Auteur/autrice : Yves Izard

  • “La mer et son double” de Julia Lepère

    “La mer et son double” de Julia Lepère

    On découvre d’abord une ville étrange pourtant semblable à toutes les autres disait Molly Fall si l’on excepte le dédale des rues, la chaleur à crever, la mer comme un mirage et les pensées pesantes empêchant de s’y rendre…mais qu’est-ce vous voulez… Bref une sorte de ville fantôme à la topographie minimaliste, comme dans un western, où des chercheurs d’or se sont appropriés la ville, chassant un peuple devenu fou qu’on appelle désormais les « Exilés ». C’est dans ce lieu étrange que surgit une femme venue pour tourner un film qui n’existe pas. Avec une caméra et un drone elle a essayé de filmer la prolifération invisible, tout autour et en moi mais l’image m’a mise en mille morceaux. Elle y croise le sculpteur, le pianiste, une tenancière de bar, un poète, un prêtre vêtu de noir, des enfants anonymes et sauvages. Il y a un café qui se remplit le soir ; Plus tard elle découvrira un couvent, puis les Zones où tu peux disparaître, un monde sous terrain et des exécutions de natifs parce que leur présence menace la lumière ; Et surtout Molly qui a l’habitude de faire du cerceau dans sa robe qui flotte au vent sous les regards des hommes qui salissent son corps.

    Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée qui a perdu la mémoire est repêchée par un cargo qui vient d’essuyer des jours de tempête où le vent hurlait jusqu’à la plus profonde des cales, les hommes n’étaient plus que des marionnettes… c’était le ventre de la mer qui s’emparait de vous. C’est dans une de ces nuits de tourmente qu’un marin a disparu tragiquement. « Jack s’est jeté ». La phrase est tombée comme un couperet sur la table autour de laquelle l’équipage est rassemblé. Mais le capitaine jurait qu’on allait s’en tirer. On pourrait y lire du Pierre Ech-Ardour : « Pire est la mer que les déserts » dédié aux migrants de Méditerranée.

    Il restera à ces deux femmes, la cinéaste narratrice et la naufragée amnésique à trouver une issue pour reconstruire leur identité.

    La construction de ce roman foisonnant entre vaisseau fantôme et thriller halluciné nous plonge dans un univers où la raison vacille, entre le rêve et le mythe. Où la vie, le désir, côtoient la folie et la mort avec ce capitaine dont la capuche de son ciré dégoûtant sur ses cheveux le long d’une barbe dont la blondeur était menacée par la grisaille du plus mauvais temps qui soit, celui de l’âge.

    Le temps du récit à partir du jour 0 n’obéit pas à un calendrier chronologique, il commence le jour 7 après Savannah avec la première disparition de jack , dans l’Atlantique nord , et se poursuit Jour 3 après Savannah quand jack découvrait à la jumelle la langue de terre désertique, cette ville de P. où vient d’arriver la narratrice cinéaste dans le café qui pourrait être un salon. Les deux mondes vont coexister dans « la mer et son double » jusqu’au jour 47 après Savannah pour revenir aux origines dans un maeltrom fantastique où la mer avait commencé à envahir Anna, avec dans ses pupilles des trombes d’eau, l’ombre des courants de fond sur ses épaules des frôlements serpentins encerclant ses jambes…

    Molly retourne dans sa ville, son bras traverse le miroir, elle sait que dans la vie un instant peut décider detout. Anna arrive enfin au bord, à l’endroit de séparation où la glace devient liquide… derrière elle, la forme du cargo s’estompe dans le blizzard… c’est maintenant qu’elle doit se jeter, en avant

    Yves Izard

    28 février 2026

    La mer et son double
    Julia Lepère
    Éditions du Sous-sol
    2026

  • “Officier radio” de Marie Richeux

    “Officier radio” de Marie Richeux

    On pourrait dire que l’histoire commence autour d’un jeu de palets, un soir d’août où le père de Marie et Loïc terminent la partie dans la lumière sublime de vingt et une heure. Ils parlent et Marie voit de loin leur conversation comme une forme flottante et lumineuse. Mais c’est un match de foot que raconte son cousin Loïc: C’est dimanche après-midi, l’exaltation est totale…Voilà dans quoi on arrive raconte Marie, un match entre deux équipes de deux petits villages de Côtes d’Armor dans les années 80.. un an après la mort de Charlot, le père de Loïc. La suite démontrera que l’on raconte des histoires à la place d’autres histoires pour ne pas en raconter certaines.. comme celle que Loïc rappelle à Jean venu le chercher ce soir-là avec sa vieille Renault 15 orange tu te souviens ? Comment ne pas oublier ? répond mon père, c’était mon frère le plus proche. Comment ne pas oublier et il va le répéter presqu’une dizaine de fois et je réalise qu’il dit l’inverse de ce qu’il croit dire.

    C’est ce trouble plus de quarante ans après cette disparition qui va décider la narratrice à mener l’enquête sur ce naufrage et la mort de son oncle Charlot dont longtemps elle a dit qu’il était marin et qu’il a disparu en mer quelques années avant ma naissance. Et qu’elle a toujours entendu dire : « on ne saura jamais ». Et comme l’angoisse est la chose qui se transmet le mieux, elle n’a en tête que cette annonce que redoutait son père. L’image que vit ma tante, un jour de juin 1979, ouvrant la porte de chez elle sur l’annonce de la mort de Charlot.

    Ainsi Marie Richeux avoue qu’elle avait toujours su qu’elle écrirait sur la mort de Charlot. Elle, femme de radio qui désirait lutter contre la disparition des choses et des êtres en enregistrant des voix, allait désormais écrire puisque le métier d’écrire est le ministère par lequel l’écrivain s’approche des mystères, dissipe ceux qui peuvent l’être, respectent ceux qui doivent le rester.

