Catégorie : Uncategorized

  • “John l’Enfer” de Didier Decoin

    “John l’Enfer” de Didier Decoin

    John l’Enfer, c’est l’histoire de New York et du Cheyenne, comme un combat des temps modernes, forcément moderne au point d’en faire un roman de 2024. C’est que John l’enfer accroché à des ventouses sur les vitres des gratte-ciels vit comme suspendu au dessus d’un état d’urgence, dessous il y a les sirènes des ambulances, un ouvrier est tombé. Le Cheyenne, insensible au vertige, qui lave les vitres, voit le luxe et les appartements vides et aussi des immeubles laissés à l’abandon avec d’inquiétantes fissures, et des chiens qui s’enfuient dans les montagnes voisines. Le Cheyenne qui sait tenir tête au python échappé sur la corniche du trentième étage, perçoit aussi la puanteur qui serpente le long des rues. Mais il n’aura jamais une âme de martyr, ni de militant même avec les filles des combats de l’avenir qu’il traite d’association d’indiens de bonne compagnie qui ne fait peur à personne !

    C’est à l’hôpital, au cours d’une pause forcée pendant une averse diluvienne, que le Cheyenne va rencontrer ses deux compagnons d’errance, comme un stratagème de l’auteur pour un scénario propre à sa comédie humaine. Dorothy Kayne, une jolie brune un bandeau sur les yeux, devenue momentanément aveugle, qui erre effrayée dans les toilettes des hommes. Et Ashton Misha, officier second sur un transatlantique, opéré en urgence d’une appendicite, hanté par sa Pologne natale. Trois destins si singuliers dans ce New York dont John l’enfer pressent l’agonie comme le châtiment de cette urbanité qui a dévoré la grande plaine des bisons et de ses ancêtres à qui la lune parlait. Tellement lucide qu’on l’accusera d’avoir voulu détruire New York ! Trois destins qui se bousculent à la croisée des chemins où le secret c’est peut-être d’accepter les aiguillages comme ils viennent, de ne pas regarder derrière soi pour tenter de retrouver la route perdue confie Ashton qui envisage de laisser tomber le transatlantique et rêve des mers du sud. Ashton, le fils de paysan qui parle de la mer en termes de terre, qui se croyait aussi nécessaire à la bonne marche du navire que le bœuf à l’attelage. Ashton qui philosophe : on ne critique pas Conrad on le comprend. Ashton déjà jaloux, qui lit à Dorothy aveugle la lettre que lui a écrite John l’Enfer .

    Dorothy qui fera l’amour avec Ashton nul, dit elle, et qui aime le Cheyenne. Ashton avec son vieux corps qui sait qu’il n’aura aucune chance quand la jeune professeur de sociologie urbaine retrouvera la vue et découvrira le nez busqué et la carrure de John l’enfer. Ainsi va tourner ce trio bancal mais si humain, ballotté dans cette ville, enjeu des ambitions politiques, où Anderson, le pompier new yorkais forcément héroïque brise le rêve du sénateur Cadett en campagne électorale, descendu dans les égouts avec les journalistes. Le délabrement des immeubles est devenu un défi politique, et ce n’est rien à côté de Chinatown où nous entraîne le narrateur, cette sous-ville qui se vautre et se souille à mesure qu’on la nettoie, où ça remugle tellement d’entre les pierrailles que même le vent d’océan a renoncé à chasser la puanteur. Didier Decoin a son style qui vaut tous les discours, qu’il montre l’injustice, qu’il dénonce la corruption où qu’il vénère l’amour, en quelques mots irremplaçables pour comprendre la force et l’évidence des sentiments. Le Cheyenne serait un amoureux mystique : John l’Enfer continue de caresser son sexe. Il songe à Dorothy  Kayne, il la pénètre en pensée. À eux deux ils engendrent un arbre ».

    John l’Enfer
    Didier Decoin, de l’académie Goncourt
    Éditions du Seuil
    (1977)

