Auteur/autrice : Yves Izard

  • “La mer et son double” de Julia Lepère

    “La mer et son double” de Julia Lepère

    On découvre d’abord une ville étrange pourtant semblable à toutes les autres disait Molly Fall si l’on excepte le dédale des rues, la chaleur à crever, la mer comme un mirage et les pensées pesantes empêchant de s’y rendre…mais qu’est-ce vous voulez… Bref une sorte de ville fantôme à la topographie minimaliste, comme dans un western, où des chercheurs d’or se sont appropriés la ville, chassant un peuple devenu fou qu’on appelle désormais les « Exilés ». C’est dans ce lieu étrange que surgit une femme venue pour tourner un film qui n’existe pas. Avec une caméra et un drone elle a essayé de filmer la prolifération invisible, tout autour et en moi mais l’image m’a mise en mille morceaux. Elle y croise le sculpteur, le pianiste, une tenancière de bar, un poète, un prêtre vêtu de noir, des enfants anonymes et sauvages. Il y a un café qui se remplit le soir ; Plus tard elle découvrira un couvent, puis les Zones où tu peux disparaître, un monde sous terrain et des exécutions de natifs parce que leur présence menace la lumière ; Et surtout Molly qui a l’habitude de faire du cerceau dans sa robe qui flotte au vent sous les regards des hommes qui salissent son corps.

    Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée qui a perdu la mémoire est repêchée par un cargo qui vient d’essuyer des jours de tempête où le vent hurlait jusqu’à la plus profonde des cales, les hommes n’étaient plus que des marionnettes… c’était le ventre de la mer qui s’emparait de vous. C’est dans une de ces nuits de tourmente qu’un marin a disparu tragiquement. « Jack s’est jeté ». La phrase est tombée comme un couperet sur la table autour de laquelle l’équipage est rassemblé. Mais le capitaine jurait qu’on allait s’en tirer. On pourrait y lire du Pierre Ech-Ardour : « Pire est la mer que les déserts » dédié aux migrants de Méditerranée.

    Il restera à ces deux femmes, la cinéaste narratrice et la naufragée amnésique à trouver une issue pour reconstruire leur identité.

    La construction de ce roman foisonnant entre vaisseau fantôme et thriller halluciné nous plonge dans un univers où la raison vacille, entre le rêve et le mythe. Où la vie, le désir, côtoient la folie et la mort avec ce capitaine dont la capuche de son ciré dégoûtant sur ses cheveux le long d’une barbe dont la blondeur était menacée par la grisaille du plus mauvais temps qui soit, celui de l’âge.

    Le temps du récit à partir du jour 0 n’obéit pas à un calendrier chronologique, il commence le jour 7 après Savannah avec la première disparition de jack , dans l’Atlantique nord , et se poursuit Jour 3 après Savannah quand jack découvrait à la jumelle la langue de terre désertique, cette ville de P. où vient d’arriver la narratrice cinéaste dans le café qui pourrait être un salon. Les deux mondes vont coexister dans « la mer et son double » jusqu’au jour 47 après Savannah pour revenir aux origines dans un maeltrom fantastique où la mer avait commencé à envahir Anna, avec dans ses pupilles des trombes d’eau, l’ombre des courants de fond sur ses épaules des frôlements serpentins encerclant ses jambes…

    Molly retourne dans sa ville, son bras traverse le miroir, elle sait que dans la vie un instant peut décider detout. Anna arrive enfin au bord, à l’endroit de séparation où la glace devient liquide… derrière elle, la forme du cargo s’estompe dans le blizzard… c’est maintenant qu’elle doit se jeter, en avant

