Auteur/autrice : Laurent Cachard

  • “Histoires de la nuit” de Laurent Mauvignier

    “Histoires de la nuit” de Laurent Mauvignier

    Concrètement, il se passe peu de choses, lit-on à la page… 359 d’un roman qui en fait 635 et c’est une des plus belles antiphrases de la littérature moderne, tant Histoires de la nuit tient son lecteur en haleine, l’obligeant, toujours, à un chapitre supplémentaire pour savoir ce qu’il va (enfin) advenir de ces quatre protagonistes du hameau qu’occupent Bergogne, sa femme Marion (dont c’est le 40e anniversaire, le jour du récit) et leur petite fille Ida, qui a l’âge d’aller à l’école du bourg, de regarder des dessins animés à la télé et d’attendre que sa maman rentre du bureau, que Papa ait rentré les vaches, à la Bassée (toujours), au lieu-dit Écart des trois filles seules (la voisine, la femme et l’enfant ?) ;  il y a Christine, aussi, dans la ferme à côté, une artiste-peintre (exubérante et barrée) qui a renoncé à la ville pour venir habiter ici, dix ans auparavant : c’est ici et pas ailleurs qu’elle voulait vivre, vieillir, mourir.

    Ida adore Christine, son chien Radjah, va prendre son goûter chez elle quand l’école est terminée, ne s’étonne plus des peintures étranges et dénudées dans l’atelier — tout l’intérêt c’était que l’atelier soit dans la maison. La vie s’écoulait simple et tranquille, jusqu’à ce jour-anniversaire pour lequel Christine s’est engagée à faire des gâteaux — elle n’aime pas beaucoup Marion, qu’elle juge prétentieuse : une pétasse tatouée (au ras du cou) qui fait tout pour rentrer tard — mais garde ça pour elle : dans Histoires de la nuit, plus encore que dans tout Mauvignier, on dit peu mais on disserte sur ce qu’on ne dit pas. Ce sont les pensées qui prédominent, pas le discours, toujours restreint.

    Christine ne dit rien parce qu’elle aime beaucoup Bergogne, qu’elle a toujours appelé comme ça, comme on appelait son père, avant que l’agriculture intensive le tue, avant que ses deux autres fils se fassent la malle et laissent Patrice à ses dettes, à ses bêtes et à ses insatisfactions, que la rencontre — via Internet — avec Marion n’a pas comblées. Il est aux petits oignons pour elle, pourtant, s’apprête à mettre les petits plats dans les grands pour lui faire la surprise : il est allé à la ville lui acheter un ordinateur, est passé chez Picard pour prendre des ris de veau, puisqu’elle les aime, a pris un quart d’heure pour trouver chez une prostituée ce que Marion ne lui concède (presque) plus — Oui, il est un homme et il veut baiser — a crevé en route, s’est blessé à un doigt… Ça l’a mis en retard et il n’a rien su, en son absence, du premier passage d’un homme dans le hameau, dont Christine s’est immédiatement méfiée. Il veut prétendument visiter la maison laissée libre, dont tous, ici, savent que personne ne l’a mise en vente.

    C’est Christophe, obséquieux dans son discours et son sourire, qui prépare le terrain ; arrivera le Bègue, le jeune frère, qui réglera la question du chien dans un passage terrible où le crime se mêle à la pâtisserie, sur fond des suites de Bach par Gastinel, que Christine écoute à fort volume, ce qui ne lui permet pas d’entendre les bruits, de les reconnaître comme chacun a appris à le faire, ici. Ils vont prendre en otage la peintre et l’enfant, le père quand il arrive enfin, se dispatchent sur les deux lieux — d’une maison l’autre, le Bègue dans l’atelier avec Christine, les autres dans la maison, à préparer l’arrivée de Marion. À partir de là, les chapitres sont alternés, on a le récit de la relation Le Bègue — qui sort d’un centre spécialisé pour attardés — Christine, l’évolution d’un syndrome de Stockholm inversé, et celui de la maison d’à côté, dans laquelle arrive Denis, le plus âgé des frères. Le meneur d’hommes, quand il est là, parce que pendant dix ans, il a payé pour des fautes qu’il va incomber à Marion… Qui, alors qu’elle passe le seuil de sa maison — avec bannière, table dressée et champagne au frais — est rattrapée par son passé.

    T’as vraiment cru qu’on t’oublierait ? lâche Denis, qui jubile de la situation, reçoit les deux amies de Marion (Nathalie et Lydie, invitées pour le dessert, avec Christine, censée le fournir) avec courtoisie, si bien qu’elles ne se rendent compte de rien, estiment qu’il compense l’attitude renfermée de Bergogne et Marion, dont elles vantent pourtant les mérites, puisqu’elle les a sauvées, dans l’après-midi, d’une faute professionnelle dont on voulait les accabler. La scène de captivité — passée par la sidération, les pulsions de violence, l’accablement — est vue, via un narrateur omniscient, par Bergogne, par Marion, par Ida et son regard d’enfant, qui voit son livre de chevet — Histoires de la nuit — toucher une réalité sur laquelle ses parents, elle le comprend maintenant, n’ont qu’un pouvoir restreint.

    Dans les deux lieux de l’action, la question est la même : Qu’est-ce qu’ils veulent ? Combien de temps cela va-t-il durer ? prend toutes les formes de sa verbalisation silencieuse. On cesse de respirer quand Christine échappe à la surveillance du simplet de service, veut appeler la police — ils n’ont pas répondu — on retient son souffle quand Bergogne se dit qu’en décrochant son fusil de chasse, en saisissant le couteau de cuisine, il pourrait inverser le rapport de force, on se demande si Marion va dévoiler son vrai visage, on se questionne même, avec Denis, pour savoir si les vrais salauds, dans cette histoire, sont vraiment ceux qui en jouent le rôle. Quel serait, à nous, notre propre poids d’histoires à taire. Il faut gagner du temps, mais du temps sur quoi et pour en faire quoi ? Que fait-on, humainement, d’un mélange de fête et de terreur suspendues, d’un acte qui en appelle d’autres, surtout quand on laisse la surveillance d’un otage — peut-être s’il n’avait pas vu la terreur dans ses yeux, il n’aurait pas frappé— à un taré.

    Les images d’Oradour-sur-Glane, un village pas si lointain, surgissent sans qu’on le nomme, sorties des histoires entendues enfant, qui prennent corps, quand le drame se tend, que les armes sont sorties. Avant que Marion lâche un — D’accord, ça suffit, ça suffit, avant ce qu’enfin Marion va dire. Ou du moins ce qu’on entendra dire d’elle, dans les 90 dernières pages. Des histoiresde premier train pour n’importe où de de furieux coups de pied de l’intérieur de son ventre… Et de digues qui se passent, de cercles concentriques qui se recoupent, comme toujours chez Mauvignier. Pour finir par sept coups de feu, comme dans les contes, ou presque, dont quatre toucheront leur cible, répète-t-il, pour maintenir le lecteur jusqu’au bout. Littéralement, jusqu’à la dernière ligne.

    Histoires de la nuit est un roman asphyxiant, qui a tous les codes du roman noir mais ne se défait jamais de sa mécanique métaphysique : toutes les pensées sont décodées, les secrets se libèrent de l’intérieur des protagonistes, qui considèrent tant ce qu’ils pourraient dire ou faire qu’ils n’ont plus besoin de le dire ou de le faire. Le dénouement — ses rebondissements — est à la hauteur du temps que le roman a suspendu et laisse un lecteur exsangue se dire que s’il ne s’est rien passé en 635 pages, ce rien-là n’aura jamais été aussi exhaustif dans ce qu’on peut imaginer de la comédie humaine et des misérables petites sommes de non-dits que nous sommes tous, finalement. Un page turner, conclut-on dans les milieux avertis.

    Laurent Cachard

    Histoires de la nuit
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2020)

  • “La maison vide” de Laurent Mauvignier

    “La maison vide” de Laurent Mauvignier

    On commence à connaître l’auteur et son sens du contraire pour ne pas s’étonner qu’il intitule la maison vide un roman de 744 pages plein d’une histoire familiale portant sur deux siècles, trois guerres, trois femmes — de son arrière-arrière-grand-mère Jeanne-Marie à Marguerite, la grand-mère du narrateur en passant par la mère de celle-ci, Marie-Ernestine. Proust. Non, ça n’est pas un canular, ni une coquetterie d’auteur, mais dans la famille de celui qui remontera l’arbre généalogique, on s’appelle Proust, du nom de Firmin, son arrière-arrière-grand-père. Aucun rapport avec l’auteur de la Recherche du Temps perdu, annonce, d’emblée, l’écrivain — même si une dénommée Ernestine Gallou, la cuisinière de son oncle Amiot, inspira en partie le personnage de Françoise, qui fut celle de la Tante Léonie, à Combray — qui livre pourtant un (dernier) roman proustien en diable, par l’exigence de la langue et celle du sujet choisi : l’héritage familial prend la forme, dès le prologue, d’une maison inhabitée depuis longtemps, dans laquelle le narrateur cherche la Légion d’honneur, attribuée à Jules pour le sacrifice de sa vie fait à la Patrie pendant la Grande Guerre, celle qui va faire que les survivants prendront de haut ceux qui iront faire celle d’après, et plus encore — réunis — ceux qui, comme le père du narrateur, connaîtront l’Algérie, sans qu’elle mérite le nom de guerre, pendant des décennies.