  • “Liberia” de Christophe Naigeon

    “Liberia” de Christophe Naigeon

    Liberia, le premier volume de la trilogie de Christophe Naigeon, est un roman cyclique, qui donne l’illusion — comme dans toute Odyssée — d’être chronologique mais offre les perspectives de l’éternel retour, quelles que fussent les issues, logiques, de ses personnages. Liberia se lit par le prisme de Julius Washington (fils de Black Yankee, marin de passage, et d’une ancienne esclave) dont le rêve de voyager épousera l’histoire des États-Unis du début du XIXe s. Il est apprenti journaliste au New Bedford Mercury et par atavisme, ne jure que de prendre la mer. Là, le lecteur malin-comme-un-singe se réjouit et s’inquiète à la fois : Naigeon étant lui-même marin, journaliste et historien, s’est-il projeté dans le roman, à une époque qui n’est pas la sienne, dans une culture qui l’est encore moins et, passé l’avantage que ça fournit — sur les pages pures de littérature maritime — arrivera-t-il à s’extirper du piège de l’autofiction rétroactive : la réponse est oui et elle est rassurante. Par le récit, il traite du mythe de l’African Return et la plus grande qualité du roman est de mettre en scène, via les protagonistes, tout ce qui dépasse la vision manichéenne, souvent a posteriori. Ainsi, la traite atlantique, l’exécrable commerce, est-elle abordée — dans les conversations entre Granville et William, d’abord, Julius et Benson, ou d’autres (souvent sous forme de longs dialogues) — par la mesure des choses, même si, lit-on, le modéré se fait toujours encorner en s’interposant entre deux boucs. L’idée de sociétés abolitionnistes vient de Nouvelle-Angleterre, et il faut toujours se méfier des discours mielleux des Anglais ; la complexité d’un état est posée avant même celui de l’État qui accueillera les affranchis et porte le nom du livre, par effet-trompeur. Parce que la route a été longue et que Julius, tout jeune quand le récit le prend à bord, l’a faite avec le Capitaine Paul Cuffee, un riche quaker noir, qui sait que les obstacles vers la liberté seront nombreux et pas seulement du fait de ses opposants. Qu’elle obéit parfois à des logiques libérales, par racine antinomique (la traite s’arrêtera lorsque le prix d’un esclave sera plus bas que celui d’un baril de clous ?), avec des incidences inattendues : la bonne santé des esclaves, par exemple, est garante de la sûreté des navires. L’histoire — la petite dans la grande — détaillée jusqu’au pointillisme pose ainsi des questions que les lettres de Julius à Mammaliza, sa mère, ou les extraits de son journal de bord peuvent inscrire dans un registre anthropologique : tu as compris que ce voyage — 57 jours pour relier Philadelphie à la Sierra Leone — a été pour moi riche de grands enseignements mais qu’il l’a été aussi de grandes désillusions sur l’humanité. Ou philosophique, quand il s’agit de savoir (et de décider) si la liberté s’acquiert ou se décrète. Ce qui plait à Julius, c’est que les avis diffèrent mais qu’il apprend des uns et des autres, surtout quand il ne partage pas leur vision. De l’amertume de Vossa à l’espérance de Cuffee. Tous les navires — le Traveller ou l’Alpha de Thaddeus Coffin, venu du Nantucket d’Herman Melville — sont autant de pistes qu’il explore, lui qu’on a éduqué dans la métaphore, filée tout au long du roman, qu’on ne fait pas pousser un arbre en tirant dessus. Liberia, c’est l’allégorie d’une éducation et de la façon dont on s’en défait, sans violence pour Julius. Puisque la mer lave de tout, précise l’auteur, qui s’y connait, et parce que la peur sauve le marin, lequel sait quand elle est utile. Les parties du roman couvrent, à la louche, de larges décennies, parfois deux d’entre elles, et remontent l’écheveau de la construction d’un État, sans frontières ni statut à l’origine, unNegroland devenu Liberia. Les Africains n’ont pas d’écriture, lit-on, ils n’ont que des souvenirs, et c’est la destinée de Julius d’écrire à leur place, de dessiner, faire des photos, ensuite, dont la première d’une exécution publique. On passe par tous les stades, la torture, la mort qui frôle, les rescapés de l’African Squadron (les Congos) et le questionnement inhérent : l’abolition directe est-elle source d’anarchie et la liberté s’apprend-elle ? Wilson dit d’elle qu’elle est une imposture, présentée telle quelle, et Sidney/Sinoe — dont on apprend pourquoi il a tellement veillé sur le jeune Julius — le vivra à ses dépens, pendu haut et court pour avoir compris avant tout le monde. Les rêves remplissent les voiles des navires, écrit l’auteur en se regardant les ongles, pour mieux situer la trilogie de son personnage — dont le premier volume, la terre promise de Paul Cuffee, comme un raisonnement circulaire — en vigile de la sienne. Le pays des Noirs en Afrique sera ce que les Noirs en feront, prophétise un protagoniste, quand Benson répète à Julius que (s)a colère n’est pas la leur (celle des Noirs). Toi et moi sommes nés libres. De fait, les premiers gouverneurs du Liberia devront composer avec le paradoxe de la liberté qu’on nous donne : pour la garder, il faut parfois en priver les autres, recréer une potestas (la guerre aux indigènes), accepter un syllogisme : ici, le Nègre d’Amérique est appelé Blanc par le Nègre d’Afrique. Il faut rendre les personnages vivants, annonçait-il dès le début, par effet-miroir, et on se plait à suivre Julius (et sa famille) jusqu’à la fin de sa vie — doublée d’un mystérieux épilogue. Quitte à buter sur le final, le Nord et le Sud de plus en plus distants, et la question quasi-rhétorique : l’histoire ne nous apprend-elle rien ?

    Et puis enfin il y a la mer, une myriade de termes idoines, toutes les catégories de bateaux, le lexique à bord, les périples, les manœuvres, dans une démarche exhaustive. Mieux vaut finir par un extrait, alors : « Le couloir devient trop étroit, l’Américain ne passera pas. Collision ou échouement. Alors, au moment où tout le monde le voit déjà sur les bancs, coups de sifflet. Le Mary-Belle vire de bord et fait volte-face. De là-haut, on entend crier les ordres, le froissement des voiles qui faseyent, leur claquement quand elles reprennent le vent sur l’autre bord (…) Le beaupré de la goélette plonge dans la voile du brick. Toute la toile est déchirée, drisses et écoutes arrachées, la bôme s’effondre sur le balcon, traîne dans l’eau avec les lambeaux de toile, bloque le gouvernail. (…) Sur le pont de la goélette comme en haut du cap, ce sont de féroces cris de victoire pendant que le brick tente de contrer l’effet du vent qui pousse sa proue vers les brisants. Le barreur ne peut rien faire, le bateau est un bouchon sur l’eau, sans vitesse propre, soumis aux gifles des rouleaux. »

    Liberia
    Christophe Naigeon
    Taillandier (2017)
    Réédition Presses de la Cité

  • “La promesse de la mer” de André Gardies

    “La promesse de la mer” de André Gardies

    Personnalité très attachante, André Gardies a su intéresser un public attentif en évoquant son parcours. D’emblée, l’évidence prend forme que son discours est matière à dire et à écouter. Il parle des deux passions qui ont structuré sa vie jusqu’à maintenant : le cinéma et la littérature. Après une carrière d’enseignant, en dernier comme professeur d’études cinématographiques à l’Université Lumière-Lyon 2, il profite de sa retraite pour revenir à ses amours littéraires et se consacre entièrement à l’écriture de fiction et de récits documentaires. Il ancre ses fictions dans un cadre familier qu’il apprécie. Pour lui, l’écriture est un retour et une interrogation sur soi.

    Dans son dernier roman, La promesse de la mer, il met en scène un ancien cameraman de la Calypso qui accepte de tourner un film sur la pêche artisanale traditionnelle au Grau. Pourquoi revient-il sur les lieux de son enfance et adolescence alors que, pendant 50 ans, il s’en était volontairement tenu éloigné ? Besoin de renouer avec le passé ? André Gardies choisit de nous lire un extrait de son prologue où se profile déjà les effets de la confrontation du passé et du présent avec les odeurs, les gestes familiers, les sentiments contradictoires passant de l’excitation à l’inquiétude, les questionnements, les souvenirs refoulés qui resurgissent : la promesse de la mer.

    Il nous parle de la conception de l’écriture romanesque comme un tissage dont les fils forment, s’entrecroisant, une histoire forte. Dans La promesse de la mer, le Grau d’aujourd’hui, le Grau d’avant (celui des années 50-60, celui de la pêche à la barque méditerranéenne, sujet du film documentaire), le tournage du film lui-même et la figure de Bianca, l’amour déçu. L’occasion aussi de croquer des portraits de familles de pêcheurs à fortes personnalités, toutes attachantes dans leur vérité et leur sincérité. André Gardies nous les fait vivre avec justesse et sensibilité, tout comme il fait vivre les paysages et la nature, la terre et la mer. Saluons enfin le travail de documentation très sérieuse sur le monde marin.