    Yves Izard

    28 février 2026

    La mer et son double
    Julia Lepère
    Éditions du Sous-sol
    2026

  • “Officier radio” de Marie Richeux

    “Officier radio” de Marie Richeux

    On pourrait dire que l’histoire commence autour d’un jeu de palets, un soir d’août où le père de Marie et Loïc terminent la partie dans la lumière sublime de vingt et une heure. Ils parlent et Marie voit de loin leur conversation comme une forme flottante et lumineuse. Mais c’est un match de foot que raconte son cousin Loïc: C’est dimanche après-midi, l’exaltation est totale…Voilà dans quoi on arrive raconte Marie, un match entre deux équipes de deux petits villages de Côtes d’Armor dans les années 80.. un an après la mort de Charlot, le père de Loïc. La suite démontrera que l’on raconte des histoires à la place d’autres histoires pour ne pas en raconter certaines.. comme celle que Loïc rappelle à Jean venu le chercher ce soir-là avec sa vieille Renault 15 orange tu te souviens ? Comment ne pas oublier ? répond mon père, c’était mon frère le plus proche. Comment ne pas oublier et il va le répéter presqu’une dizaine de fois et je réalise qu’il dit l’inverse de ce qu’il croit dire.

    C’est ce trouble plus de quarante ans après cette disparition qui va décider la narratrice à mener l’enquête sur ce naufrage et la mort de son oncle Charlot dont longtemps elle a dit qu’il était marin et qu’il a disparu en mer quelques années avant ma naissance. Et qu’elle a toujours entendu dire : « on ne saura jamais ». Et comme l’angoisse est la chose qui se transmet le mieux, elle n’a en tête que cette annonce que redoutait son père. L’image que vit ma tante, un jour de juin 1979, ouvrant la porte de chez elle sur l’annonce de la mort de Charlot.

    Ainsi Marie Richeux avoue qu’elle avait toujours su qu’elle écrirait sur la mort de Charlot. Elle, femme de radio qui désirait lutter contre la disparition des choses et des êtres en enregistrant des voix, allait désormais écrire puisque le métier d’écrire est le ministère par lequel l’écrivain s’approche des mystères, dissipe ceux qui peuvent l’être, respectent ceux qui doivent le rester.

    C’est une longue enquête qu’elle entreprendra car l’oncle survivant qui était cuistot dans la marine n’avait jamais rien voulu raconter. C’est donc internet qui racontera la collision de l’Emmanuel Delmas avec un autre navire en 1979 au large des côtes italiennes. Au-delà des diverses versions revient toujours « La brume épaisse qui sépare du réel ». Aux Archives nationales à Peyrefitte, il y a tout le dossier avec un mot qui choque, insupportable : carbonisé ! Charles Richeux, le nom que je porte… écrit Marie. Et les télégrammes parlent de corps disparu ou non identifiable, ou considéré comme mort. Elle va surtout beaucoup apprendre sur tout un monde de marins , sur ces femmes qui tricotaient des pulls pour leurs époux avec des motifs de torsades assez originaux pour être certaines en cas de naufrage de pouvoir reconnaître leur corps mort et défiguré…cette vie de femme, c’était attendre que ton homme revienne ; Faut avoir connu ça pour accepter. Courir acheter les journaux et attendre les lettres. 

    Voilà cette histoire de la Bretagne qui apparaît au cours des conversations avec les veuves, d’anciens officiers radio ou un syndicaliste très engagé qui travaillait pour la Delmas a toujours pensé qu’il y avait quelque chose dans ces bateaux, un trafic dans le Golfe d’Aden que Charlot n’aimait pas. Comme dans « Ressac » le livre de Clarisse Griffon du Bellay qui cherche la vérité sur le drame du Radeau de la Méduse dont son ancêtre fut l’un des rares survivants, le récit officiel ne répond pas à toutes les questions. Le procès de 1981 permettra certes de renforcer la sécurité et de faire évoluer le statut des marins, mais comme le raconte la tante, finalement on nous a donné un capital décès. Des histoires de naufrage, les marins qui meurent en mer, ça remonte de génération en génération. Et comme pour expliquer le silence, ce ne sont pas les documents du naufrage restés au grenier, que les tantes ne cessent de dire qu’elles les montreraient un jour…qui ne vient jamais, qui changerait quelque chose…avant de lui confier : « l’essentiel c’est de raconter l’histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l’histoire, écrire les questions simplement,. C’est exactement ce qu’il faut aux vivants. Entendre les choses comme elles sont. »

    Que peut la littérature, quand chacun reste sur sa version de l’histoire et qu’il n’y avait rien de plus àapprendre ? Offrir un très beau roman quand Marie Richeux qu’elle n’écrivait pas pour les démêler.