    C’est une longue enquête qu’elle entreprendra car l’oncle survivant qui était cuistot dans la marine n’avait jamais rien voulu raconter. C’est donc internet qui racontera la collision de l’Emmanuel Delmas avec un autre navire en 1979 au large des côtes italiennes. Au-delà des diverses versions revient toujours « La brume épaisse qui sépare du réel ». Aux Archives nationales à Peyrefitte, il y a tout le dossier avec un mot qui choque, insupportable : carbonisé ! Charles Richeux, le nom que je porte… écrit Marie. Et les télégrammes parlent de corps disparu ou non identifiable, ou considéré comme mort. Elle va surtout beaucoup apprendre sur tout un monde de marins , sur ces femmes qui tricotaient des pulls pour leurs époux avec des motifs de torsades assez originaux pour être certaines en cas de naufrage de pouvoir reconnaître leur corps mort et défiguré…cette vie de femme, c’était attendre que ton homme revienne ; Faut avoir connu ça pour accepter. Courir acheter les journaux et attendre les lettres. 

    Voilà cette histoire de la Bretagne qui apparaît au cours des conversations avec les veuves, d’anciens officiers radio ou un syndicaliste très engagé qui travaillait pour la Delmas a toujours pensé qu’il y avait quelque chose dans ces bateaux, un trafic dans le Golfe d’Aden que Charlot n’aimait pas. Comme dans « Ressac » le livre de Clarisse Griffon du Bellay qui cherche la vérité sur le drame du Radeau de la Méduse dont son ancêtre fut l’un des rares survivants, le récit officiel ne répond pas à toutes les questions. Le procès de 1981 permettra certes de renforcer la sécurité et de faire évoluer le statut des marins, mais comme le raconte la tante, finalement on nous a donné un capital décès. Des histoires de naufrage, les marins qui meurent en mer, ça remonte de génération en génération. Et comme pour expliquer le silence, ce ne sont pas les documents du naufrage restés au grenier, que les tantes ne cessent de dire qu’elles les montreraient un jour…qui ne vient jamais, qui changerait quelque chose…avant de lui confier : « l’essentiel c’est de raconter l’histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l’histoire, écrire les questions simplement,. C’est exactement ce qu’il faut aux vivants. Entendre les choses comme elles sont. »

    Que peut la littérature, quand chacun reste sur sa version de l’histoire et qu’il n’y avait rien de plus àapprendre ? Offrir un très beau roman quand Marie Richeux qu’elle n’écrivait pas pour les démêler.

    Yves Izard

    14 février 2026

    Officier radio
    Marie Richeux
    Sabine Wespieser Éditeur
    2025

  • “Mitteleuropa” de Vicente Luis Mora

    “Mitteleuropa” de Vicente Luis Mora

    De sexe masculin, prussien, hussard et congelé. Tel fut le premier corps que je découvris en creusant le sol gelé pour y ensevelir « mon épouse » ; et si j’écris « mon épouse », c’est parce que je n’ai jamais su son véritable prénom. En quelques mots Vicente Luis Mora nous plonge dans un thriller empli de cadavres dans une terre inhospitalière au cœur d’une Europe centrale ravagée par les guerres. 

    Dans le style du XIXe siècle il signe une fausse autobiographie qui tient tant du conte fantastique que du roman philosophique. Une sorte de réalisme magique cher à l’Amérique du Sud, popularisé par Gabriel Garcia Marquez, où le temps se joue des méandres de la mémoire, avec son géant et sa fée albinos, avec ses énigmes confrontées à la réalité historique ; Pourtant, s’interroge le narrateur, pour que lecteur puisse comprendre ce que je veux narrer il faudrait commencer par le début, sauf que le passé est si long et si profond que choisir une de ses parties constitue d’une certaine manière comme une imposture. 

    Rien ne commence jamais à un instant précis, notre vie ne débute jamais exactement à la naissance. Disons qu’un certain Redo Haupsthammer arrive de Vienne pour s’installer en Prusse où il a acquis une terre dans une petite ville sur la rive de l’Oder. C’est là qu’il va rédiger ses mémoires. Nous sommes donc en Europe centrale, au cœur d’une contrée meurtrie par les guerres incessantes dont les terres gardent la mémoire, où « ce barbare de Napoléon » a laissé de si amères souvenirs , comme lui racontera son ami historien-philosophe Jakob qui lui parlera souvent de batailles. 

    Et c’est aussitôt arrivé sur place que Redo se présentera au Bourgmestre en quelques mots très choisis . « Je suis né à Vienne de mère autrichienne et de père inconnu. Je suis venu m’installer seul à Szonden, car ma femme, qui voyage sur ma charrette confinée dans son cercueil , est décédée, il y a quelques jours à Mayence sous les coups de feu d’un soldat français en fuite… » Il gardera pour ses carnets qu’il était né dans un bordel tenu par sa mère où il était tombé amoureux d’Odra qui y travaillait et dont les hommes comme les femmes étaient fous. Et que leur départ vers une nouvelle vie avait été longuement préparé sous une nouvelle identité avec un détour par la France pour se familiariser aux travaux de la ferme. Ils avaient connu une période heureuse, nous aimant comme nos jeunes corps le demandaient, appris a boire en contrôlant l’ivresse, comme l’espion qui s’ immunise contre le poison le plus mortel. 

    Cette histoire intime, nous la découvrirons à mesure que Redo déterrera des cadavres congelés de soldats qui pourtant jamais ne fondront l’été venu, perturbant son projet de premier fermier libre de Szonden. Dans cette double vie, il comptera sur les personnages de conte, comme le géant Udo que les abeilles ne piquent pas et qui échangeait ses services avec la population restant comme le dernier homme qui n’ait pas connu l’argent, et l’un des rares qui d’emblée lui avait dit : Il y a quelque chose d’étrange chez vous. Comme la mystérieuse Isle, l’albinos, comme une sorcière bienveillante accompagnée de son loup, qui ne s’étonne pas de ses découvertes de soldats congelés. Et il y aura son grand ami Jakob qui lui enseignera l’Histoire, soulignant le caractère transcendantal de la matière mais qui doute quand Redo lui demande s’il croit qu’en Europe les guerres soient terminées, se livrant à une leçon de géopolitique terriblement actuelle. Quant à l’énigme des soldats congelés, comme en écho, Redo entendra aussi ces mots du roi de Prusse : « Aucune nation ne peut survivre en exposant la vérité au grand jour. » 

    Comme si le thriller ne pouvait fonctionner si le lecteur découvrait trop vite l’énigme, Redo tombe sur de plus en plus de corps congelés, selon une effrayante progression géométriques, comme parallèlement Vicente Luis Mora multiplie le nombre de mots de chapitres en chapitres, analyse son traducteur François-Michel Durazzo. Ainsi les carnets de Redo sont parsemés de plus en plus d’indices à priori anodins mais assez troublants pour nous laisser approcher le mystère d’une époque incarnée par son personnage.

