Avec ce titre accrocheur, racoleur même, l’auteure nous enferme dans un appartement citadin au 3e étage d’un immeuble quelconque dans un quartier animé. Il y a l’immeuble d’en face très éclairé où la vie s’y déroule normalement d’après les protagonistes qui observent les occupants depuis leur fenêtre, un peu comme dans le film d’Hitchcock ; le café du coin de la rue, sa terrasse ; les voitures, les bus, les piétons qui circulent. Tout cela va ralentir, la nuit va tomber. Le silence remplacera le brouhaha, Katia et Noémie pourront veiller paisiblement leur mère Claudie qui a décidé de les quitter vendredi.
Unité de temps. Unité de lieu. Noir de la nuit. Le huis clos pourrait être étouffant, le sujet morbide. Ils ne le sont pas. Pétries d’humour, les petites histoires enchâssées dans la grande éclairent et construisent le récit pas à pas. Les personnages se dévoilent au fil des pages.
Le pitch : Claudie, veuve, décide d’en finir. Elle informe sa fille Noémie, soi-disant préférée, qui va prévenir par téléphone Katia, sa grande sœur qu’elle n’a pas vue depuis des années. Claudie a précisé le lieu, le jour et l’heure approximative bien sûr, car elle a prévu de s’endormir pour ne pas se réveiller.
« T’as des bons souvenirs, avec elle ?
Des souvenirs de notre mère ? J’ai répondu : « Oh ! Certainement » et après, j’ai cherché.
Qui sont-elles toutes les trois ? Noémie, myope, gauche, divorcée de Joseph, vit avec Marc, leur fils de 15 ans. Katia, pas d’enfant mais un chien anesthésié il y a longtemps ; un homme dans sa vie, Norbert. D’autres hommes aussi… Claudie la mère, sans complexes, sans barrières, sans limites. Froide avec ses filles. (Le père, de son vivant rieur, moqueur, buveur). Et puis le 4e protagoniste : l’appartement de vieux meublé de la main du père, menuisier à ses heures, décoré de bric et de broc, avec davantage de broc, de bibelots et d’objets souvenirs, mais pas de photos de famille encadrées. Dans les placards, le buffet, les tiroirs, les papiers — si importants pour Claudie. Des bribes de vie et des souvenirs qui surgissent au hasard des allées et venues des deux sœurs. Et puis il y a la chambre. Allongée sur son grand lit, Claudie, patchée, s’endort paisiblement après avoir avalé le contenu du verre d’un trait et léché la cuillère. Le somnifère fera son effet.
Ces trois-là affichent un visage double. Quels secrets les enferment. Tu te souviens quand elle (Claudie) se regardait dans une glace ? S’étonna Noémie. (…) Elle vérifiait qu’elle existait. Et oui… on ne peut pas se rendre compte nous. On n’a pas traversé ce qu’elle a traversé. On n’a pas été déjà mortes. Noémie voudrait que Katia s’occupe de son fils, au cas où ; Quant à Katia, tout le monde s’imaginait qu’elle gagnait sa vie avec l’écriture…
En filigrane dans ce roman, la question juive. J’aurais pu embrasser la religion juive si mes parents ne m’avaient pas fait gagner du temps en m’avertissant que ces histoires d’être juif ou pas ne veulent strictement rien dire.
Comment les Allemands avaient-ils déterminé le montant des pensions allouées aux enfants juifs ? (…) Et quoi qu’il en soit, l’Allemagne arrêterait de la payer à la mort de la bénéficiaire : elle en avait presque terminé, avec Claudie. Et puis cette exposition du peintre Maryan S. Maryan, pseudonyme de Pinchas Burstein, peintre américain d’origine polonaise né en 1927 et mort en 1977 – Réfugié des camps de concentration…
Ce compte à rebours efficace mené par la narratrice Katia tient en haleine malgré l’absence de suspense puisque le titre est explicite. L’écriture est ciselée ; les chapitres et les paragraphes courts concourent à rendre la lecture rapide et fluide.
Je découvre cette auteure, illustratrice de presse par ailleurs. Ses dessins, notamment son personnage Gloria, créé en 2005 et présent dans des magazines belges et français, me fait penser à Claire Brétécher, côté humour noir et incisif. Une belle rencontre.
Claude Muslin
Maman se suicide vendredi
Marianne Maury Kaufmann
Éditions Mautice Nadeau
(2025)



