyer des jours de tempête où le vent hurlait jusqu’à la plus profonde des cales, les hommes n’étaient plus que des marionnettes… c’était le ventre de la mer qui s’emparait de vous. C’est dans une de ces nuits de tourmente qu’un marin a disparu tragiquement. « Jack s’est jeté ». La phrase est tombée comme un couperet sur la table autour de laquelle l’équipage est rassemblé. Mais le capitaine jurait qu’on allait s’en tirer. On pourrait y lire du Pierre Ech-Ardour : « Pire est la mer que les déserts » dédié aux migrants de Méditerranée.
Il restera à ces deux femmes, la cinéaste narratrice et la naufragée amnésique à trouver une issue pour reconstruire leur identité.
La construction de ce roman foisonnant entre vaisseau fantôme et thriller halluciné nous plonge dans un univers où la raison vacille, entre le rêve et le mythe. Où la vie, le désir, côtoient la folie et la mort avec ce capitaine dont la capuche de son ciré dégoûtant sur ses cheveux le long d’une barbe dont la blondeur était menacée par la grisaille du plus mauvais temps qui soit, celui de l’âge.
Le temps du récit à partir du jour 0 n’obéit pas à un calendrier chronologique, il commence le jour 7 après Savannah avec la première disparition de jack , dans l’Atlantique nord , et se poursuit Jour 3 après Savannah quand jack découvrait à la jumelle la langue de terre désertique, cette ville de P. où vient d’arriver la narratrice cinéaste dans le café qui pourrait être un salon. Les deux mondes vont coexister dans « la mer et son double » jusqu’au jour 47 après Savannah pour revenir aux origines dans un maeltrom fantastique où la mer avait commencé à envahir Anna, avec dans ses pupilles des trombes d’eau, l’ombre des courants de fond sur ses épaules des frôlements serpentins encerclant ses jambes…
Molly retourne dans sa ville, son bras traverse le miroir, elle sait que dans la vie un instant peut décider detout. Anna arrive enfin au bord, à l’endroit de séparation où la glace devient liquide… derrière elle, la forme du cargo s’estompe dans le blizzard… c’est maintenant qu’elle doit se jeter, en avant.
Yves Izard
28 février 2026
La mer et son double
Julia Lepère
Éditions du Sous-sol
2026