    Yves Izard

    14 février 2026

    Officier radio
    Marie Richeux
    Sabine Wespieser Éditeur
    2025

  • “Mitteleuropa” de Vicente Luis Mora

    “Mitteleuropa” de Vicente Luis Mora

    De sexe masculin, prussien, hussard et congelé. Tel fut le premier corps que je découvris en creusant le sol gelé pour y ensevelir « mon épouse » ; et si j’écris « mon épouse », c’est parce que je n’ai jamais su son véritable prénom. En quelques mots Vicente Luis Mora nous plonge dans un thriller empli de cadavres dans une terre inhospitalière au cœur d’une Europe centrale ravagée par les guerres. 

    Dans le style du XIXe siècle il signe une fausse autobiographie qui tient tant du conte fantastique que du roman philosophique. Une sorte de réalisme magique cher à l’Amérique du Sud, popularisé par Gabriel Garcia Marquez, où le temps se joue des méandres de la mémoire, avec son géant et sa fée albinos, avec ses énigmes confrontées à la réalité historique ; Pourtant, s’interroge le narrateur, pour que lecteur puisse comprendre ce que je veux narrer il faudrait commencer par le début, sauf que le passé est si long et si profond que choisir une de ses parties constitue d’une certaine manière comme une imposture. 

    Rien ne commence jamais à un instant précis, notre vie ne débute jamais exactement à la naissance. Disons qu’un certain Redo Haupsthammer arrive de Vienne pour s’installer en Prusse où il a acquis une terre dans une petite ville sur la rive de l’Oder. C’est là qu’il va rédiger ses mémoires. Nous sommes donc en Europe centrale, au cœur d’une contrée meurtrie par les guerres incessantes dont les terres gardent la mémoire, où « ce barbare de Napoléon » a laissé de si amères souvenirs , comme lui racontera son ami historien-philosophe Jakob qui lui parlera souvent de batailles. 

    Et c’est aussitôt arrivé sur place que Redo se présentera au Bourgmestre en quelques mots très choisis . « Je suis né à Vienne de mère autrichienne et de père inconnu. Je suis venu m’installer seul à Szonden, car ma femme, qui voyage sur ma charrette confinée dans son cercueil , est décédée, il y a quelques jours à Mayence sous les coups de feu d’un soldat français en fuite… » Il gardera pour ses carnets qu’il était né dans un bordel tenu par sa mère où il était tombé amoureux d’Odra qui y travaillait et dont les hommes comme les femmes étaient fous. Et que leur départ vers une nouvelle vie avait été longuement préparé sous une nouvelle identité avec un détour par la France pour se familiariser aux travaux de la ferme. Ils avaient connu une période heureuse, nous aimant comme nos jeunes corps le demandaient, appris a boire en contrôlant l’ivresse, comme l’espion qui s’ immunise contre le poison le plus mortel. 

    Cette histoire intime, nous la découvrirons à mesure que Redo déterrera des cadavres congelés de soldats qui pourtant jamais ne fondront l’été venu, perturbant son projet de premier fermier libre de Szonden. Dans cette double vie, il comptera sur les personnages de conte, comme le géant Udo que les abeilles ne piquent pas et qui échangeait ses services avec la population restant comme le dernier homme qui n’ait pas connu l’argent, et l’un des rares qui d’emblée lui avait dit : Il y a quelque chose d’étrange chez vous. Comme la mystérieuse Isle, l’albinos, comme une sorcière bienveillante accompagnée de son loup, qui ne s’étonne pas de ses découvertes de soldats congelés. Et il y aura son grand ami Jakob qui lui enseignera l’Histoire, soulignant le caractère transcendantal de la matière mais qui doute quand Redo lui demande s’il croit qu’en Europe les guerres soient terminées, se livrant à une leçon de géopolitique terriblement actuelle. Quant à l’énigme des soldats congelés, comme en écho, Redo entendra aussi ces mots du roi de Prusse : « Aucune nation ne peut survivre en exposant la vérité au grand jour. » 

    Comme si le thriller ne pouvait fonctionner si le lecteur découvrait trop vite l’énigme, Redo tombe sur de plus en plus de corps congelés, selon une effrayante progression géométriques, comme parallèlement Vicente Luis Mora multiplie le nombre de mots de chapitres en chapitres, analyse son traducteur François-Michel Durazzo. Ainsi les carnets de Redo sont parsemés de plus en plus d’indices à priori anodins mais assez troublants pour nous laisser approcher le mystère d’une époque incarnée par son personnage.

