Auteur/autrice : Philippe Sturbelle

  • « Belette » de Mye

    « Belette » de Mye

    Mye, l’auteure aime bien les B.

    Elle aime bien les mots les mots pile poil, modernes, déconstruits et d’autant plus imagés, les mots de libertée oui avec un e parce que ça plaît à l’héroïne de rajouter un e.

    Elle aime les phrases de jeune qui claquent, ignorent les conventions, vagabondent.

    B comme Belette, Babine, Better, Bruno et B comme bicyclette, bordel, bunker, bleu, baiser, boum. 

    Comme son héroïne, Belette, une petite fille de 13 ans qui vit dans la déglingue, la dérape, le vau l’au des bas côtés et la totale qui s’affaisse.

    Belette qui regarde ses seins pousser l’un plus vite que l’autre et qui les attend sur la ligne d’arrivée. Elle attend surtout le baiser qui colle de Fesses-trop-hautes. Et puis, et puis… la vie quand même, c’est pas de pot.

    Mais Belette elle a son monde, son refuge et il est beau même quand il pleut et il pleut beaucoup. Et il y a la mer, les mouettes, Bruno, Léon, l’Intouchable.

    J’ai ouvert ce livre, commencé à lire, je ne me suis pas arrêté.

    Un livre, rugueux dans l’écriture et fragile dans la pensée, un slam de mer du nord, une plume hors des sentiers battus, balisés et baveux. Tiens, encore des B, comme bravo, madame Mye à moins que ce ne soit Mye, tout court.

    Philippe Sturbelle

    Belette
    Mye
    Éditions Le Tripode
    2026

  • « Le dernier roi de Marettimo » de Grégoire Domenach

    « Le dernier roi de Marettimo » de Grégoire Domenach

    3 copains dans leur île natale en Sicile, Marettimo. Le troisième sera juste évoqué. Des deux autres l’un s’appelle Cesare et l’autre Zino. L’un vient d’une famille de pêcheur, l’autre de l’aristocratie italienne.

    Ils s’en foutent du fric, ils adorent les échecs. Sans le savoir encore, l’un sera le pion, l’autre le roi. Avant de devenir roi, Zino connaîtra la fuite, l’arrivée en France, la guerre, la résistance, la milice, Mauthausen. Il subira la torture, il verra la mort dans toutes ses horreurs, il sera un mort vivant jusqu’à ce que les Américains libèrent le camp. 

    Rentré en France il va devenir le roi du ciment. Il est riche, il connaît de Gaulle. Mais la richesse ne s’obtient pas sans magouille.

    Comment se bâtir avec l’intégrité d’agir en reconnaissant que “le souci essentiel est d’être dans la vie à la hauteur de l’inconnu qui nous attend” ?

    La vie n’est pas un jeu d’échec et il peut être très difficile de “survivre à soi-même”.

    Après cinquante ans sans donner de nouvelles Zino revient à Marettimo. Il retrouve Cesare, ensemble il retrouve les lieux de leur enfance et Zino raconte toute son histoire, elle traverse la période de la guerre, la reconstruction, la colonisation. C’est plein de rebondissement, d’événements. Ça foisonne d’histoires, l’une par-dessus l’autre et encore et encore. Le désir de puissance, les magouilles, la lâcheté, les remords, l’impasse.

    Grégoire Domenach avec talent décrit l’horreur et l’opulence. Les suppliciés balancés au-dessus des falaises et les virées en Facel Véga.

    Cesare écoute. Et nous aussi, lecteur, on écoute. 

    Quand Zino interroge Cesare, il avouera “qu’il est de la race de ceux qui s’en foutent et ça me va bien.”

    Au fur et à mesure de la lecture je me suis senti comme Cesare.

    Au crépuscule de l’existence quelle différence y a t’il entre un pion et un roi si ce n’est la prétention du pouvoir. Contre elle la défense sicilienne peut se révéler très efficace 

    Vers la fin du livre, Cesare citera ce proverbe sicilien : “le meilleur mot est celui qu’on ne dit pas.”

    Peut-être pensait-il à : échec et mat ?

    Philippe Sturbelle

    Le dernier roi de Marettimo
    Grégoire Domenach
    Éditions Christian Bourgeois
    2025

  • « Onesto » de Francesco Vidotto

    « Onesto » de Francesco Vidotto

    Ecrire !

    Onesto, l’un des personnages de cette histoire a écrit.

    Il a écrit des lettres, adressées à chacune des montagnes qui regardent le village, Tai di Cadore dans les Dolomites.

    Il les a postées laissant au facteur le soin de les livrer.

    C’est Guido Contin dit Cognac qui a rassemblé toutes ses lettres. Il les a mises dans une chemise noire avec quelques autres écrits.

    Le hasard ou le plus fort que le hasard fait se rencontrer l’auteur, Francesco Vidotto et Guido Contin, dit Cognac. Le contact entre les deux s’établit comme une évidence et Guido finira par demander à Francesco de lui lire chacune des lettres classées chronologiquement. Au rythme de ces rencontres nous allons faire la connaissance d’Onesto, Santo, Celeste, leurs familles et les ombres du coin. 

    Ainsi, petit à petit se dévoilent  le temps des hommes et le temps des montagnes : “Si nous étions des montagnes, nous saurions vivre ensemble et en paix comme vous le faites, un sommet après l’autre. Mais nous sommes des hommes et souvent nous choisissons de faire la guerre.”

    Et tout en lisant je me surprends de me demander quel regard porte la montagne sur nous ou plutôt quel échos nous renvoie-t’elle du nôtre.

    Un jour d’automne ce même Guido Contin dit Cognac lui a dit: “la vérité exige toujours peu de mot”.

