Auteur/autrice : Laurent Cachard

  • “Pays perdu” de Pierre Jourde

    “Pays perdu” de Pierre Jourde

    Il faut savoir relire les livres qui vous ont – considérablement – marqué en leur temps. Ainsi, l’antépénultième station de ma jourdothèque m’a conduit à rouvrir Pays perdu, un roman dont on a trop parlé pour le scandale qui a suivi que pour sa réalité littéraire, époustouflante. Même 20 ans après, ou un peu plus. Ainsi Jourde, dans Pays perdu, s’attaque-t-il à la légende des villages pour mieux, a contrario, en restituer la réalité, fût-elle sordide. Aux yeux de qui, par ailleurs ? Son abord est celle d’un orographe – celui qui étudie l’étude des reliefs montagneux, on l’a vu dans Littérature & authenticité (2005) – dans un premier temps, puisqu’il aborde vite, après le prétexte littéraire d’un héritage sur des terres anciennes, la notion de paysage fait d’axes, de bifurcations, de courbes, de route épuisée pour vite, interroger l’idée même de lieu, la présence invisible et tyrannique de l’espace. S’il revient 35 ans après, parce que son frère a hérité du cousin Joseph, c’est pour (re)trouver un pays plusperdu que jamais, ce qui reste une expression puisque le temps n’a eu aucune emprise sur la topologie, pas davantage sur les êtres, sauf que la plupart des seconds ont disparu, sans bruit, alors que la première est en place, ad vitam aeternam. Si les deux frères y vont dans la fantasmagorie du trésor (souvent fait de dettes et de lieux dont personne ne veut), ils retrouvent des hommes qui ont fini, dit l’auteur, par ressembler aux pierres. Et tombent, puisque l’analogie ne manque pas d’ironie, au moment de la mort de Lucie, qu’ils ont connue, qui est de leur âge. Ainsi se doivent-ils d’aller saluer les parents – François et Marie-Claude – lors de la veillée funèbre, et voir défiler, au fur et à mesure de la journée, toutes les figures du village et des villages voisins, que Jourde étudie en entomologiste, avec des descriptions qu’on jugerait dures si elles n’étaient pas l’exacte réalité de ce qu’il voit mieux qu’il ne voyait enfant.

    La matière des morts, dit-il, agit comme un révélateur de ce qu’ils ont vécu, voire de ce à quoi ils échappent désormais. Le village, c’est Freaks, empli d’obèses, d’handicapés, de vin rouge dans le biberon, de dents uniques, d’estropiés et de blessés par les machines modernes, on y croise, dans l’histoire, un scalpé qui remet son chapeau tranquillement, un autre qui laisse ses doigts gelés dans les barbelés dans lesquels sa cuite l’a laissé toute la nuit. Des fatalités domestiques locales, comme ces monceaux et chiffons qu’on laisse s’accumuler et se déliter. Des araignées dans les verres, du pus sur le visage, des cadavres de chiots dans les draps, la crasse entre les doigts qui s’écoule sous l’effet du jambon cru mangé à pleines mains… Une dizaine de foyers, dans un très petit espace, à 40 minutes de route de la première ville, où personne n’est allé. Des êtres qui sont des très peu d’hommes, des vies qui sont si peu, mais rien ne relève du jugement ou du dégoût. Juste une réflexion sur le temps – qui ne passe que pour celui qui s’est défait de ceux, différents, entrecroisés pour l’enterrement, des gens d’ici (ou de là-bas, c’est selon), sur la nécessité de revenir à l’image du mort, à sa tombe, à son corps. Le père du narrateur est enterré dans ce pays perdu, détenteur d’un secret que seule la tante Léontine pourra lever : généalogiste et chroniqueuse, dit Jourde, en digne héritier, puisqu’il mène, de son côté, une étude sociologique qui vaut celle de La vie mode d’emploi, sans l’esthétique. Ou alors avec l’esthétique propre aux rituels complexes de la vie paysanne. Il y a parfois une pointe de nostalgie – le pays de son enfance perdue – dans le constat clinique : si rien ne semble évoluer, les machines ont remplacé les fenaisons avec les vieux et les enfants au râteau ; il n’y a toujours pas de toilettes ni de douche, mais des télés, qui ouvrent sur un monde qu’ils ne connaîtront jamais. Dans ces crêtes désertiques, on croise les écrasés, les ébouillantés, les énuclées, ceux qui se pendirent d’ennui, une détrousseuse de cadavres, les tonnes de merde remuées, puisque, écrit-il, une grande partie de l’activité agricole lui est consacrée. Et l’alcool, partout, dont Jourde étudie la fonction avec dureté mais – une fois de plus – justesse. On gage que ça n’a pas plu, et que le mode coup de poing (et pire) a remplacé le débat sur réalité et fiction, la licence littéraire, les prête-noms, les lieux déplacés ailleurs. Mais un ailleurs qui ne se reconnaît pas comme tel, surtout pour ceux qui n’en sont pas, et qui se sont reconnus jusque dans l’holocauste des mouches. Dans les années 80, on vantait le mérite littéraire de l’autofiction, baudruche heureusement vite démontée (quoique)… Au début du XXI°s. Jourde posait là un brûlot dont le seul défaut est celui de sa très grande qualité : une écriture du réel, sans faux-semblants, sans récit mélioratif qui éloigne de la véracité. Dure mais juste. Il s’est expliqué largement depuis, sur le sujet, mais ce roman-là, qui enterre les derniers paysans avec une mélancolie qu’on n’aura pas reconnue, va au-delà de la nécessité de mémoire : il en est le sujet.

    Laurent Cachard

    Pays perdu
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2003)

  • “Croire en Dieu. Pourquoi ?” de Pierre Jourde

    “Croire en Dieu. Pourquoi ?” de Pierre Jourde

    Sacrée gageure, pour un intellectuel, de poser la question de Dieu en 40 pages, dans la belle collection des Tracts de Gallimard. Pourtant, il y a deux ans, Pierre Jourde s’y est attelé, sous le titre Croire en Dieu. Pourquoi ? qui n’a rien d’anodin puisqu’il pose en soi la problématique de l’utilité dans un domaine supposé immanent, au-dessus même de toute question. Il y répond en un essai en six points, qui vont de la Création à sa bizarrerie, de l’autorité des textes sacrés au choix d’un Dieu (plutôt qu’un autre), des prescriptions divines au concept de morale. Une construction philosophique, qui commence—on s’en serait douté—par déconstruire la croyance, au nom de l’évolution et de la connaissance.Jusqu’à l’époque moderne, dit Jourde, toutes les sociétés étaient religieuses, et n’offraient donc pas la possibilité d’interroger la nature de la religion. On sait désormais par la science que Dieu ne peut pas être considéré comme la cause originelle—une cause en soi—pour autant, il relève encore, pour certains, d’un besoin profond, considérant (avec Kant) qu’il est impossible pour l’homme seul d‘avoir une connaissance de l’absolu. Dieu devient donc, dit Jourde, sollicitant Nabilla (sic) une hypothèse possible, mais non nécessaire, dans la perception des multivers qu’appréhendent les cosmologues. Dieu devient donc, avec l’histoire, un créateur bizarre, que l’auteur interroge en même temps que l’idée de souffrance qui justifierait une vie meilleure, après. Difficile de ne pas rapprocher les drames qu’il a vécus lui de l’idée d’en questionner Dieu, dans l’idée de salut, qu’il finit néanmoins par associer, de l’Immaculée conception chrétienne aux vierges du martyr d’Allah, à des énormitésqu’il convient, toujours, de dénoncer, au nom de la connaissance.

