Auteur/autrice : Laurent Cachard

  • “Apprendre à finir” de Laurent Mauvignier

    “Apprendre à finir” de Laurent Mauvignier

    Replonger dans Apprendre à finir un quart de siècle après l’avoir lu, c’est retrouver une langue qui a marqué le début de celui-ci, en s’appuyant sur un titre qui (me) renvoie à Jankélévitch, pour qui on n’apprend pas davantage à finir qu’on apprend à commencer : pour commencer, il faut commencer, et l’on n’apprend pas à commencer. Pour commencer, il faut simplement du courage, écrit-il dans Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien, en 1980, et si Mauvignier reprendra pour lui le sujet du courage, c’est pour l’associer à la connerie, dixit celui qui doit réapprendre à marcher, après un grave accident de voiture.

    On n’imagine pas les Éditions de Minuit—fondées sur les règles du Nouveau Roman, en rupture avec les structures classiques du récit—se satisfaire d’un tel synopsis, c’est donc par un monologue intérieur, celui de la femme de la victime qui récupère son mari après de longs mois passés dans la chambre 903, dans la maison familiale, réaménagée pour l’occasion, que se jouera le roman. Là encore, les choses seraient simplistes si l’accidenté n’avait pas envisagé—échéance de quinze jours à l’appui—de la quitter, après qu’il a rencontré une autre femme. Pas une bonne femme, de celle qui épluche les oranges, mixe les légumes et prépare les soupes. Dès lors que le véhicule s’est encastré contre le mur—la voiture trop solide, les murs pas assez—il y a collusion des temps, de fait, chez celle qui reste : Elle (l’autre), c’est fini, elle n’existe plus, tout renvoie la répudiée à l’époque où on était ensemble.

    Littéralement, présent (de narration), passé (pour renvoyer à la colère, à la violence) et futur simple (je n’aurai plus peur de la maison vide) se mêlent, le conditionnel est suscité (il faudrait du calme) dans une langue débitée (phrases nominales, anacoluthes, sujets répétés) et pourtant (quasi) proustienne, dans ce qu’elle fait dire de l’anodin (le bouquet de fleurs, le vase idoine…) qui prend valeur de matière. C’est donc le récit intérieur (sur son vélo, parfois, en rentrant des ménages qu’elle fait chez… Albertine) de la radioscopie d’un amour, qui démarre par un maintenant qu’il était revenu éloquent. Et pourtant, ça avait eu lieu, avant, se souvient-elle, évacuant, de suite : on dit tellement de choses sous la colère. L’abandon (son abandon de moi), elle le dénie dans une boulimie de soins, enfouissant l’impression que l’autre nous repouss(e) en nous, sans savoir ce qu’il (lui)reprochait, c’est un classique que Mauvignier réinvente dans une métaphysique (lutter pour vivre, c’était vivre contre moi) associée à la stricte mécanique (alors je sais pour l’avoir vu ce qui fait relever des corps).

    On suit les progrès du miraculé (le temps reviendra de l’ombre fraiche et des nappes étendues sous les chênes, quand on vous dit qu’on n’est pas loin de la Recherche !) via les pensées de cette femme sans nom, dont on sait juste qu’à force d’avoir laissé la salle de bains aux enfants le matin, elle a renoncé à s’apprêter et que, puisque les choses changent, elle est passée de la folie—s’ils avaient su dans ma tête les idées folles, le tuer, tuer ses enfants—à la résignation puis au nouveau fol espoir. Mais je n’aurai plus peur de rien, lâche-t-elle au mitant du roman—il n’y avait pas de place pour imaginer ce qui se passerait plus tard—avant d’être confrontée, de nouveau, dans la révélation d’un lit défait, à l’essence de ce qu’était devenue sa relation, retrouvée en une seconde dans l’œil de son fils aîné, qui lui demande, quand le père s’est enfin assis à la table familiale, si elle est contente, et qui répond de lui-même, c’est bien, c’est bien. Comme dans Sarraute (ou presque), tiens.

    Qu’est-ce qui se serait passé si j’avais laissé Philippe me dire ce qu’il voulait, ça occupe la deuxième partie du roman, quand les lumières de la Cité, le matin, l’éclairent sur l’illusion qui l’a nourrie, me rendre à moi le monde comme je l’avais voulu, quand elle préfère, dit-elle, rester sage dans ses mensonges. C’était tout ce qui me manquait qui le faisait l’aimer, lâche-t-elle dans un accès de conscience dont le lecteur ne saura (jamais) s’il s’avérera, au quotidien, tant nos vies—à tous—sont composées d’abandons et de renoncements.

    En 2000, Laurent Mauvignier confirmait par ce (2e) roman un sens aigu de l’analyse et une écriture à part, pointilliste dans l’inutile, qui finit par faire sens ; les cercles concentriques d’Apprendre à finir tiennent le lecteur et recomposent l’histoire d’une vie, dont l’essentiel ne fait pas sujet (on devine que le mari a connu l’Algérie, son baptême en avion, ce qui pourrait expliquer sa violence, mais Mauvignier préfère s’attarder sur le voyage aux Baléares gagné à Intermarché) mais réside dans la télécommande du téléviseur et les outils qui rouillent dans la cabane de jardin. Le tout composant une réflexion sur la solitude dans le couple qui n’a pas pris une ride, en un quart de siècle.

    Laurent Cachard

    Apprendre à finir
    Laurent Mauvignier
    Les Éditions de Minuit
    (2000)

  • “Que peut Littérature quand elle ne peut ?” de Patrick Chamoiseau

    “Que peut Littérature quand elle ne peut ?” de Patrick Chamoiseau

    C’est toujours intéressant, au regard de la production littéraire actuelle, de mettre un écrivain en face de la question des fonctions de la littérature elle-même : ça permet de savoir quelles ont été ses lectures, les conditions qui les ont déterminées. Patrick Chamoiseau est un écrivain de la minorité, des opprimés de toutes sortes : c’est le préalable de l’essai (Que peut Littérature quand elle ne peut ?) qu’il sort aux éditions du Seuil, dans la collection Libellé.

    Un court essai issu d’un discours qu’il devait faire à Strasbourg en 2024, pour un colloque intitulé Lire le Monde, auquel il n’a finalement pas pu participer. Il en a gardé la structure pour interroger le rapport au monde des littératures, puisqu’il convient de les multiplier pour mieux les singulariser. Son postulat, c’est qu’il n’y a pas de littérature sans considérer toutes les oppressions, et sa liste est longue des peuples nations effacés, des Palestiniens aux Ouighours. Potentiellement, ça peut d’entrée tendre le lecteur (moi) qui s’est placé depuis longtemps du côté de Camus dans le discours de Suède après avoir d’entrée suivi Sartre, par impulsion. Mais puisque Chamoiseau sait ce dont il parle, qu’il en a fait le cœur de sa littérature propre—Il n’y a pas de mémoire, mais une ossature de l’esprit, sédimentée comme un corail, sans boussole ni compas, écrit-il dans Une enfance créole. Antan d’enfance (Gallimard, 1996)—puisqu’il s’est lui-même plongé dans les récits d’abbés savants et les écrits d’anonymes, de marins pour questionner une historiographie coloniale, la curiosité prédomine. Et se voit bien servie : puisque la littérature estchargée d’émancipation vers l’aurore des devenirs du monde face à un imaginaire capitaliste qui réifie la Terre et abîme le Monde, il faut user d’une conscience désormais individuée, dit-il en sollicitant Césaire pour que l’impérieuse nécessité de ne pas l’accepter reprenne le dessus. Il cite Hölderlin pour sa question à quoi servent les poètes en ces temps de détresse, Adorno pour celle d’écrire après Auschwitz, interroge l’emmêlement indépassable de l’humain et de l’inhumain et s’étonne—faussement—que nos littératures soient devenues étrangement anodines, inoffensives, silencieuses, liées à la loi du Marché. Démontre que lesvieux canevas du roman et de l’anti-roman ont fait place à des formes ouvertes, transversales, qui ne brisent plus la mer gelée en nous, attendait Kafka de ses lectures.