    Pour finir, André Gardies nous présente une réédition de deux anciens romans en un seul, construit tête-bêche, dans la série cévenole : d’un côté Les années de cendres et de l’autre Le monde de Juliette. Un fil rouge conducteur réunit ces deux fictions (l’amour d’un fils pour ses deux mères), expliquant cette présentation originale qui ne veut induire aucune hiérarchie.

    Marie-Ange Hoffmann 

    La promesse de la mer
    André Gardies
    Éditions Infimes
    (2022)

  • “Un monde à refaire” de Claire Deya

    “Un monde à refaire” de Claire Deya

    J’ai hésité à écrire, craignant que la brièveté d’une chronique ne porte atteinte à la richesse de ce livre. Mais j’ai beau laisser le temps s’écouler, les jours passer, le livre est là, posé sur mon bureau. Il me regarde. 

    Ses yeux ont la couleur d’une fraternité possible et pourtant improbable, inespérée.

    Ses yeux me parlent de l’honneur et du déshonneur, du sens et du non-sens.

    Ses yeux ont l’ambition d’unifier les contraires.

    Ses yeux cherchent l’amour et l’espérance.

    Ses yeux sont héroïques et fragiles

    Ses yeux sont terriblement humains.

    Il y a urgence, semble-t-il me dire. 

    Un monde à refaire. 

    Dès le titre, la suggestion est faite. 

    À la fin de la lecture de ses 409 pages, la formule se transforme en question. 

    Un monde à refaire ?

    Et surtout, comment le refaire ?

    Ceux qui croient que le combat s’arrête quand on dépose les armes se trompent. La Résistance, c’est le contraire de la guerre éclair, c’est une lutte de tous les instants. J’ai détesté prendre les armes, mais il le fallait. Et je le referais, pareil, si c’était à refaire. Mais on ne doit plus en arriver là. On dit souvent : si tu veux la paix, prépare la guerre. Aujourd’hui, je pense le contraire. Pour éviter la guerre, il faut préparer la paix.

    Oui, je sais, ces propos résonnent on ne peut plus dans nos esprits alors que le monde s’enflamme à quelques encablures de « notre » France elle-même fragilisée par les discours et les actes de haine. Et c’est tout à l’honneur de l’autrice Claire Deya qui — dans son premier roman — nous pousse à la réflexion, à la prise de conscience, en guidant notre regard distancé vers une période importante et trouble de notre Histoire. Nous sommes dans les derniers jours de la seconde guerre mondiale. Les Nazis sont en déroute mais ils ont posé des millions de mines sur nos côtes, enfouies dans le sable. Des volontaires français se mêlent aux prisonniers allemands dans cette tâche. Le risque de perdre sa vie est partagé. Pour les uns, par obligation. Pour les autres, par choix. Pourquoi ? Pourquoi risquer sa vie alors que la guerre qui s’achève — et dont nous sortons « vainqueurs » — nous a menacés de la perdre pendant des années ? Comment œuvrer de concert avec « l’ennemi », le peuple haï ? Comment faire fi de la haine ? Il y avait dans ces questions — qui ne sont pas les seules abordées par Claire Deya — la profondeur nécessaire pour écrire un grand roman. C’est fait.

    Patrick Auzet-Magri

    Un monde à refaire
    Claire Deya
    Grand prix RTL-Lire 2024
    Les Éditions de L’Observatoire
    (2024)

  • “D’or et de jungle” de Jean-Christophe Rufin

    “D’or et de jungle” de Jean-Christophe Rufin

    Ça se lit comme un livre d’espionnage, et l’intrigue audacieuse nous tient en haleine jusqu’à l’ultime chapitre. L’atmosphère moite qui enveloppe le confetti asiatique accentue la vision glauque que portent les personnages sur cette capitale low cost où surnage un palais richissime et clinquant, demeure du sultan et de sa famille très élargie. On peut rester sur sa faim purement littéraire, même si dans ce roman Jean- Christophe Rufin nous emmène bien au-delà des aventures de son anti-héros Aurel Timescu, consul de France inédit qui nous dévoile chaque année les turpitudes les plus secrètes de la vie internationale. N’empêche, cette fois D’or et de jungle nous plonge au cœur d’une opération de subversion incroyable et pourtant vraisemblable qui consiste à provoquer un coup d’État clé en mains pour livrer un petit Sultanat de la mer de Chine à une grande entreprise californienne du numérique. 

    C’est à bord d’un navire de croisière Prairial que débute cette aventure avec Flora, une blonde de 32 ans, ancienne championne aux formes harmonieuses qui propose aux voyageurs des plongées découvertes. Jusqu’au jour où elle préfère chevaucher un énorme requin-baleine qui sème la panique chez les plus intrépides, plutôt que de s’occuper d’abord de leur sécurité, même si l’animal est inoffensif. Ce moment d’abandon à la jouissance coûte à l’ex championne d’Europe de plongée libre son emploi privilégié dans la croisière de luxe. Crachée sans ménagement à la première escale, elle se morfond depuis deux mois dans un job de serveuse quand elle voit débarquer une silhouette élégante qu’elle finit par reconnaître comme dans un cauchemar…C’est Ronald qu’elle croyait en prison après le désastre d’une mission à Madagascar. À partir de là, Flora retombe sous son charme toxique, d’autant qu’elle n’a plus vraiment le choix quand il lui propose de travailler à nouveau pour lui. « Je te suis mais ne me touches plus. Soumission mais sans amour, comme un soldat » Son goût de l’action, de l’interdit et du danger est le plus fort, elle est l’héroïne de ce roman.

