“Le dernier roi de marettimo” de Grégoire Domenach

Claude Muslin • 28 février 2026
« Don Salvatore m’a appris à jouer aux Échecs, mais il m’ a surtout appris l’âme de ce jeu »

Voici Pipo, Cesare, et Zino, trois amis d’enfance qui mènent une vie pétillante sur un piton rocheux de l’archipel des îles Egades (Sicile). Pipo va mourir trop tôt, sans faire de sa vie une histoire à raconter ; Cesare, le narrateur pêcheur-sculpteur-joueur d’échecs, affaibli par un pied bot, va laisser à Zino le soin de raconter ses aventures. Et quelle vie que celle de Lorenzino Ferrazio dit Zino, l’aîné d’une famille aisée franco-italienne, promis à une belle carrière dans l’industrie mais rêvant de partir en Amérique, ballottée dans un tourbillon qu’il ne saura pas maîtriser.

En 1938, avec la guerre qui s’annonce, les projets avortent. Cesare, handicapé, ne craint pas d’être réquisitionné par l’armée ; en revanche, Zino refuse le STO, rejoint le maquis avant d’être arrêté puis déporté à Mauthausen ; survit ; s’en sort, et parvient au sommet d’une gloire éphémère et bien amère. Un engrenage dans lequel il est pris, surpris plutôt, mais qui ne s’arrêtera que cinquante ans plus tard, quand il décidera de rentrer au pays, à Marettimo.

« Que notre souci essentiel soit d’être à la mesure de l’inconnu qui nous attend ». Voilà la clé du roman. Celle qui ouvre la voie du récit d’aventures à une sorte d’anti-héros, qui avance sans trop réfléchir, et vit au jour le jour. Et de fait, Zino fait feu de tout bois. Sans s’embarrasser de scrupules mais rattrapé par les regrets quand il réalise les conséquences de ses actes.

Il y a ce fil rouge aussi qui court tout au long du roman. Le jeu d’échecs. Qui lie d’une amitié sincère les adolescents ; qui permet à Zino, dans les moments les plus obscures de sa vie, comme à Mauthausen, de défier un officier SS devant un échiquier la nuit et de subir sa torture le jour ; d’infliger échec et mat à Albert Fignon, le PDG de l’entreprise éponyme. « Je découvrais jour après jour que la vie d’un grand patron ressemble en tout point à celle d’un joueur d’échecs. Tout n’est qu’intuition, affaire de stratégie ou stratégie d’affaires (…) Il suffit de connaître les logiques, sentir les motifs, savoir défendre telles pièces et en sacrifier d’autres ». À ce jeu Zino excelle ; il avance. Il place. Il gagne. L’ascension est vertigineuse. La chute aussi… Là encore le jeu d’échecs permet une belle métaphore : « Dans le jeu d’échecs, les pions sont les seuls à pouvoir se métamorphoser en pièce majeure lorsqu’ils atteignent leur but (…). Ainsi, le plus modeste et le plus insignifiant des êtres pouvait changer le cours de l’histoire, par sa course forcée vers l’avant ».

Le récit s’articule autour de deux voix. Celle de Zino, et en contrepoint celle de Cesare. L’auteur change de narrateur d’un chapitre à l’autre. Le procédé est habile et donne de l’épaisseur aux protagonistes.

Grégoire Domenach a reçu le Prix Marcel Aymé pour Entre la source et l’estuaire. Le dernier roi de marettimo est son troisième roman

Claude Muslin

Le dernier roi de marettimo
Grégoire Domenach
Éditions Christian Bourgois (2025)
par Yves Izard 28 février 2026
On découvre d’abord une ville étrange pourtant semblable à toutes les autres disait Molly Fall si l’on excepte le dédale des rues, la chaleur à crever, la mer comme un mirage et les pensées pesantes empêchant de s’y rendre…mais qu’est-ce vous voulez … Bref une sorte de ville fantôme à la topographie minimaliste, comme dans un western, où des chercheurs d’or se sont appropriés la ville , chassant un peuple devenu fou qu’on appelle désormais les « Exilés » . C’est dans ce lieu étrange que surgit une femme venue pour tourner un film qui n’existe pas . Avec une caméra et un drone elle a essayé de filmer la prolifération invisible, tout autour et en moi mais l’image m’a mise en mille morceaux . Elle y croise le sculpteur, le pianiste, une tenancière de bar, un poète, un prêtre vêtu de noir, des enfants anonymes et sauvages . Il y a un café qui se remplit le soir ; Plus tard elle découvrira un couvent, puis les Zones où tu peux disparaître , un monde sous terrain et des exécutions de natifs parce que leur présence menace la lumière ; Et surtout Molly qui a l'habitude de faire du cerceau dans sa robe qui flotte au vent sous les regards des hommes qui salissent son corps . Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée qui a perdu la mémoire est repêchée par un cargo qui vient d’essuyer des jours de tempête où le vent hurlait jusqu’à la plus profonde des cales, les hommes n’étaient plus que des marionnettes… c’était le ventre de la mer qui s’emparait de vous . C'est dans une de ces nuits de tourmente qu'un marin a disparu tragiquement . « Jack s’est jeté » . La phrase est tombée comme un couperet sur la table autour de laquelle l’équipage est rassemblé . Mais le capitaine jurait qu’on allait s’en tirer . On pourrait y lire du Pierre Ech-Ardour : « Pire est la mer que les déserts » dédié aux migrants de Méditerranée. Il restera à ces deux femmes, la cinéaste narratrice et la naufragée amnésique à trouver une issue pour reconstruire leur identité. La construction de ce roman foisonnant entre vaisseau fantôme et thriller halluciné nous plonge dans un univers où la raison vacille, entre le rêve et le mythe. Où la vie, le désir, côtoient la folie et la mort avec ce capitaine dont la capuche de son ciré dégoûtant sur ses cheveux le long d’une barbe dont la blondeur était menacée par la grisaille du plus mauvais temps qui soit, celui de l’âge . Le temps du récit à partir du jour 0 n’obéit pas à un calendrier chronologique, il commence le jour 7 après Savannah avec la première disparition de jack , dans l'Atlantique nord , et se poursuit Jour 3 après Savannah quand jack découvrait à la jumelle la langue de terre désertique, cette ville de P. où vient d'arriver la narratrice cinéaste dans le café qui pourrait être un salon. Les deux mondes vont coexister dans « la mer et son double » jusqu’au jour 47 après Savannah pour revenir aux origines dans un maeltrom fantastique où la mer avait commencé à envahir Anna, avec dans ses pupilles des trombes d’eau, l’ombre des courants de fond sur ses épaules des frôlements serpentins encerclant ses jambes… Molly retourne dans sa ville, son bras traverse le miroir , elle sait que dans la vie un instant peut décider de tout . Anna arrive enfin au bord, à l’endroit de séparation où la glace devient liquide… derrière elle, la forme du cargo s’estompe dans le blizzard… c’est maintenant qu’elle doit se jeter, en avant . Yves Izard La mer et son double Julia Lepère Éditions du Sous-sol (2026)
par Marie-Ange Hoffmann 19 février 2026
Les premières pages nous mettent en présence d’une femme, Enriqueta, dont on pressent qu’elle est la clé de voûte d’une histoire tragique familiale et mémorielle inscrite dans la grande Histoire. En s’adressant à elle à la 2ème personne du singulier, la narratrice, qui n’est autre que Léonor elle-même, sa petite-fille, donne vie et chair à cette grand-mère avec une infinie tendresse. À la genèse du roman intervient un événement qui bouleversera la vie de Léonor née française : elle prend connaissance qu’en Espagne, une loi promulguée en 1922 permet aux descendants d’exilés déchus de leur nationalité et devenus apatrides de demander la nationalité espagnole perdue. Elle prend alors la décision de faire les démarches nécessaires pour une reconnaissance identitaire auprès du gouvernement ibérique. Une manière pour elle de redonner à tous les siens, disparus, leur dignité et leur humanité, une manière de lutter contre l’oubli. Revenons à l’histoire : Août 1936, la guerre fratricide espagnole atteint Irun, petite ville du pays basque espagnol qui fait face à la ville d’Hendaye, située dans le pays basque français encore épargné par la guerre. Pour échapper aux menaces de mort et aux bombardements des Franquistes, Enriqueta n’a qu’un choix, fuir la maison familiale avec ses trois enfants, ses parents et ses trois frères. Ils ont dix minutes pour tout quitter, laissant sur la table le gâteau de riz concocté par la grand-mère pour fêter les sept ans de son fils Jean. Ce gâteau sera le symbole de l’exil. Ce jour-là, Enriqueta, sous la contrainte, assume avec courage de porter toutes les pertes en entraînant la famille à passer le pont de l’exil, le pont, autre symbole, « un pont, une frontière. Un fleuve, la Bidasoa…Vous avancez tous ensemble, les parents devant, les oncles et toi derrière, avec les enfants. Il faudrait avoir l’air joyeux. Ne pas se retourner, surtout pas, puisqu’on va rentrer à la maison tout à l’heure. On mangera le riz au lait laissé sur la table. On fera une belle fête » . Au centre du récit, le drame de ces exilés déchus de leur nationalité, devenus apatrides une fois le pont traversé. Ils seront bien accueillis à Hendaye mais Enriqueta est une femme qui encaisse, qui surmonte, s’évade et court vers la plage d’Hendaye pour regarder Irun, sa ville en face, se détruire sous les bombardements. « Pourquoi revenir inlassablement sur ce 18 août 1936 ? Pourquoi au mitan de ma vie tourner et retourner cette terre faite de fantômes, d’exil et d’inconnu ? Je ne trouve pas de réponse précise, sauf la nécessité de chercher une certaine vérité dans l’enchaînement des événements. » Un roman sur l’exil mais aussi sur le devoir de mémoire. En se jetant dans cette quête, avec comme seuls appuis quelques documents d’archives, quelques photos, et souvenirs épars, Léonor se projette dans l’époque et les lieux à la rencontre de sa grand-mère et de sa famille, elle ressent la furieuse nécessité de « marcher dans leurs pas », d’aller à la rencontre des fantômes du passé, de les incarner en leur donnant la parole, en les tirant de leurs tombes et de l’oubli. L’originalité du récit tient à la manière dont l’autrice tisse la quête administrative personnelle (elle obtient finalement son passeport espagnol), l’enquête familiale et l’hommage à sa grand-mère avec la fiction romanesque