Auteur/autrice : Claude Muslin

  • “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    “Deux litres et demi” de Julien Jouanneau

    « La déflagration a mâché les morts et les décombres ». Jules Récarte, 17 ans, coincé au fond d’un cratère géant après l’explosion d’un obus dans l’enfer d’un champ de bataille de la Meuse ; nous sommes en 1916, le 14 juillet et c’est la canicule.

    Dans « Robinson Crusoë » ou « Seul au monde » les héros, en s’ingéniant à fabriquer des kits de survie, accomplissent des prouesses. Ainsi Jules Récarte. Qui refuse de mourir si jeune, bêtement, pour rien. « À cet âge, je devrais courir et contester, rire et rêver, découvrir et danser ». Je suis parti, parce que je croyais revenir vite et triomphal au bout d’une semaine ». C’était avant sa rencontre avec le commandant Machin dont « la bêtise n’a d’égale que l’incompétence », avant que le conflit mondial ne s’enlise.

    Donc il est au fond du trou. Blessé. La beauté du monde au-dessus de sa tête. Son horizon, « un ciel de satin roux surmonte le clair-obscur de l’arène », « des bris de nuages émaillent l’aube » « le soir bleuté réduit la nuit ». Ses repères, la rose des vent créée avec un sceau, une feuille lisse, une aiguille frottée contre ses cheveux, magnétisée. Ses ennemis, les charognards, les vautours dont les chairs abandonnées servent de festin. « En surprise du chef, moi, juste en bas, une pièce de premier choix, vivante et seule, qui cuit au sein d’un brasero ». Ses amis, sa musette, celle des morts, les gourdes encore gonflées, les trousses de survie. Ses rêves, hallucinations plutôt quand Jeanne s’installe dans sa robe légère au bord du cratère, ses jambes blanches et fraîches défient les pics de sédiment. 

    Il y a un paradoxe dans cette histoire, c’est l’extrême envie de lire, d’une traite, la description de

    l’enfer. Poétique et crue. « Une grappe d’étoiles, encore attachées à l’aube, émet leur dernier éclat puis se dissipe ». Il (le vautour) reparaît, un lambeau qui pendouille à la mandibule inférieure et les ailes cambrées d’extase. « Le charme des boyaux marécageux, sur lesquels flottent des tibias ».

     Ce roman noir est un thriller ou une tragédie grecque ou les deux. Il y a l’unité de lieu, d’action, et la mesure du temps qui passe avec la dosette d’eau qui diminue de jour en jour : deux litres et demi – un litre quarante – un litre ; puis quatre-vingt-deux centilitres – soixante-dix … – soixante-trois … cinquante …

    Comme dans le roman de Dino Buzatti le Désert des tartares, le temps se traîne et l’espoir diminue. Les chapitres s’égrène au rythme de la ration qui baisse. Et puis, la question : vivra – vivra pas ?

    Je vous invite à découvrir cette pépite littéraire du romancier Julien Jouanneau qui a publié trois romans chez Flammarion, aux Editions de l’Aube et Chez Rivages, entre 2014 et 2019.

    Claude Muslin

    Deux litres et demi
    Julien Jouanneau
    Éditions Mautice Nadeau
    (2025)

  • “APRÈS” de Raphaël Meltz

    “APRÈS” de Raphaël Meltz

    Un roman court comme la vie. Un texte d’une finesse, d’une justesse, d’une originalité autour d’un sujet délicat : la perte brutale d’un être cher et comment elle résonne chez ceux qui restent. Comment vivre, après. Le sujet du roman pourrait être oppressant, étouffant. C’est le contraire. Il est lumineux, touchant, troublant, émouvant…  

    Lucas, 47 ans, cycliste du dimanche, part faire une balade en vélo dont il ne reviendra pas. Mort sur le coup. Il laisse une femme et deux adolescents pas du tout préparés au drame qui brise leur vie.