    Yves Izard

    18 janvier 2026

    Mitteleuropa, les carnets secrets de Redo
    Vicente Luis Mora
    traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo
    Éditions Maurice Nadeau
    2026

  • “L’envers de l’été” de Hajar Azell

    “L’envers de l’été” de Hajar Azell

    Le cortège s’étira sous le ciel dégradé : des silhouettes marchant sous le soleil qui explose avant de disparaître. Une pellicule de miel recouvrait le village. Les habits flottaient dans le silence au milieu des croupes de verdure et du marbre froid des tombeaux. La foule avançait, compacte et désordonnée sans meneur… Ils allaient tous rester ensemble dans cette grande bâtisse qui n’avait jamais été aussi pleine… mais vidée de cette aura dont seule Gaïa avait le secret.

    La mort de cette grand-mère conteuse révèle ce que tous redoutaient : Ce jour là où l’été n’est plus annonce la fin de ces paradis de l’enfance. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était comme des parenthèses ensoleillée dans la maison de famille que l’on doit quitter. 

    Dans L’envers de l’été Hajar Azell raconte dans ce premier roman ce fossé infranchissable creusé par la mer entre ses deux rives, l’une où l’on vit et l’autre où l’on est née. Elle y raconte ces interdits sociaux qui pèsent sur les femmes et la violence des rapports familiaux sur les bords de la Méditerranée comme dans ce village où par tradition on respectait les morts presque plus que les vivants.

    Dès le retour du cimetière éclatent les disputes de famille comme entre les voisins, ceux restés au village et les autres partis vivre ailleurs. Tensions, ragots, jalousies , les corps sont passés en revue épiés avec cette question lancinante : Que va-t-on faire de la maison, si vieille et inutilement grande avec ce jardin de Gaïa où le décor de ses étés se colorait d’une teinte triste… chacun pleurait au fond l’amputation de sa propre mémoire.

    Par une succession d’aller-retour, la dure réalité va apparaître par contraste : d’abord la plage où se retrouvaient les deux cousines, Camelia et May, les corps en offrande au soleil, la drague avec ce mélange de villageois, d’enfants de la grande ville et des familles émigrées. Tout le monde devenait beau en cet été de leur 15 ans dans ces jeux pour trouver un amoureux. Et ceux-là qui nous demandent chaque fois d’où on vient, comme si on ne pouvait pas vivre ici et parler français correctement ! Camélia maigre, féminité discrète qui pleure le jour de ses règles en réalisant qu’« elle n’était qu’une femme ». May, qui revenait chaque été, et qui, avant la vente de la maison, éprouve le besoin de venir passer quelques mois en automne et va découvrir le pays réel : La route goudronnée et ses promoteurs immobiliers qui font disparaître à vue d’oeil le village où chaque été on venait exhiber les réussites, les belles voitures, les habits neufs comme une mythologie ainsi construite loin.

    Aujourd’hui May découvre le peuple du café qui ironise sur le « tout était mieux ailleurs » Elle redécouvre Nina, qu’on dit adoptée par Gaïa, devenue vraie maitresse de maison jusqu’à sa mort, et son destin sacrifié pour sauver l’honneur du groupe. Au fil de ses rencontres, elle qui s’était toujours sentie étrangère sur cette terre comprend pourquoi ceux qui étaient restés n’avaient pas le choix : Dans ce foutu pays… soit tu es rebelle, soit tu es esclave. Tu choisis ton camp assez vite, et après c’est fini. Certains s’enferment dans les conventions sociales et la cage est construite, c’est terminé pour eux. Jusqu’à Ryan qui se moque : tu crois qu’ailleurs c’est différent ? Cet endroit tu ne fais que le fantasmer. T’es comme Camus ! Peut être, mais la découverte des carnets intimes de Camelia et son travail d’écriture resteront un témoignage des plus précieux sur ce que peut la littérature.

    Yves Izard

    28 septembre 2025

    L’envers de l’été
    Hajar Azell
    Éditions Gallimard
    2021

  • “Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin” de Gilles Bertin

    “Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin” de Gilles Bertin

    Quand je serai grand, je serai moudjahidin ! Cela fait trois ans que le garçon le répète à son cousin. Et c’est avec Tafir que Laurent, le journaliste narrateur nous entraine au cœur de la résistance afghane dans ces zones tribales où des enfants de 12 ans se battent avec leurs mères pour défendre leurs villages et échapper aux soldats russes qui ont embrigadé leurs hommes. Nous sommes à la fin des années quatre-vingt, quand les troupes soviétiques appelées par le régime communiste afghan marquent le pas face aux tribus afghanes. Avec ce roman historique inspiré d’histoires véridiques, Gilles Bertin qui a parcouru, parfois incognito, ces contrées dangereuses, tente de nous expliquer la complexité de ces guerres fondées à la fois sur le jeu des puissances régionales, avec au premier plan le Pakistan, mais aussi l’Iran, l’Inde et l’Arabie saoudite, et sur les oppositions tribales et ethniques.

    C’est donc dans ces zones tribales que va nous emmener Laurent, suivant les conseils de son « intellectuel avisé », un poète et philosophe afghan, qui détonnait par sa sagesse bienveillante dans ce monde guerrier. La veille barbe blanche lui a d’abord expliqué la complexité des dirigeants afghans, capables de changer de camp si on y met le prix et un minimum de forme, tout en lui fournissant une sorte de grille de lecture pour ne pas se perdre dans les alliances et les complots de la résistance afghane. Une intrusion dans le village de Darra avec son stringer, son correspondant local, lui avait vite ouvert les yeux dans ce haut lieu de fabrique et de trafic d’armes en tous genres, et lui avait surtout fait comprendre que… l’arme est partie intégrante du Pachtoune, c’est sa fierté et son orgueil. Là où ça se complique, c’est dans les relations avec le voisin direct car le Pakistan et l’Afghanistan hébergent des populations similaires. De nombreuses tribus vivent à cheval sur la frontière. Pour ces Pachtounes la limite entre les deux pays n’existe pas. Hors, l’obsession pakistanaise, est de dominer l’Afghanistan de peur que l’Inde ne s’y infiltre. C’est pourquoi le Pakistan aidait les rebelles afghans contre les Russes, sauf que certains pachtounes sont ralliés au régime communiste de Kaboul, et d’autres combattent au côtés des moudjahidin. 