    Yves Izard

    18 janvier 2026

    Mitteleuropa, les carnets secrets de Redo
    Vicente Luis Mora
    traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo
    Éditions Maurice Nadeau
    2026

  • “L’envers de l’été” de Hajar Azell

    “L’envers de l’été” de Hajar Azell

    Le cortège s’étira sous le ciel dégradé : des silhouettes marchant sous le soleil qui explose avant de disparaître. Une pellicule de miel recouvrait le village. Les habits flottaient dans le silence au milieu des croupes de verdure et du marbre froid des tombeaux. La foule avançait, compacte et désordonnée sans meneur… Ils allaient tous rester ensemble dans cette grande bâtisse qui n’avait jamais été aussi pleine… mais vidée de cette aura dont seule Gaïa avait le secret.

    La mort de cette grand-mère conteuse révèle ce que tous redoutaient : Ce jour là où l’été n’est plus annonce la fin de ces paradis de l’enfance. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était comme des parenthèses ensoleillée dans la maison de famille que l’on doit quitter. 

    Dans L’envers de l’été Hajar Azell raconte dans ce premier roman ce fossé infranchissable creusé par la mer entre ses deux rives, l’une où l’on vit et l’autre où l’on est née. Elle y raconte ces interdits sociaux qui pèsent sur les femmes et la violence des rapports familiaux sur les bords de la Méditerranée comme dans ce village où par tradition on respectait les morts presque plus que les vivants.

    Dès le retour du cimetière éclatent les disputes de famille comme entre les voisins, ceux restés au village et les autres partis vivre ailleurs. Tensions, ragots, jalousies , les corps sont passés en revue épiés avec cette question lancinante : Que va-t-on faire de la maison, si vieille et inutilement grande avec ce jardin de Gaïa où le décor de ses étés se colorait d’une teinte triste… chacun pleurait au fond l’amputation de sa propre mémoire.

    Par une succession d’aller-retour, la dure réalité va apparaître par contraste : d’abord la plage où se retrouvaient les deux cousines, Camelia et May, les corps en offrande au soleil, la drague avec ce mélange de villageois, d’enfants de la grande ville et des familles émigrées. Tout le monde devenait beau en cet été de leur 15 ans dans ces jeux pour trouver un amoureux. Et ceux-là qui nous demandent chaque fois d’où on vient, comme si on ne pouvait pas vivre ici et parler français correctement ! Camélia maigre, féminité discrète qui pleure le jour de ses règles en réalisant qu’« elle n’était qu’une femme ». May, qui revenait chaque été, et qui, avant la vente de la maison, éprouve le besoin de venir passer quelques mois en automne et va découvrir le pays réel : La route goudronnée et ses promoteurs immobiliers qui font disparaître à vue d’oeil le village où chaque été on venait exhiber les réussites, les belles voitures, les habits neufs comme une mythologie ainsi construite loin.

    Aujourd’hui May découvre le peuple du café qui ironise sur le « tout était mieux ailleurs » Elle redécouvre Nina, qu’on dit adoptée par Gaïa, devenue vraie maitresse de maison jusqu’à sa mort, et son destin sacrifié pour sauver l’honneur du groupe. Au fil de ses rencontres, elle qui s’était toujours sentie étrangère sur cette terre comprend pourquoi ceux qui étaient restés n’avaient pas le choix : Dans ce foutu pays… soit tu es rebelle, soit tu es esclave. Tu choisis ton camp assez vite, et après c’est fini. Certains s’enferment dans les conventions sociales et la cage est construite, c’est terminé pour eux. Jusqu’à Ryan qui se moque : tu crois qu’ailleurs c’est différent ? Cet endroit tu ne fais que le fantasmer. T’es comme Camus ! Peut être, mais la découverte des carnets intimes de Camelia et son travail d’écriture resteront un témoignage des plus précieux sur ce que peut la littérature.

    Yves Izard

    28 septembre 2025

    L’envers de l’été
    Hajar Azell
    Éditions Gallimard
    2021