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  • “Choses, bêtes, prodiges” de Claudio Morandini

    “Choses, bêtes, prodiges” de Claudio Morandini

    L’auteur de Le chien, la neige, un pied (Anacharsis, 2017) aime le chiffre 3 puisque son nouveau roman s’intitule Choses, bêtes, prodiges. L’analogie ne s’arrête pas là ; les deux histoires à la fois cruelles, fascinantes et profondément humaines sont de cellesque l’on se raconte le soir à la veillée.

    Et si je m’attarde sur la symbolique du chiffre 3, je découvre que ce chiffre évoque le passé, le présent et le futur ; qu’il symbolise la naissance, la vie et la mort. Qu’il permet de distinguer le monde matériel du monde spirituel et du monde divin, tout en rassemblant le corps, l’âme et l’esprit.

    Diable ! C’est tout à fait cela. Et le narrateur de se métamorphoser en Cosimo. D’abord enfant qui nous balade dans son quartier, nous fait escalader les montagnes avec ses copains, enfin les monticules de sable des terrains vagues près de chez lui ; profite de notre attention de lecteur déjà accroché pour parler de Dieu ; nous oblige à chercher des fossiles avec lui et Aurelio ; nous présente sa grand’mère fumeuse de cigares et ses escargots qui dégorgent… pour ensuite évoquer l’adolescence avant l’âge adulte, celui des responsabilités, des soucis, des espoirs et des déceptions.

    C’est en douceur, que je me suis laissé envoûter et emporter dans un monde magique, qui rappelle l’univers d’Italo Calvino avec son Baron perché, ou celui de Bernard Quiriny et ses Contes carnivores. Au détour d’un fragment — tout le roman est constitué de fragments — me voilà en compagnie de l’homme qui avait mal vieilli au bord du delta, qui pêche à mains nues, et qui voulait faire de Cosimo un… mais j’arrête là. Ensuite je passe un moment — un long fragment — en compagnie des parents de Cosimo et d’Abel, leur cochon bien aimé… Enfin je trépigne d’impatience pour en savoir davantage sur Cosimo et ses drôles de compagnons, à l’affût sur les toits de lauzes des maisons, épiant ces drôles de choses, ces bulles opalescentes qui grimpent, s’installent, s’étendent, grossissent…

    Autant de saynètes dignes des romans de Gabriel Garcia Marquez et de son réalisme magique. Autant de situations qui nous parlent du temps qui passe, de l’enfance, de l’image de soi et du regard des autres, de la vieillesse, de la maladie, de l’amour, de la mort et du formidable pouvoir de l’imagination.

    Et puis cette écriture stylée, acerbe, jubilatoire comme dans la mercerie où Cosimo attend son tour : Sept ou huit femmes devant moi ? J’oubliais toujours de les compter. En revanche, je m’efforçais de retenir leurs traits, pour les distinguer de celles qui entreraient après moi. Mais j’avais beau me concentrer, leurs visages me semblaient tous identiques, tous pareillement enflés, avec un double menton mou, des lunettes aux montures épaisses, des brushings en bout de course, des rouges à lèves mal appliqués sur des bouches ridées, des moustaches solitaires, identiques jusqu’à leurs grains de beauté et leurs poireaux entre le nez et les joues, et leurs boucles d’oreilles minuscules…

    Après un début un peu difficile pour moi, pour entrer dans le roman, ne comprenant pas où le narrateur voulait m’emmener, je me suis laissé porter par la fluidité du récit, sa belle écriture, ses personnages atypiques et l’absolue certitude que oui, il y a quelque chose caché derrière le placard.

    Récompensé par de nombreux prix, Claudio Morandini est professeur de lettres à Aoste, il est publié depuis 2006. Il est traduit en français par Laura Brignon.

    À noter que Le chien, la neige, un pied est réédité en édition de poche par l’éditeur Anacharsis en janvier 2021, et qu’en octobre de la même année, le livre remporte le Prix Lire en Poche de littérature traduite.

    Claude Muslin

    Choses, bêtes, prodiges
    Claudio Morandini
    Éditions Anacharsis
    (2024)

  • “Qui-vive” de Valérie Zenatti

    “Qui-vive” de Valérie Zenatti

    Mathilde est professeure d’histoire-géographie, mariée, une fille. Bref, tout pour être heureuse ! Sauf que face au chaos du monde où la violence est de plus en plus d’actualité, elle perd lentement ses repères et ses convictions. La mission qu’elle s’est donnée d’expliquer à ses élèves la marche de l’Histoire — l’Histoire avec un grand H, tant son importance est grande — perd son sens pour elle. Comment leur transmettre les clés pour affronter la vie au présent et au futur ? Comment vivre au quotidien dans la douceur de son petit confort bourgeois quand le monde est secoué de violences ? L’élection de Donald Trump et la mort survenue presque simultanément du chanteur Leonard Cohen qu’elle adore — choc du poétique et du politique —; les divers attentats meurtriers de part le monde ; le confinement ; la guerre en Ukraine : elle se sent viscéralement déstabilisée par toute cette accumulation d’événements tragiques. Elle perd confiance en ses capacités de résister au chaos de la vie. Elle, dont tous les sens sont finement aiguisés, est tellement affectée qu’elle en perd le sens du toucher.

    Poussée par le besoin de croire en quelque chose de nouveau, convaincue de la nécessité de s’envoler, (l’autrice évoque plusieurs fois l’existence des oiseaux), elle laisse momentanément son mari et sa fille et, sans les en informer, décide subitement de partir en Israël, terre familiale et étrangère à la fois, archétype d’une société en perpétuelle crise. Première confrontation avec la réalité à l’arrivée à l’aéroport : Une douanière joufflue me réclame la raison de ma visite en même temps que mon passeport. Je suis ennuyée de ne pouvoir dire simplement, Je suis là grâce à une vidéo que je regarde depuis deux ans, sur laquelle Leonard Cohen donne la plus grande leçon de vie qui soit. Il y parle de l’accord entre les êtres et le temps. De la nécessité absolue que cet accord soit juste. Il y parle aussi de l’amour, devant lequel même Dieu s’incline et qui ne le laisse pas en paix tant qu’il n’advient pas. Je veux être là où de telles paroles ont été prononcées, j’aimerais aussi trouver le bon accord. C’est paradoxalement en Israël qu’elle a le sentiment existentiel de pouvoir se ressourcer, retrouver une autre enveloppe, faire peau neuve. Commence alors un chemin initiatique à travers villes et paysages, Tel Aviv, les plages de Nataniya, les vallées du Golan aux portes de la Syrie, le Golan, Jéricho, Jérusalem, Capharnaüm, le désert. Elle n’est pas seule car la voix chaude et mélodieuse de Leonard Cohen l’accompagne. Leonard Cohen, le poète à l’humanité extrême qui, lors de son concert à Jérusalem en 1972, quitte la scène, avouant qu’il ne peut plus chanter, qu’il ne peut plus se mentir. « Si ça ne s’arrange pas, je vais arrêter et vous rembourser. Vous savez, il y a des nuits où l’on vole, et d’autres où l’on ne parvient pas à décoller. Il ne sert à rien de se mentir les uns aux autres. Ce soir, nous ne décollons pas. Dans la Kabbale il est écrit que celui qui n’arrive pas à s’élever doit rester à terre. » Comme lui, elle ne veut plus tricher. C’est au hasard de rencontres aussi éclairantes que surprenantes qu’elle retrouvera un sens à sa vie et au monde.