    C’est ainsi qu’il faut aborder les textes sacrés, dans leur autorité même, qui ne trouve réponse que dans le nombre, la répétition et l’opinion. En philosophie, l’inverse de la vérité, parce qu’elle est fondée sur l’aléa, le fait que possiblement, l’autre ait la même opinion que moi—auquel cas ça me conforte dans l’idée que j’ai raison—ou pas—auquel cas, je considère que c’est un imbécile, voire que je peux le tuer, au nom de Dieu. Le texte sacré, avance Jourde, a ceci de sacré qu’il décide à l’avance être la vérité, quelles qu’en soient les approximations, les imbécillités ou les anachronismes. Mais qui a décidé de ça, s’interroge-t-il, encore, opposant le discours scientifique, réfutable par essence, au religieux, définitif, même s’il est fondé sur des connaissances d’époque, une vision du monde très militée, de fait. Et Jourde de souligner un paradoxe (de plus) : les croyants évitent de se poser des questions sur un sujet aussi important que Dieu et, par extension, c’est l’ignorance qui fait la religion. Facile, ensuite, de donner les exemples multiples dans la vie que nous menons ou celle que nous entendons des autres. Alors, interroge-t-il, puisque c’est la nature de l’exercice de susciter des questions davantage que d’apporter de réponses, pourquoi ce Dieu plutôt qu’un autre ? Là encore, il remet l’aléa en route, soulignant qu’un Turc, par exemple, serait né Chrétien au XVIe siècle, à Istanbul, alors qu’il naîtra musulman, vraisemblablement, aujourd’hui. Ça n’est ni idéologique, ni spirituel, mais factuel. Dans l’histoire, des conversions se sont faites au nom d’unconfort social, pas d’une croyance acharnée, rappelle-t-il. Sur ce terrain glissant—on tue des intellectuels pour moins que ça—il cite l’hindouisme comme la croyance la moins opposée à la connaissance, puisque la divinité se confond avec la matière, ramène les règles, contraintes et interdits (souvent imbéciles) à la crainte que l’homme se fait de sa propre liberté. Et conclue sur la confusion qu’on doit, chacun, éviter de faire entre la morale et la croyance, sous peine de tartufferie, notamment quand il s’agit de définir et faire le Bien. On lapide des jeunes filles, dans certains pays, parce qu’elles ont été immorales, dit-on ; ceux qui jettent les pierres—et Jourde, malheureusement, sait ce que le geste signifie, même dans d’autres circonstances—le font au nom de la morale, mais pose-t-il, qui fait mal à l’autre ? La morale n’a pas besoin de Dieu, elle est inhérente à l’homme.

    C’est toujours un plus, des petits textes philosophiques très abordables, offerts (3,90€) à la conscience de chacun. Et dans l’œuvre—la vie, même—d’un auteur, c’est important qu’il se confronte à des idées beaucoup plus grandes que lui. C’est réussi.

    Laurent Cachard

    Croire en Dieu. Pourquoi ?
    Pierre Jourde
    Éditions Tracts Gallimard
    (2022)

  • “Littérature & authenticité” de Pierre Jourde

    “Littérature & authenticité” de Pierre Jourde

    Il y a près de vingt ans, deux ans après l’avoir traitée dans son roman Pays perdu—qui prend une dimension autre à la lecture de cet essai—Pierre Jourde aborde la notion de l’authenticité dans la littérature, avec comme sous-thèmes le réel, le neutre et la fiction et reprend des scènes rencontrées dans son roman-phare (que complètera la première pierre, et on sait pourquoi) en traitant, dans une démonstration philosophique, épistémologique et analytique, de la dimension complexe de l’authenticité, au sens même où elle n’existe pas à partir du moment où on la considère. Où l’on se perd dans notre propre fiction, énonce-t-il, en mettant en jeu, déjà, le nous, le je. Le réel, dit-il, n’est souvent qu’un désir de réel, une comédie, et l’authentique, si l’on n’y prend garde, ne sera lui-même qu’une affirmation de l’authenticité. Jourde avance d’entrée quelles seront ses références, dans l’essai, cite Blanchot, Bataille, Jabès, d’autres, comme Barthès et son Vers le neutre ; Heidegger, en filigrane, pour son Être et Temps, entre être jeté et oubli de l’être, Giorgio Agamben—penseur des formes de vie—et sa communauté qui vient. Jourde se targue donc de définir l’indéfinissable, s’excusant en amont de ne pas y parvenir : c’est que l’essai, par nature, joue au neutre, c’est donc complexe, pour le moins, d’en déterminer l’aura métaphysique, l’indistinction heureuse. Dans sa volonté, difficile, de délimiter le réel, il se sert de ce qui a fait son matériau littéraire, dans Pays perdu : la mort et l’enterrement (d’une enfant) tels qu’ils sont vécus dans la campagne profonde, jouant del’authentique, de l’illusion et du langage inhérent pour rendre compte d’une impression, taraudante et parfois destructrice selon laquelle une part de nous, infiniment minime, mais suffisante pour tout compromettre reste étrangère à ce qui se passe. Jourde offre une (auto) réflexion ouverte sur ce qu’il nomme l’autorité du réel, via la régence de la parole, son indiscrétion : il n’y a pas plus de lien entre le monde de la terre et soiqu’entre soi et soi, déduit-il de son expérience de l’enterrement où même le chagrin n’a rien d’absolu et semble vécu à travers une toile du XIXe s. Même constat devant le paysage qui nous fait face : on ne contemple jamais, dit-il, se référant autant à son Auvergne qu’au Tibet qu’il a parcouru, on oscille entre le sentiment, son débordement et la frustration qu’il génère pour dire qu’on n’est jamais vraiment là—au sens du dasein d’Heidegger—voire qu’on n’y est plus du tout : un événement dont je comprends avoir toujours été exclu. Son orographie—l’étude des reliefs montagneux—Jourde la double d’une analyse de la neutralité dans le paysage, explique qu’être là implique une dissipation du je. Double sa réaction devant les reliefs tibétains (ça n’est pas possible, littéralement) d’une étude du beau temps chez Proust, explique comment faire de la littérature avec de la contemplation, sachant que c’est l’impersonnel, contre toute attente, qui constitue la personnalité. Ainsi, au village, l’authenticité croit venir des rites agricoles alors que c’est précisément l’inverse. Valère Novarina, que l’auteur a adoubé depuis longtemps (notamment depuis la Littérature sans estomac) énonce qu’être homme, c’est aussi avoir en soi l’absence d’homme, dans la perte des traditions—la tradition n’a de sens que dans sa perte—ou la contestation d’un romantisme qui est en soi une négation de la neutralité. Que Jourde démontre par son addiction au Saint-Nectaire, l’objet singulier, ce qui vaut quelques pages remarquables et étonnantes.