    Quand à la population afghane, le salut réside dans la fuite pour se réfugier au Pakistan dans d’immenses camps où ils tentent de s’organiser comme dans leur vie d’avant. C’est aussi l’objectif du vieil Aziz, à la barbe rougie au henné, qui protège les enfantsdéracinés, cette bande d’orphelins qui va peu à peu découvrir la solidarité. Nous suivons ce professeur qui forme les plus grands, Tafir et Asif, rejoints par Jamila pour les filles pour s’occuper du groupe de ces enfants qui doivent devenir adultes en quelque heures. Dormir dans des cabanes abandonnées en dehors de tout chemin fréquenté, éviter les mines antipersonnelles destinées à terrifier l’adversaire et faire des milliers d’estropiés… et recueillir au passages d’autres enfants perdus que les Taliban avaient recrutés à la madrasa pour qu’ils combattent les Russes. 

    Laurent lui, avec trois ou quatre journalistes, réussit à décrocher une rencontre avec Hekmatyar pour éclairer la situation. Le seigneur de guerre le plus détesté, bénéficiait des faveurs de la CIA, et des services de renseignements Pakistanais tout en ne cachant pas sa haine contre l’Occident, spécialement des Américains ! Et sa détestation du commandant Ahmed Shah Massoud. Hekmatyar vomit le Lion du Panshir, non seulement parce qu’il est d’origine Tadjik, mais surtout pour sa divergence de vision de la vie et du monde en rêvant d’un Afghanistan apaisé, alors que lui, Hekmatyar voulait imposer une République ou un émirat islamique dont il serait le guide. Pendant ce temps la guerre continue, et les diplomates occidentaux qui ne sont pas dénués d’humour, tentent d’éviter les coups comme ce chargé d’affaires à l’ambassade de France qui raconte que le mois dernier, un de ces engins à traversé la salle à manger de mon ambassade, depuis je mange à la cuisine. 

    Dans cet imbroglio, tandis que Reagan à trop besoin des Pakistanais pour mener sa guerre contre les Russes, un diplomate occidental à Kaboul de conclure : Personne ne veut de la paix des braves. Cette guerre sans fin est d’une actualité édifiante, aujourd’hui où les Talibans revenus sont en train d’effacer la moitié de leur population : les femmes.

    Yves Izard   

    Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin
    Gilles Bertin
    Éditions Kailash, collection Les exotiques
    (2012)

  • “La part des cendres” de Emmanuelle Favier

    “La part des cendres” de Emmanuelle Favier

    Curieux hasard que de jeter un œil sur la série Napoléon avec Christian Clavier au cœur de l’incendie de Moscou alors que je venais d’entamer le livre d’Emmanuelle Favier La part des cendres où un fonctionnaire de l’Empire, Henri Beyle — qui n’est pas encore Stendhal — déambule dans Moscou qui flambe.. Et ce Napoléon là, ivre de rage après cette victoire décevante ne sera que le premier personnage illustre de ce roman foisonnant. Cette fresque monumentale couvrira deux siècles de tumultes où l’on va croiser tant les monstres de l’Histoire que les héros anonymes et les écrivains en devenir, tant les œuvres d’art les plus inestimables, naviguant de célèbres musées en caves introuvables, que les trésors modestes cachés comme un secret de famille au gré des guerres et des spoliations.

    Ainsi en juillet 1815, les cosaques font de nouveau résonner fièrement leurs sabres sur le pavé parisien, c’est un cliquètement… comme la scie de la défaite impériale, tandis que les chefs-d’œuvre européens quittent le Louvre, comme si le sang de l’éphémère musée Napoléon s’écoulait en rigoles aux quatre coins de l’Europe. Quelques mois plus tard c’est l’Autriche qui rend à Venise ses chevaux de St-Marc saisis par Napoléon à la fin du siècle précédent. Mais Venise n’est plus. Les beaux chevaux d’airain reviennent mais ils ne sont plus eux mêmes d’avoir été jugulés par les brides du Corsicain ; Comme les êtres, les objets gardent en mémoire qui s’empilent et sédimentent les humiliations subies. Ainsi voyagent les œuvres, ces objets, las de servir de monnaie d’échange à la médiocre gloire des hommes écrit Emmanuelle Favier dans une langue engagée et précise qui raconte l’Histoire à hauteur d’hommes et de femmes si l’on peut dire. 

    Car voilà que Cinq ans après que Moscou a léché ses plaies napoléoniennes, nous découvrons Sophie à travers la forêt russe qui lui fait ses adieux. Elle part rejoindre son Père Fiodor à Paris et profite de ce voyage pour écrire, entre deux chaos, son journal intime dans un français élégant, de nouveau en odeur de sainteté dans la bonne société russe ; un manuscrit qu’elle cache dans un coffret dont on suivra l’itinéraire, comme un fil conducteur du roman à travers sa descendance russe à Paris, et qui finira entre autres, par rendre célèbre la Comtesse de Ségur qu’elle était devenue ! 

    Pendant ce temps à Sébastopol on croise le soldat Lev Nikolaïevitch Tolstoï, 27 ans, qui a choisi malgré le succès naissant, de rejoindre le front. Face à la mort, l’écrivain observe le désastre, puis pleure de honte et de colère quand Sébastopol estabandonnée à l’ennemi français… Comme à Moscou, comme ailleurs, chacun voit victoire à sa porte et choisit Sa version de l’Histoire pour l’avenir. 