et le regard poétique. Car la poésie est le cœur vibrant du récit. A travers elle, la narratrice dialogue intimement avec sa grand-mère « je suis toi, tu es moi et nous allons ensemble ». L’écriture permet de rendre vivantes les figures du passé et d’accéder à la vérité. La forte résonnance avec l’actualité est un appel à l’engagement politique de la littérature et de la poésie. L’autrice affirme le rôle incontestable des femmes combattantes en portant leurs voix haut et fort pour qu’on se souvienne. En écrivant, Léonor témoigne du passé, du présent et de l’avenir tel qu’il pourrait advenir. « Ce jour lointain, que je tente d’atteindre de si longues années après, je ne peux l’écrire qu’à travers l’invention des mots, le filet qu’ils forment, agrippant dans ses mailles des bribes de conversations, de souvenirs. » A la lecture de la prose de Léonor de Récondo, on ne s’étonne pas que la première vocation de l’autrice soit musicale - elle mène de front une activité de violoniste et d’écrivain. La singularité du récit s’inscrit dans le don de conjuguer intensité et finesse. Des passages poétiques au « je » alternent avec une prose délicate et touchante au « tu » Une musique intérieure résonne et émeut le lecteur . Marie-Ange Hoffmann Marcher dans tes pas Léonor de Récondo Éditions L’Iconoclaste (2025)
par Jocelyne Fonlupt 18 février 2026
En 1995, la jeune sociologue turque Pinar Selek entreprend une recherche sur les origines du mouvement de résistance kurde. C’est alors la mise en œuvre d'une politique de la terre brûlée dans le Sud-Est anatolien, qui contraint à l'exil 2 à 3 millions de personnes. Sa recherche porte sur les pratiques culturelles et les stratégies mises en place par un peuple que l’État turc cherche à éradiquer. Pinar Selek est arrêtée, torturée et emprisonnée. Son travail de recherche est interrompu. Ses notes sont saisies et détruites. Elle refuse de dévoiler les noms de ses interlocuteurs. Elle est accusée de terrorisme par le pouvoir turc. Contrainte à l’exil, elle vit aujourd’hui en France mais continue de faire l’objet de procès en Turquie. Vingt-sept ans plus tard, elle tente de reconstituer la recherche entreprise à partir de ce que lui restitue sa mémoire. Et c’est l’objet de cet ouvrage Lever la tête . Au-delà de ce qu’on y apprend des pratiques culturelles d’un peuple, c’est toute la question de la répression du savoir et de ceux qui le diffuse qui émerge. Et en ce sens, il dépasse largement la question kurde pour atteindre à l’universel . Jocelyne Fonlupt Lever la tête La recherche interdite sur la résistance kurde Pinar Selek Université Paris Cité Éditions (2026)
par Claude Muslin 14 février 2026
Ah les secrets de famille ! Nous sommes en juillet 1964 : L’époque est marquée par des images intemporelles : La 404 – Françoise Hardy – les PTT – Sophia Loren – les films de Dino Risi - Aldo Moro – Anquetil et Poulidor – Gigliola Cinquetti et sa chanson victorieuse de l’Eurovision Non ho l’eta - la Vespa… Complétées par l’évocation de Avec vue sur l’Arno le roman d’Edward Morgan Forster et celui de Robert James Waller Sur la route de Madison ; comme des indices supplémentaires d’un cataclysme à venir. Car l’époque a son importance dans cette histoire. Qui n’aurait pas pu se tenir de nos jours. Le récit emmène ses lecteurs, avec entrain, brio, jovialité et pudeur, en Toscane, dans une pensione à San Donato. Paul Virsac est professeur d’italien ; sa femme Gaby travaille aux PTT, leurs filles Suzanne et Colette sont écolières, Des vacances en Italie qui marqueront le début, ou la fin d’une tranche de vie. C’est le petit-fils de Paul, le narrateur, qui raconte. En confidence, prenant sous le bras son lecteur pour l’emmener sur les traces de son aïeul et lui murmurer, à l’oreille, un secret. N’oubliez pas… Que je vous dise encore… Que je vous dise enfin… Donc, le récit aborde cette question existentielle : Quel sens donner à sa vie ? Et par sens, il entend aussi bien la direction que la signification. Alors, que va faire Paul quand il comprend qu’une autre vie est possible ? Une vie sans mensonge, sans compromission, sans artifice ? Mais une vie à contre courant de la bien pensante société de l’époque. Il a fallu beaucoup de pudeur et de talent à l’auteur pour creuser, aller au fond de l’âme de Paul, donner toute l’épaisseur possible à son personnage principal mais aussi à Sandro et tous ceux qui gravitent autour de Paul, pour nous conduire, en douceur, vers le dénouement. Ainsi, pour alléger le poids d’un des secrets de famille qui tarde, au fil des pages, à être découvert, l’auteur nous offre, en même temps qu’à Paul et sa famille, l’occasion d’admirer quelques beaux paysages et villes de Toscane ; de rencontrer des personnages haut en couleurs pas chiches en langage fleuri. Le récit tient en haleine, même si, grâce ou à cause de pas mal d’indices, le lecteur sent bien vers où le narrateur veut le mener. Je n’en dirais pas davantage. Bonne lecture . Claude Muslin Une pension en Italie Philippe Besson Éditions Julliard (2026)