    Être est aussi éloigné de l’étant que l’existence l’est de l’essence, dit-il, citant Sartre avec distance, par le biais de Kierkegaard, surtout. Ou de Merleau-Ponty, puisque la deuxième partie de l’ouvrage relève, quand même, de la somme de références. Il faut savoir parfois ne pas regarder er ne pas prêter attention, c’est ce qu’on relève de son étude du paysage, que sauve son abord par le foot ou la cueillette des champignons. Il applique ça à l’amour—champ d’écriture infini—sachant que tout ce qui s’est dit et écrit sur l’amour fait aimer. Que la souffrance qui en découle ne peut être vécue comme telle—idem pour l’expérience du deuil—puisque l’amour est toujours, dès l’origine, un chagrin d’amour. Dans l’Être et le Néant, Sartre définit l’écart de cette façon : Je ne suis pas ce que je suis ; Jourde en détermine une culpabilité narcissique, une théologie négative de soi, qu’il rapproche de la souffrance du neutre dans le moi, un état hypnagogique—une forme de conscience particulière entre la veille et le sommeil, qui a lieu durant l’endormissement—qui mènerait à un dessaisissement du langage. Jourde exécute les phases de narcissisme coupable (l’homme qui souffre de n’être que lui) mais aussi de modestie, le mensonge stratégique, définit-il, d’un orgueil bien géré. Il faut, lâche-t-il (enfin ?) un mélange de solitude neutralisante et de vanité active pour déterminer une vocation littéraire, et il sait de quoi il parle. Quel que soit le sujet abordé, celui qui écrit ne fait jamais que parler de lui : l’authenticité de l’émotion est un leurre—du rousseauisme spectaculaire—et l’on en arrive, via la faute, à l’antique doctrine théologique du péché originel, dixit Agambon, fil conducteur de l’essai. Jourde cite le succès de Houellebecq, pour sa critique de la compétition individuelle, mais le contrecarre par René Girard, qui donne la réalité en tant de ce qu’elle a à être. Ou Louis de Funès, cité ici pour ce qu’il dit de l’expression Mon Dieu (inepte puisque Dieu est un dépossessif). Dans l’acte littéraire—le rêve de quelque chose comme un désert mondain, d’une parole sans bruit et d’un acte sans acte—tout se passe comme si le neutre n’était que parole, sans considération d’un rapport à soi entre volontaire et involontaire. Ainsi, ce que Jourde intitule les Artifices littéraires, s’appuie, dit Blanchot, sur l’impropriété : écrire, c’est vouloir se faire, par le livre, l’autre de l’autre. Montaigne même n’est, de manière plus ou moins implicite, que le nom de quelqu’un qui a su n’être personne, puisqu’il a fait des livres. Et Jourde, qui ne se prive pas d’une analogie supplémentaire avec la boxe, d’opposer l’authenticité à l’excès, de saveur ou de visibilité, de s’appuyer, aussi, sur les écrivains moins que rien(Delerm, Autin-Grenier, Holder) qui font que la chose ou la sensation particulières ont une valeur en elles-mêmes, de par leur particularité. Son analyse de la modestie vaut également son pesant de cacahuètes, sa réflexion sur la tradition moderne de la critique aussi, son stratagème de vouloir dissocier l’homme de l’œuvre, Céline à l’appui, surtout. Comment faire en sorte qu’il existe un langage sans vouloir dire, pose Agamben, une possibilité littéraire du neutre ? Jourde n’en trouve que dans les comptines et les vieilles chansons populaires, comme la Claire Fontaine, dans l’incongru comme effet produit : le réalisme loufoque avec lequel il clôt son essai. Ou la littérature bouffonne, avec Pierre Dac, Max Jacob ou, encore, Valère Novarina, puisque son texte sonne comme une parodie mais on ne saurait dire au juste ce qui s’y trouve parodié, sinon le langage même. C’est dans l’épilogue, entre deux précautions psychanalytiques et un dernier renvoi à l’ipséité via Ricœur que Jourde bascule vers le lecteur—je suis le sujet de ce que je lis—pour faire de l’écrivain un homme du réel et de l’irréel, en quête de sa voix. C’était il y a vingt ans, et la curiosité reste de savoir comment l’écrivain Jourde se mesure à l’aune de l’essai sur la littérature qu’il a posé là : entre contradiction et authenticité, en soi. Une vie d’homme, quoi.

    Littérature & authenticité
    Le réel, le neutre, la fiction
    Pierre Jourde
    Éditions l’Esprit des Péninsules
    (2005)

  • “Le Nageur” de Pierre Assouline

    “Le Nageur” de Pierre Assouline

    Le Nageur de Pierre Assouline pose d’emblée la question du genre (littéraire) de l’ouvrage. Une biographie d’Alfred Nakache, le crack de Constantine, une fiction dérivée de la petite histoire dans la grande, un réquisitoire contre une historicité qui omet trop souvent qu’on peut porter un de ses représentants aux nues avant de le vouer aux gémonies de l’inhumanité ? Mais le Nageurobéit à une construction cyclique : ça n’est que vers la fin du roman, quand Nakache, qui a survécu à un an à Auschwitz —quand tout détenu qui vit plus de six mois est un escroc car il vit aux dépends de ses camarades — et à une marche de la mort de 80h, se voit protégé, à Buchenwald, par la résistance clandestine des communistes et offrir un cahier sur lequel on lui demande d’écrire ses joies, ses peines, ses espoirs, ses pensées. Il y consigne le miracle d’être encore en vie mais se consacre très vite, en filigrane, à l’évocation de son éternel rival, désormais ennemi juré parce que responsable, dans l’ombre, de son arrestation, de sa déportation et, même s’il ne le sait pas encore quand il écrit son nom, de la mort de sa femme et de sa fille : Sigmaringen peut te protéger, s’adresse-t-il à lui, directement, si je te retrouve, je te tue. La même promesse qu’on retrouve au début du roman, en anaphore (trois occurrences), quand il le retrouve au hasard d’une compétition en Italie, sans le tuer. Pourtant, il lui en veut plus qu’aux Allemands, mais tant qu’il existe un doute, Artem — son surnom, l’énergie — ne se sent moralement pas le droit d’exécuter son dessein.

    La morale, c’est une notion sur laquelle Assouline revient tout au long du roman, qui commence donc par l’Après-guerre, pour revenir sur l’Avant, quand le destin du jeune Nakache épouse (un homme, c’est sa ville) celui de Constantine, la ville des ponts, dans laquelle sa famille, des patriotes et républicains, suit le rythme de l’histoire, de celle qui précède — des 10 000 Juifs depuis l’exil de Babylone aux berbères judéisés — à celle qui se joue, du décret Durieux aux pogroms à venir, quand l’armée françaisebrille de son absence. Le petit Alfred, dans l’insouciance antérieure, commence par ne pas savoir nager et avoir peur de l’eau, puis apprivoise l’élément d’une nage instinctive, primitive. Pas très orthodoxe mais qui le mène à cette éducation complète qui va lui permettre de nager, gagner, rêver peut-être. Dût-il pour cela quitter l’Algérie, la mère, la mer, écrit Assouline, qui pose une première analogie entre le poisson et le peuple juif. Dans un traité Kidouchin du Talmud, l’homme qui sait nager est actif, il se contrôle suffisamment pour refuser les tendances dans lesquelles le monde veut l’attirer. Quand il arrive à Janson, il rit, sourit, prend plaisir à nager, à sa bâtir un corps d’athlète, puisque le gamin s’est déjà identifié à celui d’un autre Alfred, Hajos, nageur juif médaillé aux JO d’Athènes en 1896. Après tout, Hollywood n’a-t-il pas fait d’un des plus grands habitués des couloirs son éternel Tarzan ? C’est à Paris qu’il va rencontrer Cartonnet, qui sera jusqu’au bout son contraire absolu. Tellement que l’auteur prévient, dans une mise en abyme : à croire qu’un romancier ou un scénariste les a inventés pour la dramaturgie. Tout les oppose : là où l’un est un dandy capricieux et narcissique, l’autre se reconnaît en tâcheron fait pour l’effort. Nakache n’est pas spectaculaire, élégant, comme peut l’être l’autre, mais il est mieux que ça, précise Assouline : il a de l’allure. Un terme à double sens pour signifier qu’à force d’efforts, il ira plus vite. Le battra plus d’une fois, mais pas tant que ça puisque Cartonnet aura marqué l’histoire de son sport par ses records, certes, mais aussi par sa façon, caractérielle, de refuser le combat. Les oppositions de genre ont toujours fondé la légende du sport, mais là, vite, c’est la réalité qui prend le dessus, le pogrom de Constantine, les 4 et 5 août 1934 — Alfred Nakache n’y était pas mais jamais il n’oubliera — l’avènement du IIIe Reich qui s’appuie sur les Jeux de Berlin pour montrer sa supériorité. Là où d’autres, précise l’auteur, rêvaient d’un nouvel homme juif, dans l’utopie sioniste. Un Muskeljudentum, un judaïsme du muscle. À Berlin, se pose la question d’y aller ou pas, le salut olympique de la délégation française assimilé à un acte de reddition, de capitulation ; la musique qui envahit le moindre des silences pour ne jamais douter de la victoire finale. Pour 1000 ans. Assouline rappelle l’immense réussite de l’organisation allemande, immortalisée par le film de Léni Riefenstahl, les Dieux du stade. Le parcours de la flamme, depuis Olympie, théâtralisé pour la première fois. Mais le vrai vainqueur de cette Olympiade, rappelle-t-il, c’est Adolf Hitler. Pendant qu’on défile, Dachau est ouvert depuis trois ans, les lois de Nuremberg sont en action depuis l’automne 1935 et les athlètes juifs allemands ont été interdits de compétition. En attendant qu’on en bannisse les autres. Assouline cite Confucius — après Héraclite — pour souligner que son Nakache nage pour exister souverainement, que pour l’instant, la seule guerre qu’il livre est celle, technique, qu’il fait à son rival. Le puriste contre le dissident. Pour l’instant, ils sont même partenaires en Équipe de France, quand il s’agit de battre les Allemands. Vers lesquels Cartonnet, mal élevé, finira par pencher, fasciné par le fascisme et par Doriot, le paradoxe du Front Populaire.