    Chamoiseau n’est pas Jourde, il ne va pas donner les noms de ces romanciers paresseux (dommage) dont chaque ouvrage est un fardeau supplémentaire posée sur les épaules fatiguées d’une littérature qui pensait qu’on apprendrait de ses maîtres. Discours réactionnaire ? La réflexion de Chamoiseau est (beaucoup) plus large, se fait ethnologique : selon lui, Édouard Glissant—Prix Renaudot 1958 pour La Lézarde, finaliste du Nobel 1992—a déjà démontré la créolisation globale du monde, depuis que ladécouverte du Nouveau-Monde s’est transformée en Tout-Monde et s’est imposée à nos esthétiques. Pour Chamoiseau, il faut revenir à la joie—spinoziste en cela que la joie elle-même, en tant qu’elle n’est plus seulement un plaisir parmi d’autres, quelque chose qui vient satisfaire une de nos souffrances, est un plaisir total qui vient satisfaire l’ensemble de notre être, quand on y parvient—retrouver le poète véritable, le Conteur primordial, celui pour qui chaque homme est avant tout des familles des amis des rêves des idéaux de combats des lieux des peurs et du désir, le tout sans ponctuation.

    Patrick Chamoiseau met en parallèle l’Imaginaire de la Relation avec l’Ouvert d’Hölderlin, encore, les possibles retrouvés au vif de l’Impossible, écrit—via ses notes de sentimenthèque, fil conducteur de l’essai—que c’est le communisme qui a affuté la poétique de Neruda, que le colonialisme a stimulé Kipling, la fureur raciste exalté Céline, etc. Il énumère les fastes de l’indicible, dit de la domination qu’elle a fait disparaître la Beauté, celle de Dostoievski. Sollicite—son autre raison de vivre—les jazzmen américains, tous mystiques ou religieux, habités par l’origine de la souffrance de leur aïeux dans les champs de coton. Il aspire à des puissances narratives nouvelles, raconte comment Michel Butor a résisté à l’invitation de Thor Vilhjálmsson, auteur des Nuits à Reykjavík, chez lui, jusqu’à ce qu’il lui raconte qu’en Islande, ils étaient 300 000 le jour, mais plus de 800 000 la nuit, une fois les elfes sortis. J’arrive, a répondu à ces mots l’auteur de la Modification, père du Nouveau roman.

    En filigrane, dans cet essai, on trouve Don Quijote, dans l’idée d’élaborer en solitaire son éthique du vivre. Cervantes m’a éclairé Rabelais et Villon et Faulkner me les a renouvelés, écrit Chamoiseau, pour mieux dénoncer, dans le même temps, unethnocentrisme européen dans l’idée de l’invention du roman—lequel s’appuie tout autant sur des griots africains, des conteurs créoles ou des hommes des poussières nomades. Il évoque les glorieuses défaites que sont aux yeux des grands romanciers (Faulkner, Kundera, Joyce, Proust…) leurs réussites les plus marquantes. Cette réflexion sur les littératures, qu’on comprend mieux sous l’angle de l’individuation (le Je) liée à la problématisation du Nous, via l’émancipation des identités minoritaires, les cultures composites, compose l’idée d’un organisme narratif visant à ce que la Personne s’accomplisse dans une constellation de Nous. Ce pourrait être un vœu pieux, c’est un brulot sur l’idée d’un art qui s’est refermé sur son industrie et ne s’inscrit plus dans une linéarité du temps, celle qui rend les (grands) auteurs intemporels, justement.

    Il faut aimer les littératures et les essais pour lire ce (petit) livre, souffler un peu à l’idée de ne pas se sentir tout seul face à l’océan de la production, souvent médiocre.

    Que peut Littérature quand elle ne peut ?
    Patrick Chamoiseau
    Éditions Seuil Libellé
    (2025)

  • “De province, où elles vécurent” de Christian Chavassieux

    “De province, où elles vécurent” de Christian Chavassieux

    Le recueil de nouvelles de Christian Chavassieux (De province, où elles vécurent – la rumeur libre éd.) se construit sur une boucle, puisque le prologue le dédie à Xavier, immense lecteur, et que la dernière nouvelle est consacrée au récit de son suicide, des répliques qu’il a entrainées auprès de ses amis, dont l’auteur et sa douce, à qui il consacre le plus long—près de la moitié de l’ouvrage—des récits, sous le titre Mado & Léo. Qu’il ait changé les prénoms, ici et là, n’y change rien, lui-même prévenant dès l’entame : Je vais donc nous livrer tous, nous livrer car écrire est un acte de trahison. Dans les inconsolables, l’histoire qu’il consacre à sa compagne, il y a d’abord cette mythologie des hirondelles et de la buanderie qu’elle laisse ouverte pour elles, honorée de leur fidélité, puis le peuple des chats du haut (et par conséquent celui du bas), la perte parentale, la phobie des autres et de la voiture, l’amour inconditionnel qu’elle partage en silence avec son écrivain, dans le dénuement—le luxe de ceux qui ont renoncé à l’aisance pour savourer le temps—les confessions au psychiatre, l’effroi devant l’avenir politique qui s’annonce. La ouate et l’autarcie salvatrices, la violence du dehors. La fin de vie, là aussi, la démence de la mère, l’abandon du père—pas de médecin, pas d’hôpital, pas d’urgences, ça ira comme ça—la querelle de qui des deux partira le premier, quand ce sera leur tour.

    De province est une somme de 15 nouvelles, certaines très courtes (une page, une page et demie) et d’autres plus conséquentes, dans la durée, jamais dans le sujet : les histoires qui me touchent, écrit-il, sont celles de perdantes. De perdantes irrémédiables. Toutes situées entre deux siècles, sans que rien n’ait vraiment changé, ni chez elles, ni dans le monde dans lequel elles évoluent. Qu’elles subissent, davantage. On y trouve des histoires de deuil, de fin de vie à l’EHPAD, de disparues dont on salit la mémoire en s’en moquant encore, de chômage, d’emplois aidés (vos TUCS, c’est du toc !), d’avortements répétés, d’enfants élevés dans la haine de leur mère, d’une terrible désillusion quand on croit voir un visage aimé tant attendu…

    Chavassieux avait averti, là aussi : enfant, il jugeait les femmes supérieures aux personnages masculins, avant de se rendre compte que la réalité était autre, et qu’elles pouvaient être absolument décevantes, comme eux. La désillusion (encore) est supérieure à l’idéalisation, et c’est là-dessus qu’il construit, d’une petite voix intérieure, l’énoncé de l’ensemble des non-dits qui construisent les relations humaines, celle d’une sœur qui refuse à la sienne de partager le deuil de leur mère, d’une directrice de prison qui refuse à des détenues de voir le fruit de leur travail artistique (sauf en payant), d’une femme—un corps brut de femelle sèche, millénaire, en T-shirt et poignets de force, laide, visage osseux, regard d’une dureté insoutenable—qui le renvoie à (s)es mollesses de vie confortable… Il y a cette clocharde qui le réveille en pleine nuit pour qu’il l’emmène à l’hôpital et qui ne s’en souvient pas le lendemain (les bonnes actions sont gratuites), cette jeune fille dont l’entretien à Pôle Emploi n’a fait que renforcer le sentiment d’exclusion, cette plus ancienne qui ne supporte pas qu’on ne l’ait pas retenue pour un festival parce qu’elle a plus de 50 ans et le fait culpabiliser. Il y a Angèle, Inès, Mina, Louise, Solène, il y a cette jeune femme violée en réunion par un grand connard de boucher-charcutier hilare, qui n’aura pour seule possibilité de défense de faire la gueule le lendemain. Les actions se situent en bord de Loire, dans la campagne reculée—on retrouve les prés de chardons deux fois—et quand il fait voyager ses protagonistes aux États-Unis, c’est pour qu’ils se retrouvent dans un diner paumé, avec Tom Waits en titre et fond musical : c’est l’Amérique des autres…