par Yves Izard 14 février 2026
On pourrait dire que l’histoire commence autour d’un jeu de palets, un soir d’août où le père de Marie et Loïc terminent la partie dans la lumière sublime de vingt et une heure. Ils parlent et Marie voit de loin leur conversation comme une forme flottante et lumineuse. Mais c’est un match de foot que raconte son cousin Loïc: C'est dimanche après-midi, l'exaltation est totale…Voilà dans quoi on arrive raconte Marie, un match entre deux équipes de deux petits villages de Côtes d'Armor dans les années 80.. un an après la mort de Charlot, le père de Loïc. La suite démontrera que l'on raconte des histoires à la place d'autres histoires pour ne pas en raconter certaines.. comme celle que Loïc rappelle à Jean venu le chercher ce soir-là avec sa vieille Renault 15 orange tu te souviens ? Comment ne pas oublier ? répond mon père, c’était mon frère le plus proche. Comment ne pas oublier et il va le répéter presqu'une dizaine de fois et je réalise qu'il dit l'inverse de ce qu'il croit dire. C’est ce trouble plus de quarante ans après cette disparition qui va décider la narratrice à mener l’enquête sur ce naufrage et la mort de son oncle Charlot dont longtemps elle a dit qu'il était marin et qu'il a disparu en mer quelques années avant ma naissance. Et qu’elle a toujours entendu dire : « on ne saura jamais ». Et comme l'angoisse est la chose qui se transmet le mieux, elle n’a en tête que cette annonce que redoutait son père. L'image que vit ma tante, un jour de juin 1979, ouvrant la porte de chez elle sur l'annonce de la mort de Charlot. Ainsi Marie Richeux avoue qu’elle avait toujours su qu'elle écrirait sur la mort de Charlot. Elle, femme de radio qui désirait lutter contre la disparition des choses et des êtres en enregistrant des voix, allait désormais écrire puisque le métier d'écrire est le ministère par lequel l'écrivain s'approche des mystères, dissipe ceux qui peuvent l'être, respectent ceux qui doivent le rester. C’est une longue enquête qu’elle entreprendra car l’oncle survivant qui était cuistot dans la marine n'avait jamais rien voulu raconter. C’est donc internet qui racontera la collision de l’Emmanuel Delmas avec un autre navire en 1979 au large des côtes italiennes. Au-delà des diverses versions revient toujours « La brume épaisse qui sépare du réel ». Aux Archives nationales à Peyrefitte, il y a tout le dossier avec un mot qui choque, insupportable : carbonisé ! Charles Richeux, le nom que je porte… écrit Marie. Et les télégrammes parlent de corps disparu ou non identifiable, ou considéré comme mort. Elle va surtout beaucoup apprendre sur tout un monde de marins , sur ces femmes qui tricotaient des pulls pour leurs époux avec des motifs de torsades assez originaux pour être certaines en cas de naufrage de pouvoir reconnaître leur corps mort et défiguré…cette vie de femme, c'était attendre que ton homme revienne ; Faut avoir connu ça pour accepter. Courir acheter les journaux et attendre les lettres. Voilà cette histoire de la Bretagne qui apparaît au cours des conversations avec les veuves, d'anciens officiers radio ou un syndicaliste très engagé qui travaillait pour la Delmas a toujours pensé qu’ il y avait quelque chose dans ces bateaux, un trafic dans le Golfe d'Aden que Charlot n'aimait pas. Comme dans « Ressac » le livre de Clarisse Griffon du Bellay qui cherche la vérité sur le drame du Radeau de la Méduse dont son ancêtre fut l'un des rares survivants, le récit officiel ne répond pas à toutes les questions. Le procès de 1981 permettra certes de renforcer la sécurité et de faire évoluer le statut des marins, mais comme le raconte la tante, finalement on nous a donné un capital décès. Des histoires de naufrage, les marins qui meurent en mer, ça remonte de génération en génération. Et comme pour expliquer le silence, ce ne sont pas les documents du naufrage restés au grenier, que les tantes ne cessent de dire qu’elles les montreraient un jour…qui ne vient jamais, qui changerait quelque chose…avant de lui confier : « l’essentiel c'est de raconter l'histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l'histoire, écrire les questions simplement,. C'est exactement ce qu’il faut aux vivants. Entendre les choses comme elles sont. » Que peut la littérature, quand chacun reste sur sa version de l'histoire et qu’il n’y avait rien de plus à apprendre ? Offrir un très beau roman quand Marie Richeux qu'elle n'écrivait pas pour les démêler. Yves Izard Officier radio Marie Richeux Sabine Wespieser Éditeur (2025)
par Yves Izard 18 janvier 2026