    De 1938, l’histoire retiendra les accords de Munich, les tablettes sportives que Alfred Nakache est champion de France 100 et 200m nage libre, 200 brasse, et 4×200 puis 10×100 en relais. Que si la guerre éclate en septembre 1939, il y voit une revanche à prendre sur les JO. Mais tout s’enchaîne : il est obligé de se recenser comme Juif, est radié de l’Éducation Nationale ; le régime de Vichy se substitue aux accords Durieux et s’il trouve, à Toulouse, sous la direction d’un nouvel entraineur, sa propre écriture, sa musique intérieure, sa couleur, il doit vite se résoudre à lutter, rejoindre des réseaux secrets de résistance — la Main forte, et l’idée, née dès 1940 à Alger, d’une résistance juive pour lutter contre les pogroms — voire traverser les Pyrénées, un échec quand sa petite Alice met le groupe en danger. L’étau se resserre, la narration aussi : on retrouve la propagande de Radio Paris, les journaux de l’époque (l’Auto, Tous les Sports) qui font du sport une affaire d’État, la presse collabo qui précise qu’il s’agit tout de même d’un Juif. Qui plus est un Juif arabe. Nakache reste, nous dit-on, d’une lucidité sans faille, son incertain statut d’intouchable vacille et, même médaillé par le Maréchal, même défendu par l’archevêque, au nom de la morale (cinq rappels de la notion dans l’ouvrage), il n’est plus un nageur, mais un Juif, un déporté en sursis. Lequel tombe en décembre 1943, à 9h, quand on emmène le couple Nakache puis, après réflexion (sordide) leur petite fille, au siège de la Gestapo, où Alfred croit apercevoir les ombres de Cartonnet et d’un autre rival, Gibel. Le seul embêté à la Libération, mais disculpé par Nakache lui-même, au bénéfice du doute. Qui leur permettra de rester en vie quand il reviendra d’un Enfer (Dante n’avait rien vu) qui aura englouti Laure et Alice. On dit que les Allemands ne lui ont pas pardonné de continuer à battre les records de leurs nageurs. Alois Brunner proposera même de le libérer, mais lui seul : il aura tout sauf l’honneur d’une réponse. Les pages sur Auschwitz, le convoi 66 qui les y mène, la sélection à l’arrivée — Ne gardez pas la petite ! — l’humiliation de la tonte, du tatouage (matricule 17263, un numéro n’a pas de passé) obéissent à l’exercice de dire l’indicible — l’outre-monde — 4e référence à Kafka à l’appui (en comptant la mise en exergue) : rien de pire qu’un châtiment à la recherche de sa faute. Ce Babel à l’horizontal, ces hommes réifiés par les gardes, le temps qui se disloque et la mort omniprésente, soulageante. Nakache, après avoir connu le sort commun, sera privilégié, sous la protection de figures qui font encore autorité, là-bas, malgré leur origine. On ira jusqu’à le lui reprocher, après. À Auschwitz, on aime le sport — jusqu’au sadisme de la gymnastique punitive — surtout les boxeurs. Il y retrouve un nageur qui a la maladresse d’évoquer Cartonnet, puis se tait ; Young Perez, le boxeur de Tunis, que les Allemands affaiblissent avant de lui faire rencontrer leurs aryens de champions, à parfois 30kg de plus, mais qu’il mettra — tous — KO avant de succomber à la dernière marche (de la mort). Il ira même nager, clandestinement, dans le seul bassin, existant, là où des SS se sont amusés à lui faire ramener des clés ou un couteau, sous peine de mort : sa revanche sur l’avilissement, sa réhumanisation, lui qui rumine, heure après heure, ses victoires sur l’eau en se répétant Stehen, rester, survivre au tohu-bohu, comme un mantra. On croise Primo Levi en caméo : Assouline sait, en 2024, qu’on ne peut pas écrire sur Auschwitz, en tout cas jamais complètement. Seuls ceux qui y sont restés seraient autorisés. Mais on veut croire qu’on écrit encore sur Nakache pas seulement pour son histoire, mais aussi pour celle de ceux qu’il a perdus.

    La dernière partie du roman, celle du retour — quand on l’a cru mort — et des règlements de compte ne manque pas d’ironie, ni de morale, puisque c’est, on l’a dit, le maître-mot du roman : c’est progressivement qu’il reviendra à la vie, qu’il doitrecommencer à l’aube de ses 30 ans. Dans les bassins aussi, de façon inespérée, jusqu’à des titres au Championnat de France 1946, preuve de sa force et de sa resiliency, puisque la notion française n’existait pas. Il ira même aux JO de Londres, y fera ce qu’il peut, mais le résultat va bien au-delà : au champion succède le héros. À qui Marie Lopez, Mimi, une jeune Sétoise, redonnera même le sourire. Il l’épousera après avoir demandé l’autorisation aux parents de Laure, à l’image de son élégance et de sa rectitude. Il prendra sa retraite à Sète, sur la corniche, nagera tous les jours 1km jusqu’à ce qu’en août 83, dans sa Méditerranée… L’eau l’a donné, l’eau l’a repris. Il est enterré dans le carré juif du cimetière Le Py et je ne dirai rien de l’excipit, qui dit tout. J’ajouterai juste que dans sa construction en boucle, l’auteur rend à Sète la beauté (de l’âme) que Cartonnet a souillée un temps, avec son projet de joutes. Lui, l’âme damnée, est mort en 1967, enfin paraît-il, puisque la date reste incertaine, même officiellement : on croirait un personnage dont la trace se perdrait après des points de suspension, écrit l’auteur. On sait pourtant de qui la mémoire, la vraie, la juste, gardera la trace.

    Laurent Cachard

    Le Nageur
    Pierre Assouline
    Éditions Gallimard
    (2023)