    Mais de quoi s’agit-il ? Entre temps notre repris de justice Ronald Daume avait débarqué en costume d’alpaga dans la propriété luxueuse de son ex copain de fac, Marvin Glowic. Le créateur du moteur de recherche Golhoo, l’homme qui règne sur un empire de la Tech dont le nom est à peine travesti, le multi milliardaire est en T shirt et bermuda de surfeur… avec son petit visage pincé, son nez frémissant comme un écureuil, auquel l’avait toujours comparé Ronald . En tombant dans les bras l’un de l’autre, on pressent que l’affaire va se faire, même si Marwin ne comprend pas ce que son ancien camarade a fait pendant 30 ans. Ronald, qui avait tout lu sur Marwin, va juste enjoliver son passé aventureux en s’inventant une histoire plausible où les mots de renseignements, Kosovo, 11 septembre, Afghanistan, armée, officine privée, font tilt dans l’esprit de Marwin. Il veut tout savoir, et Ronald sait faire rêver l’homme désabusé qui pourrait pourtant débusquer la vérité avec tous ses réseaux d’enquête. Il sait aussi le faire douter en plaisantant : «Toi, tu pourrais être rattrapé comme tous les GAFAM. Je pense que nos deux manières de changer le monde peuvent se rejoindre… Vous étiez hors de l’Histoire, mais c’est fini… l’État avec ses interdits va devenir votre pire ennemi, pour se protéger contre l’État, une seule solution : il vous faut en créer un ! »

    Marwin, qui avait déjà envisagé la chose, est ferré facilement, et Ronald peut commencer à monter son coup énorme avec un premier rendez-vous près de Palm String, où la poussière qui montait du sol baignait ce spectacle dans une brume sèche. Elle estompait les lointains et formait un dégradé régulier entre la terre beige et le ciel dur, un bleu uniforme  que la lumière intense du soleil rendait aveuglant. La rencontre avec Ray, allure sportive de business man, rapporte un premier contrat avec la complicité de Flora une fois de plus bluffée par l’aplomb de Ronald qui lui explique que les patrons du numérique ce sont des gamins, pas comme les Ford ou les Rockefeller, ils ne sont pas dans le réel. Autrement dit nous on est des pro, avec l’agence Providence qui va recruter avec Nice comme base. Le loft miteux va vite s’étoffer pour devenir une véritable ruche. D’abord avec Gérald petit homme… Sorte de renard des sables qui sera le comptable. Puis arrive Selma, look masculin, gouine, spécialiste géo politique, diplômé HEC, qui va définir la cible de l’opération : Un seul nom s’impose. Ni l’Amérique latine, ni l’Afrique, ce sera le Sultanat de Brunei situé sur l’île de Bornéo ! Pour organiser le Coup d’État, ce sera Delachaux, l’homme à la moumoute, comme un nid de mésanges sur la tête. C’est un universitaire, écrivain à la retraite, ancien gauchiste passé à Action Directe, mais pas de sang sur les mains. Puis arrive Hakim, ancien rangers dont les énormes mains auraient nécessité un permis de port d’arme. Deux hackers sélectionnés par Marwin, entre garçon et fille interchangeables et capables tout débusquer comme les chiffres qui prouvent que la manne pétrolière de Brunei est presque tarie.

    Flora découvrira son équipier Jo à Singapour — première escale vers Brunei —  dans l’aéroport cauchemardesque qui ressemble à ce que pourrait devenir l’humanité, si une catastrophe la contraignant à se réfugier dans un colossal abri souterrain. Jo, tout sourire, tête de rocker coiffée en banane, pas discret : MOI on me repère mais on ne me soupçonne pas. Il vont former un couple si dépareillé qu’il fera des miracles sur le terrain dans cette ville perdue dans la jungle, suivant les indications du professeur Delachaux qui a étudié les lignes de fracture pour déstabiliser le petit sultanat et réussir le coup d’État numérique.

    La communauté chinoise, sans s’en douter, sera un des leviers de cette opération, de la femme taxi sans voile, au resto chinois où tout se sait sur les coutumes du pouvoir. C’est aussi la force de ce roman où tous les détails sont tirés de la réalité dont Jean-Christophe Rufin s’est imprégnée sur place : les décors, les personnages, le contexte politique, la situation économique, la composition ethnique du pays, ses particularités avec les Gurkhas, anciens soldats de sa majesté, plus anglais que les anglais, aujourd’hui garde personnelle du Sultan. Le nom des personnages officiels, et de la famille royale ont été conservés ; toutefois la place qu’ils tiennent dans cette intrigue est purement fictionnelle et le narrateur peut déclencher le fameux coup d’État sur le principe de la réaction en chaîne comme dans une centrale nucléaire selon plans de Delachaux.

    Du Sultan de 77 ans qui aime les femmes et les voitures de luxe et ne serait pas si en forme, à l’un des fils opposants, caché à Toronto, Ronald a toutes les cartes en mains pour embobiner cet Azahari rebelle à qui il ne laisse pas le choix en lui offrant de sauver son pays. Sinon ? Il y a plus amer que le whisky, le regret ! Le lancement de la première phase c’est pour demain 10h avec l’EFFET PAPILLON.

    Le plan média est déclenché avec la vidéo du Prince héritier presque nu avec des filles et champagne sur CNN. Un journaliste qui a un compte à régler avec le Sultan arrose les médias du monde dont Al Jazeera pour que l’image arrive jusqu’à Brunei qui est très censuré.

    La deuxième cartouche c’est la révélation : les réserves de pétrole et de gaz sont à sec. Delachaux exulte. On a mis les islamistes de Brunei en alerte. Brunei va être sous menace de Daech. En plein ramadan, les Malais sont inquiets. Débaucher et tourments vont de pair. On entend parler d’une opposition avec prince Azahari. L’aïd que sultan a transformé en fête populaire en invitant tout le peuple au Palais tourne au cauchemar quand s’éteignent les 375 lampadaires, on entend des coups de feu…

    Au Radisson, Flora et Jo continuent à s’aimer quand ils se rendent compte que l’hôtel est bouclé par les militaires. À Nice, le professeur Delachaux continue à théoriser sur la violence d’un coup d’État avec ses dégâts collatéraux nécessaires pour installer Silicon Valley .Mais ce n’est pas du goût de tout le monde.

    Des hélicoptères tournoient autour du Palais, il règne une certaine confusion sur la réussite du coup d’État d’un nouveau type.