    Quand à Paris la commune ravage la capitale, c’est sous l’œil narquois d’un Rimbaud hypothétique, supérieur d’un Hugo et méprisant d’un Gautier. Mais quand Tolstoï, qu’on retrouve dans la solitude d’une maisonnette de chef de gare…pour mourir chez les humbles, le monde entier s’y précipite. C’est un Christ profane, un chamane mongol qui s’apprête à mourir dans une telle ferveur qui fait ressembler les funérailles de Victor Hugo, qui vingt cinq ans plus tôt ont voilé Paris de noir, à un enterrement de village. Le père de la Russie éternelle, indigné par l’absurdité du monde et l’indécrottable déraison humaine tient sa revanche. 

    Aurait-il survécu à la signature du grand traité de PAIX à Versailles vue comme une Comédie humaine par Emmanuelle Favier avec ses costumes, les melons, les pantalons bouffants , et les uniformes qui se croisent , avec l’arrivée de l’ennemi Allemandaccueilli par le reproche venu des tranchées que font les trous, les bosses, les aberrations faciales, les absences de membres des cinq gueules cassées que George Clémenceau, qui a le goût de la mise en scène, a sorti des hôpitaux ! La signature historique sera filmée, une première et, autre fait inédit, le traité est rédigé en anglais. Deux siècles de domination de la langue française dans la diplomatie trouvent ici leur terme. C’est en distillant ces détails qui n’en sont pas qu’Emmanuelle Favier met en musique la partition de l’Histoire. 

    On comprend que les biens spoliés par les États et Les hommes sont indissociables des guerres, au point d’occuper plusieurs centaines de pages de ce qu’on appelle communément l’entre deux guerres qui est un formidable marché de l’art, où l’on croisetous les fous massacreurs monstres de l’Histoire et l’on se dit que ce n’est donc pas nouveau et que tous les génies d’abord anonymes avant de devenir icônes et âme de la culture qui fait qu’on croit encore en l’homme, ont souvent un parcours très ambigu. Ce qui l’est moins, c’est la montée du nazisme avec les autodafés de Berlin où sont brûlées les milliers de pages de tous les intellectuels juifs, pacifistes ou simplement modernes, alors qu’explosent les ventes de Mein Kampf grâce à l’efficacité publicitaire de Joseph Goebbels qu’on retrouve à la tribune, petit, singulièrement laid et sa bouche très féminine en grimaces dérangeantes. Il frappe l’air d’un tranchant parkinsonnien de la main à chacune de ses paroles . 

    En quelques pages, avec les mots choisis, aiguisés, comme le montrait avec sa caméra Bertrand Tavernier dans sa très brève séquence du bus où tous les passagers étaient frappés de l’étoile jaune, Emmanuelle Favier montre ce qu’on ne voulait pas voir. Et que cette phrase étrange de Virginia Wooulf mise en exergue du chapitre consacré à l’unique rencontre entre l’écrivaine britannique et Marguerite Yourcenar, aurait pu éclairer. De cette rencontre, aussi stérile que celle entre Proust et Joyce qui avait fait couler beaucoup d’encre, entre cette jeune femme de trente trois ans, pleine de fougue mais dont l’accent soutenu par un phrasé extraordinaire, marqué par sa classe, lui confère une aura inédite à tout ce qu’elle prononce, et Virginia, qui s’essaie à articuler un français travaillé dans les pièces de Molière avant de retomber dans son anglais de Kensington , rien de bien grandiose, là non plus, n’en est sorti dont on ait eu connaissance. Et Emmanuelle Favier d’assumer : notre liberté comme notre devoir d’auteur — où d’autrice, sont d’imaginer Marguerite répondant à la question de Virginia : Mais qu’aimez vous ? 

    — Il n’y a que Tolstoï, le maître des maîtres. 

    Et de conclure de cette visite d’abord motivée par une affaire de traduction d’un des romans de Woolf : Une sidérante rencontre de ces deux poétiques, en lutte presque, en harmonie tout à fait. 

    Alors que les œuvres continuent leur exil où leur retour, Marguerite Yourcenar que le tourisme indiffère veut quitter ces accablants quais de Garonne où s’entasse la cohue des exilés, migrants, soldats, juifs, dans le regard desquels ne passe plus rien, alors que se poursuit le triage des oeuvres d’art et une documentation historique polie, pour récupérer les spoliés pour les restituer aux propriétaires, alors que les nazis avaient enlevé les pages identifiées. Au-delà de ces histoires sans fin et de trier aussi ceux qui partent de ceux qui restent, on préfère jeter un œil sur le procès de Nuremberg de novembre 1946 qui restera un enfer babélien avec ses traductions simultanées et ses cinq cents spectateurs tous hommes. Mais un PROCÈS avec un chef d’accusation « crime contre l’humanité »et non Un traité de paix dans une ville détruite où la plupart des journalistes sont repartis avant, à quelques exceptions près comme Kessel qui des années plus tôt avait caché sa judéité pour enquêter dans les bas fond d’un troquet berlinois. Il avait écouté Hitler préparer les ouvriers des quartiers pauvres à la haine dont allait se nourrir son ogre et Kessel de dénoncer les haines raciales dans le Matin de Paris dans des articles d’une âpreté de regard stupéfiant où surgit le masque de Goering, l’image même de la cruauté défaite par la peur. 

    Heureusement en juin 1946 sort le film les malheurs de Sophie, comme un retour des joies frivoles, pour passer à autre chose que les recherches interminables sur les SPOLIATIONS d’oeuvres d’art de littérature qui ont tout de même le mérite d’éclairer une autre dimension qu’ouvre une infertilité volontaire : Quand Mathilde songe que la transmission ne se fait pas uniquement de manière verticale, suivant le fil généalogique, mais horizontale, par les rencontres que l’on s’autorise à faire-et à défaire. 

    Une réflexion récurrente chez Emmanuelle Favier qui répond à ces quelques lignes de Marguerite Yourcenar-encore- en exergue tirées des mémoires d’Hadrien : Les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on dise, quand nulle affection ne les renforcent ; on s’en rend compte chez les particuliers durant les moindres affaires d’héritage.