    Être sur le Qui-vive, c’est être aux aguets mais aussi à l’écoute des autres, à l’observation des autres. Mathilde cherche une réponse dans l’humanité. C’est aussi la leçon que lui donne son grand-père pour qui la joie, la légèreté, peuvent être une réponse au chaos. À peine arrivée à Tel Aviv, Mathilde retrouve l’usage du toucher, à l’écoute de tous ses sens en éveil, elle peut entrer en résonance avec le monde. Je pose les mains sur les troncs emmêlés des arbres, la rugosité fine de l’écorce me chatouille les paumes, je les fais glisser sur un banc en plastique maculé de fientes sèches, sur le métal tiède d’une barrière cerclant un toboggan où un couple discute à voix basse comme s’il complotait son avenir, toutes les matières sont perceptibles, même les yeux fermés, je touche, je touche et suis touchée. Les notions d’humanité et d’altérité, elle en fait l’expérience charnelle et spirituelle lors de rencontres avec des personnages magnifiquement décrits : Le jardinier Yoram qui vit au rythme de ses arbres, à l’écart du monde, Edna à la bonté énergique et sans jugement, la jeune Ofek et son club des mécréants croyants… Le côté sombre du récit est aussi présent quand le sentiment du danger taraude Mathilde à l’écoute du cousin Raphy, ancien soldat traumatisé par la guerre du Kippour, ou Constance, metteuse en scène de théâtre qui présente à Jérusalem un texte tiré de La Guerre des juifs de l’historien Flavius Josèphe. On pourrait dire qu’on y est, on est de nouveau dans une déchirure comparable à celle qui existait entre les Judéens du temps des Romains, en 70 après Jésus-Christ.(…) Il fallait choisir la vie, et définir le meilleur moyen de la préserver, assène Constance dans les derniers chapitres. 

    Le livre a été écrit avant les attentats d’octobre et le rêve d’une humanité comme la chantait Leonard Cohen semble hélas une chimère. 

    Un mot encore sur l’écriture, la langue si chère à Valérie Zanetti, traductrice de l’immense écrivain israélien Aharon Appelfeld, une langue mélodieuse aux sons graves, profonds, mais aussi joyeux et non sans humour quand résonnent les échanges de Mathilde avec sa fille. 

    C’est avec Leonard Cohen, le fil rouge du roman, que je tiens à clore cette chronique :

    J’introduis mes écouteurs dans mes oreilles, et enclenche la playlist de Leonard Cohen, dont j’ai téléchargé tous les albums en prenant soin de les classer par ordre alphabétique, pour percevoir la gravité creusée au fil du temps dans sa voix, plus bas, toujours plus bas, encore une octave caverneuse jusqu’aux abysses d’où l’on peut dire, 

    Des profondeurs j’ai crié. 

    Marie-Ange Hoffmann

    Qui-vive
    Valérie Zenatti
    Éditions de l’Olivier
    (2024)

  • “Les eaux du Danube” de Jean Mattern

    “Les eaux du Danube” de Jean Mattern

    Il y a parfois de petits miracles en Littérature et ils prennent souvent — quand tout a été dit — la forme de petits livres, dans le nombre de pages. Une petite centaine, pour les eaux du Danube de Jean Mattern, dont l’œuvre est déjà conséquente mais qui se plie, en une centaine de pages, à la présentation de la vie d’un homme, apparemment sans passions — l’expression est de sa femme, Madeleine — satisfait de sa condition de pharmacien à Sète, une ville qu’ils ont choisie pour fuir des habitudes lyonnaises trop répétitives. Pas forcément parce que elle a mené une thèse sur le Cimetière marin, avant de le trouver lugubre, en réalité, et de s’en défaire. La vie de ce Monsieur Clément-là va se trouver bouleversée quand le professeur de philosophie de son fils le convoque pour l’orienter sur les particularités — il n’en dira pas plus — de ce jeune homme formidable. Un professeur nommé Georges Almassy, un patronyme qui déclenchera, littéralement, une anamnèse et une succession de révélations, qui comprendront l’histoire politique de la Hongrie, le questionnement, longtemps refoulé, d’une paternité, des baignades au Lazaret, en veuf de paille et l’idée — lâchée par son père, quand sa mère est morte — que chacun emporte sa part de mystère en quittant ce monde.

    En 100 pages, Georges redevient György, Hélène Ilona, Joseph Jozsef et le silence sur qui nous étions vraiment devient le thème central d’une famille sans histoires. Le croyait-elle. On découvre même une partie de l’Écosse, avec l’île de Barra, acte de renaissance d’une filiation. Une autre vision du St Clair, sans jeu de mots, puisque ce Saint-là était vénéré au Moyen-Âge parce qu’il guérissait les maladies des yeux.

    L’augure de Paul Valéry — le vent se lève, il faut tenter de vivre — s’avère le sujet réel d’un roman suranné — l’action se passe en 1988, mais s’accélère en permanence, jusqu’à ce que le narrateur confesse : j’étais un homme tranquille, il y a un mois. La langue est remarquable, quasi-proustienne, même dans l’économie d’effets (et de lignes) : le récit se construit par strates et sa complexité a celle, finalement, des origamis du narrateur de la Recherche, quand on y pense. Un vrai gros coup de cœur.