    Je n’en dirai donc pas plus sinon que, pour moi, la vérité est qu’il faut absolument lire ce livre d’une grande et sensible élégance face à la vie.

    Philippe Sturbelle

    Onesto
    Francesco Vidotto
    Editions Calmann Levy
     Février 2026

  • « Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

    « Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

    Qu’est -e que l’identité ? La famille, peut-être ?

    La famille de Léonor de Récondo est basque. Elle a été coupée en deux au moment de la guerre d’Espagne, une partie à Hendaye, protégée, une autre à Irun défendant la liberté face au fascisme. Entre les deux villes, la plage côté français où pour 3 francs un soi-disant humain loue sa longue vue pour voir côté espagnole la résistance des Brigades Internationales, le fanatisme des Phalanges, les ruines, la mort et Garcia Lorca se faire fusiller !

    La famille réfugiée emmenée par Enriquetta la grand-mère de Léonor essaie de survivre, son père a 2 ans.

    Qu’est-ce que l’identité ? La patrie, peut-être ?

    Une nouvelle loi en 1972 permet désormais aux descendants de réfugiés de demander la nationalité espagnole. L’auteure fait sa demande et s’avance dans le labyrinthe de l’administration qui, quelque soit le pays, traîne, pose des questions absurdes, réclame des papiers, toujours plus de papiers et des preuves qu’on obtient par l’intermédiaire d’autres administrations qui elles aussi traînent … etc.

    Qu’est-ce que l’identité ? La langue, peut-être ?

    En l’occurrence le basque. C’est difficile le basque et la méthode Assimil est déconnectée. C’est trop dur.

    Qu’est-ce que l’identité ?

    Léonor de Récondo suggère que ce pourrait être les fantômes et aussi le territoire qui s’assimile à l’amour.

    L’auteure avance avec délicatesse et sensibilité dans cette quête employant tantôt la forme du récit tantôt celle du poème qui devient une respiration musicale et résonne comme un mot/signe/main tendu à ses fantômes laissés de l’autre côté de la Bidasoa. Un clin d’œil à Garcia Lorca ? Peut-être aussi ?

    L’identité ? Oui, elle nous concerne toutes et tous, elle est notre histoire et notre géographie. 

    Je suis toi d’eux

    Ils sont toi

    Tu es eux

    Nous sommes

     

    Philippe Sturbelle

    Marcher dans tes pas
    Léonor de Récondo
    Éditions L’Iconoclaste
    2025

  • « Solo tu » de Philippe Fusaro 

    « Solo tu » de Philippe Fusaro 

    Un moment dans le livre, Philippe Fusaro parle de remplir son contrat avec la vie. Ça veut dire quoi ?

    Ça veut peut-être dire ce livre. Ça veut peut-être dire la vie de Gianni, Carmela, Giacomo et plus tard Corrado. Ça veut peut-être dire les boîtes de nuit de Rome, enfin une boîte, le Piper et l’alcool, les cigarettes, la sueur, les toilettes improbables et les matins qui ne ressemblent à un rien. La gueule de bois sans issue jusqu’à ce que surgissent une femme et un garçon.

    Départ vers les Pouilles, Polignano a Mare. L’huile d’olive, le rocher, la mer et une librairie improbable dans ce petit village. 

    Au loin l’ombre de Fellini.

    Et puis la vie bascule, c’est moche mais c’est la vie et la mort s’impose alors comme une compagne, une nourriture, une présence. Peut-être un peu comme les livres, ceux de la librairie de Polignano, La Libreria delle Palme.

    Philippe Fusaro, né à Forbach est d’origine italienne. Il est libraire à Valence.

    Il aime les livres, les mots. Il aime l’élégance, il aime l’Italie. Il passe du récit à la poésie. Il crée un tempo lié aux géographies. Il écrit avec une bande son.

    C’est l’Italie ! On a juste envie d’y être.

    Philippe Sturbelle

    Solo Tu 
    Philippe Fusaro
    Editions Sabine Wespieser
    Mars 2026

  • « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    « Touche fantôme » d’Amaury Da Cunha

    Le téléphone. C’est quoi la relation avec le téléphone, qu’est-elle devenue ?

    Le téléphone de l’époque de nos parents puis l’arrivée des mobiles, trop gros, puis de plus en plus petits, sophistiqués et qui se transforment en outils de messages, appareils photos, multifonctions.

    On se parle quand on veut, n’importe où, dans la rue, les bruits du monde résonnent dans les portables. Une voix, une oreille, une présence, une absence. La peur aussi, l’appréhension, la joie, les pleurs. Les tragédies s’impriment sur les répondeurs. Une voix, une vie, un adieu, une mort figée dans le portable. On n’était pas là, occupé, distrait et le message : « Bonjour, je voulais te dire adieu, je vais mourir. ». Non, ce n’est pas possible. Et si l’ami, le frère, l’aimé n’existe plus, sa voix peut demeurer et son nom resté imprimé dans nos contacts. « Parlez après le bip sonore« . Que peut-on dire à un mort ?

    Alors que représente le téléphone, à qui je parle, saurais-je le dire ? La voix est si proche mais la présence si absente.

    Amaury Da Cunha nous raconte, à partir d’une tragédie familiale sa relation au téléphone. Au fil du récit on en vient à s’interroger sur notre propre relation au téléphone qui est devenu notre lien principal et essentiel avec les autres. Que signifie cette communication permanente, cet outil existentiel dont on ne peut plus se séparer ?

    Existe-t-on sans téléphone ? Le temps des cavernes est loin !

    Philippe Sturbelle

    Touche fantôme
     Amaury Da Cunha
    (éd. L’Iconoclaste)