    Yves Izard

    D’or et de jungle
    Jean-Christophe Rufin
    Éditions Calmann Levy
    (2024)

  • “Paradis noirs” de Pierre Jourde

    “Paradis noirs” de Pierre Jourde

    Avec Paradis noirs, Pierre Jourde explore le terrain du souvenir d’enfance et des mésaventures d’école via une réminiscence qui touche un jour son double de papier, l’écrivain qu’on invite à une résidence dans une ville qui abrita le théâtre de sa scolarité de jeunesse, dans l’Institution catholique locale, avec les religieux à soutane qui dominent le pandémonium, semblables à de gris fonctionnaires des enfers occupés à dénombrer les damnés. Il le fait via deux visions troublantes, la première, celle d’une petite fille qui fut sa meilleure amie quand elle était petite, l’autre avec l’apparition spectrale de qui lui semble être François, revenu de l’oubli pour exiger de moi la mémoire. Problème, la première est morte noyée à neuf ans et le second, il ne l’a pas revu depuis la Fac de Lettres. Et à 60 ans — pour la deuxième salve — l’âge du narrateur, ça date. Parce que François, il l’apercevra deux fois, à vingt ans d’intervalle. Suffisamment pour que revienne la genèse de leur relation au moment de cet adieu à l’enfance qu’est le collège, que remonte une histoire, d’abord vieille de vingt-sept ans, la trilogie François, Serge et lui à laquelle s’ajoutera Boris, le seul qu’il ait gardé et qu’il vient visiter. Lui a vécu une vie normale et ne s’est pas attaché aux souvenirs. Mais le narrateur voit réapparaître, tour à tour, comme s’ils s’incarnaient, des figures d’abord pittoresques, le Surgé Goering, Napoléon, le directeur aux six doigts, puis comme une faille qui ne cesse de se rouvrirla raillerie, la vie de la victime vécue comme un enfer, dans les hurlements du Père Anselme. Et la victime, ce sera Serge, promis au sacrifice. Ce spectre ferroviaire, c’est l’allégorie de la violence, celle qu’on fait vivre aux autres et celle qu’on s’impose à soi-même, dira François. C’est un souvenir d’enfance qui n’a rien de joli et qu’on a tu longtemps, tellement qu’il revient de lui-même. Tout enfant finit par se défaire, pense le narrateur, tandis que Chloé — celle qui a aimé François et que le narrateur a pensé, un soir, supplanter — dit l’inverse, quand, s’appuyant sur une enfance passée sur les tombes, elle avance tout le passé m’est présent. Dans cette vie campagnarde que Jourde dépeint avec un réalisme parfois glaçant, il y a la double énonciation — me dit Chloé que François lui a dit — qui met de côté, pour le coup, celui de l’action. Paradis noirs met en avant la fascination des enfants pour la violence, leur avidité de débusquer toute espèce de sentiment pour blesser, regarder saigner et mourir. Comme le crapaud de l’aïeule que François aura massacré sans raison, comme les jeux de récréation d’époque, les partisans contre les SS dans la cour. Avec des tortures à la limite de la comédie, jusqu’à la cruauté ultime, doublé d’un sadisme certain, le piège qui se referme sur Serge. Les habitants du passé sont fragiles, glisse Jourde, dans une cacophonie qui rappelle le dénouement du Prisonnier – se succèdent (…) l’Ouverture de Guillaume Tell, les premières mesures de la cinquième symphonie de Beethoven, l’appel du héron en rut, la marche d’Aïda, le début de Yellow Submarine des Beatles, un pépiement de canari, le vrombissement d’une formule 1, le sifflet d’une locomotive à vapeur, « le Printemps » de Vivaldi et le rire de Woody Woodpecker — et le roman recrée la confrérie initiatique qui aura perdu Serge, les légendes des habitants secrets et du frère oublié dans une atmosphère fantasmatique, les trois épreuves qu’il a dû subir —raconter quelque chose dont il avait honte, montrer sa soumission en torpillant son trimestre et signer une lettre ordurière qui provoquera son renvoi après une ultime humiliation. La culpabilité que les deux autres chasseront chacun à leur façon — l’un envoulant faire le grand écrivain, qui dépeint mieux que les autres les ambiances de résidence et de rencontres littéraires — l’autre en devenant, dans ses rêves de gamin fasciné par la Wehrmacht, le parangon du salaud et du paumé, qui passera par les groupuscules fascistes jusqu’à, dit-on, trouver une mort mystérieuse de Barbouze en Angola. Dans une irréalité définitive, puisque le narrateur raconte leurs retrouvailles comme s’il était là, puisqu’ il le voit, partout. Lui s’intéresse aux recoins sales des vieilles maisons et si c’est une juste métaphore, c’est aussi la réalité naturaliste — du Maupassant, du Zola, le berger qui a engrossé la fille de ferme — de la dernière partie du roman, qui remonte à la fin du 2nd Empire dans le Cantal, dans ces histoires de familles qui se ressemblent toutes. Le/les fantôme(s) qui hante(nt) le narrateur en veu(len)t aux vivants — quelle affaire ! —de n’être que de leur temps et non leur éternité. C’est pourtant sa propre damnation — c’était il y a de ça vingt ans. Depuis ce temps je ne dors plus guère — qu’il expie dans ce discours de l’ombre, dans la vie retracée de l’aïeule, les quelques explications données au comportement de François, son inexplicable antipathie avec Serge. Les paradis noirs, ce sont ceux dans lesquels il a été élevé, par manque d’électricité, d’abord, et ensuite parce qu’il ne fallait pas tout savoir, de ces petites pièces qui recèlent de lourds secrets. Ça n’est pas François, finalement, qu’il entr’aperçoit, c’est le double qu’il a longtemps dénié, la tristesse d’être mort, d’avoir passé nos vies l’un sans l’autre : c’est plus pratique de prétendre être différent de celui qu’on a été, ça peut même parfois aller au bout. Sauf qu’il suffit d’un rien pour que le souvenir apparaisse, s’il y en a un qui le sait, c’est bien Jourde. Un roman suffocant, mais salvateur.

    Laurent Cachard

    Paradis noirs
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2009)

  • “Bientôt les vivants” de Amina Damerdji

    “Bientôt les vivants” de Amina Damerdji

    Comme un manège qui tourne, le roman boucle un cycle, commence et se termine en septembre 1997, avec des analepses en 1988 – 1990 – 1992.

    Par la voix de Selma, cavalière émérite, nous assistons à la lente agonie d’une démocratie avortée, l’Algérie, endeuillée, meurtrie, abîmée.

    Ils y croient à cette liberté Adel, son ex petit ami ; Hicham, son oncle avocat vénéré, son père médecin Brahim, sa mère, Zyneb, sa grand’mère Mima, sa cousine Maya journaliste… et tant d’autres. Mais pour la conquérir, ils n’ont pas tous la même approche.

    Chaque protagoniste a une bonne raison d’agir comme il agit.

    Chaque caractère est finement analysé.