  • “Mamba Point Blues” de Christophe Naigeon

    “Mamba Point Blues” de Christophe Naigeon

    Christophe Naigeon poursuit son Traité de négritude* avec Mamba Point Blues, un roman-fleuve construit en deux époques (1918-1925 et 1931-1940) et un épilogue (1980), eux-mêmes découpés en portraits et récits quasi-distincts de figures de l’africanité. Dont les vies se sont croisées, dans des villes, des pays différents, suivant le fil d’une histoire qui bégaie, entre les tranchées du Front de l’Est, dont on extrait miraculeusement Jules, le Black frog qui sert d’interprète aux troupes américaines, plus exactement le régiment de nègres venu libérer la France, même si, en dernier recours, les Yankees voudront cacher ces poilus de Harlem et récupérer leurs exploits, avant de les renvoyer à leur statut d’esclaves ou d’opprimés. Puisqu’il a survécu au pire — Merde, pas mort ! — il va vivre sa vie en plein et, armé de cuillères en bois et de couvercles de casseroles empruntés à sa logeuse, intégrer le Harlem Rattlers Band des bidasses qui, à la signature de l’armistice, vont faire un boucan incroyable, jouer une musique de malheureux qui rend les autres heureux, quitte à faire quelques concessions avec la Marseillaise. On pourrait croire que la guerre terminée, les choses vont s’arranger, surtout quand une idylle inattendue le lie à Sigrid, qui veille pourtant son fantôme de mari, gueule et corps cassés par la Der des ders. L’histoire entre les deux amants va constituer le fil rouge deMamba Point Blues, de façon surprenante : il faut attendre la dernière partie du roman pour apprendre que les lettres qu’il lui écrit, comme un continuum amoureux — et surtout pas bovaresque — il ne les a pas envoyées, et un deux ex machina mêlant la cousine de Graham Greene et Joséphine Baker, au Royal Albert Hall, pour que l’histoire trouve son issue. Elle sera passée par tous les stades, de la transe de ses racines africaines — les livres et les tambours comme armes secrètes — pour que la musique commence à parler, et explore ses racines africaines, donc, afro-américaines ensuite, pour un mot-valise qui ne signifie rien, tant l’Amérique a longtemps rejeté ses Noirs. En parallèle avec le récit national chaotique du Liberia, déjà posé dans le premier volume (indépendant), c’est l’Amérique ségrégationniste qu’on (re)découvre dans le roman, que Ruth, via une ruse d’institutrice proposant la leçon inversée, résume par le Grand Retour, une illusion politique et économique ayant viré à l’idéologie. Avec des intérêts des deux côtés, d’ailleurs. Les personnages, traités individuellement, voient leurs existences se tresser, dans les scrupules à faire connaître l’histoire du Liberia (pas un tabou, juste une page tournée), dans les oppositions rhétoriques déjà présentes dans le premier tome : Naigeon se plait à mettre ses personnages en opposition, par le débat, jusque dans la concurrence entre Noirs panafricains (comme avec Marcus qui, par exemple, réfute l’idée du métissage). On croise des intellectuels de la cause, comme William Edward Burghardt Du Bois, figure morale que Diane — l’arrière-cousine découverte de Jules — va pourtant rabrouer, accusant son amant de s’être servi de ce bon vieux Julius Washington comme caution, comme les gens de la Societé américaine de colonisation avait utilisé après sa mort, en le caricaturant, l’idéal de Paul Cuffee. De recréer, sous des aspects humanistes, une belle double pyramide de commandement et de soumission. La place des Noirs, elle la vit au quotidien dans son dispensaire de Harlem, seul lieu où les Noirs peuvent être soignés (Body Repair, son enseigne de garagiste), dans les manifestations qu’elle organise, les marches des femmes (pour la santé), durement réprimées.

    Son Code noir, Naigeon l’écrit par ces récits croisés, qui se retrouvent, sur trois continents, sur des réflexions qui incluent les Lumières (le mythe du Bon sauvage), les hommes-léopards du Liberia, déjà abordés dans le tome I, la traversée mouvementée de la Real Africa par Greene, Barbara et Jules, les deux récits qui en seront faits dont l’un, le plus connu, éludera la part essentielle de deux des trois protagonistes. De quoi permettre à Naigeon, par ailleurs, d’insérer la question des mécanismes d’édition, mais le sujet n’est pas là. Le vrai sujet, celui qui relie toutes les facettes abordées, c’est la musique, le jazz. Les naissances du Cotton Club et du Dizzie, la carrière de Frida Josephine « Baker » McDonald, qui trouve en Jules le meilleur batteur du monde — en plus, comme moi, tu danses en jouant de la musique — qu’elle emmènera à Paris, pour sa revue nègre, jusqu’à ce que l’histoire bégaie et qu’on réentende le bruit des bottes, en Europe. Si Jules, dans ses pérégrinations, a retrouvé comme procureur l’ancien colonel de sa compagnie, il va croiser, aussi, un petit Hitler — un Joseph Goebbels noir — en la personne de Davis. L’enfer gluant de l’illusion des États-Unis d’Afrique — l’Afrique est plus grande que l’Amérique. Il y a des Afriques — les difficiles tournées des musiciens dans les états qui ne veulent pas d’eux — ici, le Nègre dort avec les porcs — et les strates de l’immigration américaine, les Italiens qui ne se sont pas laissé soumettre, la logique absurde dans laquelle les Colored, affranchis, se sont retrouvés coincés : finalement, ils (les Blancs) ont pigé qu’on leur coûtait moins cher que quand on était gratuits…

    Il y aurait beaucoup (trop) à dire de ce roman foisonnant où l’on croise Picasso, Simenon, Scott Fitzgerald, une histoire de diamants, des massacres, des empoisonnements, des rites initiatiques dans des zones légendées CANNIBALES, des corrections lexicales dans le domaine musical — on ne dit pas Tam-Tam, c’est péjoratif — mais surtout une filiation, la grande chaîne des trois Jules — Julius, Jules, Julian — qui couvre à eux trois l’histoire des deux derniers siècles (sans compter celui-ci) de trois continents. Pas étonnant, sans rien dévoiler, qu’on termine avec Jules écrivant la suite des Mémoires de Julius, en attendant que Julian s’attaque — il est journaliste, témoigne comme ses aieux l’ont fait avant lui — à celles de Jules. Ce livre contient tellement de livres, par mise en abyme qu’on ne s’étonne pas non plus que l’auteur prévienne, comme dans Liberia, que l’histoire de l’Afrique — surtout quand elle a autant de retentissements ailleurs — doit inspirer mille romans. Il lui en reste un.

    * « (…) des intellectuels et militants Noirs d’Afrique et des Antilles créaient le concept et le mot de négritude, prenant le contre-pied de la tendance française — sous influence américaine — de la dévalorisation du terme nègre (…). » Préface.

    Laurent Cachard

    Mamba Point Blues
    Christophe Naigeon
    Éditions Les Presses de la Cité
    (2021)