De sexe masculin, prussien, hussard et congelé. Tel fut le premier corps que je découvris en creusant le sol gelé pour y ensevelir « mon épouse » ; et si j’écris « mon épouse », c'est parce que je n'ai jamais su son véritable prénom . En quelques mots Vicente Luis Mora nous plonge dans un thriller empli de cadavres dans une terre inhospitalière au cœur d’une Europe centrale ravagée par les guerres. Dans le style du XIXe siècle il signe une fausse autobiographie qui tient tant du conte fantastique que du roman philosophique. Une sorte de réalisme magique cher à l’Amérique du Sud, popularisé par Gabriel Garcia Marquez, où le temps se joue des méandres de la mémoire, avec son géant et sa fée albinos, avec ses énigmes confrontées à la réalité historique ; Pourtant, s’interroge le narrateur, pour que lecteur puisse comprendre ce que je veux narrer il faudrait commencer par le début, sauf que le passé est si long et si profond que choisir une de ses parties constitue d'une certaine manière comme une imposture. Rien ne commence jamais à un instant précis, notre vie ne débute jamais exactement à la naissance. Disons qu’un certain Redo Haupsthammer arrive de Vienne pour s’installer en Prusse où il a acquis une terre dans une petite ville sur la rive de l’Oder. C'est là qu'il va rédiger ses mémoires. Nous sommes donc en Europe centrale, au cœur d'une contrée meurtrie par les guerres incessantes dont les terres gardent la mémoire, où « ce barbare de Napoléon » a laissé de si amères souvenirs , comme lui racontera son ami historien-philosophe Jakob qui lui parlera souvent de batailles. Et c'est aussitôt arrivé sur place que Redo se présentera au Bourgmestre en quelques mots très choisis . « Je suis né à Vienne de mère autrichienne et de père inconnu. Je suis venu m’installer seul à Szonden, car ma femme, qui voyage sur ma charrette confinée dans son cercueil , est décédée, il y a quelques jours à Mayence sous les coups de feu d’un soldat français en fuite… » Il gardera pour ses carnets qu’ il était né dans un bordel tenu par sa mère où il était tombé amoureux d’Odra qui y travaillait et dont les hommes comme les femmes étaient fous . Et que leur départ vers une nouvelle vie avait été longuement préparé sous une nouvelle identité avec un détour par la France pour se familiariser aux travaux de la ferme. Ils avaient connu une période heureuse, nous aimant comme nos jeunes corps le demandaient, appris a boire en contrôlant l'ivresse, comme l'espion qui s' immunise contre le poison le plus mortel . Cette histoire intime, nous la découvrirons à mesure que Redo déterrera des cadavres congelés de soldats qui pourtant jamais ne fondront l’été venu, perturbant son projet de premier fermier libre de Szonden . Dans cette double vie, il comptera sur les personnages de conte, comme le géant Udo que les abeilles ne piquent pas et qui échangeait ses services avec la population restant comme le dernier homme qui n’ait pas connu l’argent , et l’un des rares qui d’emblée lui avait dit : Il y a quelque chose d’étrange chez vous . Comme la mystérieuse Isle, l’albinos, comme une sorcière bienveillante accompagnée de son loup, qui ne s'étonne pas de ses découvertes de soldats congelés. Et il y aura son grand ami Jakob qui lui enseignera l'Histoire , soulignant le caractère transcendantal de la matière mais qui doute quand Redo lui demande s’il croit qu’en Europe les guerres soient terminées , se livrant à une leçon de géopolitique terriblement actuelle. Quant à l’énigme des soldats congelés, comme en écho, Redo entendra aussi ces mots du roi de Prusse : « Aucune nation ne peut survivre en exposant la vérité au grand jour. » Comme si le thriller ne pouvait fonctionner si le lecteur découvrait trop vite l’énigme, Redo tombe sur de plus en plus de corps congelés, s elon une effrayante progression géométriques, comme parallèlement Vicente Luis Mora multiplie le nombre de mots de chapitres en chapitres, analyse son traducteur François-Michel Durazzo . Ainsi les carnets de Redo sont parsemés de plus en plus d’indices à priori anodins mais assez troublants pour nous laisser approcher le mystère d'une époque incarnée par son personnage . Yves Izard Mitteleuropa, les carnets secrets de Redo Vicente Luis Mora Éditions Maurice Nadeau (2026) Traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo
par Yves Izard 28 septembre 2025
Le cortège s’étira sous le ciel dégradé : des silhouettes marchant sous le soleil qui explose avant de disparaître. Une pellicule de miel recouvrait le village. Les habits flottaient dans le silence au milieu des croupes de verdure et du marbre froid des tombeaux. La foule avançait, compacte et désordonnée sans meneur… Ils allaient tous rester ensemble dans cette grande bâtisse qui n’avait jamais été aussi pleine… mais vidée de cette aura dont seule Gaïa avait le secret. La mort de cette grand-mère conteuse révèle ce que tous redoutaient : Ce jour là où l’été n'est plus annonce la fin de ces paradis de l'enfance . La nostalgie n'est plus ce qu'elle était comme des parenthèses ensoleillée dans la maison de famille que l’on doit quitter . Dans L’envers de l'été Hajar Azell raconte dans ce premier roman ce fossé infranchissable creusé par la mer entre ses deux rives, l’une où l’on vit et l'autre où l'on est née . Elle y raconte ces interdits sociaux qui pèsent sur les femmes et la violence des rapports familiaux sur les bords de la Méditerranée comme dans