    Puisque les trois générations sont marquées, chacune, par le sceau de la guerre, c’est par l’arrière que Mauvignier — fouillant, brassant et remuant des breloques, des vieilleries, soulevant aussi des odeurs — va décrire une histoire du temps, de la condition des femmes, des mœurs, aussi, en centrant d’abord l’histoire sur Firmin, le patriarche, qui a bâti son empire sur sa ferme, florissante, de la Bassée (évidemment). Mais c’est avec Marie-Ernestine que tout commence, antiphrase-t-il. Parce qu’elle a déçu, malgré elle, le plan de son père : un fils aîné chez les Curés, le deuxième pour reprendre les affaires de la maison et sa petite Boule d’Or pour le plaisir des yeux. C’est ainsi qu’on fonctionne à la fin du XVIIIe siècle, mais les deux fils —l’effarouché Anatole, l’évaporé Paul — vont déjouer l’histoire déjà écrite pour eux ; de fait, il serait dit que Marie-Ernestine irait à l’école, comme ses frères, qu’elle y serait remarquable, intégrerait le couvent — elle, la petite de terriens, fortunés, mais terriens, t’es rien — les tableaux d’honneur, l’excellence, jusqu’à ce qu’elle découvre la musique, ce péché véniel, le piano,comme une échappée d’elle-même, constatant que tout son être n’était pas voué sans réserve à Dieu et au Christ.

    Par l’entremise de sa tante Marie-Caroline, elle va rencontrer Florentin — le bien-nommé — Cabanel, qui lui fera découvrir ses premiers émois, musicaux et amoureux. Est-il possible que cette gamine soit vraiment douée, soit aussi douée pour envisager le Conservatoire de Paris, que cette paysanne arrogante fasse autre chose de sa vie que ce qu’on avait décidé pour elle ? Mauvignier décrit les premières ruptures d’une lignée, d’un fossé qui se creuse avec sa mère, Jeanne-Marie, qui n’existera que quand son mari — qui la frappe raisonnablement et ne pratique que ponctuellement le quasi-viol conjugal — sera parti au front, quand elle devra, comme d’autres femmes avec elle, prendre les affaires en main. En attendant, au tout début du XXe s., c’est conduite par Hégésippe, le cocher, que, chaque semaine, Marie-Ernestine rejoint son professeur de piano, qu’elle rejoint cette musique qu’elle entend à l’intérieur d’elle-même ; il l’initie aux classiques, mais aussi à Maupassant, à Zola — Thérèse Raquin et son élève, Laurent, est-ce que cette vie-là est vraiment possible ? — ils vont au-delà des réticences de la femme de Cabanel (suppliciée par le plaisir que son mari avait pris à sourire à la jeune fille) et des nonnes, qui considèrent que cette enfant, versée, désormais, dans l’effronterie, l’aplomb, l’arrogance, ne sera jamais une des leurs. Un fait va marquer l’histoire familiale — et ses mutations — de façon irréversible : Firmin, pour qui rien n’est jamais assez bien pour sa fille, va lui acheter un piano, un vrai, un Pleyel, une anomalie dans une lignée de paysans ; mais dans le même temps, puisque l’époque le veut encore, il lui dit qu’elle vaépouser Jules Chichery, un dur au mal, dans ses affaires ; rien qu’à entendre ce nom, elle se renferme, autant que le clavier resteobstinément fermé, pendant des semaines.

    Pas un mot pour Jules, qui sait qu’elle doit le détester, le mépriser. Ils peuvent rêver longtemps à ce mariage, pense-t-elle, qui va jusqu’à, un soir, avec une paire de ciseaux… Elle en sort et, paradoxalement, plus que les menaces de sorcellerie et d’avenir de vieille fille, c’est Jules qui sortira vainqueur de cette épreuve : elle doit s’avouer que oui, elle passe sa vie à (l’)attendre et lui dit oui, en juin 1905. L’union de la carpe et du lapin, dit-on, dans le village. Quand Firmin meurt, d’une crise cardiaque dans un champ, on lui rappelle comment elle l’a offensé, mais c’est à elle, sa Boule d’Or, qu’il lègue tout — en réalité, absolument tout— reléguant ses fils à la déception initiale qu’ils ont provoquée chez lui. De fait, c’est Jules, l’homme, qui devient le Patron, et quand Marguerite (celle qu’il portait à la boutonnière quand il venait voir sa promise, qui ne lui cédait rien) nait de cette union, en 1913, la guerre peut commencer, dit le narrateur. Qui ponctue son récit d’insères sur l’écriture en train de se faire : tout ça je le raconte vite, je l’invente, mais je sais que tout se déroule aussi vite dans la réalité d’hier ou d’aujourd’hui. 

    La Grande Guerre, ses trois millions d’hommes dressés sous un seul mot d’ordre, Tous à Berlin ! c’est, à la Bassée — la terre basse, la terre inondable, Jules apprendra ça dans le Nord, dans un village homonyme — d’abord une inconnue : ça prendra trois mois ou trois semaines pour arriver là où personne ne sait que Jean Jaurès a été assassiné, et quand la mobilisation est prononcée, on croit relire quelques pages du Voyage (au bout de la nuit), le cynisme en moins. Pourtant, le cauchemar de Firmin se réalise,lui qui avait marié sa fille pour que la maison ne soit jamais sans un homme, c’est le royaume des femmes qui s’avère et Jeanne-Marie qui se révèle à elle-même, devient la Patronne quand sa fille se réfugie dans un déni musical bien inadéquat. Elle ne s’occupe pas de son enfant mais propose vaguement de s’occuper de ceux des autres — de toutes ces femmes qui triment — puisqu’il faut bien contribuer à l’effort de guerre. Qui se vit via les lettres des Poilus, qui ne savent comment la dire : personne ne voudrait savoir et c’est pour ça que personne ne peut tout dire, ne pourrait tout dire (…) on dit la guerre mais on ne dit pas toute la guerre, non, on ne pourrait pas. 

    Il y a une nuance entre raconter des histoires et raconter une vérité, dit le narrateur pour lui-même, mais il est précis sur les six jours de permission après 17 mois au front, sur la fierté qu’a Marie-Ernestine, désormais, de se promener avec lui après tant de journées à redouter de croiser, sur la route, les gendarmes ou le facteur comme la Faucheuse elle-même. Il ne lui dira pas qu’il a aperçu Florentin Cabanel là-haut, voit sa vie d’avant défiler à travers les regards des uns et des autres, fait connaissance avec l’aigreur des anciens — le grand-père Thirard qui lui demande si on l’a gradé pour le remercier de ne pas être mort, contrairement à son fils, qui n’aura pas droit aux égards — les ragots du village puis reprend son train, six jours après, rassuré — la Patronne tient la maison — sans savoir que la mort attend patiemment qu’il termine son voyage. La suite du récit, en parallèle de l’histoire et de la deuxième guerre mondiale qui ne va pas tarder, c’est la vie de Marguerite, (beaucoup) plus dissolue que celle de sa mère : elle est allée à l’école publique de la Bassée (bien suffisant), s’invente, à défaut de l’amour qu’on lui donne, le miracle d’une mère aimante et merveilleuse et d’un père qui l’aurait été, s’il avait vécu. Elle est garçonne, revêche, n’obéit pas à sa mère quand elle lui interdit de l’écouter jouer du piano, trouve les lettres, en deux lots, qu’elle a reçues du front, dévoile les fantômes d’une Marie-Ernestine jeune fille et d’un prof de piano trop délicat et parfumé pour un homme, va être embauchée, jeune fille, chez les vêtements Claude où Paulette, une femme forte, la prendra sous son aile, lui enseignera les amours saphiques et comment faire plaisir aux hommes dans le même temps (Monsieur Claude veut qu’elle lui appartienne aussi). Elle connaîtra la luxure, les lupanars et la boisson, saura comment on va aux asperges et y prendra goût. Jusqu’au scandale, le premier, son renvoi, son retour à la Bassée où sa mère va se remarier.

    L’auteur y va d’un parallèle avec la situation politique, le rôle de Pétain dans la Première Guerre mondiale, celui qu’il aura dans la 2de : aujourd’hui, l’homme fort de la France est l’ennemi des Français. Marguerite est une forte tête, elle résiste à Rubens, son demi-frère, de fait, aspire à la modernité promise du XXe s. C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, lâche Mauvignier, qui touche avec Marguerite et André, qu’elle va épouser, ses grands-parents, directement. Il a déjà prévenu d’une absence de linéarité (Ce n’est pas à ma grand-mère Marguerite que Marie-Ernestine a tout raconté, mais à la fille de cette dernière, la tante Henriette), jongle avec fiction, fortes suppositions et réalité quand il raconte la petite gouine, ses partouzes, les doutes sur la paternité de Henriette, les avortements possibles de Marguerite, mais aussi l’appel du Général de Gaulle, l’envoi de André à Dunkerque, les Allemands partout chez eux, la ligne de démarcation qui passe par la Bassée de 1941 à 1943 (du côté occupé, forcément). L’omniprésence du Juif dans la politique, à laquelle elle ne comprend rien.

    Sans rien en savoir, elle passera par les mêmes pulsions de mort que sa mère, avec laquelle, pourtant, elle ne partage rien. Et à force de boire au goulot et de manquer de la chaleur d’un homme, rencontrera un Allemand — c’est sa seule dénomination — qui, puisqu’elle a raté son car pour la première fois de sa vie, la raccompagnera, en escorte, à la Bassée : son cadeau de rupture, dit-il. Il forcera Marie-Ernestine à jouer du Schubert, pour lui. C’est l’épilogue avant l’épilogue d’une Maison vide — elle imaginait ce qui se passerait quand la voiture arriverait devant la maison de sa mère, la maison de Jules, celle de Jeanne-Marie et de Firmin, la maison Proust avant d’être celle des Chichery et a fortiori celle des Douet — dans laquelle l’auteur, qui joue jusqu’au bout sur une ambiguïté qu’il vit lui-même (est-ce de lui dont il parle ? Quand il évoque le suicide de son père, quelle est la part de ce qu’il a vécu en Algérie, dans cette autre guerre qui a mis 50 ans pour dire son nom ?).