    Le narrateur, Lucas, depuis l’autre côté du miroir, va rester près de sa famille le temps nécessaire à son retour à la vie. Être là sans être là. Voilà toute la question. « Un jour, à leur tour, ils connaîtront la minute à tout sentir, le mois à tout entendre, l’année à tout voir, et le reste à tout savoir. »

    Ce décompte du temps précipite Lucas vers sa vraie fin. Le compte à rebours a commencé depuis la minute où « il s’étonne de ces goûts multipliés, ces goûts superposés » quand il est tombé lourdement sur le sol. Sentir, entendre, voir, toucher, savoir ; tout ce qui constitue les petites choses du quotidien, les habitudes de vie de la famille deviennent alors indispensables pour être au plus près de la vérité intérieure de chacun, pour emporter le plus longtemps possible le bonheur avec soi dans l’au-delà.  

    Quand il voit sa femme jouer au piano les Variations Goldberg de Bach, il se demande si elles pourront adoucir ses nuits. Quand il se laisse bercé par la voix délicate de Lorenzo prononçant des mots de refus, quand la colère de Sofia peut enfin exploser car trop souvent contenue pour mieux protéger sa mère et son frère, Lucas apprend et comprend qu’il doit se laisser envahir par des mots, des sons, des odeurs aussi, comme le parfum framboise de la cigarette électronique de sa fille.

    Le regard du fantôme se pose, se déplace, avance, recule, au gré de ses besoins, de ses envies. Et ce temps qui s’étire et qui efface le souvenir des êtres aimés au fur et à mesure qu’il s’allonge, est un instant volé à l’éternité.

    Si le roman n’était pas écrit du point du vue du narrateur, il serait identique à tous les romans qui traitent du sujet, et ils sont nombreux. Mais ce n’est pas le cas. Avec des mots simples, des mots de tous les jours, et la présence du fantôme de Lucas, le narrateur nous envoûte et nous scotche au récit. Cet amour inconditionnel que porte Lucas à sa famille, et que sa famille lui porte, transpire à chaque ligne.

    C’est pour moi une belle découverte que cet auteur, journaliste, fondateur du journal Le Tigre, attaché culturel à l’ambassade de France aux Mexique quelques années, romancier un temps sous le nom d’Hadrien Klent, co-auteur de la bande dessinée Des Vivants pour lequel il reçoit le Prix spécial du Jury au festival d’Angoulême en 2022.

    Claude Muslin

    APRÈS
    Raphaël Meltz
    Éditions Le Tripode
    (2025)

  • “Maman se suicide vendredi” de Marianne Maury Kaufmann

    “Maman se suicide vendredi” de Marianne Maury Kaufmann

    Avec ce titre accrocheur, racoleur même, l’auteure nous enferme dans un appartement citadin au 3e étage d’un immeuble quelconque dans un quartier animé. Il y a l’immeuble d’en face très éclairé où la vie s’y déroule normalement d’après les protagonistes qui observent les occupants depuis leur fenêtre, un peu comme dans le film d’Hitchcock ; le café du coin de la rue, sa terrasse ; les voitures, les bus, les piétons qui circulent. Tout cela va ralentir, la nuit va tomber. Le silence remplacera le brouhaha, Katia et Noémie pourront veiller paisiblement leur mère Claudie qui a décidé de les quitter vendredi.

    Unité de temps. Unité de lieu. Noir de la nuit. Le huis clos pourrait être étouffant, le sujet morbide. Ils ne le sont pas. Pétries d’humour, les petites histoires enchâssées dans la grande éclairent et construisent le récit pas à pas. Les personnages se dévoilent au fil des pages.

    Le pitch : Claudie, veuve, décide d’en finir. Elle informe sa fille Noémie, soi-disant préférée, qui va prévenir par téléphone Katia, sa grande sœur qu’elle n’a pas vue depuis des années. Claudie a précisé le lieu, le jour et l’heure approximative bien sûr, car elle a prévu de s’endormir pour ne pas se réveiller.

    « T’as des bons souvenirs, avec elle ?

    Des souvenirs de notre mère ? J’ai répondu : « Oh ! Certainement » et après, j’ai cherché.