  • “Liberia” de Christophe Naigeon

    “Liberia” de Christophe Naigeon

    Liberia, le premier volume de la trilogie de Christophe Naigeon, est un roman cyclique, qui donne l’illusion — comme dans toute Odyssée — d’être chronologique mais offre les perspectives de l’éternel retour, quelles que fussent les issues, logiques, de ses personnages. Liberia se lit par le prisme de Julius Washington (fils de Black Yankee, marin de passage, et d’une ancienne esclave) dont le rêve de voyager épousera l’histoire des États-Unis du début du XIXe s. Il est apprenti journaliste au New Bedford Mercury et par atavisme, ne jure que de prendre la mer. Là, le lecteur malin-comme-un-singe se réjouit et s’inquiète à la fois : Naigeon étant lui-même marin, journaliste et historien, s’est-il projeté dans le roman, à une époque qui n’est pas la sienne, dans une culture qui l’est encore moins et, passé l’avantage que ça fournit — sur les pages pures de littérature maritime — arrivera-t-il à s’extirper du piège de l’autofiction rétroactive : la réponse est oui et elle est rassurante. Par le récit, il traite du mythe de l’African Return et la plus grande qualité du roman est de mettre en scène, via les protagonistes, tout ce qui dépasse la vision manichéenne, souvent a posteriori. Ainsi, la traite atlantique, l’exécrable commerce, est-elle abordée — dans les conversations entre Granville et William, d’abord, Julius et Benson, ou d’autres (souvent sous forme de longs dialogues) — par la mesure des choses, même si, lit-on, le modéré se fait toujours encorner en s’interposant entre deux boucs. L’idée de sociétés abolitionnistes vient de Nouvelle-Angleterre, et il faut toujours se méfier des discours mielleux des Anglais ; la complexité d’un état est posée avant même celui de l’État qui accueillera les affranchis et porte le nom du livre, par effet-trompeur. Parce que la route a été longue et que Julius, tout jeune quand le récit le prend à bord, l’a faite avec le Capitaine Paul Cuffee, un riche quaker noir, qui sait que les obstacles vers la liberté seront nombreux et pas seulement du fait de ses opposants. Qu’elle obéit parfois à des logiques libérales, par racine antinomique (la traite s’arrêtera lorsque le prix d’un esclave sera plus bas que celui d’un baril de clous ?), avec des incidences inattendues : la bonne santé des esclaves, par exemple, est garante de la sûreté des navires. L’histoire — la petite dans la grande — détaillée jusqu’au pointillisme pose ainsi des questions que les lettres de Julius à Mammaliza, sa mère, ou les extraits de son journal de bord peuvent inscrire dans un registre anthropologique : tu as compris que ce voyage — 57 jours pour relier Philadelphie à la Sierra Leone — a été pour moi riche de grands enseignements mais qu’il l’a été aussi de grandes désillusions sur l’humanité. Ou philosophique, quand il s’agit de savoir (et de décider) si la liberté s’acquiert ou se décrète. Ce qui plait à Julius, c’est que les avis diffèrent mais qu’il apprend des uns et des autres, surtout quand il ne partage pas leur vision. De l’amertume de Vossa à l’espérance de Cuffee. Tous les navires — le Traveller ou l’Alpha de Thaddeus Coffin, venu du Nantucket d’Herman Melville — sont autant de pistes qu’il explore, lui qu’on a éduqué dans la métaphore, filée tout au long du roman, qu’on ne fait pas pousser un arbre en tirant dessus. Liberia, c’est l’allégorie d’une éducation et de la façon dont on s’en défait, sans violence pour Julius. Puisque la mer lave de tout, précise l’auteur, qui s’y connait, et parce que la peur sauve le marin, lequel sait quand elle est utile. Les parties du roman couvrent, à la louche, de larges décennies, parfois deux d’entre elles, et remontent l’écheveau de la construction d’un État, sans frontières ni statut à l’origine, unNegroland devenu Liberia. Les Africains n’ont pas d’écriture, lit-on, ils n’ont que des souvenirs, et c’est la destinée de Julius d’écrire à leur place, de dessiner, faire des photos, ensuite, dont la première d’une exécution publique. On passe par tous les stades, la torture, la mort qui frôle, les rescapés de l’African Squadron (les Congos) et le questionnement inhérent : l’abolition directe est-elle source d’anarchie et la liberté s’apprend-elle ? Wilson dit d’elle qu’elle est une imposture, présentée telle quelle, et Sidney/Sinoe — dont on apprend pourquoi il a tellement veillé sur le jeune Julius — le vivra à ses dépens, pendu haut et court pour avoir compris avant tout le monde. Les rêves remplissent les voiles des navires, écrit l’auteur en se regardant les ongles, pour mieux situer la trilogie de son personnage — dont le premier volume, la terre promise de Paul Cuffee, comme un raisonnement circulaire — en vigile de la sienne. Le pays des Noirs en Afrique sera ce que les Noirs en feront, prophétise un protagoniste, quand Benson répète à Julius que (s)a colère n’est pas la leur (celle des Noirs). Toi et moi sommes nés libres. De fait, les premiers gouverneurs du Liberia devront composer avec le paradoxe de la liberté qu’on nous donne : pour la garder, il faut parfois en priver les autres, recréer une potestas (la guerre aux indigènes), accepter un syllogisme : ici, le Nègre d’Amérique est appelé Blanc par le Nègre d’Afrique. Il faut rendre les personnages vivants, annonçait-il dès le début, par effet-miroir, et on se plait à suivre Julius (et sa famille) jusqu’à la fin de sa vie — doublée d’un mystérieux épilogue. Quitte à buter sur le final, le Nord et le Sud de plus en plus distants, et la question quasi-rhétorique : l’histoire ne nous apprend-elle rien ?

    Et puis enfin il y a la mer, une myriade de termes idoines, toutes les catégories de bateaux, le lexique à bord, les périples, les manœuvres, dans une démarche exhaustive. Mieux vaut finir par un extrait, alors : « Le couloir devient trop étroit, l’Américain ne passera pas. Collision ou échouement. Alors, au moment où tout le monde le voit déjà sur les bancs, coups de sifflet. Le Mary-Belle vire de bord et fait volte-face. De là-haut, on entend crier les ordres, le froissement des voiles qui faseyent, leur claquement quand elles reprennent le vent sur l’autre bord (…) Le beaupré de la goélette plonge dans la voile du brick. Toute la toile est déchirée, drisses et écoutes arrachées, la bôme s’effondre sur le balcon, traîne dans l’eau avec les lambeaux de toile, bloque le gouvernail. (…) Sur le pont de la goélette comme en haut du cap, ce sont de féroces cris de victoire pendant que le brick tente de contrer l’effet du vent qui pousse sa proue vers les brisants. Le barreur ne peut rien faire, le bateau est un bouchon sur l’eau, sans vitesse propre, soumis aux gifles des rouleaux. »

    Liberia
    Christophe Naigeon
    Taillandier (2017)
    Réédition Presses de la Cité

  • “Paradis noirs” de Pierre Jourde

    “Paradis noirs” de Pierre Jourde

    Avec Paradis noirs, Pierre Jourde explore le terrain du souvenir d’enfance et des mésaventures d’école via une réminiscence qui touche un jour son double de papier, l’écrivain qu’on invite à une résidence dans une ville qui abrita le théâtre de sa scolarité de jeunesse, dans l’Institution catholique locale, avec les religieux à soutane qui dominent le pandémonium, semblables à de gris fonctionnaires des enfers occupés à dénombrer les damnés. Il le fait via deux visions troublantes, la première, celle d’une petite fille qui fut sa meilleure amie quand elle était petite, l’autre avec l’apparition spectrale de qui lui semble être François, revenu de l’oubli pour exiger de moi la mémoire. Problème, la première est morte noyée à neuf ans et le second, il ne l’a pas revu depuis la Fac de Lettres. Et à 60 ans — pour la deuxième salve — l’âge du narrateur, ça date. Parce que François, il l’apercevra deux fois, à vingt ans d’intervalle. Suffisamment pour que revienne la genèse de leur relation au moment de cet adieu à l’enfance qu’est le collège, que remonte une histoire, d’abord vieille de vingt-sept ans, la trilogie François, Serge et lui à laquelle s’ajoutera Boris, le seul qu’il ait gardé et qu’il vient visiter. Lui a vécu une vie normale et ne s’est pas attaché aux souvenirs. Mais le narrateur voit réapparaître, tour à tour, comme s’ils s’incarnaient, des figures d’abord pittoresques, le Surgé Goering, Napoléon, le directeur aux six doigts, puis comme une faille qui ne cesse de se rouvrirla raillerie, la vie de la victime vécue comme un enfer, dans les hurlements du Père Anselme. Et la victime, ce sera Serge, promis au sacrifice. Ce spectre ferroviaire, c’est l’allégorie de la violence, celle qu’on fait vivre aux autres et celle qu’on s’impose à soi-même, dira François. C’est un souvenir d’enfance qui n’a rien de joli et qu’on a tu longtemps, tellement qu’il revient de lui-même. Tout enfant finit par se défaire, pense le narrateur, tandis que Chloé — celle qui a aimé François et que le narrateur a pensé, un soir, supplanter — dit l’inverse, quand, s’appuyant sur une enfance passée sur les tombes, elle avance tout le passé m’est présent. Dans cette vie campagnarde que Jourde dépeint avec un réalisme parfois glaçant, il y a la double énonciation — me dit Chloé que François lui a dit — qui met de côté, pour le coup, celui de l’action. Paradis noirs met en avant la fascination des enfants pour la violence, leur avidité de débusquer toute espèce de sentiment pour blesser, regarder saigner et mourir. Comme le crapaud de l’aïeule que François aura massacré sans raison, comme les jeux de récréation d’époque, les partisans contre les SS dans la cour. Avec des tortures à la limite de la comédie, jusqu’à la cruauté ultime, doublé d’un sadisme certain, le piège qui se referme sur Serge. Les habitants du passé sont fragiles, glisse Jourde, dans une cacophonie qui rappelle le dénouement du Prisonnier – se succèdent (…) l’Ouverture de Guillaume Tell, les premières mesures de la cinquième symphonie de Beethoven, l’appel du héron en rut, la marche d’Aïda, le début de Yellow Submarine des Beatles, un pépiement de canari, le vrombissement d’une formule 1, le sifflet d’une locomotive à vapeur, « le Printemps » de Vivaldi et le rire de Woody Woodpecker — et le roman recrée la confrérie initiatique qui aura perdu Serge, les légendes des habitants secrets et du frère oublié dans une atmosphère fantasmatique, les trois épreuves qu’il a dû subir —raconter quelque chose dont il avait honte, montrer sa soumission en torpillant son trimestre et signer une lettre ordurière qui provoquera son renvoi après une ultime humiliation. La culpabilité que les deux autres chasseront chacun à leur façon — l’un envoulant faire le grand écrivain, qui dépeint mieux que les autres les ambiances de résidence et de rencontres littéraires — l’autre en devenant, dans ses rêves de gamin fasciné par la Wehrmacht, le parangon du salaud et du paumé, qui passera par les groupuscules fascistes jusqu’à, dit-on, trouver une mort mystérieuse de Barbouze en Angola. Dans une irréalité définitive, puisque le narrateur raconte leurs retrouvailles comme s’il était là, puisqu’ il le voit, partout. Lui s’intéresse aux recoins sales des vieilles maisons et si c’est une juste métaphore, c’est aussi la réalité naturaliste — du Maupassant, du Zola, le berger qui a engrossé la fille de ferme — de la dernière partie du roman, qui remonte à la fin du 2nd Empire dans le Cantal, dans ces histoires de familles qui se ressemblent toutes. Le/les fantôme(s) qui hante(nt) le narrateur en veu(len)t aux vivants — quelle affaire ! —de n’être que de leur temps et non leur éternité. C’est pourtant sa propre damnation — c’était il y a de ça vingt ans. Depuis ce temps je ne dors plus guère — qu’il expie dans ce discours de l’ombre, dans la vie retracée de l’aïeule, les quelques explications données au comportement de François, son inexplicable antipathie avec Serge. Les paradis noirs, ce sont ceux dans lesquels il a été élevé, par manque d’électricité, d’abord, et ensuite parce qu’il ne fallait pas tout savoir, de ces petites pièces qui recèlent de lourds secrets. Ça n’est pas François, finalement, qu’il entr’aperçoit, c’est le double qu’il a longtemps dénié, la tristesse d’être mort, d’avoir passé nos vies l’un sans l’autre : c’est plus pratique de prétendre être différent de celui qu’on a été, ça peut même parfois aller au bout. Sauf qu’il suffit d’un rien pour que le souvenir apparaisse, s’il y en a un qui le sait, c’est bien Jourde. Un roman suffocant, mais salvateur.