    Laurent Cachard

    Les eaux du Danube
    Jean Mattern
    Éditions Sabine Wespieser
    (2024)

  • “Veiller sur elle” de Jean-Baptiste Andrea

    “Veiller sur elle” de Jean-Baptiste Andrea

    Elle me tendit la main et je la pris. Comme ça, franchissant d’un seul pas d’insondables abîmes de conventions, d’empêchements de classe. Viola me tendit la main et je la pris, un exploit dont personne ne parla jamais, une révolution muette. Viola me tendit la main et je la pris, et c’est à cet instant précis que je devins sculpteur.

    Un jour d’automne 1986 à l’abbaye de la Sacra, dans le piémont italien. Sur son lit de mort, veillé par les moines, un vieillard. Inerte, silencieux. Il respire encore mais chacun s’attend à l’advenue du dernier souffle. Pourtant, Mimo est mentalement très actif. Présent à lui-même. Il se souvient, il se raconte. Nous, lecteurs – confidents privilégiés – habitons sa pensée qui nous dévoile son monde intérieur et ses secrets les plus tus. 

    Long, très long récit, où l’art et la beauté croisent la scélératesse, qui dépeint les tiraillements entre ambition et intégrité, la différence assumée confrontée au conformisme subi. La fresque traverse trente ans, englobe les deux guerres mondiales et, puisque nous sommes en Italie, la période fasciste. L’alliance nauséabonde entre les grandes familles européennes, l’Église et l’Italie mussolinienne y est montrée à la loupe. Nous pénétrons à la fois les méandres de la société des  puissants et la condition de celle de ceux qui la subissent. C’est dans ce contexte historique que Jean-Baptiste Andréa choisit de nous conter cette extra- ordinaire histoire d’amour.

    Michelangelo Vitaliano – dit Mimo – est différent par nature. Il sait depuis sa naissance qu’il restera petit toute sa vie, très petit. C’est à seize ans qu’il rencontre Viola, en tombant du ciel – ou du moins en traversant le toit qu’il réparait au-dessus de sa chambre. De fait, il tombe dans son lit.

    Elle me sourit, un sourire qui dura trente ans, au coin duquel je me suspendis pour franchir bien des gouffres. La fille pris une orange dans le bol et me la tendit.

    Elle est la fille des Orsini, famille richissime, propriétaires des terres où Mimo travaille misérablement dans l’atelier d’un sculpteur ivrogne. Elle aussi est différente, par sa pensée critique,  son attitude loin des codes familiaux, ses grandes aspirations, son mystère. Les deux jeunes ont le même âge et se découvrent des accointances particulières, assez radicales, loin du monde qui les entoure et dont ils se sentent étrangers, rejetés. Mimo admire Viola, Viola croit dans le talent de Mimo. Ensemble ils partagent des secrets dont celui – pas le moindre – de se fréquenter. Nous sommes en 1916, et le joug des principes les qualifie incompatibles par nature. Ainsi naît leur lien. Au-delà des codes et bravant les interdits. En cela, un fond politique est sous-jacent dès le début du livre, lequel prendra toute sa dimension au fil du récit.

    Pietra d’Alba, Rome, Florence. Trois lieux de vie, tel un triptyque, pour le grand petit homme. Sa blessure originelle, sa faille, conséquences d’une classe sociale pauvre et de son apparence physique, lui feront frôler la déchéance ou, du moins, connaître les bas-fonds. Mais ces mêmes failles, associées à la chance et à la conscience de son talent de sculpteur le hisseront au sommet de la notoriété. Il est tout d’abord porté, appuyé, financé par la famille Orsini et par l’Église catholique. Sa soif de reconnaissance – lui le pauvre, lui le nain – fait que son succès l’enivre. Il le vit comme une revanche. Son ambition le rend aveugle – et même volontairement aveugle, pourrait-on dire – face à aux alléchantes propositions du régime fasciste. Il répond ainsi à des commandes au service de la construction d’une Italie de la force, de l’Homme nouveau. L’argent, la considération et l’ascension sociale l’éblouissent. Et quand on lui fait remarquer qu’il vend son âme au diable, il s’en défend maladroitement, disant qu’il ne fait pas de politique.

    Viola, en revanche, qui a pourtant beaucoup changé avec les années, Viola qui s’est apparemment pliée aux codes des Orsini, Viola qui s’est mariée, Viola – elle – conservera au fond d’elle-même les valeurs qui ont fondé sa différence. Alors que Mimo, année après année, lui reproche naïvement ce qu’il croit être un renoncement à ses rêves, c’est elle qui saura induire chez lui une profonde prise de conscience et permettre à cet artiste de renom vendu au régime fasciste de réagir par un coup d’éclat et d’agir enfin avec panache et dignité.

    Une rédemption, une renaissance.

    Femme mariée par intérêt familial, elle n’avait pas pu donner la vie.

    En accouchant l’esprit de Mimo, Viola enfantera l’intégrité, le courage, la justice.

    En cela, Mimo et Viola sont deux artistes, liés à jamais. L’un sculpte la pierre, l’autre la psyché.

    En cela, ce livre est celui d’une amitié écharnée qui revêt l’étoffe du très grand amour et de l’élévation.

    L’œuvre de l’un s’accouplant avec celle de l’autre.

    Pour la Beauté.

    Cette Beauté sur laquelle il nous faut veiller – aujourd’hui – avec précaution.

    Veiller sur elle, oui… si nous voulons la préserver, si nous ne voulons pas la voir s’éteindre ou se désintégrer sous le poids de l’injustice, des abus de pouvoir, de l’indignité, sous l’écroulement des valeurs qui fondent notre condition humaine.

    Cette Beauté qui est elle-même éveil de l’esprit et du cœur.

    Cette Beauté qui est bienveillance.

    Cette Beauté du monde contenue dans un visage, une Pietà.

    Cette Beauté, telle une étoile solitaire – mais si lumineuse et ardente – dans la noirceur d’un ciel où tout s’est éteint, et qui nous crie : réveillez-vous !

    Patrick Auzet-Magri

    Veiller sur elle
    Jean-Baptiste Andrea
    Prix Goncourt 2023
    Éditions L’iconoclaste

  • “La vie intense” de Zoé Valdés

    “La vie intense” de Zoé Valdés

    L’exil est un sujet de littérature complexe, puisque viscéralement lié à l’identité — qui l’a déterminée — et à la mémoire, souvent sélective. Ainsi Zoé Valdès engage-t-elle son autobiographie, construite sur des chapitres courts — parfois simples aphorismes — sur le lien qui la reliera (toujours) à Cuba — une île reliée, dans l’imaginaire occidental aux idéaux marxistes et à l’acoquinerie de certains intellectuels en goguette (les Kubanoïdes). Cuba, el largo lagarto verde, rebaptisée l’Enfiévrée Cacania— des Émirats Insulaires Trouduc de l’Asservie — c’est pour nous, bientôt, 65 ans d’une révolution castriste, initialement populaire mais ayant engendré une dictature sanguinaire et absolue (depuis que Kennedy a abandonné et trahi les Cubains, selon l’auteur), pour elle la nostalgie de son solar d’enfance et de sa mami, son adolescence dans cette île de merde et la damnation des exilés — depuis 95 — celle de l’étranger à soi-même. Étrangère ailleurs comme dans son propre pays, Zoé, qui refait le crépi des murs de sa cousine avec ses droits d’auteur, depuis 30 ans ; qui raconte comment, dans le monde des idées, on se construit avec son origine, même quand on l’a fuie.