    Cette maison vide, rouverte en 1976, après vingt ans d’abandon et de silence, l’auteur/narrateur la remplit (744 pages !) de cette patate chaude qu’étaient les histoires familiales et laisse un chef-d’œuvre absolu — je pèse mes mots — de littérature, dans sa façon de remonter le cours, chaotique, des vies qui ont précédé et ont généré la sienne. Qui ont fait qu’il s’est retrouvé, sensiblement, confronté à la mort brutale d’un père comme Marguerite l’a été avant lui : on crée des filiations pour moins que ça.

    Laurent Cachard

    La maison vide
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (août 2025)

  • Shorts

    Shorts

    Ce que j’appelle oubli

    On devrait pouvoir mesurer la qualité et l’importance d’un auteur à sa façon de réagir à un sujet d’actualité anodin, un fait-divers comme on l’appelle. En 2009, à Lyon, des vigiles ont battu à mort un SDF, sans autre raison valable que le droit qu’ils se donnent et la force qu’ils y trouvent, dira Mauvignier, deux ans après, dans un récit d’une phrase, sans majuscule initiale, sans point final non plus, d’une cinquantaine de pages. C’est un narrateur omniscient qui s’adresse — alors que le procès a eu lieu et que le procureur lâche, d’entrée, un homme ne doit pas mourir pour si peu — au jeune frère de la victime, dont le crime est de s’être arrêté au rayon bière du supermarché — les moins chères, en bas du rayon — et d’en avoir dégoupillé une, parce qu’à un moment, ça suffit de continuer poches cousues. C’est sans compter sur les quatre vigiles qui, l’ayant repéré — T’as de l’argent pour payer ça ? — l’emmènent à l’écart, dans un recoin, et vont déchainer leur violence (je ne sais pas de quelle humiliation ils veulent se venger, dira le narrateur) et le laisser pour mort sur le froid de la dalle de ciment, dans la réserve. Lui, qui n’a pas fait d’histoire quand ils l’ont arrêté — parce qu’il n’a pas de mots — se sera dit que tout allait s’arrêter bientôt, replié dans une position de fœtus, il aura vu la mort venir, hébété, comme une bulle qui remonte à la surface et finit par péter. Il ne savait pas qu’il mourrait, ce jour-là, contrairement aux films dans lesquels les héros savent qu’ils vont mourir : c’est une scène qui est pourtant, elle aussi, hors du réel, qui inversera le jeu ouvert de la peur puisque le narrateur, sans que ça ne rattrape rien, les montre au jeune frère de la victime — obligé de porter encore son grand frère, en annonçant sa perte à leur mère — commeassoiffés à leur tour, ayant peur la nuit. Ils se sont fait plaisir, voilà le fond, mais cette jouissance aura un coût, une fois les prétextes — la crise cardiaque d’entrée, le couteau imaginaire, la responsabilité rejetée sur l’un des quatre — évacués. La victime reste(ra) morte, la damnation portée autant sur sa famille que sur celle de ses assassins ; cette lacération, dans la vie de celui qui reste (tu devras vieillir pour deux), Mauvignier la recrée dans un souffle, une phrase, des questions lancinantes : au bout de combien de coups est-il tombé ? Combien de bières vaut une vie ? Et cette sentence, qui tombe, plus importante encore que celle des Assises : ce qui est triste dans ma vie c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur.

    Ce que j’appelle oubli
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2011)

    Le lien

    Il faut respecter la volonté de Laurent Mauvignier de ne pas faire entrer Le lien dans le genre théâtral — sous-titre à l’appui — même si ce court ouvrage se construit sur un dialogue entre Elle & Lui, dans l’universalité de l’appellation. Les mirages de la futilité (météorologique) vite passés, on comprend que dans cette maison qu’ils ont partagée il y a longtemps — tout ça est si vieux — il est revenu depuis peu et qu’elle est y restée, à l’attendre, trente années durant, dans sa vanité de jouer la veuve et la gardienne ; mais elle va mourir, dans cette maison, sous peu, ça n’est pas le moment de changer quoi que ce soit dans la (vieille) décoration — on peut tout bouger, tout renverser mais… non, pas la chambre — elle aura besoin, dit-elle, de toutes ces vieilleries et de tous ces bruits — jusqu’au robinet qui fuit — pour profiter de tout, et de Lui, en premier lieu, jusqu’au bout. Lui, c’est un photographe de guerre, passé par tous les pays dangereux du monde, qui a vécu une vie à fuir (dans l’alcool et les femmes) l’idée qu’il avait quitté une femme qu’il aimait, éperdument, à échapper à tout ce qui (le) retenait à (eux) et (le)ramenait ici, toujours. Il a envoyé des lettres, n’a jamais brisé le lien qui fait qu’elle l’a attendu. Il est trop tard pour faire comme si je n’étais jamais parti, lui dit-il. Et pourtant, à ta façon, tu n’as jamais été aussi présent ici, avec moi, que pendant toutes ces années où tu n’étais pas là, lui répond-elle, dans un dialogue qui se construit autour de la faille originelle de l’Algérie — une permanence, chez Mauvignier — une forme de fascination pour la terreur qu’il est allé poursuivre dans les yeux des chevaux menés à l’abattoir, ou auprès de ceux dont la vie n’a aucune valeur, comme cette prostituée à Mexico dont la conversation lui rappelait le bruit des hirondelles, chez lui… Elle l’interroge sur ce qui animera son regard quand elle passera ad patres, s’il saura reconnaître la même expression que celle qu’il a cherchée partout, autour du monde ; il élude, dit que les images et les mots ne sont rien, déférence gardée envers le livre qu’il leur reste à écrire. Qui ne le sera sans doute pas, parce que ce qu’ils avaient à écrire entre eux, ils l’ont fait, même si le cours n’a jamais été tranquille. Il peut s’accabler, parfois — je suis passé dans ma vie comme les étrangers dans les grandes villes — on peut se demander s’il est rentré parce qu’elle était malade, elle va mourir heureuse, assène-t-elle. Le lien (jamais défait), c’est la radioscopie d’un amour sans regrets, sans mélodrame, que l’imminence de la mort et du temps qui a passé ramène à son essence, d’une pureté sans nom.

    Le lien
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2005)

    Voyage à New Delhi

    Il est désarmant, Mauvignier, capable de s’arrêter 400 pages sur des désarrois métaphysiques et d’expédier un Voyage à New Delhi — au cœur d’un pays d’1,43 milliard d’habitants — en 70 pages. Parce que le titre est un leurre, et que l’histoire de Carole aurait dû intégrer les récits concentriques de Autour du Monde et que Carole, dit-il en aparté, est l’embryon du personnage de Sibylle, la femme de Continuer : celle qui part au Kirghizstan pour se retrouver et sauver son fils de la chute. Carole, elle, en apparence, est une femme comblée, quand elle embarque pour New Delhi — dans le même avion que David Lynch — elle est l’héritière d’une entreprise familiale que gère son mari, Pascal ; lui, c’est le patron, pour lui, le monde, c’est d’abord son lieu de travail. Ils sont mariés depuis douze ans, ont des enfants, elle ne manque de rien sauf peut-être de considération. Elle ne s’en offusque que quand son mari la prend pour une imbécile dans des petits rituels humiliants — deux doigts qu’il posait sur le haut de sa nuque en la grattant du bout des ongles, deux ou trois petits très brefs, secs — ou qu’il la limite au rôle de potiche dans ses repas d’affaire, pourvu qu’elle porte les boucles d’oreille qu’il lui a achetées. À peine arrivés à New-Delhi, il la confie à Agnès, la femme de Mercier, son collaborateur, mais elle la fuit dès le lendemain, lassée d’entendre la complainte des femmesd’expatrié, l’ennui, l’hyperactivité pour compenser. Elle part seule dans les rues de la ville, qu’elle assimile au Caire, à Istanbul, des lieux qu’elle a déjà fréquentés, un monde de funambules, pour elle. Jusqu’à ce que sa route — et son destin — croise Grégoire Vasset, qui s’intéressera à elle, l’écoutera, lui fera visiter la mosquée Jama Masjid, le vieux quartier d’Hazrat Nizamuddin, ils vont boire du vin, manger chinois, pour en rire, écouter du jazz, elle aura juste le temps — Cendrillon mature — de rentrer à l’hôtel avant que son mari le fasse, qu’elle n’ait rien à justifier d’une jalousie qu’elle sait inévitable. Il écrit des livres, lui demande si elle a vu les images du Japon (pour renvoyer à Autour du monde), c’est lui qui agira comme le révélateur d’une vie dont elle ne veut plus. Quelque chose qui vacille, se dira Pascal, quand il la ramène dans sa chambre, après un dîner  empli de conventions grotesques (jusqu’au poète local qu’on a mis là pour que les femmes ne s’ennuient pas trop). Jusque-là, il savait, Pascal, que sa femme allait s’ennuyer à mourir, mais que s’ennuyer à mourir, ça (n’était) pas mourir, se rassurait-il. Il n’est plus temps de fuir encore, se convainc-t-elle, en allant acheter un paquet de cigarettes et se remettre à fumer, enfin. Et de passer le cap, dans une chambre (823) qui n’est pas la sienne, pour une vie (à venir) qui ne sera plus celle qui l’a menée ici.         

    Voyage à New Delhi
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2018)

    Laurent Cachard

  • “Dans la foule” de Laurent Mauvignier

    “Dans la foule” de Laurent Mauvignier

    J’avais une petite appréhension en extirpant mon Dans la foule de ma pile à lire : les livres qui vous ont profondément marqué sont rares, et parfois, les reprendre vous amène à vous demander pourquoi vous leur avez consacré tant d’attention, toutes ces années. Un livre qu’on a aimé, c’est comme une histoire qu’on a vécue, on a toujours un peu peur d’en avoir enjolivé le souvenir. Mais là, c’est un nouveau coup de poing reçu à l’estomac, la (re)lecture de ce roman qui avait déjà l’immense nouveauté de traiter d’un événement par un angle inattendu, indirect. Par derrière, ai-je déjà écrit à propos de Mauvignier, puisqu’il y a souvent parenté avec l’héritage sartrien.