    Entre les attaques arbitraires lancées contre la population civile par des groupes islamistes armés et les tentatives aveugles des forces de sécurité du gouvernement pour anéantir les éléments islamistes, c’est la guerre civile qui ravage le pays. Et ce n’est pas le président Chadli Bendjedid, qui démissionne en 1992, qui va réparer les vivants — pour emprunter ce titre de roman à Maylis de Kerangal.

    Au plus près de l’action, Selma et Sheïtane, son bel étalon, nous entraînent, au rythme de leurs pas, galop ou trot, dans une course qui devrait être salvatrice. Difficile de se sentir bien avec ses proches quand les membres d’une même famille sont divisés. Surtout quand la tradition pèse lourd. Quand Mima pensait à remplir la corbeille de pain du matloua dont la croûte de semoule dorait sur le gril elle qui avait fait l’école ménagère pour apprendre à cuisiner selon la tradition. D’ailleurs, tout le roman est goûteux. Chaque chapitre aiguise les sens. Ici, Zyneb prépare la semoule au chocolat, là c’est Sheïtane qui se régale de gâteaux, ou là encore, Mistinguet, le chat, chourave des reliefs de poissons… Les univers se croisent, les questions existentielles des adolescentes que sont Selma et sa cousine Maya se chevauchent avec les questionnements des adultes sur la bonne voie à suivre… Les personnages sont croqués à vif dans leurs vies quotidiennes, humanisant le propos, le rendant vivant, mais glaçant car les drames, des plus anodins aux plus cruels, se mêlent avec la même intensité dans ce récit bien construit où il est aussi question d’exil, enfin d’éloignement le temps que dure l’orage…

    Le livre s’ouvre sur A galopar chanté par Paco Ibanez, sur des paroles du poète exilé Rafael Alberti. Et se ferme sur des remerciements chaleureux.

    Un deuxième roman qui donne envie de lire le premier si ce n’est déjà fait.

    Amina Damerdji est née aux États-Unis puis a grandi à Alger jusqu’à la guerre civile.

    Elle a quitté l’Algérie à l’âge de sept ans et vit à Paris. Après un premier roman remarqué Laissez moi vous rejoindre paru chez Gallimard en 2021, Bientôt les vivants est son deuxième roman.

    Claude Muslin

    Bientôt les vivants
    Amina Damerdji
    Éditions Gallimard
    (2023)

  • “Winter is coming” de Pierre Jourde

    “Winter is coming” de Pierre Jourde

    Il y a mille raisons de ne pas lire un livre au moment de sa sortie : le manque d’information, de temps, la défiance par rapport à son sujet, aussi. Quand Winter is coming a paru, en 2017, peut-être étais-je moi-même dans d’autres préoccupations, mais Jourde pose la question d’emblée : je n’ai jamais été capable de lire les romans qui parlent de la mort de l’enfant. Et de citer Philippe Forest, Marie Darrieussecq ou Jean-Michel Béquié, dont le Charles, dit-il, avait continué à travailler longtemps dans l’esprit.Comment imaginer que Gabriel, Gazou, n’en fasse pas autant, après un récit d’une telle force ? Winter is coming — le titre d’un morceau qu’a composé Black Soul puis Kid Atlaas, compositeur électro reconnu de ses pairs — est peut-être inspiré par les références (à Game of Thrones) de son âge (il ne lit pas, et encore moins les livres de son père), mais c’est le titre allégorique d’une agonie qu’on n’a pas vue venir, le livre sur un enfant qui va bientôt mourir, atteint d’un cancer du rein dont la forme est tellement rare — un carcinome médullaire — qu’il n’y en a que deux en France, réunis à la Salpétrière (à laquelle on n’échappe pas comme ça).

    Jourde, qui ne masque rien de la réalité, est un auteur reconnu, son fils — un des trois qu’il a eus — on ne le connaît que parce qu’à 11 ans, des autochtones ont voulu le lapider, en Auvergne. C’est le Gabriel de Pays perdu — les prémices du malheur ? — il a maintenant 19 ans, est lumineux et promis à un bel avenir, comme on dit, mais la maladie le rattrape, et les secousses sont nombreuses. L’auteur s’interroge d’abord sur la pseudo-humanisation des rapports entre malade et thérapeute, les interprétationsqu’on fait de la moindre annonce — il ne va pas mourir tout de suite — la façon dont, dans un déni généralisé, on commence par rassurer. Parmi l’infinité des mondes, nous habitions celui où il ne mourait pas. Il énumère les disparitions qui ont ponctué son existence, se souvient avoir été substitué, à deux ans, à l’enfant disparu d’un couple d’amis de ses propres parents. Quand il parle à Gabriel, il dit : tu es vivant malgré la conscience que j’ai de ta mort, s’interroge sur le non-être qui se renverse en être (et cela s’appelle Dieu) sans trop y croire. Sur la culpabilité qui vient quand c’est trop tard — on n’a jamais beaucoup parlé dans cette famille de taiseux — sur son départ quand il était encore enfant, sur son sourire magique quand il venait le chercher à l’école. La maladie — euphémisme — on la voit grandir dans le regard de sa grand-mère qui ne le reconnaît (presque) pas, dans la relation avec Margot, sa chérie, à qui il a demandé de ne plus venir — avant que sa belle-mère, Hélène, le convainque qu’il faisait une erreur, dans l’ennui qu’un père réussit à éprouver dans la chambre de son fils menacé de disparaître.

    L’injustice, Jourde la retranscrit dans la machine administrative hospitalière, ses lenteurs, ses ratés, les 13h passés aux Urgences, dans la rixe qu’il manque de provoquer lors d’un contrôle de police ou avec des ambulanciers qui ont bloqué le passage ; par réaction, par contraste, aussi : il est atrabilaire et bagarreur, l’a prouvé à maintes reprises, quand Gazou, lui, se glisse dans le monde discrètement, avec son sourire, et c’est ainsi qu’il arrive à ses fins. Il retranscrit les câlins qu’il peut enfin, de nouveau, faire à son fils, les plaisirs qu’il lui crée rien que pour entendre, encore, un Merci Papa qui le convainc qu’ils sont en vie. Le père est aveugle à la maladie, qui gronde et qui ordonne de ne plus le voir reparaître, ou quasiment, le papa dur qui l’a un jour giflé pour une broutille. C’est une réflexion sur la façon dont les médecins perçoivent l’impuissance de la médecine, également (quand il a une mauvaise nouvelle à vous annoncer, le professeur Chaudier a l’air de vous reprocher quelque chose), sur l’impact qu’a le drame sur l’entourage, les amis. Sur le regret, les et dire que, les a-apostérioris. Sur l’œuvre, enfin — une obsession paternelle — célébrée en interne par des articles pêchés sur Internet – Bref, Gabriel Jourde n’était pas le genre de promesses qu’on voulait voir disparaître aussi rapidement — des sentences — ta musique restera éternelle — ou une note d’Éric Chevillard. Sur l’indicible : le patient et ses proches ne demandent pas, c’est qu’ils ne veulent pas entendre ce qu’il y avait à dire. On pousse avec Gazou, pris d’affection pour cet ange — au sens réel, pas tout à fait de ce monde — on espère, même, bêtement, le miracle après la (courte) rémission, on le porte comme son père le fait à la Martinique — j’ai mon bébé de 20 ans sur mon dos — et puis on s’efface, non sans larmes, devant l’instant, le dernier, qu’il faut leur laisser, la dernière histoire qu’il lui racontera, celle d’un héritage et d’un ordre naturel qui n’auront jamais lieu, une dernière Pietà avec la mère quand le père s’en veut de vouloir faire l’esthète et l’amateur d’art avant de se dire que les anciens savaient déjà.