    Dans des fragments vifs, à l’écriture réinventée — au sens propre, avec un sens du quolibet assez jubilatoire — ponctuée des récurrents Baste ! ou Trouduc, elle remonte le cours de ceux qui l’ont créée comme écrivain — Pourquoi écrivez-vous ? a-t-on un jour demandé à Beckett. — Parce que je ne suis bon qu’à ça, a-t-il répondu — Proust et Céline, mais aussi Whitman (George, pas Walt), Modiano, Céspedes, Moriava, même si sa rencontre avec ce dernier lui laissera le goût amer de sa main sur ses fesses. Elle ravive Faulkner, aussi, Voltaire — pour son article contre le fanatisme — ou Garcia-Márquez.

    Ne revendique aucun style littéraire, sinon écrire ce qu’elle veut. Elle rappelle que Dieu — la poésie — a mis sur sa route les trois femmes de sa vie (sa grand-mère, sa mère et sa tante), qui l’ont poussée à tenir son journal, enfant, à étudier et à lire — Ah, ma fille, quel malheur d’être intelligente comme tu es alors que les gens sont si bêtes — à se reconnaître dans la poésie (nationale) de José Martí sans être dupe de sa récupération. Elle cite Nicolas Guillén, Reinaldo Arena, Rolando Morelli et même l’icône musicale Celia Cruz, tous considérés, un jour, comme traîtres à la Nation par la Castagnette antillaise, vante son amour des pingúos, ces couillus dépossédés de leur Révolution, qui aura fait pléthore de morts. Elle cite la catharsis d’Aristote dans ses deux acceptions : la purgation et la purification. Fustige — euphémisme — la dictature de la gauche et les derniers nostalgiques du régime (et ses répliques, au Vénézuéla, notamment) ceux qui refusent, dans les salons, de le condamner ou les blogueuses d’aujourd’hui qui en donnent une version édulcorée ; Assayas qui en fait un navet au cinéma ; Leonardo Paduro, l’imbu d’impudeur, qui l’accuse de s’être fabriqué un personnage de martyre. La réplique (qui n’est pas une réponse) est sèche, sans concessions : celui qui se cache derrière celui qu’il n’est pas.

    À Cuba, écrit-elle, c’est à 7 ans que s’achève l’enfance — et le droit d’avoir du lait de vache sur son carnet de rationnement. Ou celui d’avoir une culotte neuve, comme luxe ultime. Depuis 30 ans qu’elle est partie — l’exil m’a appris la liberté, souffle-t-elle — celle qui dit ne pas écrire pour qu’on l’aime mais sait que l’amour est le thème central de toute œuvre, celle qui ne jure que par la correspondance de Vincent Van Gogh et son frère Théo, ou les notes de Rodin — j’ai appris à aimer l’art en le vivant — dresse un réquisitoire à contre-cœur, le lot de ceux à qui on a fait croire qu’ils ne pouvaient pas parler d’un pays en l’ayant quitté. L’énorme paradoxe cubain et l’attraction de son histoire : passé à la question pendant 6h (je les ai regardées) par Ignacio Ramonet, Castro lui-même s’est toujours défendu d’avoir mené une politique contre son peuple, à grands renforts — c’est très latino — de tapotements sur l’épaule de son interlocuteur. La conviction et la menace, les deux pans d’un même bilan.

    Laurent Cachard

    La vie intense
    Zoé Valdés
    Éditions La Part Commune
    (2022)

  • “Pays perdu” et “La première pierre” de Pierre Jourde

    “Pays perdu” et “La première pierre” de Pierre Jourde

    Pays perdu et La première pierre sont comme le deux faces d’une même pièce. Le premier roman raconte la rudesse de la vie dans un hameau lointain dont Pierre Jourde est originaire. Le second, La première pierre, retrace la violence et la tentative de lynchage de l’auteur et de sa famille, suite à la parution de Pays perdu. Il propose en même temps une analyse extrêmement lucide et pertinente des causes de ces événements qui ont défrayé la chronique après la parution du livre en 2003.

    On pourrait presque dire que Pays perdu commence bien longtemps après La première pierre, lorsque deux frères prennent un soir d’hiver la route pour rejoindre ce village de leur enfance pour y régler un héritage. Ce hameau oublié du temps, la famille s’y rendait chaque été comme un rituel avec un long voyage qui se terminait par une route en lacets. Dernier virage avant d’arriver. Mon frère arrête la voiture. On est presque au plus haut du pays. Sur les dômes éloignés, la lumière qui s’attarde a l’air d’étaler des peaux de bêtes… L’ai-je jamais eu, ce pays perdu ? se demande alors le narrateur, dans mon esprit , dans ma mémoire, à chaque heure de mes séjours là-bas je le soutiens en moi comme on aide à marcher un vieux parent dans les corridors d’un hospice, espérant qu’il demeure encore en lui un peu de lui-même. Le style de Pierre Jourde est une prose poétique qui plonge dans l’essentiel. Ces portraits sont d’une concision et d’une humanité redoutable. Et quand il débarque chez les parents de Lucie morte juste avant leur arrivée, ils note la lumière  aujourd’hui à reculé loin dans les prunelles vertes de François.

    Mais il a aussi décrit ces visages sculptés par l’alcool, ces corps fabriqués par lui ou démembrés par lui. Il stupéfie les faces, cogne les épouses, ruine les exploitations, déforme les membres, ourdit les accidents. Ceux qui lui ont vendu leur âme ne sont plus que l’alcool. Il y a les pages inoubliables sur les bouses de vaches si bien que lorsque le livre arrive dans ce coin perdu la plupart des habitants le prennent comme une offense sauf quelques-uns comme François, pour qui la vache est un moyen d’existence et un plaisir esthétique. François est un artiste, et parvient à maintenir le goût du beau. Il sait que l’amour du vieux n’est pas un luxe citadin. Mais alors. Qu’est ce qui choquait dans le livre écrit par quelqu’un ni tout a fait d’ici, ni tout à fait étranger au point de passer à l’action la plus violente quand l’écrivain est revenu l’été avec sa famille ?