    On sait depuis l’Affaire des vivants que Chavassieux excelle dans le réalisme et qu’il sait mieux que les autres remonter les secrets de famille, les pathologies collectives et l’extraordinaire puissance de la nuisance sociale. Ce livre articulé autour du suicide et de l’échec pourrait plomber le lecteur s’il n’était pas doublé d’une très forte déclaration d’amour envers les plus opprimées de toutes—je suis moins apitoyé par le sort de mes frères—celle qui existent encore moins que les autres, qu’on gratifie d’un pauvre (Mina) méprisant quand on veut bien les nommer et qu’on humilie jusque dans la mort : celle d’une mère à qui on aurait juste aimé dire je t’aime, une seule fois, une autre à qui on aurait aimé demandé si elle nous avait aimé, au moins. Et puis il y a cette langue archaïque dans le sens le plus noble du terme, qui fait que les récits s’enchâssent et que l’ensemble se lit d’une traite : on dit trop souvent que la nouvelle mène au roman, quitte à ce qu’on retrouve, souvent, dans l’exercice, les mêmes défauts d’écriture (comptez le nombre de fois où l’anaphore est utilisée…) ; ici, c’est le roman qui a mené à la nouvelle, et c’est l’exercice d’un auteur essentiel, dans sa démarche et dans son œuvre.

    Laurent Cachard

    De province, où elles vécurent
    Christian Chavassieux
    La rumeur libre éditions
    (2025)

  • “Le dernier rêve de René Descartes” de Jean-Louis Cianni

    “Le dernier rêve de René Descartes” de Jean-Louis Cianni

    C’est toujours assez fascinant de lire un livre dont on a connu les premiers manuscrits : parce qu’on a un peu oublié d’une part, et que l’histoire se dévoile à vous avec complicité, mais aussi parce que le travail est passé par là et que ce qui s’annonçait comme prometteur s’avère, ce qui peut satisfaire l’auteur et celui à qui il a confié la lecture pour avis. Pas de triomphalisme, mais l’assurance forte d’être allé au bout d’un projet. Dans le dernier rêve de René Descartes (Éditions Istya & Cie), le philosophe Jean-Louis Cianni joue d’un ouvrage à trois niveaux de lecture. 

    Le premier est romanesque et table d’entrée, dès l’avertissement, sur la vérité possible mais invérifiable : l’histoire qu’il va raconter le sera via un personnage inconnu de l’histoire officielle, Thomas Vasseur, jeune orphelin recueilli par le sulfureux abbé Picot, libertin notoire — au sens politique et physique — qui le confie à son tour à son illustre ami Des Cartes (la graphie sera celle-ci), lequel a repéré sa vigueur — Thomas est du genre je bande donc je suis — et son talent pour les mathématiques, cette façon de sortir de la grande rotation des apparences (quand la philosophie, lira-t-on, consiste elle à les refuser). 

    Le deuxième est philosophique, strictement, puisqu’en faisant de Descartes un personnage, Cianni permet au lecteur d’en saisir le propos comme si le Maître s’adressait à lui (au discours direct, en italique). Il y a un indéniable apport de savoir dans l’ouvrage, mais il n’est jamais didactique : ainsi croise-t-on, au hasard, la description de l’arbre de la connaissance tel que Descartes l’a défini, avec la métaphysique comme racine, la physique comme tronc et toutes les autres sciences comme branches ; l’appareil à mesurer la pression de l’air, qui lui permet de nourrir la réflexion sur le vide qu’il mène avec son jeune ami Pascal ; ses travaux sur l’animal-machine, sur les passions humaines, dans les entrailles d’un lapin écorché vif ou via les mouvements deMonsieur Grat, son petit chien. On notera également les façons dont Descartes (Cianni ?) règle quelques comptes avec ses opposants, contemporains, tels Gassendi, prêtre et savant atomiste, qui prêche l’inverse de son cogito, et Thomas Hobbes, l’Anglais, pour qui l’essentiel n’est pas dans ce que je suis, mais celui que je suis. Ou des plus anciens, Platon en tête, cettevieille peau de l’Antiquité.

    Le troisième niveau de lecture, enfin, est historique, puisque le roman se construit sur l’invitation de Descartes à la Cour de Christine, Reine de Suède, et fabrique son exposition là-dessus : sur l’hésitation qu’il met à y répondre — du fait de son âge, son peu d’appétence pour le froid, sa misanthropie, aussi : J’aime la solitude et la liberté. Je me consacre à la recherche de la vérité. Pourquoi me jetterais-je dans le nid de vipères d’une cour royale ? — puis au mitan du roman, sur la décision et le voyage lui-même, qui s’organise. La reine Christine désire que le philosophe l’éclaire sur l’amour et le souverain bien, des questions sur lesquelles Thomas, à Egmond, le sollicitera aussi, tiraillé entre les séances furieusement sexuelles qu’il s’accorde avec Geertje, la fille de ferme et l’émotion absolue que lui a procurée Ana — l’exquise passante — dès le premier regard. Elle est femme du marchand de fleurs, l’entreprend pour travailler son français, se refuse à lui tout en se promettant. En Hollande, Thomas perd de son innocence, commence à contester l’autorité du maître — tout lui semble artificiel dans le monde de Descartes (…) La vérité n’a pas sa place ici — ses accointances avec des milieux ésotériques (les frères de la Rose-Croix), sa duplicité dans son histoire amoureuse. Il règle sa rivalité avec Schlütter, le secrétaire, par une émulation dans la mathématique qui le voit suppléer, pas à pas, son aîné. Voit l’homme qu’il est venu servir se servir pour résoudre son dilemme (partira, partira pas ?) de la méthode énoncée dans le discours du même nom, celle du chemin en forêt : Quand on se perd dans une forêt, il faut aller tout droit ; on arrive toujours quelque part au terme, où qu’on se trouve, on s’est au moins sorti de l’égarement et de l’indécision.

    La deuxième moitié du roman, sans trop en dire, s’annonce en son juste milieu, en titre de chapitre : la mort pourrait venir. L’Histoire a retenu que Descartes a quitté la Hollande pour la Suède en septembre 1649, qu’il est mort à Stockholm en févier 1650, à 54 ans. Après un dernier portrait à Haarlem réalisé par le peintre Hals, de la chambre de rhétorique, dans lequel Thomas jurera reconnaître un bout de l’âme du philosophe, Descartes et sa troupe prennent la mer, une odyssée au cours de laquelle Thomas s’affranchira plus encore d’un philosophe qui lui confie pourtant une mission essentielle, une fois qu’ils seront arrivés à Stockholm : retrouver Francine, qui y vit, qu’il a aimée jadis — un amour d’enfance dont le vrai Descartes n’a jamais cherché la trace, tu t’en doutes, me glisse l’auteur. Le même Descartes qui sera averti via le pittoresque Commandant du bateau des mœurs assez confuses de cette Reine qu’il va visiter, son genre indéfini, le piège dans lequel il pourrait tomber, dans ce nid de vipèresque Picot confirmera par lette, dès son arrivée. Entre temps, sur mer, on aura droit à de belles scènes, comme celle où Pierre, matelot français (de Marseille, avé l’assent) démontre à Thomas, sur les filins des mats, qu’entre penser et agir, il y a une distinction que sa connaissance ne dépassera jamais, ou quand dans une scène quasi-théâtrale (stichomythies à l’appui), Schlütter et Thomas se confrontent enfin, déterminant la prise de pouvoir du second. Descartes, lui, fait encore illusion, expliquant le phénomène de parhélie, l’impression d’avoir deux soleils, le premier n’étant qu’une réplique lumineuse du second, là aussi. Mais Monsieur Grat est mort en mer, et la superstition est forte, dans ce milieu : c’est un mauvais signe, que le séjour du philosophe à Stockholm confirmera. Les dés sont pipés entre le calvinisme de la Reine de Suède et le pan luthérien que défend Descartes en lui parlant d’Elisabeth de Bohème — tout en restant distant sur le terrain de ses propres croyances, même quand le retors père Viogué l’entreprend sur le terrain glissant de la transsubstantiation (du lexique barbare, pour Thomas) et sa parabole issue desMéditations métaphysiques, le morceau de cire* extrait de la ruche — à qui il a dédié les principes de la philosophie, à qui il a dédié le traité des passions de l’âme. La Reine Christine, mystérieuse, le bat froid tout en le maintenant en résidence, s’intéresse davantage à son jeune secrétaire, qu’elle entraînera via sa suivante, Astrid, dans des parties qui lui rappelleront — la construction est cyclique — celles qu’il menait à Paris avec Lisette, dans l’insouciance. Mais entre-temps, l’homme a vieilli et s’est affranchi, comme on le fait d’un maître dont on a tiré la leçon.