    L’événement, c’est la finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions, le 29 mai 1985, le choc entre la Juventus de Turin — l’Italie des riches, la réussite insolente de Fiat — et des Reds de Liverpool, ville sinistrée et soumise au chômage de masse — deux belles écuries, dit-on dans le milieu, dont l’une, l’italienne, est menée par Michel Platini — pour une fois que les Français ont un joueur qui est Dieu — 30 ans à l’époque et 70 aujourd’hui même, qui dira au retour, dans l’avion, qu’il arrête le football. Non pas parce qu’il a tout gagné, y compris ce match-là, mais parce qu’il l’a gagné — et qu’il a célébré son but — alors que les deux équipes et la moitié du stade du Heysel ignoraient que les bagarres du virage Z, la charge des Anglais, la panique qui a suivi, ont provoqué 39 victimes, au final. On parle d’une dizaine de morts, entend-on dans les travées autour du stade, tout au début, puisque c’est là que l’action du roman se passe et qu’elle trouve sa genèse : la veille, Tonino & Jeff – un français de la Bassée, toujours — sont venus tenter leur chance — 11000 supporters de Liverpool, 60000 de toute l’Europe (dont beaucoup d’Italiens qui auront acheté des places belges), 400000 demandes — tant les sésames sont rares et Gabriel, tout à sa joie du poste qu’il vient de décrocher, ne se méfie pas quand il invite les deux hommes à boire un verre avec eux ; il se méfiera davantage du regard que Tonino porte à Virginie, sa compagne, mais ne verra rien du moment où il dérobe les billets dans le sac de la jeune fille.

    Furieux, une fois rentrés chez eux, du subterfuge commis, il se jure de les retrouver le lendemain — j’attendrai et guetterai le moindre Teddy avec Chicago inscrit au dos — et part à leur recherche, autour du stade. Là où l’Europe a rendez-vous. C’est de là qu’il vivra ce chahut et ce mouvement qui soulève les gens quand ils sont à plusieurs et que déjà ils ont bu, cette ivresse au-delà de l’alcool qui fait que les Anglais vont mettre la capitale belge sur le pied de guerre. Il ne sait rien de Francesco & Tana, que ses voleurs — un grand aux allures squelettiques (…) et l’autre, l’Italien, plus petit et bouclé — ont rencontrés dans le métro, juste avant d’aller au match : eux viennent de se marier, voyagent à destination d’Amsterdam avec arrêt à Bruxelles pour assister au match, puisqu’on leur a offert le Graal. On ne meurt pas pendant son voyage de noces, se répètera Tana, hébétée, après que son homme l’aura sauvée de la horde — cours, Tana — quand lui périra étouffée par une foule bloquée, en bas des tribunes, par des barrières de béton — désormais interdites — qui ne céderont pas et provoqueront l’étouffement de nombreux spectateurs. C’est une scène qui ressemble à la porte des Enfers, et les supplications de Tana — Francesco, ne me protège pas — résonneront longtemps après, dans toute la narration, en fait. Aucun d’entre eux, ni Tonino, ni Jeff — et les livres qu’il écrirait— ni Francesco, ni Tana, ni Gabriel, ni Virginie ne savent (encore) rien des frères Andrewson, dont Geoff, le benjamin — parti avec Doug et Hugie sans doute parce qu’ils n’ont pas réussi à convaincre leur père de prendre la 3e place — découvre l’effet de masse, les faces rouges et rondes pour la plupart, à moins, au contraire, qu’elles soient maigres et cassées, les hectolitres de bière consommés et les England ! England ! qui fusent.

    C’est par Geoff, qui se demande s’il est vraiment en train de faire ça, qu’on remontera l’écheveau de la misère sociale, la mère qui les défendra à distance et jusqu’au bout, avec cet aveu terrible, dans le roman : il parait que c’est une croyance très anglaise et très optimiste, au final, de penser que si l’on ne dit rien des choses terribles, elles ont d’elles-mêmes la faculté de s’estomper et de se dissoudre dans les brumes du Midland. C’est par Geoff qu’on comprendre les mécanismes de la sauvagerie, sa fatalité, aussi, la honte et la disgrâce, dira Margaret Thatcher, tombées sur (leur) pays. Tu veux croire qu’on t’aimera en faisant comme ils font, lâche Elsie, sa petite amie, à Geoff, à son retour : elle est infirmière, lit Rimbaud dans le texte, elle le sauvera sans doute quand ses frères et leurs amis sont déjà damnés avant d’être condamnés.

    C’est par le biais de ces narrateurs divers, Jeff, Gabriel, Tana, Geoff, par leurs positions (dedans/dehors) que les cercles concentriques se rapprochent, qu’on aborde l’événement par ses frontières narratives. Par des actions secondaires, anodines — la jalousie qui fait que Gabriel, retrouvant Tonino inanimé, va effacer le numéro de téléphone de Virginie qu’il avait laissé inscrit sur sa main — qu’on aborde l’essentiel, cette chose que l’Europe entière a vue en croyant ne pas la voir. Par le dérisoire des objets — rien de plus insurmontable que l’existence de deux brosses à dents et d’un gobelet en plastique — que Tana prend conscience de la perte à venir. Se dire que ça ne tenait qu’à un grillage et à un mur de béton. La troisième et dernière partie porte sur le deuil insurmontable — reprendre le dessus, tu parles d’une expression à la con ! — et des répercussions qu’aura le procès (de 26 visages, de 24 meurtriers), trois ans et quelques mois après le drame. C’est la ouate, entre temps, a trusté les charts en France, mais la chanson est à prendre au sens premier, tant Tana n’a aucune intention de s’en sortir, puisque s’en sortir, c’est accepter le pire. Il faudra un voyage en Italie et en Sardaigne pour que les cercles se bousculent d’eux-mêmes, encore, et qu’un après se dessine, peut-être. Qu’on aille au-delà de l’étourdissement.

    Les clubs anglais seront interdits de compétition en Europe pendant cinq ans, les mesures de sécurité prises seront drastiques, les condamnations ont été lourdes — même le secrétaire général de l’UEFA a écopé de trois mois de prison avec sursis et 30 000 francs belges d’amende — mais il faudra du temps pour que le You’ll never walk alone reprenne ses lettres de noblesse autour des stades. Qu’on se souvienne que Liverpool, c’est d’abord Paul, John, Georges et Ringo. Et que chacun comprenne que la sauvagerie, quand elle est motivée par des pulsions identitaires, n’a pas de Nation.

    Laurent Cachard

    Dans la foule
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2006)

  • “Ceux d’à côté” de Laurent Mauvignier

    “Ceux d’à côté” de Laurent Mauvignier

    Ceux d’à côté, roman paru en 2002, c’est la vie mode d’emploi mâtiné de l’Étranger, le tout à la sauce Mauvignier, dans une narration d’un quotidien à faire pâlir d’ennui — le poisson rouge, le vieux voisin du dessus — le plus chaleureux des lecteurs. Mais c’est un compliment, parce que c’est sa façon de raconter les histoires croisées de Catherine (Cathy), Claire, sa voisine, Sylvain, celui qui va lui ravir, et cet homme, inconnu, qui n’est rien mais qui va se déterminer en laissant Claire pour morte, sous le coup d’une pulsion. À la Meursault.

    Cathy travaille à la cantine d’une école, s’apprête à passer un concours (de musique), de se définir autrement qu’elle paraît là, quand Mauvignier s’en empare, lui fait raconter — en monologue intérieur, toujours — son quotidien, la voisine avec qui elle a sympathisé, qu’elle allait même pouvoir connaître mieux si Sylvain n’avait pas débarqué dans sa vie, et pas dans la sienne : et puis quand il y a eu Sylvain, ce n’était plus pareil. On n’a plus parlé comme avant de ce que c’était que d’être toutes seule set d’attendre ensemble que le prince charmant trouve la sonnette de l’immeuble. Elle est sans illusions, Cathy, se satisfait des balades jusqu’à la mer que le couple lui propose, de temps à autre. Ils écoutent du Schubert, dans l’illusion de la plénitude.

    Mais le récit se rompt quand Claire est agressée chez elle, violée sans que le mot, jamais, ne soit prononcé. C’est Cathy qui la retrouve, laissée pour morte — l’impression que Claire va garder — et va peu à peu s’approprier le drame pour ce qu’il a d’inusuel : parce que maintenant, c’est presque mon histoire, d’une certaine manière, si on veut, et pas seulement parce que c’est moi qui l’ai trouvée. Une histoire qui agit comme un révélateur du vide de son existence — d’habitude, je sais tellement bien ne plus avoir de sentiments pour qu’être toute seule, ce ne soit pas être rien — jusqu’à ce qu’elle cherche à croiser, elle aussi, un type comme ça, dans ses rêves, au bar-tabac — où ils vont se côtoyer sans qu’elle le sache — à la piscine, lieu commun aux protagonistes ; elle le cherche et c’est inavouable, sauf pour elle-même : J’ai besoin peut-être de cette peur-là pour me mettre à vivre un peu une autre vie que celle où je tourne en rond.