    Ce sont ces instants d’une grande tension que raconte La première pierre, comme un thriller suivi du procès livrant Pierre Jourde à la meute des journalistes. Mais surtout ce questionnement, cette analyse qui va bien au-delà d’une maladresse d’écriture, de la confrontation de Paris et de Là-haut, le pays perdu .Non, en écrivant quelque chose avait été réveillé, exhumé, comme si on avait touché aux morts, on avait enfreint les lois les plus sacrées un secret de famille que tout le monde savait sauf toi pendant très longtemps. Mais quand tu as écrit comment ta grand-mère avait voulu garder secrète l’origine de ton père, tu as brisé le tabou, et cela touche toute la communauté de ce hameau où tout le monde se croise tous les jours. Pour préserver l’intimité, le secret s’avère une nécessité quitte pour à pratiquer la fiction du secret. Le livre témoignait de cette contradiction, il lui fallait le secret et la révélation. C’est une hypothèse, et une réflexion sur la puissance de la littérature et ses limites. Malgré ses pages admirables… Il reste le sang d’un gamin entre nous.

    Yves Izard

    Pays perdu
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2003)

    La première pierre
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2013)

  • “Nietzsche au piano” de Frédéric Pajak

    “Nietzsche au piano” de Frédéric Pajak

    Depuis mes dix-sept ans, Friedrich Nietzsche ne m’a pas quitté. C’est par cette confession que commence le livre et le lecteur veut en savoir plus : Très vite, je compris que je n’avais pas affaire à un philosophe, mais à un artiste, un poète considérable… Dans ses phrases, j’entendais distinctement une authentique musique, piano, cordes, cuivres et percussions. Et l’auteur de continuer : … ses livres sont des symphonies. Nietzsche est musicien avant tout ; la musique ne l’a jamais quitté. Sa vie se lit à livre ouvert dans les quelques partitions qu’il nous a laissées, et qu’il faut entendre pour ce qu’elles sont : des promesses.

    À l’âge de quarante ans, Nietzsche confie dans une lettre à son ami Köselitz : La musique est, de loin, la chose la plus précieuse ; je souhaite plus que jamais être musicien.

    L’auteur nous engage à suivre le parcours musical de celui qui commence à jouer du piano très jeune — il compose ses premières pièces à l’âge de 14 ans — et qui s’épanouit dans la chorale du petit village de Röcken. La musique est en même temps un refuge contre les contraintes de la société qu’il rejette et une source de renouvellement d’énergie vitale et de plaisir incomparable. Ses improvisations au piano l’exaltent et suscitent — à sa grande satisfaction — l’enthousiasme du public. Ses compositions cependant ne récoltent que des railleries. Elles seront même bafouées par l’impitoyable pianiste et chef d’orchestre Hans von Bulow. Mais que pense-t-il lui-même de sa propre musique ? Il dit de lui-même : De ma musique, je ne sais qu’une chose : elle me permet de maîtriser une humeur qui serait peut-être plus nocive si elle ne s’extériorisait pas. Une humeur soumise à d’éternels tourments entre passions et raisons, débordements et silences, amour et haine.

    Nous suivons Nietzsche dans ses combats contre les vulgarités de son siècle, les déceptions humaines et les maux physiques qui le consument. Amour et haine en effet dans sa relation avec Richard Wagner qu’il a tout d’abord idolâtré puis honni avec la même intensité. Après le crime de Parsifal, Wagner n’aurait pas dû mourir à Venise, mais au bagne. Que reproche donc Nietzsche à la musique de Wagner ? C’est d’être viscéralement allemande, ressuscitant les grands mythes germaniques. Et de préciser sa critique virulente : Wagner privilégie l’action à la musique ; sa dramaturgie est totalement théâtrale. Alors que Nietzsche recherche une musique méridionale, méditerranéenne, légère, qu’il trouve avec enthousiasme dans Carmen, l’opéra de Bizet. Mais cette rupture avec Wagner ne se fait pas sans une grande douleur. Les douleurs, il connaît bien : douleurs de déceptions amoureuses, douleurs de son corps malade comme de son esprit en errance.

    On peut dire que la musique est, pour Nietzsche, le signe de la perfection de la vie, elle exprime la vie en soi, en tant que telle, dans sa perfection, dans son essence la plus intime.

    La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil.

    Ce qui est très impressionnant dans ce livre, c’est la façon dont l’auteur nous révèle Nietzsche assis au piano —voir la couverture du livre — improvisant, suspendant le temps, hésitant, plaquant des accords jaillissant spontanément de ses doigts, ce funeste adolescent qui martyrise son piano jusqu’à en tirer des cris désespérés. Mais aussi Nietzsche écrivant, pensant, marchant, fléchissant, tombant, perdant peu à peu pied pour enfin s’éloigner des livres et du piano.

    Pour chacune de ses compositions, Nietzsche commence par de longues improvisations, n’hésitant pas à se perdre dans des accords improbables, des tempos effrénés. Il procède également ainsi en écrivant des livres : il marmonne ou clame des mots et des phrases au cours de longues marches, puis les jette sur le papier.

    Un mot de l’auteur — écrivain, dessinateur, éditeur franco-suisse — qui dessine comme il écrit, avec la même justesse et la même finesse ; il joue avec les nuances de gris, de blancs et de noirs, avec les ombres et les lumières. Les dessins parlent la même langue que la musique de Nietzsche, et c’est ce qui fait de ce petit livre inspiré une œuvre unique et remarquable.