    Le livre est bouleversant, on s’en veut presque d’écrire une telle formule. Les mots ont dû coûter à l’auteur, mais c’est un des plus beaux textes, un des plus justes, qui ait jamais été écrit sur le deuil et l’amour paternel. Celui qu’il faut sans cesse réinventer ; en cela, Gazou et son père sont à jamais réunis : nul besoin de photos pour ça.

    Winter is coming
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2017)

  • “L’heure et l’ombre” de Pierre Jourde

    “L’heure et l’ombre” de Pierre Jourde

    Pierre Jourde fait trop souvent référence à l’heure et l’ombre, un roman qu’il a publié en 2006 — juste après Festins secrets, sur lequel je reviendrai — et qu’il établit comme son préféré. Il faut toujours, à la fois, se fier et se méfier au/du choix des écrivains, dans leur bibliographie : parfois, ils sont aveuglés par la reconnaissance ou par le manque d’intérêt qu’on a consacré à leur travail, un temps, et les deux peuvent fausser le jugement. Pourtant, on comprend pourquoi l’heure et l’ombre lui tient à cœur, tant il comprend les thèmes sur lesquels toute son œuvre s’est fondée. Les récits enchâssés, la présentation d’un pays ou d’un arrière-pays (perdu), le lien qui se fait avec l’enfance et l’impression.

    L’histoire commence comme un mauvais roman, un road-movie improvisé avec une femme fugacement croisée dans des soirées mondaines. Jusqu’à St Savin. On sait trop, et heureusement, qu’on n’en restera pas là, avec Jourde et déjà, dans les deux récits qu’ils font l’un et l’autre — la narration change, il faut suivre les accords — de ce qu’ils ont vécu là-bas, en leur temps (elle y a été médecin de campagne, il y a des souvenirs d’enfance, et je pèse chacun des mots), on retrouve la vision de contrées dont on tait la façon de vivre — des gens censés exister mais qu’on ne voit plus — des ombres errantes, des secrets de famille ou de village. Dans l’histoire que Denise raconte, il y a des spectres, des légendes de disparition et de sacrifices. Ils arrivent au matin à destination, après s’être perdus une partie de la nuit, on pourrait s’attendre à une concrétisation amoureuse mais 1) c’est mal connaître l’auteur et 2) il ne pourrait y avoir de confiance ni d’abandon avec cette femme qui a ses propres mystères et qui n’est en somme qu’un épigone de celle qu’il y a laissée, des années auparavant, qu’il croit reconnaître, indirectement, par ce que Denise dit d’un homme mystérieux qui pourrait être — les histoires parallèles et le conditionnel déclenchent l’anamnèse du narrateur — le beau-père de Sylvie, cette petite fille qu’il a connue quand il avait 4 ans, qu’il a observée en se cachant dans la haie à 12 — à chaque fois, la même joie qu’une naissance, inépuisable — et à laquelle il s’est déclarée sans rien dire à 27, quand il l’a retrouvée, encore. Cette fois, il est accompagné d’un alter-ego — il aurait pu être moi — en plus héroïque, qu’il voit un temps à sa place auprès de Sylvie (comme Denise, gouvernée par la lune), avant qu’il se passe, entre eux, un pacte comme il ne s’en passe qu’entre des hommes qui savent qu’aimer une femme, c’est entrer vraiment dans son intimité — dans la maison, pas celle du fond — cesser de ressentir la souffrance de ne pas le faire.

    Entre Sylvie & lui, laissés libres, le modus vivendi, c’est de ne rien exprimer, ressentir le paradoxe (J’avais lu des descriptions détaillées de cet état dans Proust, mais oui, on a beau être un jeune médecin, on peut avoir lu Proust) de préférer ne pas vivre les choses plutôt que de les avoir dépassées. Quitte à imaginer supprimer la femme qu’il aime — des pulsions qu’il demande au lecteur d’assumer — tant la violence de (son) désir en rendait invraisemblable la réalisation. Le personnage-narrateur va jusqu’à la poursuivre à Tours, dans une rue dont il ne connaît pas le numéro, croire la retrouver, la perdre de nouveau. Jusqu’à des rebondissements dont aucun n’est superflu, ni mal construit, jusqu’au dernier, à la dernière énonciation, Deus ex machina inattendu. Il y a du Jourde qu’on reconnaît, dans la description clinique des douches de camping, son amour (sic) des enfants, l’administration, quelques insertions — on ne se refait pas — sur la littérature, la poésie. On s’amuse à composer avec Julien —il m’a arrêté dans mes excuses sur cet abandon de quinze ans — comme le potentiel Jourde que Jourde aurait pu devenir, écrivain-ermite revenu de la littérature telle qu’on la conçoit — au mieux une survivance culturelle, une marque de standing — si les vies se définissaient comme la somme des choix qu’on n’a pas faits ou devant lesquels on s’est dérobé, par peur ou par paresse. Il y a récurrence, dans tout le roman, entre le monde réel et la manière dont on (les gens) se le représente(nt), les impressions qu’on en garde. Son double, celui qu’il a chargé de vivre à sa place, va jusqu’à dire au narrateur qu’il a perdu Sylvie — qui l’aimait — parce qu’il l’aimait comme une abstraction, trop amoureux de l’amour. C’est un livre sur la culpabilité de n’être que soi — jusqu’à l’unique solution qui consiste à n’être rien — sur le passé — un emboitement de fantasmagories — et sur la permanence, avec une fin qui laisse le lecteur exsangue, jusqu’à l’excipit.