    Mais Mauvignier ne serait pas lui-même s’il se contentait d’un récit, s’il ne le doublait pas de l’histoire racontée, de façon croisée, par le criminel. En pleine métaphysique de l’acte qu’il a commis, condamné (parce que leur punition, c’est ce qu’ils ont fait) à faire avec. Mais vindicatif : ça prouve quoi, ce que j’ai fait ? (…) comme si on était que ce qu’on a fait. Cet homme qui est passé à l’acte parce qu’il voulait juste ne plus avoir peur, parce qu’en lui, il n’y avait que de la sauvagerie prête à mordre, on suit aussi son monologue, phénoménologique, la façon dont il est passé d’une vie presque normale (avec une compagne, un travail, des amis) à la fatalité d’être désormais celui qui a fait ça. Cathy ne dit pas autre chose, finalement : ceux qui nous comprennent, ce n’est pas nous qu’ils comprennent. Ça n’est ni l’étage ni ce qu’on donne à (entra)percevoir aux voisins qui dit de nous ce que nous sommes.

    Dans ce nouveau roman (c’était son 3e, il n’en dérogera pas) sur l’attente — attendre quoi, puisque m’approcher des autres, c’est m’éloigner de moi — l’inverse de l’action, le vide, ce presque rien(répété en fin de chapitres, souvent) qu’elle comble. On a un questionnement, que seul le silence que Mauvignier met en place, peut poser : allez dire ça à ceux pour qui la vie est faite. Leur raconter que les victimes et les bourreaux, c’est au même dégoût qu’ils se découvrent, aux mêmes fatigues qu’on les reconnaît. 

    Ceux d’à côté est un roman dense, qui peut troubler dans sa façon de montrer qu’on est tous une partie, plus ou moins, de chacun de ces gens pris dans la même ville anonyme — c’est tellement vaste, quand il n’arrive rien — et soumis aux mêmespalpitations. Qu’on taira, neuf-cent quatre dix-neuf fois sur mille. Parfois, pourtant, la millième dépend d’un sourire — qui donnerait à ma tête ce qu’elle n’a plus d’être habitable.

    Laurent Cachard

    Ceux d’à côté
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2002)

  • “Seuls” de Laurent Mauvignier

    “Seuls” de Laurent Mauvignier

    Seuls est un roman extrêmement condensé qui date de 2004, dans l’ordre, c’est le 4e de Laurent Mauvignier. Lequel condense, là encore, toutes ses énigmes dans un titre qui suggère que les solitudes sont multiples et que chacun y a droit, à sa façon. L’histoire, c’est celle de Pauline qui revient de l’étranger — où elle a vécu avec Guillaume, qui y est resté — et reprend naturellement sa place dans l’appartement que Tony et elle partageaient quand ils étaient étudiants. Sans savoir que son être, son départ et son retour ont totalement déterminé Tony, dans ce qu’il a fait — l’abandon de sa maitrise de Lettres, le refuge dans un travail sisyphien de nettoyeur de trains — et dans ce qu’il s’est toujours refusé à dire, même à lui-même. Trouvant normal que Pauline n’ait pas songé à être amoureuse de lui, prétextant sa folie à lui de rester patient autour d’elle ; ils partagent tout, les confidences, les galères, mais elle ne se rend pas compte qu’il est là pour elle exclusivement, qu’il a beau tenter de se convaincrequ’attendre Pauline était plus beau qu’être avec elle — en mode proustien — il ne voit son rêve coïncider avec la réalité que dans l’illusion d’un retour qui n’en est pas un, qui sera soumis à temporalité, forcément.

    Que le goût amer qu’il y a à partager les échecs, il le vit au centuple, quand elle s’en remettra, toujours. Il se bat pour ne passuccomber à cette haine de croire que Pauline lui devait des comptes, s’est arrangé physiquement, s’est apprêté pour l’accueillir comme il se doit, qu’elle se sente chez elle… Il ne demande rien davantage que partager cette grande banalité de la vie, celle que son père a vécue avec sa mère avant qu’elle meure et qu’elle les laisse seuls, à deviner comment un homme doit faire pour vivre comme ça. Il lutte, Tony, toujours enclin au reniement de lui et à l’effacement, à consigner pour lui ce qu’il pense dans ses carnets secrets. Il s’était bien déclaré, à 12-13 ans, mais elle avait mis ça sur le compte d’une passade, était revenue à ses vrais soucis de jeune fille, qui grandira dans la certitude, dit Pauline au père de Tony, qu’il n’a jamais aimé que l’impossibilité d’être aimé.

    Le père, c’est celui qui va recueillir les confidences de son fils, poussé à croire qu’avec elle, c’était tout ce qui semblait possible du temps où ils étaient étudiants qui était revenu. Qui verra son fils s’enfoncer dans un autre deuil impossible, se renfermer sur lui-même — vous savez, c’est étrange, ces derniers temps, Tony est redevenu Tony, lui dit-elle. — J’aurais voulu la gifler, se souvient-il. Puis disparaître, sans prévenir personne, après avoir délibérément choisi de ne pas venir au déménagement de P. qu’il avait lui-même organisé.

    Après être passé voir son père pour lui dire qu’il ne savait plus faire, mentir, s’arranger ; vouloir — enfin — lui dire parle-moi de l’Algérie et en être incapable : toujours Pauline qui revenait. Deux jours après, c’est l’ancien qui va la voir pour tout lui dire, enfin (également) de qui est son fils et de ce qu’elle en a fait, autant que lui. Avant qu’elle renverse l’accusation, et que la fin laisse exsangues les protagonistes et le lecteur dans ce qu’elle révèle de tout ce que personne n’a voulu voir. Et les montre Seulsface à leur perception de l’histoire, le poids de ce que chacun cache et que peut-être il ignore. Le désastre déjà joué, que racontera un ultime narrateur de ces vies entremêlées.

    Il y a 21 ans, Mauvignier s’ancrait dans l’écriture du silence et des mots cachés. Dans tout ce qu’il y a derrière ce qu’ils disent.Les mots faits exprès, fait-il dire à son narrateur. Dans la description pointilliste des situations qui les arrachent — on fume beaucoup et on boit autant, pour leur échapper, dans Mauvignier — dans la litière du chat, la tasse de café ou la cendre qui s’accumule. Dans Seuls, c’est par accumulation qu’il construit un récit par strates, jusqu’à la chute — la fin de l’attente — qui révèle tout ce que le sacrifice peut contenir de déni et de refoulé. Ce que les apparences doivent à la colère.

    Laurent Cachard

    Seuls
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2004)

  • “Continuer” de Laurent Mauvignier

    “Continuer” de Laurent Mauvignier

    Je n’ai pas beaucoup mémoire d’avoir été parcouru d’un tel frisson à la toute fin d’un roman. Peut-être s’explique-t-il par la part de culpabilité de ne l’avoir pas lu avant, d’avoir connu une époque où je ne lisais plus les livres d’un auteur que j’ai pourtant toujours trouvé essentiel ? Qu’importe, la fin, renversée, de Continuer, 10e roman de Laurent Mauvignier, paru en 2016, m’a tellement bouleversé après que le roman m’a tenu en haleine que j’ai eu de la peine à quitter ces personnages.

    Samuel et Sibylle, le fils et la mère, qu’on trouve, directement, confrontés à des possibles voleurs de chevaux, une culture au Kirghizistan, ce pays montagneux d’Asie Centrale dans lequel mère et fils se sont exilés pour trois mois, en solitaire et à cheval, donc, puisque c’est tout ce qu’ils ont partagé en 16 ans, marqués par une séparation, un déménagement (à Bordeaux) et un décrochage, à tous les niveaux. Sibylle veut sauver son fils de la perte, rattraper sa vie à elle qui part à vau-l’eau (on saura plus tard pourquoi) : est-ce qu’elle va finir de tomber, comme elle voit que son fils est en train de tomber ? l’acte fondateur (décider) est là, elle vend la maison paternelle à laquelle elle semblait tant tenir, prend une disponibilité de son travail d’infirmière — quand tout la destinait à devenir chirurgien — va contre les moqueries de son ex, Benoit, le père de Samuel, qui n’a de cesse de la ramener  ma pauvre chérie — à tous ses échecs précédents, au sens des réalités qu’elle n’a jamais eu, selon lui. Quand elle le fait venir, chez elle, alors qu’elle s’était juré qu’il n’y mettrait jamais les pieds, il tourne tout en dérision, se moque du robinet qui fuit (ploc) comme s’il était l’incarnation de sa propre nécessité conjugale, se dit qu’un bon pensionnat réglerait tout, comme ça l’a fait pour lui. Mais si Sibylle s’accroche à son idée folle, c’est qu’elle sait que c’est le seul moyen de sortir de sa dépression, de retrouver l’essentiel en renonçant aux fausses valeurs occidentales.

    Au pays des Chevaux Célestes, elle attend que Starman & Sidious, les montures qu’elle a achetées et que Samuel a nommées — pour Bowie & Star Wars — montrent à son fils qu’elles sont plus que des chevaux, enfin, qu’elles sont devenues des chevaux, qu’il faut comprendre, gérer, bichonner. Elle veut qu’il comprenne la valeur d’une simple bouteille d’eau, de quelques feuilles de papier-toilette, il faut que tu prennes, dit-elle, le moins de place possible dans le monde qui va t’accueillir. L’adolescent taciturne, skinhead en perdition, va regimber, s’enfermer dans ses écouteurs, mais suivre le rythme, dense, vivre les soirées chez les nomades qui accueillent, toujours, parce que c’est la coutume : il y a toujours un homme pour expliquer qu’on doit aider celui qui passe devant la porte de notre maison : si les portes des yourtes ne se ferment pas, c’est uniquement pour respecter cette règle.