    Marie-Ange Hoffmann

    Nietzsche au piano
    Frédéric Pajak
    Éditions Noir su Blanc
    (2024)

  • “La Littérature sans estomac” de Pierre Jourde

    “La Littérature sans estomac” de Pierre Jourde

    On se met à rêver, en ressortant la Littérature sans estomac de la pile à (re)lire, d’une édition actualisée, comme on le dit maintenant. Où il s’avèrerait que des auteurs dont Jourde prédisait l’oubli, en 2002, comme Pascale Roze, Prix Goncourt en 1996 pour le Chasseur Zéro, ont effectivement été engloutis par les livres qu’ils ont écrits et que d’autres ont continué dans un succès important en terme d’audience — Houellebecq, Angot, Beigbeder, Delerm — accentuant la dichotomie entre une littérature exigeante et une autre de grande consommation. L’énorme atout de Pierre Jourde, quand il sort cette étude — deux ans avant de sortir un brûlot avec son éditeur de l’Esprit des Péninsules (le Jourde & Naulleau, précis de Littérature du XXIe s., pastiche potache du Lagarde & Michard) — c’est d’abord qu’il sait ce qu’il dit quand il parle de littérature. Pas seulement parce qu’il est Professeur d’Université quand il reçoit pour ce livre le prix de l’Académie française (!) — la réception en est faite dansle Voyage du Canapé-lit — mais parce qu’il les a (tous) lus, ces livres, sans se contenter de ce qu’on en dit dans des magazines complaisants, et même dans des revues dites pointues, dans le domaine. Il sait que la littérature est faite pour définir un horizon d’attente et que la manie littéraire de son époque, c’est de fournir une image de la littérature, voire de l’écrivain lui-même.

    Dans une activité littéraire atomisée, où les éditeurs n’ont plus de critères de jugement mais montent des coups, Jourde veut d’abord opposer le travail de la langue à la littérature de l’épate, démontre par l’exemple à quel point les problèmes de couple, de corps, le jardin secret est devenu sujet et, en cela, ne se distingue guère, si la langue ne suit pas, des éditoriaux de Marie-Claireou du courrier du cœur de n’importe quelle revue féminine (on est en 2002, on ne lui tombera pas dessus à ce sujet). L’apparence de l’audace, la violence et le sexe — avec des exceptions, comme Catherine Millet et sa vie sexuelle, dont le sujet fait sens puisqu’il est sujet lui-même — crée un nouveau théâtre d’illusions dans la vie littéraire, et puisque les pamphlets — voire les duels — ont laissé place à des polémiques télévisées, puisqu’on part désormais du principe que la critique négative est du temps perdu, il ne reste plus rien, dit-il, de la responsabilité de l’écrivain, à qui l’on est en droit de demander des comptes puisqu’il atteint, dans la société, un degré — divers — de visibilité ou de démarque. Puisqu’on ne peut plus dire d’un livre qu’il est mauvais sans que tombe sur l’auteur de la remarque des accusations de rage envieuse ou d’aigreur, eh bien Jourde le fait, et nommément, prétextant qu’on peut critiquer une œuvre sans s’attaquer à la personne. Ainsi, pour lui, Camille Laurens se prostitue à sa notoriété, par exemple.

    Jourde va dissocier sa vision de la littérature en deux couleurs (la blanche — parataxe voyante, minimalisme syntaxique, lexical et rhétorique — et la rouge — syntaxe complexe, métaphores flamboyantes, énumérations) et une nuance (l’écrue, petits objets du quotidien, gens de peu, prose poétique, effets stylistiques discrets mais repérables). Les deux (et demi) n’étant pas toujours en opposition. Jourde, qui doit s’appuyer sur son passé de boxeur (le livre n’est-il pas dédié à son frère, qui connaît la bagarre ?) va d’abord s’attaquer au Monde des Livres, pourtant — toujours — sacralisé, au triumvirat, il y a 20 ans, Sollers-Savigneau-Forrester, ces grands intellectuels qui, respectivement, tiennent des formules parfois grotesques (retenez-moi ou je pense) jusqu’à confondre son Éloge de l’infini en Illustration du bredouillis (c’est drôle), voire Mickey contre les Rapetout ; ne parleront que des auteurs qui leur plaisent, pas leurs livres ; iront jusqu’à panthéoniser, pour la dernière, un auteur atrocement médiocre (après tout, étymologiquement, ça n’est pas insultant), Madeleine Chapsal, encore, dont Jourde dira avoir tout lu, quitte à cacher les ouvrages sous de fausses couvertures.

    Pierre Jourde est érudit, ça lui confère le coup d’avance sur ceux qui voudraient lui faire ravaler ses paroles, situe l’ambiguïté dans la vision qu’on a gardée du romantisme (le mouvement), par exemple, puis sort la sulfateuse, extraits à l’appui, en démonstration : la technique du collage, l’usage de la répétition chez Christine Angot, des trucs qu’on pourrait déballer à table mais qu’il est plus opportun de faire sur 200 pages chez Stock ; le langage parlé dans la prose écrite, les calembours — Toto qui écrit un roman — et le pipi caca prout zizi popo chez Beigbeder ; la colossale finesse de Marie Darrieusecq, ses métaphores éculées de parolière de Johnny ou de Bruel (on dirait un documentaire de Walt Disney) ; les jongleries syntaxiques d’Olivier Rollin, sa bonne vieille figure romantique de l’écrivain et, plus gênant, les efforts qu’on voit qu’il fait ; le nouveau roman rose de Darrieusecq, tour à tour cochonne — dans son Truismes — durassienne, freudolacanique. Des livres qui ne manquent pas toujours d’intérêt, tient-il à préciser — sauf ceux d’une étonnante stupidité — qu’il aligne, même si, souvent, c’est la jaquette —attention, talent ! — qui doit le rappeler, au cas où on ne l’aurait pas remarqué. On passera sur les Bovary modernes, nourries à Marie-Claire ou Biba, sur Christian Bobin, le ravi de la crèche, qui continue de s’émerveiller depuis qu’il a découvert le verbe. Jourde a beau solliciter Heidegger, Genette ou Deleuze pour expliquer certains travers de ses contemporains, la philosophie de comptoir de Pierre Autin-Grenier atteint à peine les brèves de Jean-Marie Gourio, et les petits riens de François de Cornière ou de Philippe Delerm ont beau se revendiquer de Perec, ils ne relèvent, souvent, que de la rhétorique agaçante du joli.

    Pour qui s’est déjà offusqué des saillies drolatiques d’Éric Chevillard, il y a deux ans, aux Automn’Halles, contre ses cibles favorites (Alexandre Jardin, Éric-Emmanuel Schmidt, Yasmina Khadra), la lecture d’un livre déjà ancien pourra passer pour de la méchanceté gratuite. C’est là où Jourde contrecarre l’impression puisque, s’il a aligné les auteurs susdits, il prend le risque, dans la dernière partie de l’ouvrage, intitulée Écrivains, de défendre ceux dont il pense que leur travail vaut la peine de s’inscrire dans la lignée de ce qu’est la littérature, pour répondre à la question sartrienne : Gérard Guégan, dans le roman policier, Valère Novarina, qui se sauve par l’intermédiaire d’une œuvre où rien n’est sauvé, et… Éric Chevillard, pour son œuvre anthume, au risque qu’on lui renvoie les accusations de copinage qui ponctuent son argumentaire. Il lui consacre son texte le plus long, peut-être, démontre comment, dans l’acrobatie verbale de l’auteur, en s’appuyant sur l’ubiquité de la Girafe — on connaît le bestiaire du diariste — l’être, chez lui, n’est jamais qu’une position particulière, toujours instable et paradoxale.