    La mort de Descartes, inattendue — au vu du centenaire qu’il s’était lui-même promis — laisse une part policière à un roman dont on nous dit qu’il est en soi une enquête libertine, avec ses rebondissements finaux, ses leurres féminins, et la fin de l’innocence de celui qui aura passé neuf mois – une éternité – auprès de M.Des Cartes. La vérité telle que nous voudrions qu’elle soit, définitive et incontestable, n’existe pas, dit Thomas, en guise de finale. On jurerait que Jean-Louis Cianni romancier s’est joué lui-même des mille masques imaginés pour incarner à son tour la grande fable qu’est la vie, et le rêve qu’il a prêté à René Descartes, en 311 pages.

    * « Prenons pour exemple ce morceau de cire : il vient tout fraîchement d’être tiré de la ruche, il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur sont apparentes ; il est dur, il est froid, il est maniable, et si vous frappez dessus, il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci. Mais voici que pendant que je parle, on l’approche du feu : ce qui y restait de saveur s’exhale, l’odeur s’évapore, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine peut-on le manier, et quoique l’on frappe dessus, il ne rendra plus aucun son. »

    Laurent Cachard

    Le dernier rêve de René Descartes
    Jean-Louis Cianni
    Éditions Istya & Cie
    (2025)

  • “Le vin par tous les temps” de Florence Monferran

    “Le vin par tous les temps” de Florence Monferran

    C’est un vrai livre de philosophie que nous propose Florence Monferran avec son Vin par tous les temps, dans la mesure où l’historienne (de formation, passée du sombre des années 30-40 au vivant, au meilleur) s’interroge autant sur le temps en tant que concept mais aussi décline ses acceptions, celui de l’Histoire, de la météorologie, d’un espace-temps qu’elle questionne, refusant l’image figée qu’on confère à la vigne en sollicitant ses régions, ses cépages, les couleurs, les formes de bouteille, etc.

    Elle enracine un thème—le vin, la vigne—dans l’Histoire, puisqu’il s’y prête, mais interpelle le présent tout autant que les renouvellements en cours. La vigne, c’est l’Art du temps, explicite-t-elle, un objet culturel qui renvoie à des saveurs antiques : le chapitre cathédral de Maguelone n’est-il pas considéré comme seconde église après Rome ? Elle tend des ponts entre le temps, Florence, s’intéresse à une domestication de la culture de la vigne, en Languedoc—terre pionnière, rebelle, ouverte à toutes les cultures—vieille de 11000 ans quand on la croit récente dans le domaine, sollicite Héraclite : au même titre qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on ne goûte jamais deux fois le même vin, suivant qu’on se situe dans un endroit ou dans un autre, avec parfois peu de distance.

    En philosophe, c’est par l’arché—l’origine—qu’elle explique l’évolution des vignes, avant les Grecs et les Romains, va chercher des cépages en Gaule, des vins des Phocéens datés du VIe s. avant notre ère, parle du plus grand cépage du Languedoc, porteur d’histoire et de renommée, dit des Anciens qu’elle-ils—travaille-ent—à conserver la même minutie qu’eux. Sans chimie de synthèse—juste du soufre contre l’oïdium, notre bête noire. Elle pourrait accabler le présent si elle n’était pas profondément de nature optimiste : selon le constat du IPBES, le GIEC du vivant, il ne reste plus que quelques années pour changer de trajectoire. Cite, entre (beaucoup) d’autres, Aurélien Barrau quant à la capacité sidérante qu’a l’homme de ne tirer aucune leçon de la factualité la plus violente, s’appuie sur un calendrier vigneron—l’hiver, la nature en sommeil ; rien ne vaut la taille de mars ; l’été, toutes les craintes…—toujours plus en décalage pour défendre sa vision atypique du slow wine, fondée comme aux Clos de Miège, son domaine, sur la veille sur la maturité, la quantité, le soin, l’équipe, le patrimoine. Elle parle de vendanges thaumaturges, miraculeuses dans tous les sens du terme, constate un écart d’un mois en dix ans sur la fin de la première.

    Mais elle ne se plaint pas, rappelle que ce qu’il y a dans le vin, c’est avant tout du raisin, du raisin et du travail. Et se pose, entreMaurice et Hortense, ses contenants, en héraut de l’Hérault, défendant la culture bio—le bio, ça vient naturellement, c’est l’appel du terroir—son rôle protecteur lentement reconnu, son image sortie des soixante-huitards (pourtant essentiels sur le sujet), sa philosophie, une fois de plus. Vante le retour à une grande vertu, l’observation, l’acte individuel pour le bien commun. On est en pleine réflexion, qu’elle illustre, à chaque chapitre, par des emprunts divers, de Deltheil à Colette, de Heidegger, dans l’être-étant, à Dionysos, évidemment, pour finir.

    La nouvelle donne ampélographique (liée aux cépages), le fait qu’on cultive jusqu’à l’île de Groix ou du vin orange en Géorgie (elle précise néanmoins qu’un visiteur débarquant de la fin du Moyen-âge ou de la Renaissance ne serait pas dépaysé) n’empêche pas la régionale de l’étape de vanter les atouts de ses terres, des vignes en franc de pied, des vins légers, vers Sète et Agde, des vins de sable, convoquant Brassens et Valéry. Des vins de l’arrière-pays, aussi, dans la reconquête viticole, du noyau Minervois-St Chimian- Fougères, des vins d’un Gard patrimonial et hédoniste. Elle parle des femmes du vin, celles qui collaborent avec la terre, disait Yourcenar, explique à demi-mots qu’elles doivent toujours démontrer leur expertise, cite Pascaline Lepeltier, passée de la philosophie à la sommellerie. Comme la vigne l’a emmenée vers la philosophie, Florence. Il faut ça pour prendre la démesure du temps, énonce-t-elle. Ça n’est pas le double effet de l’anaphore et de l’antiphrase (« non, je ne dirai pas », p. 242) en dernière partie d’ouvrage qui va la décourager, au point où elle en est. On imagine qu’elle a fabriqué ce livre avec autant d’amour et de patience qu’elle met à suivre et libérer un cru. Ça tombe bien, c’est un livre qui se déguste. A petites gorgées et sans modération.

    Laurent Cachard

    Le vin par tous les temps
    Des racines et des raisins à l’horizon 2030
    Florence Monferran
    BBD Éditions
    (2024)

  • “Le bleu du lac” de Jean Mattern

    “Le bleu du lac” de Jean Mattern

    Le Bleu du lac, un roman de 2018, est une tragédie grecque. Du moins en a-t-il les apparences, et même les personnages, puisque Viviane Craig, la narratrice, fait le trajet de métro londonien qu’elle a toujours connu pour se rendre chez son amant, James Fletcher, mais elle le fait dans une sorte d’hébétude, en petite robe noire qui la gratte, pour assister à ses obsèques et jouer pour lui, dans l’église de St Anselme et de Ste Cécile —deux martys, dont la patronne des musiciens—à la demande intrigante de son exécuteur testamentaire, l’Intermezzo de Brahms qu’il a toujours aimé, qui l’a toujours fait bander.