    Sa mère leur parle russe — la langue de ses grands-parents — il en a les bases mais ne dit rien, s’agace de ce que Sibylle pût être populaire, voire plaire à un des randonneurs (français) qu’ils croisent, deux fois. Au fur et à mesure qu’ils avancent dans le périple, qu’ils tombent dans le piège facilement, sans se rendre compte qu’il se renferme sur eux et qu’ils ne pourront pas faire machine arrière, Mauvignier, par analepses, éclaire le passé de Sibylle, quand elle espérait encore en la vie, qu’elle aimait éperdument Gaël, ce motard rencontré sur fond de station essence ExxonMobil, avec le cheval ailé comme symbole qui peuple encore ses cauchemars, récurrents, qu’elle se destinait à la chirurgie et qu’elle avait même écrit un roman, accepté par les éditeurs, comme Beckett — d’où le prénom de son fils — ou Modiano, sans en croire ses oreilles.

    Il raconte l’histoire d’une vie ancienne, d’une vie morte, dont ne subsistent que la honte, le dégoût, le mépris de soi. Il use de l’anaphore — pourtant, X3 — pour dire à quel point elle était bien partie, dans la vie, et que tout s’est écroulé. À coup d’attentat à la station RER B à Saint-Michel — le 25 juillet 1995, revendiqué par le Groupe islamique armé algérien — une faille dans ses valeurs humanistes qu’elle a tu mais qui ressurgira un soir où Samuel, qui a trop bu, lâchera — sans rien savoir de ce qui s’est passé dans la vie de sa mum’ — une diatribe anti-musulmans (les Arabes) stupide et confuse : il a peur des images qu’il voit des banlieues, lui qui n’y est jamais allé. C’est le point de rupture dans le voyage, la séparation brutale, un dénouement violent. Les vies secrètes de deux voyageurs ont pourtant un point commun, qui agira comme un révélateur dans une chute dramatiquement belle : le Heroes de David Bowie, une chanson qui parle de se maintenir debout même si c’est pour un jour, d’être ensemble, des héros pour un jour. 

    Mauvignier excelle dans la façon de reconstituer, par petites touches, les éléments qui ont fait une vie avant la vie qu’il narre, et se sert d’un roman d’aventures* – paysages et cultures à l’appui – pour écrire sur l’élément fondateur de toute création, l’amour infini d’une mère pour son fils. À ce titre, le renversement final, que Benoît, le père, qui se croyait imbattable, sur tous les terrains, perçoit via une partie de oulak-tartych, ce jeu où les jeunes s’affrontent(à cheval) autour d’un mouton décapité, est éloquent. Sans un mot, comme toujours, chez Mauvignier.

    *idée venue de la lecture d’un article du Monde en 2014

    Laurent Cachard

    Continuer
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2016)

  • “Autour du monde” de Laurent Mauvignier

    “Autour du monde” de Laurent Mauvignier

    Autour du monde, paru en 2014, a reçu le Prix Amerigo-Vespucci, décerné au festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, qui récompense des ouvrages portant sur le thème de l’aventure et du voyage. Ça tombe bien, parce que le 10e roman de Laurent Mauvignier porte parfaitement son titre, et s’appuie sur un événement majeur de l’histoire de la géographie (et ses corollaires), le tsunami du 11 mars 2011 au Japon, un séisme de magnitude 9,1 survenu dans les profondeurs de l’océan Pacifique, qui déclencha une vague meurtrière qui fit 20 000 morts et laissa derrière elle un demi-million de personnes sans-abris.

    C’est d’abord via Guillermo, un Mexicain en visite au Japon—un départ subit, comme il les aime—qu’on va assister, sur place, à la genèse de la catastrophe : il est avec Yûko, rencontrée depuis peu, ils forment depuis 72h un couple bukowskien à base d’alcool, de drogues, de sexe sauvage et de bagarres, ils partent sur un coup de tête pour le sud du pays—elle l’invite sans vraiment lui demander de venir, simplement en ne lui interdisant pas de le faire—il est tout à ses pensées sur le corps tatoué de la jeune fille—à l’énergie d’une bête marine et secrète—quand ça arrive lentement, un frissonnement. Deux minutes de tremblement avant la vague. Sur la première phase, Yûko sait ce qu’il faut faire : on l’a appris à l’école. Guillermo, lui, doit sa vie—ironie—au séisme de Mexico, en 1985, mais dans sa stupéfaction, il ira là où il ne fallait surtout pas aller ; Yûko n’a pas la force de le prévenir, elle sait au fond d’elle-même que des milliers de gens vont mourir ici.

    On ne trouvera trace d’elle que dans les autres récits dans le récit, enchâssés ; Mauvignier, c’est sa marque de fabrique, passe d’une histoire à une autre au sein d’une même phrase ; c’est Frantz, qu’on retrouve en croisière, à bord de l’OdysseeA, en pleine Mer du Nord. Il est seul à bord, ne s’accommode pas de la compagnie des autres, surtout ceux qui, comme lui, ont gagné le voyage—les Heureux Gagnants—au supermarché, comme dans Loin d’eux, tiens. Tout juste ouvre-t-il un œil sur le mystérieux Dimitri Khrenov, parce qu’il trouve sa fille Véra à son goût. C’est par l’information reçue de la catastrophe au Japon que le lien se fait, puisque Dimitri est un sismologue rompu à la tectonique des plaques qui tient conférence (improvisée) dans un salon, s’émerveillant d’un monstre à 800 km/h devant des croisiéristes qui ne goûtent guère le catastrophisme. Pas moi qui suis responsable s’ils construisent des villes entières là où leurs ancêtres savaient qu’il ne fallait pas le faire, maugrée-t-il. Avant que Frantz, dans le récit, lui sauve la vie puisque, frappé d’Alzheimer, il s’est aventuré quasi-nu sur les pontons, en pleine nuit… On bascule une fois de plus, devant des images des Bahamas et de République Dominicaine, avec l’histoire de Taha et Yasemin, venus d’Istanbul ; Taha est un professeur de sport qui a peur de l’eau—la peur dans tout le corps—mais il la surmontera en compagnie des dauphins.

    Mauvignier compose un puzzle fait de grandes et de petites pièces, puisqu’on passe sans prévenir à l’aéroport de Tel-Aviv, avec Salma qui arrive le 10 mars—veille de la catastrophe—et se fait arracher son sac par un voleur profitant de la panique liée à un attentat raté, dans l’aéroport. On est dans l’actualité du Printemps arabe, elle vient se confronter, à 46 ans, à l’origine de ses grands-parents, à une histoire familiale faite de secrets et de non-dits. Elle prend un taxi pour Jérusalem, la ville trois fois sacrée, ses six millions d’arbres qui la cernent à la mémoire des six millions de déportés, rencontre Luli, avec qui elle va s’entendre, confronter leur vision du passé qui détermine le présent, elles iront à Yad Vashem, le mémorial des victimes de la Shoah, entre deux monologues intérieurs—son grand-père était-il nazi, est-ce pour ça qu’il s’est retrouvé au Chili, là où sa mère et elle sont nées ?—ou débats enflammés (comment voulez-vous que sept millions de Juifs entourés par une centaine de millions d’Arabes ne soient pas perpétuellement inquiets ?) sur ce qui fait les origines et l’identité. Puis on passe à Moscou, dans le froid, avec Syafiq, de Kuala Lumpur, qui regarde à la télé les images du Japon, s’intéresse à cette miraculée sauvée par sa doudoune qui lui a servi de bouée (Yûko). Il veut faire du tourisme, sans conviction, termine chez Mc Donald’s pour bien souligner l’absurde que la mondialisation a créé, retrouve Stas qui prétexte l’accouchement de sa femme pour l’éviter pour, finalement, se noyer dans un épisode de sexe sauvage, qui clôture une histoire d’amour née à Rio—le bracelet brésilien en est témoin—qui ne dépassera pas la nuit.

    L’énonciation s’accélère, chez Mauvignier, qui écrit au futur simple et use du On pour mieux souligner l’antiphrase puisqu’aucun avenir n’est possible entre eux et que leur union n’est qu’une chimère. On n’en saura pas plus puisque c’est Monsieur Arroyo qui a pris le relais du récit : il est Philippin, préposé aux serviettes dans un hôtel de luxe à Dubaï. Il ne se plaint pas, dans ce décorum où l’eau, le sable, les palmiers ont été construits, il a embarqué, jeune, pour changer de vie, très loin de la misère, il est maintenant à l’ombre de la richesse, c’est déjà, considère-t-il, être presque riche soi-même. Que la Française fortunée, qu’il attirait quand elle était seule, fasse semblant de ne plus le connaître une fois son mari arrivé, n’a aucune espèce d’importance pour lui : de toute façon, Monsieur Arroyo ne pose pas de questions. Coïncidence, on enchaîne avec Dorothée et Denis, des jeunes mariés en partance pour le pays qu’il a fui—mais dans lequel il retournera mourir—les Philippines ; juste le temps, dans l’avion, de percevoir l’envers du décor de l’idylle, les tromperies qu’on n’a pas pardonnées et on débarque dans le cratère du Ngorongoro, en Tanzanie, avec Stephen et Stuart et leurs épouses Jennifer et Maureen, interchangeables dans leur fonction de working girls uper-class australienne.