    Qui sont-elles toutes les trois ? Noémie, myope, gauche, divorcée de Joseph, vit avec Marc, leur fils de 15 ans. Katia, pas d’enfant mais un chien anesthésié il y a longtemps ; un homme dans sa vie, Norbert. D’autres hommes aussi… Claudie la mère, sans complexes, sans barrières, sans limites. Froide avec ses filles. (Le père, de son vivant rieur, moqueur, buveur). Et puis le 4e protagoniste : l’appartement de vieux meublé de la main du père, menuisier à ses heures, décoré de bric et de broc, avec davantage de broc, de bibelots et d’objets souvenirs, mais pas de photos de famille encadrées. Dans les placards, le buffet, les tiroirs, les papiers — si importants pour Claudie. Des bribes de vie et des souvenirs qui surgissent au hasard des allées et venues des deux sœurs. Et puis il y a la chambre. Allongée sur son grand lit, Claudie, patchée, s’endort paisiblement après avoir avalé le contenu du verre d’un trait et léché la cuillère. Le somnifère fera son effet.

    Ces trois-là affichent un visage double. Quels secrets les enferment. Tu te souviens quand elle (Claudie) se regardait dans une glace ? S’étonna Noémie. (…) Elle vérifiait qu’elle existait. Et oui… on ne peut pas se rendre compte nous. On n’a pas traversé ce qu’elle a traversé. On n’a pas été déjà mortes. Noémie voudrait que Katia s’occupe de son fils, au cas où ; Quant à Katia, tout le monde s’imaginait qu’elle gagnait sa vie avec l’écriture…

    En filigrane dans ce roman, la question juive. J’aurais pu embrasser la religion juive si mes parents ne m’avaient pas fait gagner du temps en m’avertissant que ces histoires d’être juif ou pas ne veulent strictement rien dire.

    Comment les Allemands avaient-ils déterminé le montant des pensions allouées aux enfants juifs ? (…) Et quoi qu’il en soit, l’Allemagne arrêterait de la payer à la mort de la bénéficiaire : elle en avait presque terminé, avec Claudie. Et puis cette exposition du peintre Maryan S. Maryan, pseudonyme de Pinchas Burstein, peintre américain d’origine polonaise né en 1927 et mort en 1977 – Réfugié des camps de concentration…

    Ce compte à rebours efficace mené par la narratrice Katia tient en haleine malgré l’absence de suspense puisque le titre est explicite. L’écriture est ciselée ; les chapitres et les paragraphes courts concourent à rendre la lecture rapide et fluide.

    Je découvre cette auteure, illustratrice de presse par ailleurs. Ses dessins, notamment son personnage Gloria, créé en 2005 et présent dans des magazines belges et français, me fait penser à Claire Brétécher, côté humour noir et incisif. Une belle rencontre.

    Claude Muslin

    Maman se suicide vendredi
    Marianne Maury Kaufmann
    Éditions Mautice Nadeau
    (2025)

  • “Feu saint Antoine” de Bruno Messina

    “Feu saint Antoine” de Bruno Messina

    « C’est un roman sur la perte et aussi le commencement » explique l’auteur. Et sur le démembrement, la fracture, la reconstruction.

    L’action se situe de nos jours, dans un village isolé face au Vercors. Hugo, un médecin citadin, las de la ville — le Covid ayant eu un rôle d’accélérateur, de révélateur d’un mal de vivre — décide de fuir Paris et de s’installer en zone rurale. Le hasard le conduit à Saint-Antoine l’Abbaye, près de St-Marcellin. Le hasard encore lui fait retrouver une ex-petite amie, Manon, séparée du père de son fils, Vadim dont elle a la garde. Le hasard fait bien les choses puisque ces deux-là, en manque d’amour, se retrouvent vite, s’installent ensemble dans la maison de Manon et s’accommodent d’une vie simple, proche de la nature.

    Le village est célèbre pour son ordre hospitalier qui rayonna sur toute l’Europe pendant le Moyen Âge. Les moines médecins soignaient les malades de l’ergotisme, sorte de peste avant la peste. Hugo est donc en terre familière. Étrange coïncidence puisqu’il a déserté la ville pour s’installer sur une terre foulée autrefois par Saint-Antoine l’Egyptien, le saint du désert dont les reliques sont précieusement gardées dans l’abbaye du village.