    Laurent Cachard

    Paradis noirs
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2009)

  • “Winter is coming” de Pierre Jourde

    “Winter is coming” de Pierre Jourde

    Il y a mille raisons de ne pas lire un livre au moment de sa sortie : le manque d’information, de temps, la défiance par rapport à son sujet, aussi. Quand Winter is coming a paru, en 2017, peut-être étais-je moi-même dans d’autres préoccupations, mais Jourde pose la question d’emblée : je n’ai jamais été capable de lire les romans qui parlent de la mort de l’enfant. Et de citer Philippe Forest, Marie Darrieussecq ou Jean-Michel Béquié, dont le Charles, dit-il, avait continué à travailler longtemps dans l’esprit.Comment imaginer que Gabriel, Gazou, n’en fasse pas autant, après un récit d’une telle force ? Winter is coming — le titre d’un morceau qu’a composé Black Soul puis Kid Atlaas, compositeur électro reconnu de ses pairs — est peut-être inspiré par les références (à Game of Thrones) de son âge (il ne lit pas, et encore moins les livres de son père), mais c’est le titre allégorique d’une agonie qu’on n’a pas vue venir, le livre sur un enfant qui va bientôt mourir, atteint d’un cancer du rein dont la forme est tellement rare — un carcinome médullaire — qu’il n’y en a que deux en France, réunis à la Salpétrière (à laquelle on n’échappe pas comme ça).

    Jourde, qui ne masque rien de la réalité, est un auteur reconnu, son fils — un des trois qu’il a eus — on ne le connaît que parce qu’à 11 ans, des autochtones ont voulu le lapider, en Auvergne. C’est le Gabriel de Pays perdu — les prémices du malheur ? — il a maintenant 19 ans, est lumineux et promis à un bel avenir, comme on dit, mais la maladie le rattrape, et les secousses sont nombreuses. L’auteur s’interroge d’abord sur la pseudo-humanisation des rapports entre malade et thérapeute, les interprétationsqu’on fait de la moindre annonce — il ne va pas mourir tout de suite — la façon dont, dans un déni généralisé, on commence par rassurer. Parmi l’infinité des mondes, nous habitions celui où il ne mourait pas. Il énumère les disparitions qui ont ponctué son existence, se souvient avoir été substitué, à deux ans, à l’enfant disparu d’un couple d’amis de ses propres parents. Quand il parle à Gabriel, il dit : tu es vivant malgré la conscience que j’ai de ta mort, s’interroge sur le non-être qui se renverse en être (et cela s’appelle Dieu) sans trop y croire. Sur la culpabilité qui vient quand c’est trop tard — on n’a jamais beaucoup parlé dans cette famille de taiseux — sur son départ quand il était encore enfant, sur son sourire magique quand il venait le chercher à l’école. La maladie — euphémisme — on la voit grandir dans le regard de sa grand-mère qui ne le reconnaît (presque) pas, dans la relation avec Margot, sa chérie, à qui il a demandé de ne plus venir — avant que sa belle-mère, Hélène, le convainque qu’il faisait une erreur, dans l’ennui qu’un père réussit à éprouver dans la chambre de son fils menacé de disparaître.

    L’injustice, Jourde la retranscrit dans la machine administrative hospitalière, ses lenteurs, ses ratés, les 13h passés aux Urgences, dans la rixe qu’il manque de provoquer lors d’un contrôle de police ou avec des ambulanciers qui ont bloqué le passage ; par réaction, par contraste, aussi : il est atrabilaire et bagarreur, l’a prouvé à maintes reprises, quand Gazou, lui, se glisse dans le monde discrètement, avec son sourire, et c’est ainsi qu’il arrive à ses fins. Il retranscrit les câlins qu’il peut enfin, de nouveau, faire à son fils, les plaisirs qu’il lui crée rien que pour entendre, encore, un Merci Papa qui le convainc qu’ils sont en vie. Le père est aveugle à la maladie, qui gronde et qui ordonne de ne plus le voir reparaître, ou quasiment, le papa dur qui l’a un jour giflé pour une broutille. C’est une réflexion sur la façon dont les médecins perçoivent l’impuissance de la médecine, également (quand il a une mauvaise nouvelle à vous annoncer, le professeur Chaudier a l’air de vous reprocher quelque chose), sur l’impact qu’a le drame sur l’entourage, les amis. Sur le regret, les et dire que, les a-apostérioris. Sur l’œuvre, enfin — une obsession paternelle — célébrée en interne par des articles pêchés sur Internet – Bref, Gabriel Jourde n’était pas le genre de promesses qu’on voulait voir disparaître aussi rapidement — des sentences — ta musique restera éternelle — ou une note d’Éric Chevillard. Sur l’indicible : le patient et ses proches ne demandent pas, c’est qu’ils ne veulent pas entendre ce qu’il y avait à dire. On pousse avec Gazou, pris d’affection pour cet ange — au sens réel, pas tout à fait de ce monde — on espère, même, bêtement, le miracle après la (courte) rémission, on le porte comme son père le fait à la Martinique — j’ai mon bébé de 20 ans sur mon dos — et puis on s’efface, non sans larmes, devant l’instant, le dernier, qu’il faut leur laisser, la dernière histoire qu’il lui racontera, celle d’un héritage et d’un ordre naturel qui n’auront jamais lieu, une dernière Pietà avec la mère quand le père s’en veut de vouloir faire l’esthète et l’amateur d’art avant de se dire que les anciens savaient déjà.