    L’Afrique, elles connaissent, mais ça n’empêche pas Stuart de descendre du 4X4, à la grande surprise de tous, pour s’avancer vers les lions, seul avec son appareil photo. Un geste—le luxe de l’adrénaline, l’apparence du danger—qui fera ressortir les vieilles histoires, les coucheries, la rivalité et des secrets plus lourds encore. Il fallait mettre en scène sa supériorité sur le reste de ses concurrents : la photo—les siennes sont toutes ratées—prise par sa femme trônera au-dessus de son bureau, à Sydney. Peter, lui, est noir, mais ne connaît rien à l’Afrique, c’est à Rome qu’on le retrouve, une ville qu’il connaît par cœur, lui, le Londonien, mais c’est la première fois qu’il s’y retrouve au bras d’une jolie jeune fille, Fancy, qu’il a ravie à Owen… son propre fils. Peter veut garder Rome comme sa ville éternelle, il est loin des préoccupations humanitaires de son fils—mon père est un putain de Noir qui méprise tous les Noirs—se heurte psychanalytiquement au Moïse de Michel-Ange (dans le Rione Monti, dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens) quand Fancy, elle, découvre à la télévision, aussi, les ravages d’un séisme d’une magnitude de 8,9, les mêmes images d’une Japonaise miraculée qui fait le lien entre les histoires. Le monde entier est reconstitué autour d’une même articulation, qui l’a secoué. Juan et Paula passe le Golfe d’Aden, en Somalie, quand des pirates attaquent leur catamaran : leur tour du monde s’arrêtera là, parce que le vieux flic en retraite n’a pas voulu s’avouer vaincu.

    On passe vite à Giorgio et Ernesto, les Italiens, qui se sont liés quand la femme du premier est partie et celle du second est décédée ; ils vivotent, se chamaillent un peu quand le premier convainc le second de partir à la frontière slovène, à Nova Garica, dans le plus grand casino d’Europe ; la veille du départ, les deux sont pris de scrupules et les rôles s’inversent, il est question de la peur de gagner pour l’un, de réhabiliter son image pour l’autre—en aidant son ex-femme à mourir dignement—de Géronimo, le chien, qui s’est échappé, de ce court voyage qu’ils feront quand même avec ceux qui ont payé une misère ce qui va leur coûter une fortune. Alec et Jaycee partent eux pour la Thaïlande avec Samran et Lisbeth : c’est dans ce pays que Jaycee va, petit à petit, se laisser habiter par les esprits, elle, l’Occidentale qui se désole qu’on ne puisse pas parler de ces choses-là chez elle sans passer pour une cinglée. Elle disparait une nuit, et le lecteur remonte l’écheveau de ses failles, de son enfance, de sa maternité, avant de basculer sur une scène d’autostop et de Mc Donald’s, de nouveau, entre Bill et Mojito—un gros lard de Portoricain—destination la Floride ; c’est au comptoir du dîner que les images de CNN leur montrent tout le Nord-Est du Japon rayé en rouge, mais les deux hommes n’y font pas attention ; il y aura l’histoire des deux frères Mitch—l’écrivain qui n’a pas écrit une ligne depuis cinq ans—et Vince, d’un parricide évité de justesse,  un conducteur raciste et acariâtre qui n’aime pas Obama, Deanna, la banalité de l’Amérique qui a renoncé, il y a à la télé, dans les brumes de l’explosion de Fukushima, l’idée que le Japon, si lointain, va les emmener ailleurs. Je peux te dire que j’en ai rien à foutre, si tu veux, rétorque Vince.

    Il y a Disneyland le lendemain pour réconcilier la famille—moins le frère reparti sans un mot—il y a Fumi et ses parents en voyage à Paris, Fumi, qui veut téléphoner à ses grands-parents… au Japon, Autour du monde, c’est l’histoire de tous ces gens qui ne se rencontreront jamais liés par un instant, un seul, celui qui a fait basculer le monde sans que ceux qui n’ont pas été directement touchés lui accordent la moindre importance. C’est l’histoire d’un monde global mais fragmenté, isolé dans chacune des solitudes qu’incarnent la farandole de personnages que décrit Mauvignier, un kaléidoscope de cultures restreint, parfois, au pire de chacune d’entre elles. Quand un événement—un vrai, celui déterminé par son immédiateté, son intensité et son historicité—se déroule dans le monde, chacun se souvient, des années après, ce qu’il faisait à cet instant précis. Laurent Mauvignier s’est une fois de plus servi de ses cercles concentriques narratifs pour se souvenir de ce qui a précédé—juste avant—le 11 mars 2011, ce qui a suivi également : les répliques ne sont pas toujours que sismiques quand le monde a bougé.

    Laurent Cachard

    Autour du monde
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2014)

  • “Des hommes” de Laurent Mauvignier

    “Des hommes” de Laurent Mauvignier

    Et puisque l’Algérie—les événements—s’est inscrite en filigrane, disais-je, dans les deux premiers romans de Laurent Mauvignier, il est temps de me souvenir d’un ouvrage que j’ai eu le loisir de faire étudier à des classes de 2nde, c’est dire si ça n’est pas d’aujourd’hui. Non pas que je n’aie plus eu, entre-temps, à m’occuper de 2nde, mais parce que faire étudier un tel roman, désormais, est inenvisageable : pas parce qu’il est (trop) complexe, mais parce que le processus d’abrutissement, lancé à pleine allure, ne le permettrait plus ailleurs que dans des cercles privilégiés. Bref. Des hommes, paru en 2009, trois ans aprèsDans la foule, qui avait marqué les lecteurs par sa construction, là encore (chronique à paraître), c’est un roman sur la Guerre d’Algérie comme il en paraissait peu, encore—je citerais Le Dehors ou la migration des truites, d’Arno Bertina, Une guerre sans fin de Bertrand Leclair et, j’ose, ce petit roman, Tébessa, 1956, dont on parla un temps. Couplé dans ma mémoire à un film majeur, pas assez reconnu, la trahison, de Philippe Faucon, le dilemme des harkis, la porte qu’ils ouvrent dans leur conscience avant de la laisser ouverte aux sourires kabyles des fellaghas…

    Pourtant, en reprenant Des hommes, c’est toujours The Deer Hunter, le film de Michael Cimino, qui revient en mémoire, tant la structure—et la volonté—sont les mêmes d’aborder LE sujet par derrière, une époque par celles qui ont suivi, qui les a déterminées sans que ses acteurs l’aient choisi. Des hommes commence dans la même semi-campagne (entre exode rurale et milieu industriel) que dans Loin d’eux, La Bassée. On entre, via le découpage d’une journée (après-midi, soir, nuit, matin) qui structure au roman, dans la salle des fêtes du village qui accueille la retraite de Solange, cantinière du collège, et ses 60 ans. Arrive Bernard, son frère ainé—qui ne voit plus qu’elle de la famille nombreuse dont ils proviennent. Un narrateur omniscient et tournant décrit une scène qui va glacer la fête quand Bernard, l’alcoolique (pour faire vite) que tout le monde ici appelle Feu-de-Bois, lui offre une grande broche en or nacré, de chez Buchet, qui surprend l’assemblée, Solange en tête, mais aussi tous les témoins, qui jasent : avec quel argent ? On le soupçonne de l’avoir volé à sa mère, qui ne voulait plus le voir, lui intériorise C’est à Solange, c’est pour Solange, ça ne regarde personne mais la broche va se faire déclencheur de tous les non-dits—le fonds Mauvignier—et les rancœurs accumulés. Ils ont toujours crevé de jalousie, pense-t-il. Et, comme si un ressort avait été cassé, va déclencher le mécanisme de la mémoire autant que ce que ce Bernard assène à Saïd (Chafraoui), l’un des convives. – Lui, le—Arrête—le bougnoule, les mots sont lâchés et comme toujours chez Mauvignier, c’est ce qu’ils ne disent pas qui compte. Rabut, le cousin, le bachelier, le pense en lui-même, néanmoins : impossible pour moi de porter la main sur Feu-de-bois ; il est membre du conseil municipal—le même qui a rejeté la candidature en son temps de Chafraoui—membre de l’Amicale des Anciens d’Afrique du Nord et à partir de là, toute la violence et le ressentiment contenus des décennies écoulées vont construire le récit. Parce que Feu-de-bois, chassé de la fête, part s’en prendre à la femme de Chafraoui, chez lui, dans une scène glaçante d’implicite dont le lecteur gardera longtemps le sourire mort, impossible de l’agresseur via la description, clinique, d’une mobylette au sol, dans la cour, avant l’arrivée du mari, qui le met en fuite. 

    Des hommes, le soir, c’est le conciliabule de ceux, importants, qui se réunissent chez Patou pour savoir quelle suite donner à l’affaire—il aurait pu faire pire, je veux dire—considérer la plainte qu’il faut porter ou pas. Ce sont les pensées du cousin Rabut qui voudrait dire Monsieur le Maire, vous vous souvenez la première fois que vous avez vu un Arabe ? mais qui ne le dit pas parce que ça n’est pas permis. Qui voudrait interpeller l’édile (est-ce qu’il y est allé, est-ce qu’il a vu ? Est-ce qu’il s’est ennuyé, est-ce qu’il a eu peur ?) mais sait qu’il est trop jeune pour ça. Il y a Solange, qui défend un idiot alcoolique, mais pas un idiot méchant.—Qu’est-ce qu’il vous a fait, Bernard, pour que vous le détestiez comme ça depuis toujours ? Il y a cette faille chez les Anciens d’Algérie, leur façon de ne pas en parler, du séjour au Club Bled, cette part d’eux-mêmes cachée ou calfeutrée (…) endormie. Il ne s’agirait pas qu’on remette sur Feu-de-bois toutes les haines et les rancoeurs qui trainent encore dans les familles. La mort de sa jeune sœur Rosie, qu’il a rejetée, sa façon, en catimini, de nous mépriser, pense Rabut, parce qu’il a vécu un temps, en banlieue parisienne. Quand, lorsque la quille est arrivée, il a envoyé un télégramme à ses parents, Bernard, pour direqu’il ne rentrerait pas. Il a mis 15 ans pour le faire quand même, laissant Mireille, fille de colon, rencontrée à Oran et les deux enfants qu’il a eus d’elle sans un mot d’explication. Désireux de récupérer l’argent de la loterie que sa mère lui avait pris, puisque  mineur, alors. Le reste, on n’en saura rien (quand il est revenu, pas un mot, à personne) parce que dans Mauvignier, les choses ne se dévoilent pas, elles se devinent et s’imbriquent entre elles. Et quand il est revenu, je veux dire, quand il est revenu, quinze ans après tout le monde, ça a été comme si pour lui la guerre venait de se terminer. 