    Il ouvre un cabinet, réapprend à vivre, « J’aurais peur désormais de la ville et ses absurdités, sa démesure inhumaine », soulage les patients plus qu’il ne les soigne : « En médecine, j’ai fait suffisamment de prescriptions pour savoir que l’ordonnance n’apporte pas la guérison. C’est une aide seulement, l’orientation, la possibilité d’un chemin pour le patient ». Et goûte à toutes les joies ordinaires qu’il avait oubliées comme l’alternance des saisons, les sonorités de la campagne, les silences, le bruit du vent, le chant des oiseaux ou le tintement d’une cloche d’église. L’auteur est d’abord musicien, ancien professeur au Conservatoire de Paris ; il a juste remplacé les notes par les mots.

    C’est dans une atmosphère sereine et calme que se fait un jour la rencontre entre Hugo et un pianiste libanais, Bechara El-Rihani. Elle va troubler sa quiétude nouvelle. Une amitié va naître. Ce musicien, personnage énigmatique, va lui demander l’improbable… Que je ne dévoilerai pas dans cette chronique.

    Entre la fragilité apparente du pianiste, le décalage entre sa délicatesse et l’âpreté de la vie rurale dans ce village presque montagnard, l’auteur, dans un décor rassurant, fait vibrer des personnages qui lui permettent, lui le mélomane, d’évoquer sa passion pour Pascal Quignard et Tous ses matins du monde, Jodri Savall et Marin Marais, entre autres.

    Le style est à l’image du roman. Sans fioritures ni effets. Avec juste une dose d’intrigue nécessaire à la construction du récit. Les chapitres Terre, Eau, Air, Feu, Ether donnent le ton. Et puis, belle résonance entre le nom du protagoniste, Hugo, et celui de Saint Hugues, dont la vie est préfacée par son secrétaire, en 1200, et rappelée en épigraphe du récit. 

    Bruno Messina a été musicien intermittent du spectacle, puis professeur d’ethnomusicologie et directeur artistique de festivals. Il est l’auteur d’une biographie de Berlioz (2018) et d’un roman 33 feuillets (2022) chez Actes Sud.

    Claude Muslin

    Feu saint Antoine
    Bruno Messina
    Éditions Actes Sud
    Collection Un endroit où aller

  • “Dans le fossé” de Sladjana Nina Perkovic

    “Dans le fossé” de Sladjana Nina Perkovic

    « Un roman dans la Bosnie d’après-guerre, un road trip à bord d’une Golf sur la route de l’enterrement de la tante Stana. »

    Le roman est construit sur une unité de temps et de lieu, deux jours sous la pluie dans un coin perdu de Bosnie.

    La narratrice, jeune adulte, mal dans sa peau, fataliste, nous raconte les péripéties qu’elle vient de vivre, depuis le fond d’un fossé où elle est tombée et duquel elle n’a nullement l’intention de se relever, du moins pas avant d’avoir terminé son récit.

    De maladresses en malentendus, de goujateries en règlements de compte, les membres d’une famille se retrouvent à l’occasion de l’ enterrement de tante Stana, morte étouffée à cause d’un os de poulet ; un événement familial qu’ils se sentent obligés d’honorer, il y a un héritage à la clé.

    Que ce soit la mère de la narratrice, son père, sa tante Mileva, le Pope et la Popesse, Mimi la copine, le cousin Stojan, ils sont tous braques, déjantés, hors de contrôle, drôles, touchants et pourraient être les acteurs d’un film d’Emir Kusturika, Undergroundou La vie est un miracle.