    Le livre est bouleversant, on s’en veut presque d’écrire une telle formule. Les mots ont dû coûter à l’auteur, mais c’est un des plus beaux textes, un des plus justes, qui ait jamais été écrit sur le deuil et l’amour paternel. Celui qu’il faut sans cesse réinventer ; en cela, Gazou et son père sont à jamais réunis : nul besoin de photos pour ça.

    Winter is coming
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2017)

  • “L’heure et l’ombre” de Pierre Jourde

    “L’heure et l’ombre” de Pierre Jourde

    Pierre Jourde fait trop souvent référence à l’heure et l’ombre, un roman qu’il a publié en 2006 — juste après Festins secrets, sur lequel je reviendrai — et qu’il établit comme son préféré. Il faut toujours, à la fois, se fier et se méfier au/du choix des écrivains, dans leur bibliographie : parfois, ils sont aveuglés par la reconnaissance ou par le manque d’intérêt qu’on a consacré à leur travail, un temps, et les deux peuvent fausser le jugement. Pourtant, on comprend pourquoi l’heure et l’ombre lui tient à cœur, tant il comprend les thèmes sur lesquels toute son œuvre s’est fondée. Les récits enchâssés, la présentation d’un pays ou d’un arrière-pays (perdu), le lien qui se fait avec l’enfance et l’impression.

    L’histoire commence comme un mauvais roman, un road-movie improvisé avec une femme fugacement croisée dans des soirées mondaines. Jusqu’à St Savin. On sait trop, et heureusement, qu’on n’en restera pas là, avec Jourde et déjà, dans les deux récits qu’ils font l’un et l’autre — la narration change, il faut suivre les accords — de ce qu’ils ont vécu là-bas, en leur temps (elle y a été médecin de campagne, il y a des souvenirs d’enfance, et je pèse chacun des mots), on retrouve la vision de contrées dont on tait la façon de vivre — des gens censés exister mais qu’on ne voit plus — des ombres errantes, des secrets de famille ou de village. Dans l’histoire que Denise raconte, il y a des spectres, des légendes de disparition et de sacrifices. Ils arrivent au matin à destination, après s’être perdus une partie de la nuit, on pourrait s’attendre à une concrétisation amoureuse mais 1) c’est mal connaître l’auteur et 2) il ne pourrait y avoir de confiance ni d’abandon avec cette femme qui a ses propres mystères et qui n’est en somme qu’un épigone de celle qu’il y a laissée, des années auparavant, qu’il croit reconnaître, indirectement, par ce que Denise dit d’un homme mystérieux qui pourrait être — les histoires parallèles et le conditionnel déclenchent l’anamnèse du narrateur — le beau-père de Sylvie, cette petite fille qu’il a connue quand il avait 4 ans, qu’il a observée en se cachant dans la haie à 12 — à chaque fois, la même joie qu’une naissance, inépuisable — et à laquelle il s’est déclarée sans rien dire à 27, quand il l’a retrouvée, encore. Cette fois, il est accompagné d’un alter-ego — il aurait pu être moi — en plus héroïque, qu’il voit un temps à sa place auprès de Sylvie (comme Denise, gouvernée par la lune), avant qu’il se passe, entre eux, un pacte comme il ne s’en passe qu’entre des hommes qui savent qu’aimer une femme, c’est entrer vraiment dans son intimité — dans la maison, pas celle du fond — cesser de ressentir la souffrance de ne pas le faire.

    Entre Sylvie & lui, laissés libres, le modus vivendi, c’est de ne rien exprimer, ressentir le paradoxe (J’avais lu des descriptions détaillées de cet état dans Proust, mais oui, on a beau être un jeune médecin, on peut avoir lu Proust) de préférer ne pas vivre les choses plutôt que de les avoir dépassées. Quitte à imaginer supprimer la femme qu’il aime — des pulsions qu’il demande au lecteur d’assumer — tant la violence de (son) désir en rendait invraisemblable la réalisation. Le personnage-narrateur va jusqu’à la poursuivre à Tours, dans une rue dont il ne connaît pas le numéro, croire la retrouver, la perdre de nouveau. Jusqu’à des rebondissements dont aucun n’est superflu, ni mal construit, jusqu’au dernier, à la dernière énonciation, Deus ex machina inattendu. Il y a du Jourde qu’on reconnaît, dans la description clinique des douches de camping, son amour (sic) des enfants, l’administration, quelques insertions — on ne se refait pas — sur la littérature, la poésie. On s’amuse à composer avec Julien —il m’a arrêté dans mes excuses sur cet abandon de quinze ans — comme le potentiel Jourde que Jourde aurait pu devenir, écrivain-ermite revenu de la littérature telle qu’on la conçoit — au mieux une survivance culturelle, une marque de standing — si les vies se définissaient comme la somme des choix qu’on n’a pas faits ou devant lesquels on s’est dérobé, par peur ou par paresse. Il y a récurrence, dans tout le roman, entre le monde réel et la manière dont on (les gens) se le représente(nt), les impressions qu’on en garde. Son double, celui qu’il a chargé de vivre à sa place, va jusqu’à dire au narrateur qu’il a perdu Sylvie — qui l’aimait — parce qu’il l’aimait comme une abstraction, trop amoureux de l’amour. C’est un livre sur la culpabilité de n’être que soi — jusqu’à l’unique solution qui consiste à n’être rien — sur le passé — un emboitement de fantasmagories — et sur la permanence, avec une fin qui laisse le lecteur exsangue, jusqu’à l’excipit.

    Laurent Cachard

    L’heure & l’ombre
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2006)

  • “Les eaux du Danube” de Jean Mattern

    “Les eaux du Danube” de Jean Mattern

    Il y a parfois de petits miracles en Littérature et ils prennent souvent — quand tout a été dit — la forme de petits livres, dans le nombre de pages. Une petite centaine, pour les eaux du Danube de Jean Mattern, dont l’œuvre est déjà conséquente mais qui se plie, en une centaine de pages, à la présentation de la vie d’un homme, apparemment sans passions — l’expression est de sa femme, Madeleine — satisfait de sa condition de pharmacien à Sète, une ville qu’ils ont choisie pour fuir des habitudes lyonnaises trop répétitives. Pas forcément parce que elle a mené une thèse sur le Cimetière marin, avant de le trouver lugubre, en réalité, et de s’en défaire. La vie de ce Monsieur Clément-là va se trouver bouleversée quand le professeur de philosophie de son fils le convoque pour l’orienter sur les particularités — il n’en dira pas plus — de ce jeune homme formidable. Un professeur nommé Georges Almassy, un patronyme qui déclenchera, littéralement, une anamnèse et une succession de révélations, qui comprendront l’histoire politique de la Hongrie, le questionnement, longtemps refoulé, d’une paternité, des baignades au Lazaret, en veuf de paille et l’idée — lâchée par son père, quand sa mère est morte — que chacun emporte sa part de mystère en quittant ce monde.

    En 100 pages, Georges redevient György, Hélène Ilona, Joseph Jozsef et le silence sur qui nous étions vraiment devient le thème central d’une famille sans histoires. Le croyait-elle. On découvre même une partie de l’Écosse, avec l’île de Barra, acte de renaissance d’une filiation. Une autre vision du St Clair, sans jeu de mots, puisque ce Saint-là était vénéré au Moyen-Âge parce qu’il guérissait les maladies des yeux.

    L’augure de Paul Valéry — le vent se lève, il faut tenter de vivre — s’avère le sujet réel d’un roman suranné — l’action se passe en 1988, mais s’accélère en permanence, jusqu’à ce que le narrateur confesse : j’étais un homme tranquille, il y a un mois. La langue est remarquable, quasi-proustienne, même dans l’économie d’effets (et de lignes) : le récit se construit par strates et sa complexité a celle, finalement, des origamis du narrateur de la Recherche, quand on y pense. Un vrai gros coup de cœur.

    Laurent Cachard

    Les eaux du Danube
    Jean Mattern
    Éditions Sabine Wespieser
    (2024)