    Yves Izard

    La part des cendres
    Emmanuelle Favier
    Éditions Albin Michel
    (2022)
    Paru au Livre de poche

  • “Le courage qu’il faut aux rivières” de Emmanuelle Favier

    “Le courage qu’il faut aux rivières” de Emmanuelle Favier

    La porte se referma sur le dernier homme. Ainsi commence ce roman où l’on va découvrir par petites touches énigmatiques le destin si singulier de Manushe. Elle est l’une de ces vierges jurées qui ont fait le serment de renoncer à leur condition de femme. En contrepartie elles ont acquis les droits que la tradition réserve depuis toujours aux hommes : travailler, posséder, décider. Et dans son village Manushe jouissait de l’affection générale et d’un respect authentique. On admirait le sacrifice qu’elle avait faiten refusant d’être mariée de force au vieux Parush. Mais l’arrivée d’Adrian, un homme à l’aura singulière va faire chanceler les étais jusqu’alors solides de la routine séculaire où elle vivait.

    Une scène d’horreur va éclairer brutalement l’origine de ces destins contre nature, comme un avant-goût du thriller auquel on ne s’attendait pas. Comme pour introduire le désir naissant chez Manushe, jusqu’alors contenu, jusqu’aux rêves où elle dévoile son corps aux yeux déroutants d’Adrian. Avec l’éveil des sentiments la prose se fait poétique puisque tout était plus beau ou plus laid… Les ciels de peintre qu’elle observait se défaire entre les cimes et retomber au faîte des sapins en traînés dorées ou bleues. Mais le réel va s’inviter au travers du miroir acheté qui lui renvoie son image, trop effarouchée au point de cacher son sexe de la main, pour encore ressembler à un homme, avec ses seins presque fondus, sa poitrine enfoncée à force d’être niée, comme une bonne sœur. Jusqu’au jour où Adrian la déshabille sans la toucher avant de lui dire qu’il l’attend dans la voiture pour aller faire les courses. Une fissure venait de s’ouvrir qui la laissait comme plomb, assommée. Le suspense ne fait que commencer. Plus tard Adrian parlera.

    Quand on croira que l’histoire va s’éclaircir, on mesurera le courage qu’il faut aux rivières avec ses destins croisés, ses deux faces d’une même pièce. Si on apprend vite pourquoi Manushe a signé la fin de sa vie de femme, pour échapper à son sort dans les règles du droit coutumier, il faudra lire toute cette histoire et ses rebondissements pour connaître la vérité tragique d’Adrian quand son père avait pris sa décision : l’enfant qui venait de naître serait élevé comme un garçon. À partir de là, par une complaisance de l’organe à la nécessité sociale sa voix même sembla muer, jusqu’au drame où avait sombré son enfance factice…

    Avec ce premier roman Emmanuelle Favier explore ces identités troubles nées moins du hasard que de la nécessité, où son style singulier saisit la force du mythe.

    Yves Izard

    Le courage qu’il faut aux rivières
    Emmanuelle Favier
    Éditions Albin Michel
    (2017)
    Rééditée par Le livre de poche

  • “L’armée des frontières” de Paul de Brancion

    “L’armée des frontières” de Paul de Brancion

    L’histoire de l’armée des frontières évoque un épisode méconnu de la guerre d’Algérie. Mais c’est beaucoup plus qu’un récit d’action où des types aguerris rampent comme des limaces pour passer la frontière marocaine sous les tirs des mitrailleuses et des obusiers. Car cet Ïssa Walther que nous suivons est un agent sous couverture qui partage son temps entre l’enseignement du Coran aux enfants de Béchar et des opérations d’exfiltration de légionnaires. Ce soldat rigoureux et entraîné est aussi un être spirituel et sensible. Répétiteur coranique il apprenait ainsi aux jeunes à psalmodier les sourates du Coran, et répondait du mieux possible à leurs questions sur Dieu, la vie, la mort ; J’apprenais beaucoup, dit-il, et trouvais là une véritable satisfaction. J’avais avait même réussi à réunir la classe des filles et celle des garçons en obtenant l’accord extraordinaire de Cheik Mekhtoub ! 

    Je disais toujours « Je suis un Arabe occidental » ajoute-t- il en parlant de sa femme qui savait peu de choses sur mon passé sinon que j’étais franco-allemand d’origine algérienne. 

    En fait, les renseignements de la RFA l’ont recruté pour aider le FLN à retourner des légionnaires français. C’est un conflit secret qui oppose la France et l’Allemagne de l’Ouest qui convient à Ïssa : Ainsi je participe discrètement à la lutte contre le colonialisme français. C’est une mission dangereuse, où son supérieur lui dit d’emblée qu’ils sont susceptibles de se faire descendre par les services secrets français et si le vent tourne, par les services allemands… une fois sur place, Ïssa joue le jeu, d’abord à la mosquée et avec la population. Il 

    accepte volontiers une virée avec des Touaregs que lui propose un cousin de l’imam : Plonger dans l’immensité du désert, sable, chaleur intense. J’oublie tout, la guerre, la mosquée, le Coran. On est là mi-éveillé, mi-assoupi porteurs de l’évidence d’exister. 

    Les gens commencent à penser que je fais partie du paysage, mais les horreurs se multiplient à 50 km de là, où le FLN a égorgé une famille de colons et crucifié une petite fille de cinq ans sur la porte… une opération justifiée par l’iman Mokhtar Hodna citant le verset 16 du Coran « Ce n’est pas vous qui les avez tués. C’est Dieu qui les a tués ». Résultat : L’armée française a rasé le douard, mis le feu et a sévèrement réprimé. Ïssa est contrarié, mais comme dans tout bon roman, l’amour avec la très belle fille aînée de l’imam, Ouzia, va bientôt le consoler. 

    La mission meurtrière programmée va réveiller l’agent dormant qui se retrouve d’un coup au cœur de l’action commando d’exfiltration. L’ennemi harkis contre les Fedayins… mitrailleuses lourdes et grenades offensives contre obusiers mortiers. C’est l’hécatombe. Passage réussi mais onze morts. Ïssa perd connaissance, séquence hôpital, où on dort tous. Silence blanc avec des silhouettes fantomatiques… j’ai repris mon dialogue avec la Gnose. Que faire d’autre quand on a disparu, effacé d’un moment. Et pour ne pas souffrir on invente des stratégies pour dérouter la douleur. Je ne suis pas préparé à ce qui m’arrive. Mon poumon a été transpercé par une balle, on le répare au mieux. 

