Enfin Alice est là où elle a toujours voulu être, à Beyrouth. D’abord dans les bars où elle boit des doudou, pleins de Vodka dans un pays inconnu, seule avec le journalisme comme unique passion ; en stage à Beyrouth où on danse sur des tombes… comme lui dit son mentor Paul, vétéran de la guerre du Liban. Alors Alice danse avec ses cheveux longs sur « let it ….crash ». Elle parcourt Beyrouth la festive, Beyrouth la clinquante, Beyrouth la communauté, Beyrouth la guerre… Mais quand elle marche dans les rues, elle se sent extérieure à la scène, cette ligne verte entre chrétiens et musulmans !
Il faudra qu’elle tombe sur Hussein qui lui lance : Alors, tu l’as trouvée ta guerre ? Je te la souhaite, poursuit le barman, qui lui confie mine de rien être tombé amoureux d’une chrétienne, et que sa famille ne le veut pas, comme une illustration de la guerre dans tous ses silences. Mais Alice n’entend pas, elle ne croit pas à l’amour et quand elle rentre à Paris pour le mariage de son amie May, elle trouve que tout est ennuyeux, la bague à trouver, sa robe de mariée, les derniers ragots, ses copines qui parlent de ce qu’elle déteste.
Inadaptée à la vie ordinaire, comme les routards des années soixante-dix, quand on revenait d’Afghanistan pareil à un voyage initiatique, mais un peu trop jeune pour se prendre pour Kessel. Mais fin 2010, quand arrivent les printemps arabes, et que,malgré le soutien de la France, Ben Ali tombe le 11 janvier, c’est trop tôt pour Alice qui trépigne toujours à Paris. Quand le 25 c’est Le Caire qui tremble à son tour et que L’histoire est en train de s’écrire, elle veut la raconter. Fascinée par les images de cette marée humaine qui envahit la place Tahrir, elle décide de partir sans le soutient d’aucun media. Comme elle parle assez bien l’arabe, elle trouve des complicités dans la lutte, elle dort peu, travaille dans l’urgence jusqu’à ce que Moubarak dégage le 11 février.
Au bar habituel Hurreya liberté, elle retrouve la presse internationale et Bassem, respecté dans le milieu, qui remarque cette beauté et ses articles avec ce regard particulier que porte Alice. Enfin elle est lancée et les commandes se multiplient. Mais la situation se durcit et pour conceptualiser ses personnages comme lui conseille Bassem, elle va devoir tailler son chemin à la machette du regard. Il faut couvrir vite militaires, islamistes, révolutionnaires dans la folie du Caire. On est entraîné dans cet engrenage irrésistible que connaissent bien les reporters, sourds aux critiques de ceux qui n’ont pas connu ces montées d’adrénaline. Que peut-elle répondre à cette femme voilée qui lui demande « mais pourquoi travailler dans des endroits aussi durs ? » Alice est sur un nuage, ses papiers sont remarqués, jusqu’’à Paris au 61 rue de Crimée, la Mecque des journalistes internationaux où elle va croiser un Prix Albert Londres.
Le retour au Caire est pourtant brutal ; La police traque les journalistes qui se font plus rares car les occidentaux cherchent d’abord les prix ironise Bassem. Alice décroche tout de même des articles dans un grand journal au nez et à la barbe des autres qui ont fait science Po, mais elle va aussi découvrir la vraie bataille dangereuse, l’émeute et la peur sous les grenades lacrymo puis l’armée qui tire à balles réelles : 10 morts et 300 blessés près de la place Tahir.
La fête comme thérapie et l’amour avec Bassem sur la terrasse face au Nil en prélude aux opérations dangereuses vont bientôt marquer la fin d’un cycle. Si les plus engagés, comme les graffeurs peignent sur les murs les figures des martyrs du 19 novembre, pour laver le sang comme ils disent, d’autres comme Yasmine veulent quitter le pays… qui y croît encore ? Alors, quand sa rédaction lui propose d’aller en Syrie, elle accepte, sauf que Bassem renonce au dernier moment. Elle partira in extremis avec un jeune cameraman pour se retrouver en juillet 2012 sous les bombardements d’Alep.
Et c’est comme une page blanche qui s’ouvre dans ce roman. Un vide de 6 mois pour retrouver Alice, évanouie sur un trottoir de Paris ! Le premier regard qu’elle croise est juvénile, celui d’Ilyes, un réfugié qui vient de débarquer à Paris, dort dehors et qui lui demande en arabe si elle peut l’emmener voir la Tour Eiffel. Dans son sac d’où se déversent des pièces de monnaie libanaises etles vielles cartes SIM, elle se demande pourquoi elle était partie, prise au jeu du voyage et du hasard. Ilyes lui raconte que pour la première fois, il a eu envie d’être à Oran, chez lui. Il y a sept ans, sur Facebook, il avait suivi une page qui s’appelait « Europe continent de rêve ». Alice sait juste que son père aussi est algérien, lui aussi d’Oran, mais elle ne sait pas où il est né. Et qu’elle s’était éloignée de tous ceux qu’elle aimait. Deux destins tragiques que leur rencontre pourrait sauver ?
Mars 2013, Paris, Ilyes sourit aux Parisiens tristes qui se défient de ce jeune mal rasé dans sa doudoune noire. Alice qui s’enfonce dans sa dépression s’engueule avec sa mère qui veut que sa fille ait un appart, un mari et un emploi stable… Elle pense à Bassem. Mais elle n’éprouve plus désirs, pense au soleil d’Alep… mais, depuis son retour, regarder les info la terrifie. À quoi ont servi ses articles, à rassurer les gens dans leur quiétude ? Dans un sursaut elle décide de repartir en Algérie. Elle tente de persuader son ancien rédacteur en chef que quelque chose va se produire alors que Bouteflika est en sursis, elle évoque pour la première fois son père qui vient d’Oran et que de toute façon, elle a besoin d’y aller.
Ce n’est plus une fuite, c’est le pari de trouver un sens à sa vie et comprendre pourquoi l’Algérie était l’invitée mystérieuse de leurs rassemblements de famille alors que personne n’y était jamais retournée depuis sa naissance, pourquoi la France était leur pays et l’Algérie leur paradis ? Sans s’en douter, une autre mission va s’imposer à elle, comme une réponse au sens de sa fuite,comme une réponse au souhait d’Ilyes : j’espère que tu trouveras ce que tu cherches en Algérie.
Yves Izard
Le sens de la fuite
Hajar Azell
Éditions Gallimard
(2025)