ce village où par tradition on respectait les morts presque plus que les vivants . Dès le retour du cimetière éclatent les disputes de famille comme entre les voisins, ceux restés au village et les autres partis vivre ailleurs. Tensions, ragots, jalousies , les corps sont passés en revue épiés avec cette question lancinante : Que va-t-on faire de la maison, si vieille et inutilement grande avec ce jardin de Gaïa où le décor de ses étés se colorait d'une teinte triste … chacun pleurait au fond l'amputation de sa propre mémoire . Par une succession d’aller-retour, la dure réalité va apparaître par contraste : d’abord la plage où se retrouvaient les deux cousines, Camelia et May, les corps en offrande au soleil, la drague avec ce mélange de villageois, d’enfants de la grande ville et des familles émigrées . Tout le monde devenait beau en cet été de leur 15 ans dans ces jeux pour trouver un amoureux. Et ceux-là qui nous demandent chaque fois d’où on vient, comme si on ne pouvait pas vivre ici et parler français correctement ! Camélia maigre, féminité discrète qui pleure le jour de ses règles en réalisant qu’« elle n’était qu'une femme » . May, qui revenait chaque été, et qui, avant la vente de la maison, éprouve le besoin de venir passer quelques mois en automne et va découvrir le pays réel : La route goudronnée et ses promoteurs immobiliers qui font disparaître à vue d'oeil le village où chaque été on venait exhiber les réussites, les belles voitures, les habits neufs comme une mythologie ainsi construite loin. Aujourd’hui May découvre le peuple du café qui ironise sur le « tout était mieux ailleurs » Elle redécouvre Nina, qu'on dit adoptée par Gaïa, devenue vraie maitresse de maison jusqu’à sa mort, et son destin sacrifié pour sauver l'honneur du groupe . Au fil de ses rencontres, elle qui s’était toujours sentie étrangère sur cette terre comprend pourquoi ceux qui étaient restés n'avaient pas le choix : Dans ce foutu pays… soit tu es rebelle, soit tu es esclave. Tu choisis ton camp assez vite, et après c'est fini. Certains s'enferment dans les conventions sociales et la cage est construite, c’est terminé pour eux. Jusqu’à Ryan qui se moque : tu crois qu’ailleurs c’est différent ? Cet endroit tu ne fais que le fantasmer . T’es comme Camus ! Peut être, mais la découverte des carnets intimes de Camelia et son travail d’écriture resteront un témoignage des plus précieux sur ce que peut la littérature . L’envers de l’été Hajar Azell Éditions Gallimard (2021)
par Laurent Cachard 28 septembre 2025
Concrètement, il se passe peu de choses , lit-on à la page… 359 d’un roman qui en fait 635 et c’est une des plus belles antiphrases de la littérature moderne, tant Histoires de la nuit tient son lecteur en haleine, l’obligeant, toujours, à un chapitre supplémentaire pour savoir ce qu’il va (enfin) advenir de ces quatre protagonistes du hameau qu’occupent Bergogne, sa femme Marion (dont c’est le 40 e anniversaire, le jour du récit) et leur petite fille Ida, qui a l’âge d’aller à l’école du bourg, de regarder des dessins animés à la télé et d’attendre que sa maman rentre du bureau, que Papa ait rentré les vaches, à la Bassée (toujours), au lieu-dit Écart des trois filles seules (la voisine, la femme et l’enfant ?) ; il y a Christine, aussi, dans la ferme à côté, une artiste-peintre ( exubérante et barrée ) qui a renoncé à la ville pour venir habiter ici, dix ans auparavant : c’est ici et pas ailleurs qu’elle voulait vivre, vieillir, mourir . Ida adore Christine, son chien Radjah, va prendre son goûter chez elle quand l’école est terminée, ne s’étonne plus des peintures étranges et dénudées dans l’atelier — tout l’intérêt c’était que l’atelier soit dans la maison . La vie s’écoulait simple et tranquille, jusqu’à ce jour-anniversaire pour lequel Christine s’est engagée à faire des gâteaux — elle n’aime pas beaucoup Marion, qu’elle juge prétentieuse : une pétasse tatouée (au ras du cou) qui fait tout pour rentrer tard — mais garde ça pour elle : dans Histoires de la nuit, plus encore que dans tout Mauvignier, on dit peu mais on disserte sur ce qu’on ne dit pas. Ce sont les pensées qui prédominent, pas le discours, toujours restreint. Christine ne dit rien parce qu’elle aime beaucoup Bergogne , qu’elle a toujours appelé comme ça, comme on appelait son père, avant que l’ agriculture intensive le tue , avant que ses deux autres fils se fassent la malle et laissent Patrice à ses dettes, à ses bêtes et à ses insatisfactions, que la rencontre — via Internet — avec Marion n’a pas comblées. Il est aux petits oignons pour elle, pourtant, s’apprête à mettre les petits plats dans les grands pour lui faire la surprise : il est allé à la ville lui acheter un ordinateur, est passé chez Picard pour prendre des ris de veau, puisqu’elle les aime, a pris un quart d’heure pour trouver chez une prostituée ce que Marion ne lui concède (presque) plus — Oui, il est un homme et il veut baiser — a crevé en route, s’est blessé à un doigt… Ça l’a mis en retard