    Ce pourrait être tristement anodin, mais Viviane et James ont été des amants que rien ne prédestinait, surtout pas la vie maritale et heureuse qu’elle mène avec Sebastian. Qui l’a sortie un jour de son statut de Mme Bovary du piano—un seul disque enregistré vingt ans auparavant—pour la convaincre de remplacer un jour au pied levé le prodige croate Pogorelich à Wigmore, comme, se dit la narratrice, Anthony Hopkins a triomphé en substitute de Sir Laurence Olivier, ou Pavarotti, dans la Bohème.

    Cette amante ardente de Brahms connaît la gloire soudaine, les sollicitations, et accepte l’invitation à dîner de cet homme atypique, grand vulgarisateur télévisuel de la musique classique à la BBC. Ils deviendront des amants comme seule l’acception classique peut définir : des êtres qui aiment et qui sont aimés en retour. Connaîtront la plénitude dans le secret, jamais la culpabilité. Viviane, dans ce train de la District line, se dit qu’ils incarnaient, puisque c’est le mot, le mythe d’Aristophane—je n’étais plus rien d’autre que sa partie manquante, et lui la mienne—mais elle ne peut rien en dire, à personne, doit se convaincre qu’elle fait le trajet pour un enterrement à la place d’une étreinte, un cercueil à la place de son lit, qu’elle aura passé sa vie à vouloir échapper à un amour trop grand pour eux pour finir emmurée, comme une nouvelle Antigone : je me sens comme une héroïne de tragédie grecque sans avoir l’étoffe pour le rôle.

    Elle remonte leurs étreintes, son emprise, s’apprête à croiser ceux et celles à qui il aura brisé le cœur ou le nez—il pratiquait la boxe—par sa gueule d’ange et sa candeur, son uppercut impeccable et son sexe majestueux. Mais elle ne les verra pas, et s’en réjouit : faute de place dans le chœur, le piano a été placé à côté de l’orgue, en haut. On ne la verra pas non plus, elle n’aura qu’à laisser la musique ruisseler. 

    Viviane doit vivre la brutalité—j’ai laissé la bombe éclater en moi—d’un deuil qu’elle ne peut dire à personne, qui fait écho à celui qu’elle a vécu dix mois avant, quand sa fille Laura s’est tuée bêtement, en glissant dans sa douche, le 11 septembre 2001, laissant les images se confondre avec une autre tragédie. Elle doit faire face, également, à la honte—l’addition de nos fautes fait aussi le prix d’une vie—quand l’un des drames prend le pli sur l’autre, inconsciemment. Quel sens a le deuil d’une femme mûre pour son amant, quand elle a vécu la plus absolue des tragédies ? La voix de Laura s’efface petit à petit de sa mémoire, concède-t-elle ; si celle de James devait s’éloigner elle aussi, alors je saurai que la vie ne vaut pas d’être vécue. James est mort en provoquant le diable, en n’écoutant pas les apnées du sommeil qui se multipliaient, refusant de masquer son beau visage d’un appareil respiratoire.

    Combien de temps faut-il pour mourir ainsi, se demande celle qu’on affubla du surnom détesté de Greta Garbo du piano—qui pourtant puisa la force de son jeu et de son mystère dans ses amours clandestines ? Moins longtemps que l’Intermezzo en Si bémol qu’elle doit jouer pour lui. Dire que nos vies se jouent ainsi, en quelques secondes…

    Comme toujours chez Mattern, les récits s’entremêlent sans qu’il ait besoin de les traiter tous. Au pire, il en fera un autre livre, lui qui aime jongler avec les similitudes, dans les prénoms—Gabriel, le gendre français, qui repart avec Simon, son fils, une fois sa femme disparue—comme dans le jeu des origines, ici l’identité populaires de James, la façon dont il a dû s’en défaire. On note celui in abstentia de Sebastian, son documentaire sur le Septembre noir, ses voyages à Munich et en Israël, dont il est rentrédifférent, sans qu’on en sache plus. La façon dont il intervient in fine—je n’en dirai rien ici—pour une chute qui redéfinit tout ce qui a été dit auparavant. Cette femme en robe noire, condamnée à un deuil clandestin, se jure qu’elle ira une fois par an là où son amant se recueillait, sur les rives du Lac d’Annecy, retrouver les reflets du Lac bleu de Cézanne, cette toile qu’il chérissait. Qui lui revient quand elle voit celui entre Wimbledon Park et Southfields, dernier aperçu de la nature avant de traverser la Tamise. Et cette question, lancinante : puisque son corps disparaît, son esprit, en suis-je (encore) la gardienne ou n’existe-t-il simplement plus ?

    Laurent Cachard

    Le bleu du lac
    Jean Mattern
    Éditions Sabine Wespieser
    (2018)

  • “Les bains de Kiraly” de Jean Mattern

    “Les bains de Kiraly” de Jean Mattern

    On retrouve dans les bains de Kiraly—rétroactivement, c’est un roman de 2008—ce qui fait la force et l’originalité des romans de Jean Mattern : contenir des pans entiers de l’Histoire (et son pendant, l’histoire familiale) en 120 pages, chez Sabine Wespieser. En suivant les révélations de Gabriel, le narrateur—on n’en connaît le prénom qu’au mitant du roman—dans une synagogue de Londres, qui lancent une construction cyclique du roman, l’emmène à présenter l’histoire d’amour absolue et évidente—deux êtres humains peuvent-ils reposer l’un dans l’autre ?—qu’il a vécue avec Laura, ses rires, ses passions, leur voyage à Amsterdam, son enthousiasme à elle devant les Tournesols de Van Gogh, son sang à lui qui se glace devant la ronde de nuit de Rembrandt, le souvenir du père à l’annonce de la mort accidentelle de sa fille. Sa sœur, Marianne. Il avait 10 ans, et l’incipit renvoie à la mécanique du corps, aux pas hébétés posés dans le cimetière en suivant le convoi, qu’il voudrait pouvoir revivre en pleine conscience. Laura lui a permis, dit-il, de sortir de la salle d’attente de sa propre vie, du moins le croit-il. Jusqu’à ce que son parcours—études brillantes (pour deux ?), fuite déguisée en Angleterre—le ramène à ses propres démons, la langue que chuchotaient ses parents, le fatum—Dieu a donné, Dieu a repris, les préceptes du père—que Léo, qu’il rencontre dans un cercle de lecture, va opposer à Mr Porree, spécialiste du Roi Lear.

    Les deux se lient d’une amitié indéfectible, et c’est dans la confession—par lettres, un temps où ils étaient éloignés l’un de l’autre—que Léo va trouver les mots que lui n’a jamais sus, traitant de la mort de Charlotte, sa sœur à lui, par méningite quand il avait 10 ans, également. Des lettres qui vont faire écho, dans le deuil impossible et l’isolement qu’il provoque, des confidencesqui étaient autant de révélations sur (m)a propre histoire. Avec, pour mise en abyme, un film au ciné-club, vu ensemble, l’histoire d’une fratrie anéantie par la mort brutale du grand frère. Les répliques de cette mutation—ces changements soudains définis par Virilio—seront brutales, provoqueront la nécessité d’en savoir plus sur son identité réelle, à peine entraperçue par sa visite, un été, à l’oncle Jozsef (le même que dans les rives du Danube ?)—excentrique professeur d’histoire au Lycée Foch de Montpellier, qu’il n’aura pas eu le temps de vraiment connaître—son enfance en Hongrie, la tache aveugle de notre géographie familiale, souligne Gabriel. Lui-même est devenu un linguiste redoutable, habitué à ses grammaires intimes, qui trouvera chez M.Stobetzky, le libraire de Bar-sur-Aude (le village parental) les réponses qu’il comptait trouver dans la Bible, (mal)traduite de l’hébreu. C’est sur Thomas Mann que le libraire orientera ce gamin de 13-14 ans qui dévore 5 livres par semaine, en fera le futur traducteur de Tonio Krüger, du même auteur. Ce qui le mènera à Budapest, pour un colloque sur l’écrivain. Et là, au hasard d’une visite dans le cimetière Kerepesi, dans les allées, son regard se porte sur une tombe, celle de Kareth Roth, son grand-père. Lequel a bien été Juif pendant quelques semaines.