    L’auteure, mine de rien nous met sous le nez ou sous nos yeux scotchés aux pages du livre, les contradictions et les disfonctionnements administratifs d’un pays à peine sorti du joug communiste, la corruption galopante « Il lança un regard prudent par la fenêtre du véhicule, et quand la portière s’ouvrit, le cousin Stojan déposa doucement le billet sur le siège à côté du policier », le poids des traditions, l’alcoolisme, le manque d’infrastructures flagrant, le patriarcat qui a la vie dure, et de ce point de vue, n’hésite pas à en rajouter sur les qualités des unes et les défauts des autres : « Plus la vie est dure, plus les femmes se battent. Elles rangent, repassent, raccommodent, traînent les sacs du marché, font pousser du persil et des tomates sur le balcon, font fermenter des cornichons, du chou, amidonnent, lavent les vitres et surveillent les ouvriers qui changent la plomberie de la salle de bains. Les hommes, en général, se contentent de déprimer, ou, comme dirait maman « ils se relâchent comme un élastique de vieux slip », et ils ne font rien, à part déblatérer sur la politique, regarder le sport et le journal télévisé, et calculer quel âge ils avaient quand a commencé la guerre qui a détruit leur vie. »

    La construction du récit est habile. Par des mises en abyme fréquentes la narratrice s’efface devant l’auteure, comme pour vérifier que le lecteur la suit bien dans les pérégrinations des personnages, leurs loufoqueries qu’elle égrène sur 250 pages. « Qui ça peut bien intéresser ? Sans parler de tous ces personnages peu crédibles et de cette panique autour de l’enterrement. Rien de bien original… »

    Le style est alerte, vif, l’histoire galope et les tribulations des personnages tous magnifiques, emportent haut la main l’adhésion du lecteur. Du moins, la mienne.   

    À noter encore les paroles de l’auteure : « j’ai écrit sur un monde post-apocalyptique dans cette société bosniaque. Dans ce roman, l’humour est comme une distance protectrice ». Cet humour qui dédramatise et permet la complicité, le rire, propre de l’homme disait Rabelais !

    Sladjana Nina Perković est née en 1981 en Bosnie-Herzégovine. Elle double ses études de journalisme en Bosnie d’un cursus en communication politique à la Sorbonne, et travaille pour plusieurs médias ex-yougoslaves, The Guardian et l’émission de TV française Échappées belles. Elle est co-lauréate du Prix européen du journalisme 2021. Dans le fossé est son premier roman, traduit par Chloé Billon, détentrice d’un master de traduction littéraire en langues slaves-bosnien, croate, monténégrin, serbe.

    Mention spéciale du Prix de littérature de l’Union européenne en 2022

    Claude Muslin

    Dans le fossé
    Sladjana Nina Perkovic
    Éditions Zulma
    (2024)

  • “Un monde à refaire” de Claire Deya

    “Un monde à refaire” de Claire Deya

    Au cinéma, La zone d’intérêt emmenait les spectateurs « à côté » d’un camp de concentration pendant la guerre 39/45.

    En littérature, Un monde à refaire emporte ses lecteurs « juste après » la fin de la guerre 39/45.

    La période de l’immédiat après guerre est  fascinante. Les français en liesse et tout à leur bonheur d’en avoir fini avec les privations et la peur ont du mal à imaginer leur Côte d’Azur dévastée « et ses plages plus dangereuses que le septième ciel de l’enfer », parce que toutes minées.

    Et c’est là la qualité de ce premier roman ; nous faire vivre de l’intérieur cette période. Nous scotcher aux 409 pages du livre pour palpiter avec les protagonistes, espérer qu’ils s’en sortent entier, qu’ils soient français ou allemands.

    Vincent le prisonnier évadé cherche Ariane, Fabien le résistant pleure Odette, Hubert le plus âgé de l’équipe, presque 40 ans, Enzo, Georges, Manu, Max et les autres démineurs français doivent travailler, main dans la main, avec Lukas, Klaus, Matthias et les autres prisonniers allemands.

    Pour pouvoir vivre, faut-il pactiser avec l’ennemi ? Cette question est la veine de ce roman.

    Et puis il y a les femmes. La veuve Mathilde, Léna la patronne du café, Audrey l’ex amie de Vincent, Saskia, rescapée des camps de concentration. Un microcosme qui se débat dans un pays exangue pour retrouver qui sa liberté, qui son amour, qui sa maison …

    Un monde à reconstruire ou à inventer. Il faut de l’audace, du courage et surtout de la concentration à ces hommes qui ont choisi, ou pas, de faire partie des équipes de démineurs. Sans eux, point de salut !