et il n’a rien su, en son absence, du premier passage d’un homme dans le hameau, dont Christine s’est immédiatement méfiée. Il veut prétendument visiter la maison laissée libre, dont tous, ici, savent que personne ne l’a mise en vente. C’est Christophe, obséquieux dans son discours et son sourire, qui prépare le terrain ; arrivera le Bègue, le jeune frère, qui réglera la question du chien dans un passage terrible où le crime se mêle à la pâtisserie, sur fond des suites de Bach par Gastinel, que Christine écoute à fort volume, ce qui ne lui permet pas d’entendre les bruits, de les reconnaître comme chacun a appris à le faire, ici. Ils vont prendre en otage la peintre et l’enfant, le père quand il arrive enfin, se dispatchent sur les deux lieux — d’une maison l’autre , le Bègue dans l’atelier avec Christine, les autres dans la maison, à préparer l’arrivée de Marion. À partir de là, les chapitres sont alternés, on a le récit de la relation Le Bègue — qui sort d’un centre spécialisé pour attardés — Christine, l’évolution d’un syndrome de Stockholm inversé, et celui de la maison d’à côté, dans laquelle arrive Denis, le plus âgé des frères. Le meneur d’hommes, quand il est là, parce que pendant dix ans, il a payé pour des fautes qu’il va incomber à Marion… Qui, alors qu’elle passe le seuil de sa maison — avec bannière, table dressée et champagne au frais — est rattrapée par son passé. T’as vraiment cru qu’on t’oublierait ? lâche Denis, qui jubile de la situation, reçoit les deux amies de Marion (Nathalie et Lydie, invitées pour le dessert, avec Christine, censée le fournir) avec courtoisie, si bien qu’elles ne se rendent compte de rien, estiment qu’il compense l’attitude renfermée de Bergogne et Marion, dont elles vantent pourtant les mérites, puisqu’elle les a sauvées, dans l’après-midi, d’une faute professionnelle dont on voulait les accabler. La scène de captivité — passée par la sidération , les pulsions de violence, l’accablement — est vue, via un narrateur omniscient, par Bergogne, par Marion, par Ida et son regard d’enfant, qui voit son livre de chevet — Histoires de la nuit — toucher une réalité sur laquelle ses parents, elle le comprend maintenant, n’ont qu’un pouvoir restreint. Dans les deux lieux de l’action, la question est la même : Qu’est-ce qu’ils veulent ? Combien de temps cela va-t-il durer ? prend toutes les formes de sa verbalisation silencieuse. On cesse de respirer quand Christine échappe à la surveillance du simplet de service, veut appeler la police — ils n’ont pas répondu — on retient son souffle quand Bergogne se dit qu’en décrochant son fusil de chasse, en saisissant le couteau de cuisine, il pourrait inverser le rapport de force, on se demande si Marion va dévoiler son vrai visage, on se questionne même, avec Denis, pour savoir si les vrais salauds , dans cette histoire, sont vraiment ceux qui en jouent le rôle. Quel serait, à nous, notre propre poids d’histoires à taire . Il faut gagner du temps, mais du temps sur quoi et pour en faire quoi ? Que fait-on, humainement, d’ un mélange de fête et de terreur suspendues , d’un acte qui en appelle d’autres, surtout quand on laisse la surveillance d’un otage — peut-être s’il n’avait pas vu la terreur dans ses yeux, il n’aurait pas frappé — à un taré . Les images d’Oradour-sur-Glane, un village pas si lointain, surgissent sans qu’on le nomme, sorties des histoires entendues enfant, qui prennent corps, quand le drame se tend, que les armes sont sorties. Avant que Marion lâche un — D’accord, ça suffit, ça suffit, avant ce qu’enfin Marion va dire . Ou du moins ce qu’on entendra dire d’elle, dans les 90 dernières pages. Des histoires de premier train pour n’importe où de de furieux coups de pied de l’intérieur de son ventre … Et de digues qui se passent , de cercles concentriques qui se recoupent, comme toujours chez Mauvignier. Pour finir par sept coups de feu , comme dans les contes, ou presque, dont quatre toucheront leur cible , répète-t-il, pour maintenir le lecteur jusqu’au bout. Littéralement, jusqu’à la dernière ligne. Histoires de la nuit est un roman asphyxiant, qui a tous les codes du roman noir mais ne se défait jamais de sa mécanique métaphysique : toutes les pensées sont décodées, les secrets se libèrent de l’intérieur des protagonistes, qui considèrent tant ce qu’ils pourraient dire ou faire qu’ils n’ont plus besoin de le dire ou de le faire. Le dénouement — ses rebondissements — est à la hauteur du temps que le roman a suspendu et laisse un lecteur exsangue se dire que s’il ne s’est rien passé en 635 pages, ce rien-là n’aura jamais été aussi exhaustif dans ce qu’on peut imaginer de la comédie humaine et des misérables petites sommes de non-dits que nous sommes tous, finalement. Un page turner , conclut-on dans les milieux avertis. Histoires de la nuit Laurent Mauvignier Les Éditions de Minuit (2020) Laurent Mauvignier sera l’invité d’un Grand Entretien des Automn’Halles le jeudi 25 septembre 2025 à 18h30 à la Maison Régionale de la Mer à Sète.