    Laurent Cachard

    L’heure & l’ombre
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2006)

  • “Irène” de Manuel Vilas

    “Irène” de Manuel Vilas

    Irène, c’est le prénom d’une femme qui refuse obstinément et à tout prix la mort de son époux bien-aimé Marcelo. Le roman tente et réussit magistralement à grands coups de magie noire à magnifier la possibilité de l’amour total. Et le lecteur ne résiste pas à se laisser ensorceler par la quête de cette femme pour qui le souvenir de la passion qu’elle a vécue avec son Marce 20 ans durant ne doit pas s’éteindre. Pour atteindre son but, elle se sert d’un cocktail de sa fabrication en faisant intervenir un amant ou une amante d’une nuit, les vers d’un poème baroque de Francisco de Quevedo qu’elle invoque à tout moment, et la présence sensuelle de la Méditerranée, représentation de leur amour passion. L’Amour, la Mort, la Mer, triptyque magique qui sert de cadre à la fuite de cette femme devant l’impossibilité d’un deuil et l’impérieuse nécessité d’une résurrection.

    Pour combler l’absence et le vide causé par la perte de son mari, Irène vend le magasin de meubles florissant qu’ils géraient ainsi que leur grand appartement de Madrid et prend la route en voiture de luxe, arpentant les palaces en bord de mer de l’Espagne en Italie et le long des côtes françaises (elle s’arrête même à Sète). Son plan diabolique est d’attirer une proie qu’elle repère dans les hôtels où elle fait halte. Irène est d’une beauté fascinante, elle sait se rendre attirante, et elle est richissime, ce qui facilite beaucoup les choses. Commence alors une cérémonie quasi mystique suivant les règles d’un jeu pour elle existentiel.  Elle convoque les inconnus dans sa chambre d’hôtel d’un énigmatique SMS n’indiquant que son numéro de chambre. Puis elle se donne corps et âme dans l’espoir fou de voir Marcelo apparaître pendant son orgasme. Pour elle, ses amants qui succombent tous à ses charmes et tombent comme des mouches aveuglées par une lumière ardente, ne sont que des moyens d’accéder à l’apparition de Marcelo en haut d’un escalier, lequel disparaît ensuite dans les flammes. Tous ses amants lui parlent d’amour mais elle ne voit en eux que des intermédiaires qui lui permettent de renouer avec son défunt mari. C’est un étrange dialogue qui s’instaure ; en lui offrant les étreintes auxquelles elle se livre avec eux, tandis que lui prend possession de ces corps étrangers, c’est ainsi qu’ils revivent tous les deux leur passion éternelle. Ce qu’elle veut, c’est changer le passé en désir, et cela en pleine liberté.

    Car l’auteur voit Irène en femme libre qui « gouvernait le monde, les vents, les océans, les astres, le bien, le mal, l’obscurité, la vie et la mort.

    Il y aurait encore tant à souligner dans ce roman. Par exemple l’invocation de la poésie qui accompagne le voyage d’Irène : Vous laisserez le corps, non le souci ; Vous serez cendre, mais sensible encore ; Poussière aussi, mais poussière amoureuse.

    Le rôle de la mer qui immunise contre la douleur. La Méditerranée est un lieu miraculeux.

    Irène contemplant la tombe de Paul Valéry à Sète : Elle trouva la tombe de Valéry très jolie. Elle occupait un espace privilégié et n’avait rien de lugubre, au contraire : elle était solaire et le bleu se mêlait au blanc de la dalle dans une harmonie qui sonnait à penser que l’harmonie peut prendre l’apparence d’une sorte de Nautilus. Elle ne renvoyait aucune idée de mort, Irène la considérait davantage comme une célébration de l’eau marine et de la lumière du soleil. Alors elle comprit le mystère de la Méditerranée, qui est avant tout l’égalisation de la mort et de la vie dans une suspension liquide dorée. La suspension de l’énigme entre la vie et la mort. On ignore si la Méditerranée appartient aux hommes ou à la nature ou, plus inquiétant encore, si elle n’est que suspension, doute, humidité, répétition éternelle des vagues. Marce revint la hanter et elle se dit qu’elle vivait le présent comme l’absence de son mari, et s’aperçut que l’absence est aussi une présence, similaire à celle de l’antimatière dans l’univers.

    La question du temps, quand elle imagine un humain amoureux qui a perdu la personne qu’il aimait, imagine que le temps ne passe pas pour lui, qu’il n’a aucun effet. Quelqu’un imperméable au temps serait un miracle.

    Le rôle de la transmission de la mémoire avec l’évocation du père de Marcelo, Tori, émigré espagnol, grand ami de Fellini. En côtoyant Irène, on ne peut s’empêcher de penser à certaines scènes du cinéma fellinien. La liberté et l’amour comme seules vérités.

    Comment se fait-il et par quelle magie, malgré les façons qu’on peut qualifier d’odieuses qu’a Irène de se comporter avec ses amants, humilier est une façon de rester en vie, de savoir que je ne suis pas morte, de mesurer leur qualité à la valeur de leurs montres, de détruire des objets leur appartenant à leur insu, de profiter d’eux sans vergogne et même avec une jouissance extrême, comment se fait-il et par quelle magie sa détresse nous touche-t-elle ?

    Lecteur, attendez la fin du roman qui apportera la lumière et dévoilera la véritable nature d’Irène.

    Un mot sur l’écriture dont la simplicité tranchante et un art consommé de la répétition de ses motifs parviennent à hypnotiser le lecteur jusqu’à lui donner l’impression de traverser sans peine, au gré de ce songe quelque peu morbide, les frontières de la vie et de la mort.

    L’incipit du roman nous met l’eau à la bouche : nous ne savions pas grand-chose sur la vie des anges. Nous pensions qu’il s’agissait de créatures inventées, mais ce n’est pas le cas. Les anges existent, peut-être discrètement. Ce sont des hommes et des femmes qui  traversent notre monde sans d’autres objectifs que l’amour.

    Irène de Manuel Vilas, roman publié aux éditions du Sous-sol en 2024 traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon. L’auteur, invité au festival cette année, ne peut hélas pas être présent.

    Marie-Ange Hoffmann

    Irène
    Manuel Vilas
    Éditions du sous-sol
    (2024)