    Gabriel, dont les cauchemars récurrents le ramènent au trou béant avec, au fond, le cercueil de Marianne, vivra cette succession de révélations comme une libération doublée d’une damnation. Ira nager à chaque fois qu’on le mettra en face de ses choix ou de la paternité qui s’annonce à lui. Pour oublier que les bruits du cœur de son enfant, à l’échographie, se confondent avec l’écho des pelletées de terre qu’on a jetées sur le cercueil de sa sœur. Remontera l’écheveau jusqu’à cette impression, dans la synagogue de Budapest, de ne pas être là par hasard, d’être de retour. 

    La narration se croise entre cette nécessité du passé et l’urgence du présent, leur incompatibilité, ces mensonges faits de silence et d’absence, dans son dictionnaireland de bureau. Il écrit à Léo, officiellement pour lui dire sa joie d’être bientôt père, mais lui avoue, dans le même temps—le courriel est reproduit in extenso dans le roman—que c’est lui, Léo, qui a trouvé dans les courriers qu’il lui envoyait, les mots pour dire comment on meurt, et, plus grave, qu’il ne sait pas dans quelle langue il lui faudra parler à son enfant. Il est devenu un spécialiste des mots, oui, mais des mots des autres, et l’aveu qu’il fait de ceux qu’il a volés à Léo—qui ont sans doute séduit sa femme, à distance—est un aveu terrible. Inextricable pour quelqu’un dont la quête—la voie/la voix—ne conduira qu’à la demande du Grand Pardon—même à Yom Kippour, un Juif n’est pas seul devant Dieu—pour ceux qu’il a abandonnés au nom de ceux qui l’ont laissé. C’est incroyable comme c’est facile de partir, se dit-il dans les bains turcs du grand hôtel Gellert, à Budapest. C’est sans doute beaucoup plus complexe de rester, oui. Encore faut-il avoir la notion du temps. 

    NB : ce très beau roman est écrit sous l’égide de Jérémie, le livre de Franz Werfel que son oncle Jozsef lui a offert pour ses 13 ans. Une histoire qui fait lien entre le présent et la crise que traverse Clayton Jeeve, un jeune écrivain anglais dont la mort de sa femme, Leonora, a provoqué une dépression qui a tari sa créativité. Écoutons ce qu’en dit Bernard Bach, dans sa critique roman de la protestation ou le courage de la confiance (Germanica, 2002) : « Mais le mal dont souffre Clayton Jeeves n’est pas seulement conjoncturel, il est plus profond, il est existentiel : C’est l’angoisse du vide et de l’absurde qui paralyse son affirmation créatrice. Cela provoque chez lui un sentiment de séparation de lui-même d’avec l’ensemble de la réalité, un sentiment d’isolement du soi comme individu. Clayton Jeeves a comme l’impression d’avoir été attiré à Jérusalem contre son gré, en ce lieu mystérieux qu’il éprouve comme le centre du monde). Ce qu’il est venu chercher ou redécouvrir en ce lieu, même s’il n’en pas immédiatement conscience, c’est ce centre spirituel qu’il est en train de perdre et qui donnait une réponse, symbolique, à la question de la signification de l’existence et sur lequel peut s’appuyer l’affirmation créatrice de soi. Le voyage à Jérusalem exprime symboliquement la quête de ce centre essentiel susceptible de guérir Clayton de son mal existentiel ».

    Laurent Cachard

    Les bains de Kiraly
    Jean Mattern
    Éditions Sabine Wespieser
    (2008)

  • “Kalach Mambo” de Christophe Naigeon

    “Kalach Mambo” de Christophe Naigeon

    Avec Kalach Mambo, Christophe Naigeon clot sa trilogie du Libéria en anamorphose, chacun des trois romans trouvant une répercussion dans les deux autres. Ici, il prend comme sujet l’histoire de Moses, Moe, devenu enfant-soldat suite au massacre de toute—du moins le croit-on—sa famille dans son village de Be Wani, pas un commando de femmes au service de Taylor, le président en place. Il a 32 ans quand il raconte, il en avait 7—le jour où je suis devenu le plus vieux de la famille—quand il a vu cette femme au sourire carnassier abattre son père, sa petite sœur, sa grand-mère, son grand-père aveugle et tous les autres sans une hésitation, cherchant jusqu’au bout quelqu’un—un rebelle ? Ils ne connaissaient même pas le terme—à tuer.

    Sans le voir lui, caché sous terre ou presque, à hauteur du pied de la Colonel, dont il ne verra que le collier de pied, en véritables dents humaines. Jusqu’à ce jour, j’ignorais la haine, confie-t-il, lui qui consacrera sa vie—en fait, 5 ans, à peine—à se venger. Entre temps, il est recueilli par le Colonel Mother-Blessing, celui qui épargne les mères, et deviendra un de ces smo’sodia (p’tits soldats), vite baptisé Hitler-Killer, un surnom auquel il ne comprend rien mais qu’il adopte : j’ai pris ça pour un encouragement. Il fait partie des 176 gamins dans l’escadron des Léopards, échappe, de par son très jeune âge, aux drogues que les plus âgés—20 ans, sans avenir—enquillent pour trouver un sens. Un jour, il sauve la vie de son colonel, devient son homme de confiance, toujours accompagné de sa Sister Beretta, son M12. Des ennemis, on n’avait que ça, comprend-il, dans ces milieux corrompus où les diamants font monter les têtes. Lui ne sait pas ce que c’est, pas plus que les femmes, il veut devenir un super soldat invincible, suit une initiation, inachevée, d’homme-léopard, un sujet avec lequel Naigeon finissait Libéria, le deuxième volume. Il apprendra à être invisible, sera envoyé pour arracher le cœur de l’ennemi, pour que son Général, Pepper & Salt, puisse le manger.

    La première fois qu’il voit une femme nue—du commando des Butt Naked—au bord de l’océan, lui qui n’a connu que la forêt ou presque, elle le braque de son AK-47, se déclare invincible, il la tue pourtant, simplement, dans cette guerre menée par des fous, entre des fous encouragés par des maîtres-fous. Ce sera sa 10e victime, il se jure que ce sera la dernière. Sauf la Femme, qu’il lui faudra retrouver pour assouvir sa vengeance. Il a deux objectifs, Moe : la trouver, 5 ans après, et savoir lire et écrire. Pour ça, il doit rejoindre Monrovia, se fondre parmi les Libériens ; il connaîtra les affres des repentis, tuera de nouveau pour s’en sortir, suivra son instruction pas à Don Bosco, où il serait reconnu par d’autres enfants-soldats, mais à la Self School, où sa rencontre avec Ghankay va changer sa vie. Ainsi que l’arrivée, dans la ville, de Julien, un journaliste, suivi de Jipé, son preneur de son et ami. Les énonciations sont croisées, dans la deuxième partie du roman, Julien est intrigué par ce gamin jeune-vieux, croit l’amadouer en l’emmenant au cinéma, pour la première fois de sa vie, en lui offrant ses premières baskets, son premier restaurant et le maillot du Milan AC, club de l’icône locale—qui deviendra en 2017 président de son pays !—Georges Weah, premier Africain Ballon d’Or. Il est d’une intelligence brute, sans cultures, pense Julien de lui, il veut faire un film sur les gens d’ici, dans ce pays au nom usurpé, où mourir ou vivre n’est qu’une question de chance.