    Ce livre est une bénédiction pour celui qui voit de mauvais livres remporter du succès pour de mauvaises raisons, même si la morale a pris le dessus, en vingt ans. On est souvent obligé de se taire et de regarder des auteurs jouer aux écrivains sans, souvent, rien avoir à dire sur la littérature elle-même. On sait que Christine Angot lui en veut encore, comme Khadra cherchait partout Chevillard, lors d’un salon du livre. On pourra toujours, d’ailleurs, attaquer le Jourde romancier, il y a de la matière. Mais il va falloir s’y coller, en terme d’analyse littéraire : en face, il y a du client.

    Laurent Cachard

    La Littérature sans estomac
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2002)

  • “Nous n’étions pas ds tendres” de Sylvie Gracia

    “Nous n’étions pas ds tendres” de Sylvie Gracia

    Dès les premières lignes du roman, le lecteur est plongé dans une atmosphère décrite avec une sensibilité, oui, une sensualité, dévoilant un lien profond et charnel de la narratrice avec la nature et tous ses habitants.

    Le lac avait sa teinte noire. Dans le silence se sont révélés tous ces chuchotements, froissements et petits cris de la présence animale. Taupes, hérissons, crapauds, chouettes. Les grandes chasses nocturnes. Une famille de chauve-souris a battu l’air à coups d’aile saccadés. Sur la route en surplomb, une moissonneuse-batteuse a pris le virage, en lâchant une sécheresse de paille. Ici la saison est courte et orageuse, alors on moissonne dans l’urgence jusqu’à la nuit tombée.

    Cette impression va se confirmer tout au long du récit.

    Nous sommes au bord d’un lac, dans un village perdu du sud-ouest de la France, où Hélène revient l’été, délaissant Paris où elle a refait sa vie. On soupçonne vite que ce sera peut-être le dernier été qu’elle passera dans la maison du lac : la santé de son père se dégrade.

    Si l’autrice réussit à entrer avec une grande lucidité dans l’intimité de la nature — le lac, la maison, le village, la montagne — il en est de même de ses personnages. Parlons du père, figure emblématique de l’immigré espagnol, à jamais marqué par le passage, enfant, au camp d’accueil pour réfugiés espagnols sur la plage de Saint-Cyprien. Puis sa vie de misère durant la Seconde Guerre mondiale, devenu l’esclave de paysans contre une soupe midi et soir. Ce père, certes macho mais aimant, dur à la tâche, maintenant veuf, que sa fille va accompagner dans sa fin de vie. Sa fille, Hélène, qui se demande si elle ne s’est jamais révoltée contre son père.

    Je n’aimais pas ça, non. Je n’aimais pas l’observer diminuer, et moi vieillir à ses côtés. Une vieille fille, j’étais devenue. Une vieille fille souvent en colère, d’une colère rentrée, silencieuse.

    Hélène, qui se demande quelle était cette laisse qui me ramenait au pays chaque année, comme un chien à sa niche d’origine ?En revenant au pays, Hélène est confrontée à son passé, ses démons, sa nostalgie, ses relations familiales, ses amitiés.

    De multiples questions assaillent son esprit et elle tente désespérément d’apporter des réponses.

    Il y a ce frère, Michel alias Miguel, qui a hérité de la maison du lac et veut la vendre, contre le gré de sa sœur et de son père. Il finit par la déposséder de son âme :

    C’est terrifiant, les chambres dont on a banni le souvenir de ceux qui y ont dormi. Les chambres sans mémoire. Est-ce qu’il croyait ainsi chasser les fantômes, Miguel ?

    Envie, jalousie, rivalité mettent à mal les relations humaines. Et puis, heureusement, il y a les retrouvailles d’Hélène avec un ancien amant de jeunesse qui l’étourdissent et lui ouvrent le chemin vers la liberté : Halte aux passions tristes !

    C’est un roman qui aborde les thèmes de la vie donc de la mort, de l’amour aussi, de la mémoire, de l’origine.

    De quelles histoires sommes-nous issus ?

    On naît à soi avec les premiers regards qu’on pose sur l’espace qui nous contient. C’est ça que je cherchais, sûrement, le nœud originel, dans ce retour aux sources, et c’était un signal sûrement de l’entrée dans l’âge, quand on perçoit soudain que des chemins se ferment. 

    Hélène, femme à la fois fragile et forte, sensible et lucide, qui finit par accepter de regarder son père aller vers la mort.

    Comme je le disais au début, la nature est un vrai personnage, tantôt merveilleuse, tantôt maléfique:

    Une atmosphère idyllique tant qu’on ne découvre pas un cadavre dans un fond de barque.

    Et au milieu de cette nature, le sacrifice de la maison du lac :

    Cette maison du lac, qui n’était plus une maison de famille maintenant qu’elle était revenue à mon frère, et qui se détachait de nous par couches, photos, livres, fleurs séchées, assiettes dépareillées, fauteuils en velours, rideaux en dentelles, toutes ces choses bancales qui font l’identité d’une maison et son imperfection, et qui avaient dû finir à la décharge, là-haut à l’orée du bois des Fagettes. « La maison se dissout de l’intérieur », la phrase est revenue me hanter. Depuis l’extérieur, on pouvait la croire intacte, mais l’esprit du lieu s’était évaporé. A partir de la quarantaine, mon père avait gagné pas mal d’argent en achetant des vignes dans l’arrière-pays montpelliérain, qu’il arrachait pour construire des villas dessus puis les revendre, mais celle-là, la maison du lac, l’ostal, il n’avait jamais été question de la vendre, on la croyait aussi indestructible que ce tombeau de granit où ma mère l’attendait au champ des pauvres, le surnom qu’il s’amusait à donner au cimetière.

    Mais, parlant d’elle et de son père, Hélène affirme en toute lucidité :

    On n’allait pas pleurer les trahisons familiales, les amours envolées, les exils douloureux… Nous n’étions pas des tendres tous les deux.