    La guerre, on y retourne par analepse au tiers du roman, quand Bernard prend le train pour Marseille, en 1960, avec sa valise en bois et son missel ; il se jure de tenir les 28 mois réglementaires pour ensuite récupérer son dû, ne fait pas attention aux jeunes hommes comme lui qui s’entassent, en ricanant ou sans un mot. Il se dit, quai de la Joliette, que cette fois, il va voir la mer, même pour une nuit, sans savoir que toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ. Qu’il la passerait sous les petits serments qu’on s’était faits à soi-même de ne rien dire de ce que c’était là-bas. Et le roman, dans sa nuit, d’ouvrir sur les expéditions punitives, villages rasés, bébés projetés au sol, le moindre suspect (de rien) abattu. Il y a Rabut, Bernard, Châtel le pacifiste, Nivelle—ironie ?—Poiret, les autres. Il y a les photos des chéries qui les attendent (ou pas) : ici, les femmes sont des souvenirs cachés dans le portefeuille, ou celles qu’on va voir en permission, sans que ça compte. Il y a la peur du guet, l’effroi du craquement de brindilles sous des pas, il y Fatiha, 8 ans, dont Bernard gardera la photo quand il aura oublié ses enfants, il y a Idir et son grand-père, héros de Verdun, mais ca ne compte pas, ces harkis, traîtres aux Algériens. Ils parlent des Arabes, comme si tous les Arabes, comme si. Il y a surtout l’absurde de l’expédition punitive d’une expédition punitive, le médecin de la caserne retrouvé muscles arrachés jusqu’au squelette, et les questions que Bernard—pas encore Feu-de-bois—se pose—ce qu’on ferait aussi, nous autres, si on nous privait de nos terres—et qu’il tait, sur la place d’armes. Tous savent déjà que quelque chose a changé. On ne sait pas quoi. Rien ne va changer. Et pourtant tout.

    Des hommes, c’est un roman sur savoir se taire (…) mais plutôt se taire et ne pas savoir. On assiste au basculement de Bernard—dans l’alcool et la fureur—à la suite d’un rendez-vous amoureux manqué au Météore, quand il en était encore aux projets d’avenir et aux pensées humanistes (s’il était Algérien, sans doute serait-il fellaga), quand il se demande si des hommes font ça, des deux côtés. À l’essence de l’inimitié avec Rabut, aux vieilles histoires qui ressurgissent entre eux. Au cœur qui se vide, aux mains qui en viennent à elles, pour une bagarre qui va déterminer leur vie : parce qu’ils passeront la nuit en prison, qu’ils ne seront pas au rendez-vous de la caserne, que… C’est Février qui raconte un dénouement qui n’en est pas un, puisqu’il crée lui-même le nœud des existences et de leur récit. Cette idée ridicule (…) de penser qu’ils ne se sont pas réveillés… Avant que lematin soit laissé à Rabut, pour un finale époustouflant de beauté triste.

    Mauvignier, en 2009, avait déjà laissé une trace importante, en une décennie de littérature ; là, en s’emparant d’un sujet—la guerre, la Grande pour les vieux—c’était pas Verdun, votre affaire—la corvée de bois et les lâchages en hélicoptère des plus jeunes partis sauver le pays dont lui (Bernard) n’avait pas vraiment compris qu’il était en danger—qu’on pouvait à peine évoquer (Benjamin Stora a toujours établi qu’il fallait 50 ans pour parler d’une guerre, on y était), il devient un auteur majeur dans sa façon de laisser les choses se dire d’elles-mêmes, une fois de plus. Pas sur les photos, qui ne laissent rien savoir de la peur au ventre. Mais dans les correspondances des événements et de leur conséquence sur la vie qu’ont vécue les personnages—si Mireille n’a pas été au rendez-vous du Météore, c’est que les pieds de vigne de son père ont été saccagés, Tous des communistes, tous d’accord avec des terroristes. Même dans l’Histoire, la phénoménologie joue son rôle. Surtout dans l’Histoire.

    Laurent Cachard

    Des hommes
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2009)

  • “Loin d’eux” de Laurent Mauvignier

    “Loin d’eux” de Laurent Mauvignier

    L’année d’avant Apprendre à finir, quand on était encore, pour un an, dans le siècle de Sartre et de Claude Simon, Laurent Mauvignier sortait, à 32 ans, son premier roman, dense, volontairement irrespirable dans la mise en page, Loin d’eux. Une histoire de deuil(s) dans une famille modeste, une histoire jamais dite. Ou bien à mi-texte, dans une généalogie dont il faut sortir le père (Jean), la mère (Marthe), mais aussi l’oncle Gilbert, la tante Geneviève, Luc, le fils, Céline, sa cousine. Autant de personnages qui deviennent narrateurs, directement ou indirectement, dans cette famille—ceux d’ici—où on espère et on attend que le bonheur vienne à nous.

    Luc a quelque chose en lui qui ne veut pas grandir, pensent ses parents, qui s’agacent de son inaction—les heures passées dans sa chambre, cette zone de rêves aux affiches de vieux films de cinéma—mais prennent de plein fouet son départ pour Paris, son travail de serveur (sartrien), dans un bar. Le constat que ce sont les choses irritantes qui manquent le plus, malgré les lettres qu’il envoie, qui rassurent en peu de mots, lesquels ne trompent personne. Parce chacun de ceux qui restent a sa propre vision de ce qui a généré l’absence, et le non-dit : la mère—qui s’est enfermée dans des intonations qui ne manquaient pas d’avoir été prélevées dans la voix de (mon) père, souvent—s’est protégée d’un Luc il pense à autre chose bien pratique ; le père—qui a connu l’Algérie, un filigrane dans le travail de Mauvignier—aux mains qui se sont fondues dans la peinture bleue de l’usine, qui aurait voulu qu’il vienne au moins une fois pour voir là où la vie m’écrasait mais n’a jamais su lui dire autre chose qu’il le comprenait quand il ne le comprenait pas.

    Lui, il vaut mieux que ce qu’on a eu, ça a été leur seul credo, qui ne tiendra pas quand l’absence se fera plus marquée, plus définitive. Parce que la famille est frappée par la mort, doublement, une première fois quand le mari—courageux, ce qui vaut toutes les valeurs, dans ce milieu—de Céline se tue en voiture. On n’a jamais bien su dire les choses, lâche Gilbert, quand Luc voit dans le cérémonial des funérailles une mise en scène patraque : une dégringolade des mots sur le malheur. Il exhorte sa jeune cousine à ne pas se laisser déterminer par ceux qui la restreignent à ça, désormais (Ils ne veulent pas que je vive), quand lui est pris par ses propres démons—son invisibilité, ses bruits dans sa tête—qui l’emporteront, ne laissant qu’un Post-It jaune griffonné au stylo Bic, ouvert sur deux points qui ne démontrent rien. J’aurais jamais cru comment ça tournerait, la vie : les propos qu’il a tenus à la mort du mari de sa cousine se retournent contre ou sur lui, quand dans le même temps, en Hamlet moderne, il sait que mourir c’est pareil que dormir. On sent qu’ils taisent ce qu’ils portent, dit-on de ces gens simples : peut-être qu’un homme ça vit les choses dans le silence, avance-t-on comme explication, quand Geneviève lâche, elle, un Qu’est-ce qu’on n’a pas su ? qui ne dit rien de l’acrimonie—inavouable—qu’elle voue à son neveu, lequel a perverti le deuil de sa fille. 

    On est à quelques heures de Paris, en pleine campagne, dans les années 80, à la louche. Il y a une belle relation entre les deux cousins—depuis l’enfance nous gardons nos secrets, moi et Céline—mais elle ne sera pas le sujet du récit d’un éloignement culturel avant d’être géographique. C’est un roman sur le conflit des générations, diraient les sociologues d’aujourd’hui, mais c’est surtout un récit sur le non-dit, le silence et les non-dits qui bouffent tout, à une époque où parler ne se faisait pas, dans ces milieux. C’est pas comme un bijou, mais ça se porte aussi, un secret, lit-on en incipit. Un roman sur le conditionnel passé—le mode du regret—quand le père, dépassé, se dit peut-être, on aurait pu, se rappelant que Luc, profitant de l’absence momentanée de sa mère, a concédé une fois les bruits, ces choses sans nom qui vous tordent le ventre. Le drame—le sien, le leur—tient lieu de conséquence d’un indicible trop écrasant : peut-être il était mort, Luc, des mots enfouis.

    En en parlant, je ne dévoile pas l’action, que le roman intègre par strates de narrations, par la structure même du récit, en deux parties, dont la 2e en comprend deux ; l’écriture, disais-je, est très dense, s’interrompt, parfois, pour passer à la ligne, dans un rejet abrupt. Les narrateurs sont rappelés dans le récit pour que l’énonciation soit fluide, on veut savoir ce qu’il adviendra de ces hommes frappés par le sort comme s’ils étaient programmés pour ça. On lit des scènes de village qu’on lirait dans Flaubert et pourtant le récit est contemporain, c’est dire, en soi, l’anachronisme qui pèse sur ceux qui y habitent. Ceux d’ici, en opposition à ceux qui rêvent d’ailleurs ; un ailleurs qui ternit tellement les affiches de cinéma—Jean Seberg, Greta Garbo, Marlene Dietrich, Gary Cooper, par-dessus tout—que les acteurs semblent se parodier eux-mêmes et perdent toute forme de conviction dans l’illusion. C’est un roman sur l’effacement, de soi, des autres, de ce qui est censé faire la vie.

    Laurent Cachard

    Loin d’eux
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (1999)