    Certes , mais un attentat lors d’une incongrue cérémonie officielle dans la communauté juive va tout faire basculer. Les rivalités entre le FLN et l’ALN rendent la situation intenable. Il y a dans ce panier de crabes, des sales types SS comme Schwartz qui,n’ayant plus de juifs à exterminer, s’offre régulièrement des séances de torture sur les Arabes… Il veut la fille de l’imam liée aux plus hauts dignitaires de l’ALN. Schwartz veut la faire parler dans la baignoire de la chambre obscure… Ouzia aurait-elle organisé l’attentat ? Elle se sent embrigadée et confie à Ïssa que leur amour est voué à l’échec. Les anciens d’Indochine, eux,veulent quitter Algérie, qu’ils estiment perdue. Sébastien Ténèbres, triste dans le regard, raconte qu’après Diên Biên Phû, les Chiens de guerre qui tuent violent torturent en ont assez, au point de vouloir aider les copains à déserter. 

    En réalité il y a les essais nucléaires lâche Ténèbres, et les conditions effroyables sur la base atomique de Reggan, des tentes igloo en toile et des laboratoires sous terrains. Ce n’est plus un secret depuis que les journaux évoquent les faibles précautions prises, où l’on conseille de tourner le dos aux explosions, de laisser les fenêtres ouvertes. Au moment de « Gerboise bleue », nom du premier essai de la bombe atomique, il fallait aller vite pour France soit puissance nucléaire… je me souviens qu’on entendait rien et on sentait le flash qui vous transperçait comme si on était un corps transparent… « on se voyait à travers » puis le bruit de la bombe. C’était l’apocalypse. 

    Mission terminée. 

    Dans la postface qui explique que cette histoire est fondée sur des faits avérés, un post scriptum précise qu’il y a une certaine cohérence à ce que ce roman sorte aux éditions Maurice Nadeau, co-fondateur du Manifeste des 121.

    Yves Izard

    L’armée des frontières
    Paul de Brancion
    Éditions Maurice Nadeau
    (2025)

  • “La passion d’Arcélie” de Cécile Gouy-Gilbert

    “La passion d’Arcélie” de Cécile Gouy-Gilbert

    C’est l’histoire d’une famille qui court après sa grand-mère qui a quitté ses deux enfants pour le bout du monde dans les années 1960. Une si longue absence ponctuée de très rares nouvelles qui a traumatisé sa fille. Quand Arcélie rentre seule à Paris une quarantaine d’années plus tard, ce sont ses trois petites-filles qui iront à la rencontre de leur grand-mère pour comprendre son destin si troublant. C’est leur mère qui les envoie, car Ève refuse de parler à Arcélie, c’est pour elle un fantôme qui la hante depuis la mort de son mari, quand elle l’a abandonné avec son frère Maurice. Et le jour où les trois filles arrivent devant son immeuble, rue des Pyrénées, les pompiers avec leur grande échelle leur interdisent l’accès aux étages. 

    Ainsi débute, comme un thriller, cette recherche du temps perdu qui est bien plus qu’un secret de famille. C’est Carole qui nous donne les premiers éléments : Veuve à 33 ans, Arcélie s’est occupée de ses deux enfants, avant de disparaître à l’étranger. Son mari Aurélien, notaire à Lyon, lui avait laissé une bonne fortune, de quoi entreprendre des séjour humanitaires dans des pays lointains, jusqu’à ne plus revenir et de n’envoyer que quelques photos et messages succincts. J’y vois là, écrit Carole, le parcours d’une grande bourgeoise qui, après avoir élevé ses enfants se lance dans l’action caritative. Avec, cependant, plus d’engagement que d’autres, plus de distance aussi avec sa propre famille. Cependant, ce fut longtemps pour ses petites-filles, une grand-mère mythique au milieu de plantes exotiques. Sauf que pour leur mère Ève, le ressentiment est irrémédiable, surtout quand dix ans après son départ, Arcélie envoie une photo d’elle avec un homme et une fillette, leur enfant Anaïs. Éve explose « j’en ai rien à foutre du bonheur de ma mère ». Pour elle cette petite Anaïs , c’est une sœur du même âge que sa fille, la dernière, Nina. Nina l’originale, l’imprévisible, qui ressemble tellement à sa grand-mère, qui porte l’héritage d’Arcélie ! 

    Mais cette réalité, on la découvre à travers le journal intime d’Arcélie que Carole a trouvé et nous livre dans de longs chapitres du roman, alors que ces secrets de famille étaient en partie connus de sa sœur aînée Élyse; Cachottière, et entretenant une complicité avec notre mère, elle ne voulait pas les partager avec nous… Tout aujourd’hui est réuni pour le drame de famille, déclenché par ces visites à la grand-mère revenue. Avec ces questions qui surgissent chez Carole : Parfois je me suis demandée s’il n’aurait pas eu une double vie, la bas à la radio… que nous étions nous un simple point d’encrage. Papa, atone au quotidien, lui qui a une voix si forte quand il cause dans le poste…? je ne le connais pas vraiment… d’ailleurs moi-même est-ce que je connais bien David avec qui je vis ? 

    Ce destin d’Arcélie, est-il comme une transgression inacceptable dans cette famille bourgeoise, qui se questionne sur ses propres choix, qui se contente de sa vie peinard, moi j’ai l’impression d’avoir surfé sur ma vie sans félicité ni cauchemar, sans jouissance ni larmes de feu, ça me désole et ça me convient. Tout le contraire de Nina qui a tenté les montagnes d’Afghanistan, avec assez de désinvolture pour se retrouver enceinte et se demander si elle doit avorter. Et surtout d’en parler à Arcélie ! Qui vient de leur proposer une séance de spiritisme, qu’elle avait découvert après le décès d’Anaïs ! Avant d’argumenter : Comme Victor Hugo !