    Dans son reportage, Julien va rencontrer une escort-girl, Ophélia, dont l’histoire est mêlée à celle de son pays, un tenancier de restau qui rêve de redonner à son établissement, le Black Frog, ses heures passées de club de jazz. Ça tombe bien, Jipé—un Iggy Pop en moins destroy—le preneur de son, est un pianiste hors-pair, et les soirées qu’il anime sur le quart de queue sont si marquantes que Cook, le patron, rêve de le voir rester et reconstruire. Entre temps, le roman remonte le récit chaotique du Libéria, en guerre civile depuis 1980 et le coup d’État de Samuel Doe qui a tué de ses mains le président Tolbert, entraînant 15 années de conflit avant un cessez-le-feu, et celle, plus récente, de Moe, des trois armées en uniforme, qui s’arrangent des pillages et des tueurs, les laissant s’entretuer pour reprendre la main, après, entre ennemis. Parmi eux, une femme, mondaine ne jurant que par les séries télévisées américaines—K2000 ou Charlie’s Angel, son surnom—et couverte par l’ONU—n’est-ce pas qu’elle a reconnu que nous nous sommes bien comportés ?—redevient Colonel quand les choses se corsent, jubile et caresse sa tenue. Elle sera évidemment le lien manquant entre les histoires croisées, mais le lecteur devra savoir comment Moe est remonté jusqu’à elle, comment il a découvert la musique via Jipé, qui le verra vibrer sur Akhenaton comme jamais il n’a vibré.

    L’heureux lecteur verra également Julien et Sandra se tourner autour sur fond de Légende des Siècles, d’Amin Maalouf, de dédicaces perdues dans le vide—nous aurons été au moins poètes—et des femmes qu’on n’a pas su retenir et s’interrogera , lui aussi, sur le mobile, les explications, que l’histoire dans l’Histoire de Moe ne comble pas : retranscrire, traduite, révèle les lacunes d’un texte, écrit Naigeon, et le cinéma, la télévision, favorisent par le montage, la musique, les approximations, les mensonges par omission. Le cinéma n’est pas le monde réel mais les enfants qui n’ont vu de l’Amérique que ce qu’elle a de pire à montrer, croient en lui comme ils croient en Dieu. C’est un roman qui pourrait être sans issue si Christophe Naigeon ne lui en offrait une, en finale, en remontant à l’origine même du pays, de son idée, par une subtile anamorphose, disais-je, renvoyant, à la fin du 3e volume, au 1er. C’est malin, et ça répond à une gageure lancée en amont, au Black Frog Club, quand l’un des convives propose de faire un roman de ce maelstrom. Il en aura fallu trois.

    Laurent Cachard

    Kalach Mambo
    Christophe Naigeon
    Les presses de la cité
    (2024)

  • “Festins secrets” de Pierre Jourde

    “Festins secrets” de Pierre Jourde

    Dans Festins secrets, sorti là aussi il y a bientôt vingt ans, Pierre Jourde entrecroise des histoires liées à un seul et même destin, celui d’un agrégé de Lettres stagiaire qui va connaître sa première affectation — à 1200€ — dans un collège prioritaire de Logres, dans le Nord. Une ville qui n’existe pas, dans la réalité, mais dont la sémantique — la géographie symbolique — n’échappe pas à l’aspirant-fonctionnaire, pour qui le premier trajet, déjà, est éloquent. Il croise, dans le compartiment, un vieil homme qui pourrait être son double, qui a enseigné là-bas, n’a jamais su en sortir mais y revient tout de même. Il en dresse un tableau apocalyptique, concentrationnaire, parle d’une ville délétère qui, intimement, pue. Il l’avertit (à votre place, je fuirais tout de suite) puis se dissipe, laissant place à une famille de dégénérés qui ne fait que relever la lâcheté latente de l’homme — Gilles Saurat — qui prend sa mutation comme une semi-vérité sans fondement, voire l’opportunité de se débarrasser de la femme qu’il n’aime plus mais à qui il n’ose le dire. Ses premiers pas au collège Prévert sont l’occasion, pour Jourde, de dresser un portrait au vitriol des fossés entre réalité sociale et discours pédagogiste — entre sigles, acronymes, évaluations et propos sur l’inénarrable bienveillance. Son personnage, que le narrateur interpelle dans l’énonciation, croise des professeurs devenus de vieux acteurs oubliés par leur public, les corps tristes de vieux soutiers de la pédagogie. Tu as trouvé là ton enfer. Pour l’éternité, lui assène-t-on, alors qu’il croise Zablanski, le prof d’histoire, un Cioran des collèges qui lui décrit, avec cynisme et détachement, une apocalypse miniature. Il sera question, néanmoins, de violences permanentes — jusqu’au meurtre, dans la Cité voisine — de harcèlement, d’antisémitisme. Et de la cohabitation silencieuse de la plèbe et des notables de la ville, que Saurat rencontre chez sa logeuse, Mme Van Reeth, veuve d’un grand collectionneur qui fit des envieux et des jaloux, au point que sa noyade est restée un mystère, au même titre que son implication — à titre de témoin — dans l’Affaire des disparues de la Côte du Soleil. Il en faut peu pour que cette bourgeoisie, que Jourde traite à la Balzac — dans des scènes de dîners pour lesquels on le charge de faire l’homme de maison — attire la curiosité du personnage, fasciné par leur attraction pour le Mal, leur envie avouée de le réintroduire pour le neutraliser, pour cette ville qui, dit-on, se nourrit de fictions.

    Peu à peu, il va sortir, clandestinement, de l’espace qu’on lui a alloué, dans la maison, dans la forêt proche aussi, dans laquelle ses virées nocturnes l’emmènent à l’irréalité d’une présence dont il tombe amoureux, scénario étrangement prévu et retrouvé dans l’ordinateur de M. Van Reeth, écrit… trois ans avant qu’il arrive en ville. Comme s’il y avait une fatalité dans cette géhenne et qu’il n’y échappait pas. Unpandémonium, un dossier Gérien, une sirène dans la sylve cachée et le lien qui se fait entre toutes les histoires. Il n’y a pas d’autre vie que celle des nuits dans la forêt, se dit-il, au moment où sa propre réalité se joue, dans les couloirs d’une administration kafkaïenne ou dans les renoncements auxquels on le destine (tu comprends vite que tu ne parviendras à rien enseigner). On envisage les bacchanales des notables comme les sauvageries des enfants perdus, qui ne sauront jamais qui est Jean Bijoux — l’avatar de Sollers, vraisemblablement — mais regrettent collectivement qu’Hitler n’en ait eu que 6 millions. La fatalité qui colle aux victimes, au point qu’elles s’associent aux bourreaux pour s’acheter une paix sociale, est une des grandes pistes de réflexion du livre, qui n’en manque pas. La discussion, qui se poursuit au café, entre le prof d’histoire, Zablanski, et le jeune lettré encore idéaliste, résonne étrangement, vingt ans après, quand il est question des crimes d’honneur, des délits de fuite, des victimes de l’exclusion dont Z. dit qu’ils sont en fait les Dieux de leur famille, qui ont décrété que si le monde ne ressemble pas assez à Maman, alors il faut laver le sacrilège, à tout prix. La culture de l’excuse, évoquée via Hegel ou Girard, son bouc émissaire. On a eu la dureté dans des sociétés contraignantes, on a l’indulgence dans une société de liberté, assène l’historien, qui montre par l’exemple qu’il est désormais impossible d’emmener des élèves radicalisés visiter un mémorial de la déportation juive. Si les récits se croisent, dans la culture du secret des uns et l’acculturation de la masse des autres, c’est que Jourde veut montrer que les premiers — les maîtres, les favorisés — sont aussi morts que les autres, les asservis. Que Logres, qui porte bien son nom, est une ville-Moloch, qui retient son agent dès qu’il veut la quitter, et dont les habitants ne s’animent qu’en présence de celui qu’elle a accroché. Un piège, une plante carnivore, dit-on, sans qu’il en ressente, dans un premier temps, d’autre symptôme que l’innocuité de la pensée, quand la mort de sa mère, par exemple, l’emmène à se demander si elle a jamais existé. Les fantômes sur les faux quais de gare, lors du voyage initial, auraient dû l’avertir, mais c’est un voyage sans fin — sans heure d’arrivée non plus — qui engloutira sa thèse, repère ironique d’un ancien temps, lui a déjà échoué à faire l’écrivain. Les figures des repas chez Mme Van Reeth sont imbriquées l’une à l’autre par les histoires et les secrets, soigneusement consignés dans l’ordinateur du défunt, auxquels il faudra néanmoins accoler une réalité, que Saurat fuit de lui-même : il y retrouve la fille du train, l’ancien professeur, également, qu’on accusa de pédophilie. C’est l’âme noire de la ville que Van Reeth a consignée. La suite, la fin, l’analepse, appartiennent au roman lui-même : il convient de savoir si le supplicié s’en sort, s’il y a une issue dans ces enfers croisés.