par Jean-Renaud Cuaz 21 septembre 2025
ÉDITO Si le Festival du Livre de Sète 2025 marque le 100e anniversaire de la mort d’Erik Satie dont nous célébrerons l’œuvre mercredi 24 septembre au musée Paul Valéry, cette 16e édition des Automn’Halles est avant tout dédiée à un auteur essentiel, Boualem Sansal, condamné et emprisonné pour exercice illégal de… sa liberté de penser et d’écrire, depuis plus de dix mois par un pouvoir totalitaire. « La Constitution garantit la liberté d’expression et de conscience et pourtant je suis là » dira l’écrivain âgé et malade en appel de sa condamnation le 24 juin 2025. Les Automn’Halles avaient eu l’honneur d’accueillir en 2022 l’auteur de Abraham ou La Cinquième Alliance (Gallimard, 2020), un écrivain pourtant chaleureux, humaniste et courtois. Jean-Renaud Cuaz Président des Automn’Halles
par Yves Izard 16 septembre 2025
Quand je serai grand, je serai moudjahidin ! Cela fait trois ans que le garçon le répète à son cousin . Et c’est avec Tafir que Laurent, le journaliste narrateur nous entraine au cœur de la résistance afghane dans ces zones tribales où des enfants de 12 ans se battent avec leurs mères pour défendre leurs villages et échapper aux soldats russes qui ont embrigadé leurs hommes. Nous sommes à la fin des années quatre-vingt, quand les troupes soviétiques appelées par le régime communiste afghan marquent le pas face aux tribus afghanes. Avec ce roman historique inspiré d'histoires véridiques, Gilles Bertin qui a parcouru, parfois incognito, ces contrées dangereuses, tente de nous expliquer la complexité de ces guerres fondées à la fois sur le jeu des puissances régionales, avec au premier plan le Pakistan, mais aussi l'Iran, l'Inde et l'Arabie saoudite, et sur les oppositions tribales et ethniques. C'est donc dans ces zones tribales que va nous emmener Laurent, suivant les conseils de son « intellectuel avisé », un poète et philosophe afghan, qui détonnait par sa sagesse bienveillante dans ce monde guerrier . La veille barbe blanche lui a d’abord expliqué la complexité des dirigeants afghans, capables de changer de camp si on y met le prix et un minimum de forme, tout en lui fournissant une sorte de grille de lecture pour ne pas se perdre dans les alliances et les complots de la résistance afghane . Une intrusion dans le village de Darra avec son stringer , son correspondant local, lui avait vite ouvert les yeux dans ce haut lieu de fabrique et de trafic d’armes en tous genres, et lui avait surtout fait comprendre que… l’arme est partie intégrante du Pachtoune, c'est sa fierté et son orgueil. Là où ça se complique, c’est dans les relations avec le voisin direct car le Pakistan et l' Afghanistan hébergent des populations similaires. De nombreuses tribus vivent à cheval sur la frontière. Pour ces Pachtounes la limite entre les deux pays n'existe pas. Hors, l'obsession pakistanaise, est de dominer l'Afghanistan de peur que l'Inde ne s'y infiltre . C’est pourquoi le Pakistan aidait les rebelles afghans contre les Russes, sauf que certains pachtounes sont ralliés au régime communiste de Kaboul, et d'autres combattent au côtés des moudjahidin . Quand à la population afghane, le salut réside dans la fuite pour se réfugier au Pakistan dans d'immenses camps où ils tentent de s'organiser comme dans leur vie d'avant. C’est aussi l’objectif du vieil Aziz, à la barbe rougie au henné, qui protège les enfants déracinés, cette bande d'orphelins qui va peu à peu découvrir la solidarité. Nous suivons ce professeur qui forme les plus grands, Tafir et Asif, rejoints par Jamila pour les filles pour s’occuper du groupe de ces enfants qui doivent devenir adultes en quelque heures. Dormir dans des cabanes abandonnées en dehors de tout chemin fréquenté, éviter les mines antipersonnelles destinées à terrifier l’adversaire et faire des milliers d’estropiés … et recueillir au passages d'autres enfants perdus que les Taliban avaient recrutés à la madrasa pour qu’ils combattent les Russes. Laurent lui, avec trois ou quatre journalistes , réussit à décrocher une rencontre avec Hekmatyar pour éclairer la situation. Le seigneur de guerre le plus détesté, bénéficiait des faveurs de la CIA, et des services de renseignements Pakistanais tout en ne cachant pas sa haine contre l’Occident, spécialement des Américains ! Et sa détestation du commandant Ahmed Shah Massoud. Hekmatyar vomit le Lion du Panshir , non seulement parce qu'il est d'origine Tadjik, mais surtout pour sa divergence de vision de la vie et du monde en rêvant d’un Afghanistan apaisé, alors que lui, Hekmatyar voulait imposer une République ou un émirat islamique dont il serait le guide . Pendant ce temps la guerre continue, et les diplomates occidentaux qui ne sont pas dénués d'humour, tentent d'éviter les coups comme ce chargé d'affaires à l'ambassade de France qui raconte que le mois dernier, un de ces engins à traversé la salle à manger de mon ambassade, depuis je mange à la cuisine . Dans cet imbroglio, tandis que Reagan à trop besoin des Pakistanais pour mener sa guerre contre les Russes, un diplomate occidental à Kaboul de conclure : Personne ne veut de la paix des braves . Cette guerre sans fin est d'une actualité édifiante, aujourd'hui où les Talibans revenus sont en train d’effacer la moitié de leur population : les femmes. Afghanistan, les enfants d’une guerre sans fin Gilles Bertin Éditions Kailash, collection Les exotiques (2012) Gilles Bertin sera l’invité d’une rencontre des Automn’Halles le samedi 27 septembre 2025 à 19h30 à la librairie Kailash, 3 rue de Longuyon à Sète.
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