    L’auteure connaît parfaitement les caractéristiques des mines « celle prétendument facile à neutraliser, en réalité reliée à une autre mine, reliée elle aussi à une autre, une autre encore … qui, toutes en même temps, fatalement, explosent. « C’était l’effet du blast, tant redouté, qui détruit tout à l’intérieur, sans pitié ».

    Le suspense est à son comble avec une intrigue bien construite qui permet d’aborder d’autres thèmes comme la délation, la vie dans les camps, la trahison, le pardon, l’oubli …

    Les dialogues percutent ; les fins de chapitres appellent les suivants, comme un « page-turner ».

    Beaucoup de personnages se croisent, se cherchent, se perdent et se retrouvent ; peut-être un peu trop pour le lecteur peu concentré ?

    Un premier roman réussi. L’auteure est scénariste et historienne. Ce qui ne gâche rien.

    Claude Muslin

    Un monde à refaire
    Claire Deya
    Grand prix RTL-Lire 2024
    Les Éditions de l’Observatoire
    (2024)

  • “Bientôt les vivants” de Amina Damerdji

    “Bientôt les vivants” de Amina Damerdji

    Comme un manège qui tourne, le roman boucle un cycle, commence et se termine en septembre 1997, avec des analepses en 1988 – 1990 – 1992.

    Par la voix de Selma, cavalière émérite, nous assistons à la lente agonie d’une démocratie avortée, l’Algérie, endeuillée, meurtrie, abîmée.

    Ils y croient à cette liberté Adel, son ex petit ami ; Hicham, son oncle avocat vénéré, son père médecin Brahim, sa mère, Zyneb, sa grand’mère Mima, sa cousine Maya journaliste… et tant d’autres. Mais pour la conquérir, ils n’ont pas tous la même approche.

    Chaque protagoniste a une bonne raison d’agir comme il agit.

    Chaque caractère est finement analysé.

    Entre les attaques arbitraires lancées contre la population civile par des groupes islamistes armés et les tentatives aveugles des forces de sécurité du gouvernement pour anéantir les éléments islamistes, c’est la guerre civile qui ravage le pays. Et ce n’est pas le président Chadli Bendjedid, qui démissionne en 1992, qui va réparer les vivants — pour emprunter ce titre de roman à Maylis de Kerangal.

    Au plus près de l’action, Selma et Sheïtane, son bel étalon, nous entraînent, au rythme de leurs pas, galop ou trot, dans une course qui devrait être salvatrice. Difficile de se sentir bien avec ses proches quand les membres d’une même famille sont divisés. Surtout quand la tradition pèse lourd. Quand Mima pensait à remplir la corbeille de pain du matloua dont la croûte de semoule dorait sur le gril elle qui avait fait l’école ménagère pour apprendre à cuisiner selon la tradition. D’ailleurs, tout le roman est goûteux. Chaque chapitre aiguise les sens. Ici, Zyneb prépare la semoule au chocolat, là c’est Sheïtane qui se régale de gâteaux, ou là encore, Mistinguet, le chat, chourave des reliefs de poissons… Les univers se croisent, les questions existentielles des adolescentes que sont Selma et sa cousine Maya se chevauchent avec les questionnements des adultes sur la bonne voie à suivre… Les personnages sont croqués à vif dans leurs vies quotidiennes, humanisant le propos, le rendant vivant, mais glaçant car les drames, des plus anodins aux plus cruels, se mêlent avec la même intensité dans ce récit bien construit où il est aussi question d’exil, enfin d’éloignement le temps que dure l’orage…

    Le livre s’ouvre sur A galopar chanté par Paco Ibanez, sur des paroles du poète exilé Rafael Alberti. Et se ferme sur des remerciements chaleureux.

    Un deuxième roman qui donne envie de lire le premier si ce n’est déjà fait.

    Amina Damerdji est née aux États-Unis puis a grandi à Alger jusqu’à la guerre civile.

    Elle a quitté l’Algérie à l’âge de sept ans et vit à Paris. Après un premier roman remarqué Laissez moi vous rejoindre paru chez Gallimard en 2021, Bientôt les vivants est son deuxième roman.