    On peut se féliciter, à la lecture de cet ouvrage massif, dense, parfois délité, d’avoir vécu une première affectation plutôt tranquille, en 1993. Naïve, sans doute, sans conscience du zablanskisme, sur le seul terrain de l’Éducation Nationale, étrillée façon puzzle. Les âmes damnées des petites communes, pour autant, n’ont jamais été aussi actuelles, dans leurs agissements, leurs réseaux et leurs cadavres — réels ou pas — dans des placards qu’on n’en finit pas de fermer.

    Laurent Cachard

    Festins secrets
    Pierre Jourde
    Éditions L’esprit des péninsules
    (2005)

  • “La première pierre” de Pierre Jourde

    “La première pierre” de Pierre Jourde

    Pays perdu ayant eu, un an après sa parution – le temps qu’il arrive au village – l’impact (sans jeu de mots) qu’il a eu, il a fallu dix ans à Pierre Jourde pour en faire l’exégèse, dans un livre, la première pierre, qui relate les faits, leur naissance, les conséquences juridiques et humaine d’un roman qu’il continue de défendre comme une ode à la paysannerie, à la rusticité et aux histoires qui font un village avant que le village lui-même cherche des histoires. Et pas qu’un peu : la première pierre fait le récit, dans un premier temps, d’une embuscade davantage que d’une altercation qui aurait mal tourné. Entre guerre mortelle et brouille, s’interroge le narrateur, qui questionne l’auteur qui n’est autre que lui-même. Il y voit unmalentendu entre les deux extrêmes, Paris et là-haut, sans se résoudre à ce qu’on le limite au premier, lui pour qui l’insulte suprême, dans la rixe, aura été de s’entendre dire tu n’es pas d’ici, de la bouche même de celui à qui il a confié la gestion de sa ferme et de ses terrains. Ça aurait pu en rester là, et déboucher sur une poignée de mains, de celles qu’on donne après une bagarre de bal ou de bistrot, quand les coups accentuent la conscience que ça n’en valait pas la peine. Mais c’est allé beaucoup plus loin, parce que cette embuscade, Jourde y a mêlé – pauvre idiot, s’insulte-t-il, réroactivement – sa femme et ses trois enfants, dont un d’un an. Étrangers à la brutalité, la violence qui font la dureté de la vie, là-bas, cette rudesse consubstantielle à ce que tu aimais là-haut, s’interpelle-t-il. Jourde reproche au gentil petit bonhomme en lui de ne pas avoir appréhendé la situation, d’avoir été naïf : il fallait que tu rentres chez toi, chez eux, écrit-il, que tu ailles remuer cette vieille réserve de merde qui est ton origine, à toi aussi, mais dont la narration sera jugée comme diffamatoire.

    Le malentendu – l’objet de l’ouvrage – connaîtra des étapes qui, habituellement, ne sortent jamais du village : les plaintes, les dépositions, le procès, le régal des journalistes. Parce qu’une des parties est allée trop loin, pour qu’on ne considère que la fiction, celle que le village engendre, celle qu’il compose, pour qu’on les démêle et les rapproche de la vie, dit-il. Il y eut, au-delà des insultes visant le père, un supposé adultère, des propos envers l’origine des enfants – traités de bicots, de sales arabes – une menace sur eux qui dépasse l’irréalité des coups, la simplicité épiqued’une séance rurale de bourre-pifs. Heureusement que les chiens, écrit Jourde, ne savent pas où donner de la rage, eux qui ont réussi à chasser un jour un Chevillard en visite estivale. Heureusement que les pierres n’ont lapidé qu’en surface – le plus petit, le moins armé – dans cette séance dehaine en soi, générant, ensuite, face à l’autorité, deux récits contradictoires, dont l’un sera facilement défait, mais se protégera devant le talent de l’autre à user des mots. Naulleau, l’éditeur, restera bouche bée, ne voyant toujours dans Pays perdu qu’un hommage émouvant à la paysannerie ; en tout cas rien qui puisse provoquer un tel déferlement de haine.

    La première pierre pose la question du pouvoir de la littérature, mais se heurte au réel, vite : ce livre que tous ont condamné – en dehors des quelques justes qui l’auront sauvé, par leur témoignage courageux – nombreux sont qui ne l’ont pas lu, qui en ont lu quelques pages, qui n’y ont rien compris. Rien qui justifie une tentative d’assassinat – ce sur quoi le tribunal (d’Aurillac) aura à statuer – mais tout qui provoque, dans ce roman-codicille, une irréalité, encore, proche de la parodie, mais présidée par la rudesse que tu aimes, se convainc-t-il, par tout ce qui te hait et te rejette au cœur même de ce que tu aimes. Jourde n’en démord pas, Pays perdu est un hommage, dont on n’aurait pas parlé sans les blessures et les traumatismes des enfants. Sans la charge du réel : ceux dont il disait qu’ils n’étaient que peu, il n’a pas assez dit, sans doute, qu’ils n’étaient pas que cela ; que lui-même était son père, retrouvé dans l’histoire des mûres. Sans les hypothèses généalogiques dont le village s’est toujours chargé, et qu’on lui reproche d’avoir relevé. On l’accuse : tu n’aurais pas dû dire qu’on était un pays de merde, ce qu’il n’a jamais dit. S’il a retracé la merde qui l’entoure, par tonnes, c’est – c’était – pour en souligner la beauté, sauvage. Lui-même, dit-il, a construit sa réminiscence (proustienne) en tombant dans une fosse à purin, à 14 ans : on a le Combray que l’on peut. L’important, c’est le tabou, écrit-il, celui du secret – et de sa fiction – celui de Lucie, qu’il a portée dans sa tombe, celui de son père, qui le ramène à cet étonnement d’enfant qu’il n’aurait jamais voulu quitter. Qui le pousse à écrire la dernière partie au présent de narration, même si des belligérants sont morts, même s’ils ont laissé une loi poussant les autres – y compris les nouveaux – à faire comme s’il n’existait pas.

    La première pierre se termine pourtant par des souvenirs poignants d’estives ou de montades, par une topographie experte de la région, une connaissance pointue de ses vaches – les Salers, les Aubrac ou les simples laitières – et des coutumes locales : à chaque estive, on sort le troupeau inépuisable des histoires, écrit-il, comme pour se dédouaner après de l’avoir fait lui. On jurerait que l’auteur rêve d’une réconciliationautour d’un verre, mais le temps a passé, là aussi, et dans ces contrées, il ne passe jamais par l’oubli. Et surtout pas par le sang d’un gamin d’un an. Il restera le salaud, le pestiféré, le méchant, on le considérera comme un fantôme, une non-présence, mais même dans la condition de fantôme, se contente-t-il, il y a des joies. Et s’ils le rejettent, après tout, c’est qu’il est l’un des leurs : il faut bien une fonction sociale, au village. Chez lui, pleinement.

    Laurent Cachard

    La première pierre
    Pierre Jourde
    Éditions Gallimard
    (2013)