    Marie-Ange Hoffmann

    Nous n’étions pas des tendres
    Sylvie Gracia
    Éditions L’Iconoclaste
    (2024)

  • “Le voyage du canapé-lit” de Pierre Jourde

    “Le voyage du canapé-lit” de Pierre Jourde

    Pierre Jourde continue son travail d’analyste de la littérature en étudiant, après Perec, les choses ou plutôt, dira-t-il, le peuple obtus de ces objets qui cachent, sous leur apparente neutralité, des histoires comme lui en raffole, parce qu’elles sont — ou devraient être — le véritable sujet de la matière littéraire. Ici, c’est le canapé-lit de sa grand-mère, une femme globalement détestable, qu’il véhicule, dans un Jumper de location, de la banlieue parisienne jusqu’à la maison familiale d’Auvergne, celle dePays perdu et de la Première pierre — on reviendra sur ce doublé. Dans ses Choses à lui, le canapé incarne tout ce qu’il aurait fallu jeter à la benne mais qu’on va garder et mener loin, parce que ça fait des économies — bon sens commerçant rapidement démenti par un simple décompte — et parce que comme ça, on continue l’histoire, même si l’histoire n’a jamais été celle qu’on s’est imaginée.

    Ça ira bien en Auvergne, c’est le prétexte à un road-movie — à chacun sa Road 66, ironise-t-il — à huis-clos, forcément, entre l’auteur-narrateur-sujet du livre, son frère Bernard et sa belle-sœur Martine. Les deux Jourde refont l’histoire familiale à grands renforts de leurs frasques respectives, et Pierre Jourde — le vrai, l’auteur, enfin l’autre, puisqu’il y en a d’autres — se corrigera de lui-même (au sens raclée) en laissant Martine, in fine, lui balancer à la figure une autofiction (l’épidémie de la confidence) qu’il a toujours vomie. Sans se dédouaner pour autant, il en fait la matière du roman, assimile le canapé-lit au corps du père qu’ils ont un jour véhiculé de la même manière, alignant les communes profondes de France tout en remontant leurs voyages respectifs, leur expédition au Tibet (prochaine note), leurs aventures au Canada, sa courante à Chichicastenago, etc. Puisque tous les thèmes sont compatibles avec la littérature, l’auteur de celle sans estomac (à venir) manie, comme à son habitude, l’ironie et la digression d’un côté, l’analyse — souvent proustienne — de l’autre : cite Zénon d’Élée pour prévenir que son aporie n’a pas d’autre but que d’apporter un (moche) canapé quelque part, mais que la distance et le temps d’un voyage peuvent être abolies d’elles-mêmes si l’on en considère les incidences. Ainsi la grand-mère deviendra-t-elle un non grand-mère et sa forme d’autarcie narrative, s’appuyant sur des inversions du sujet accolées à des verbes (d’action) inventés — gloglotter, almanachvermoter, groumer… — tiennent le lecteur (il n’y en a qu’un, qui s’enfuit vite, dit-il, puis revient, curieux) en haleine, même quand il aborde la question vomitoire du bastingage.

    Dans sa confusion volontaire, Jourde aborde la question des héritages culturels, avec des failles qu’on image liées à une condition, ou à l’accession à une condition : ainsi cette grand-mère aux allures extérieures de Mamie Nova a-t-elle été capable de ne pas vendre la maison de son enfance à sa propre fille parce qu’elle lui en offrait 10M (d’anciens francs) quand elle en attendait 12. A-t-elle stipulé sur testament qu’elle ne voulait pas que cette même fille soit enterrée auprès d’elle. On en connaît plus d’un qui aurait benné le canapé au premier virage, mais il fallait cette catharsis du voyage pour que les langues se délient, qu’il expérimente sa facticité, dit-il, évoquant Sartre. L’enfance, l’homosexualité, les origines paysannes, tout y passe, dans un récit sans cesse cabossé, mâtiné d’autant d’humour que de fuite du récit lui-même. Comme tout Jourde s’imbrique, il parle également de ses livres — Pays perdu, la première pierre, Festins secrets, l’heure et l’ombre, son préféré (à venir aussi) — fait ses coucous habituels à Éric Chevillard (deux fois, ça va se voir) et aligne ses cibles préférées, même s’il sait que les livres qui parlent d’écrivains et de littérature sont rasoirs. Angot en tête en prend pour son grade (depuis la Littérature sans estomac), avec un jubilatoire On peut lire même si on ne sait pas écrire ; Haenel, l’ampoulé de service ; un Du Rabelais fatigué, toujours mieux que du Djian en pleine forme ; le cheptel cacochyme de l’Académie française, qui lui décerne un prix alors qu’il cherche les toilettes.

    Ça pourrait être gratuit, ça ne l’est jamais, d’abord parce que l’auteur est sans concessions (sur lui-même) quand il s’interroge sur l’enfant qu’il était et l’auteur qu’il est devenu, ensuite ; sa prétendue méchanceté quand la vraie, il l’a vécue dans sa chair quand les gens de Luisaud ont essayé de le lyncher. Dans son analysobus — proposition fraternelle — on étudie l’idéalisme petit-bourgeois d’écrivains en virée en Salons (du livre), on aborde une histoire de France par le prisme bougnat et on se recentre sur les objets — mythiques ou maléfiques — qui provoquent la phénoménologie. Il n’y a rien de meilleur, néanmoins, dans un Jourde, que ces moments où la langue (pas seulement les figures de rhétorique et les subjonctifs imparfaits qu’il offre aux professeurs de français) et le sujet se rejoignent, comme dans la fin de l’ouvrage où la mort (de la mère, cette fois), la bonté du père, le retour sur la vie qu’ils ont menée, le constat sur ce qu’on leur a inculqué (ils ont travaillé dur pour tout excuser) montrent à quel point ce canapé-lit a pu être, en soi, dévastateur, puisque c’est le titre du chapitre. Les habitants de Montargis et les amateurs de St Pourçain — c’est un peu comme la confiture de nouilles chère à Pierre Dac — n’aimeront pas ce livre, d’autres non plus, mais c’est un voyage qu’on peut faire. À peu de frais et sans appréhension : sauf peut-être de le recevoir en rencontre littéraire et d’avoir à lui dire D’habitude, il y a plus de monde.

    PS : mon cœur s’est arrêté quand j’ai cru qu’il parlait d’une rencontre à la Maison Vieille, avec trois personnes, dont deux qui n’ont rien compris, et un sourd. Mais ça n’était pas celle-ci, à laquelle j’ai assisté et pour laquelle il y avait effectivement plus de monde. Dont moi.

    Laurent Cachard

    Le voyage du canapé-lit
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2019)