    Claude Muslin

    Bientôt les vivants
    Amina Damerdji
    Éditions Gallimard
    (2023)

  • “Choses, bêtes, prodiges” de Claudio Morandini

    “Choses, bêtes, prodiges” de Claudio Morandini

    L’auteur de Le chien, la neige, un pied (Anacharsis, 2017) aime le chiffre 3 puisque son nouveau roman s’intitule Choses, bêtes, prodiges. L’analogie ne s’arrête pas là ; les deux histoires à la fois cruelles, fascinantes et profondément humaines sont de cellesque l’on se raconte le soir à la veillée.

    Et si je m’attarde sur la symbolique du chiffre 3, je découvre que ce chiffre évoque le passé, le présent et le futur ; qu’il symbolise la naissance, la vie et la mort. Qu’il permet de distinguer le monde matériel du monde spirituel et du monde divin, tout en rassemblant le corps, l’âme et l’esprit.

    Diable ! C’est tout à fait cela. Et le narrateur de se métamorphoser en Cosimo. D’abord enfant qui nous balade dans son quartier, nous fait escalader les montagnes avec ses copains, enfin les monticules de sable des terrains vagues près de chez lui ; profite de notre attention de lecteur déjà accroché pour parler de Dieu ; nous oblige à chercher des fossiles avec lui et Aurelio ; nous présente sa grand’mère fumeuse de cigares et ses escargots qui dégorgent… pour ensuite évoquer l’adolescence avant l’âge adulte, celui des responsabilités, des soucis, des espoirs et des déceptions.

    C’est en douceur, que je me suis laissé envoûter et emporter dans un monde magique, qui rappelle l’univers d’Italo Calvino avec son Baron perché, ou celui de Bernard Quiriny et ses Contes carnivores. Au détour d’un fragment — tout le roman est constitué de fragments — me voilà en compagnie de l’homme qui avait mal vieilli au bord du delta, qui pêche à mains nues, et qui voulait faire de Cosimo un… mais j’arrête là. Ensuite je passe un moment — un long fragment — en compagnie des parents de Cosimo et d’Abel, leur cochon bien aimé… Enfin je trépigne d’impatience pour en savoir davantage sur Cosimo et ses drôles de compagnons, à l’affût sur les toits de lauzes des maisons, épiant ces drôles de choses, ces bulles opalescentes qui grimpent, s’installent, s’étendent, grossissent…

    Autant de saynètes dignes des romans de Gabriel Garcia Marquez et de son réalisme magique. Autant de situations qui nous parlent du temps qui passe, de l’enfance, de l’image de soi et du regard des autres, de la vieillesse, de la maladie, de l’amour, de la mort et du formidable pouvoir de l’imagination.

    Et puis cette écriture stylée, acerbe, jubilatoire comme dans la mercerie où Cosimo attend son tour : Sept ou huit femmes devant moi ? J’oubliais toujours de les compter. En revanche, je m’efforçais de retenir leurs traits, pour les distinguer de celles qui entreraient après moi. Mais j’avais beau me concentrer, leurs visages me semblaient tous identiques, tous pareillement enflés, avec un double menton mou, des lunettes aux montures épaisses, des brushings en bout de course, des rouges à lèves mal appliqués sur des bouches ridées, des moustaches solitaires, identiques jusqu’à leurs grains de beauté et leurs poireaux entre le nez et les joues, et leurs boucles d’oreilles minuscules…

    Après un début un peu difficile pour moi, pour entrer dans le roman, ne comprenant pas où le narrateur voulait m’emmener, je me suis laissé porter par la fluidité du récit, sa belle écriture, ses personnages atypiques et l’absolue certitude que oui, il y a quelque chose caché derrière le placard.

    Récompensé par de nombreux prix, Claudio Morandini est professeur de lettres à Aoste, il est publié depuis 2006. Il est traduit en français par Laura Brignon.

    À noter que Le chien, la neige, un pied est réédité en édition de poche par l’éditeur Anacharsis en janvier 2021, et qu’en octobre de la même année, le livre remporte le Prix Lire en Poche de littérature traduite.

    Claude Muslin

    Choses, bêtes, prodiges
    Claudio Morandini
    Éditions Anacharsis
    (2024)