    Yves Izard

    La passion d’Arcélie
    Cécile Gouy-Gilbert
    Éditions Complicité
    (2025)

  • “Écouter les eaux vives” de Emmanuelle Favier

    “Écouter les eaux vives” de Emmanuelle Favier

    Nous plongeons d’emblée dans ce corps vivant où Adrian avait immédiatement compris qu’elle se trouvait là dans son élément. Cent fois elle avait rêvé qu’elle était dans un sous-marin. Depuis sa première mission elle naviguait sur le HMS Thetys l’un des quatre sous-marins porteurs de missiles nucléaires dont était dotée la Royal Navy. Adrian Ramsay est « oreille d’or », chargée d’écouter et d’identifier les bruits des profondeurs. C’était le seul endroit où elle parvenait à contenir son surcroît d’énergie. C’était d’abord l’aspect technologique qui l’avait enthousiasmée car elle n’avait pas eu d’emblée l’idée de servir la dissuasion nucléaire. Mais elle avait rapidement pris conscience de la complexité du concept, tout à la fois follement brillant et d’une terrifiante ambiguïté. Il s’agissait de protéger une civilisation… Il fallait donc y croire quand bien même on ne partageait pas les couleurs du pouvoir en place.

    Avec ce roman, Emmanuelle Favier vise dans le mille avec le retour d’une problématique d’une actualité brûlante. Tout en prenant quelques libertés qui sont l’apanage du romancier, elle réussit avec son héroïne à impliquer le lecteur dans les impensés à bord. Ainsi le lancement simulé d’un missile atomique qui n’était pas annoncé comme un exercice, et qui en se répétant plusieurs fois par patrouille, constituait un entraînement technique et intellectuel permettant à chacun de mettre en perspective pourquoi il était là , sans l’écraser sous le poids des conséquences de ce a quoi il œuvrait.

    En dehors de ces exercices particuliers, ce qui troublait Adrian c’était la présence de ce qui respirait invisible de l’autre côté de la coque, l’œil glauque du requin ; Elle éprouvait les ondes molles des méduses, elle sentait le pouls immense de l’océan comme une nostalgie de brève expérience de plongée sous-marine, où elle avait découvert, à seize ans, cet abandon aux profondeurs et le plaisir psychotrope qui avait quelque chose d’effrayant dont il fallait se méfier. Si l’essentiel de ce qu’elle écoutait lui permettait juste une analyse militaire, à bord du sous-marin condamné à un mouvement perpétuel pour refroidir le cœur nucléaire comme le requin doit nager pour survivre, Il n’en découlait pourtant aucune indignation quant au sort des cétacés désorientés par les sonars et qui s’échouent pour mourir asphyxiés sur les grèves. Jusqu’au jour où elle reconnaît le chant d’une baleine bleu… qui la renvoie vers Moby Dick et son père Ian comme une vague d’anxiété. La baleine, qui suit désormais le sous-marin, c’est aussi le miroir du bateau comme sa version vivante et pure, comme les mâles qui déversent des litres de sperme pour attirer la femelle. Un lien archaïque à travers lequel resurgissent en rêves torrides les pulsions sexuelles qu’elle tentait de dissimuler sur ce sous-marin où la femme était encore considérée comme une anomalie.

    Tout va basculer après quatre mois de mer, avec la mi-patrouille, le retour à terre qu’Adrian appréhendait toujours un peu. Avec l’annonce de la mauvaise nouvelle qui n’avait pas franchi le filtre des familigrammes, ces messages de quarante mots, que recevaient les marins chaque semaine, et qui excluaient ce qui pouvait menacer l’équilibre de l’équipage, comme l’annonce d’un décès. C’est ainsi que l’État-major lui annonça à son arrivée que son père Ian est décédé pendant la patrouille ! Le monde avait basculé sur son axe.

    Elle part aussitôt pour cinq heures de route vers le cimetière de son village. Il pleuvait. Enfin le ciel se conformait à son chagrin. Mais comme elle retrouve son chien sur la plage où son Père Ian s’est noyé, elle pense au suicide et culpabilise car en refusant qu’il continue à lui écrire elle avait manqué ses derniers moments. Comme elle s’enfonce dans sa mélancolie, elle finit par décrocher une courte mission plus diplomatique auprès des forces françaises en Bretagne… Une escapade qui va bouleverser sa vie. Et le roman va prendre une toute autre tournure.

    À terre, Adrian Ramsay avait jusqu’alors réussi à canaliser son énergie en choisissant des amants de passage dans l’obscurité des pubs, et quand elle avait la faiblesse de les ramener chez elle, ils étaient renvoyés sitôt leur mission accomplie. Elle s’était fermée à l’amour… et au désir d’enfant, au prétexte de sa carrière. Cette nuit à Brest va contre toute attente la précipiter dans ses habitudes oubliées des aventures nocturnes dans les bars à marins. Sauf que cette fois se donner au premier venu allait changer son destin.

    Le talent d’Emmanuelle Favier tient aussi dans la construction de l’intrigue où le lecteur connaît déjà depuis plusieurs chapitres, comme si une autre histoire était enchâssée dans le roman, les deux hommes qui vont bouleverser la vie d’Adrian. Arthur, le plongeur scientifique, et photographe traumatisé, et Abel l’aveugle pervers narcissique qui va séduire Adrian dans une histoire dont elle dira ce n’était pas de l’amour. C’était beaucoup plus violent que de l’amour.

    Une ultime mission militaire ne changera rien à l’affaire d’autant qu’elle fut abrégée suite à une violente bagarre entre marins, et comme si une malédiction poursuivait Adrian, sonna la fin de sa carrière. L’issue fut qu’à peine débarquée en Écosse, elle repartit pour retrouver Abel accompagné par Arthur en Catalogne. Il avait parlé de voir la tombe du poète Antonio Machado, à Collioure et surtout d’aller chez lui, au petit village de Colera, d’où il serait originaire. Pouvait-elle imaginer ce Noël d’une tristesse infinie où l’on comprend enfin cette énigmatique prose poétique comme un prologue au roman que l’on retrouve comme un épilogue, où tout finit sur cette plage dans le délire d’un spectre amoureux qu’on identifie sans peine.

    Yves Izard

    Écouter les eaux vives
    Emmanuelle Favier
    Éditions Albin Michel
    (2025)