« Je ne me souviens pas du type d’alarme de mon Nokia lorsqu’il sonna, le vendredi 3 juillet 2009, vers huit heures du matin et qu’une voix inconnue m’annonça que mon frère venait de se suicider à Singapour. »
C’est par ces mots d’une simplicité touchante que commence le récit. À partir de cet instant-là, la vie du narrateur qui est l’auteur-même, bascule dans le drame et le téléphone portable prend une dimension de présence au quotidien oppressante et obsessionnelle.
« Après avoir raccroché, je suis resté avec le Nokia dans la main, comme si je tenais un pistolet encore chaud. »
La brûlure qui a touché l’oreille s’étend à tout le corps. Dans cet état de choc total, comment transmettre l’atroce nouvelle aux parents ? Comment supporter la moindre sonnerie de téléphone sans appréhension ?
« Quinze ans après, je ne me suis remis de rien. Lorsque mon portable se met à sonner, je ne suis jamais très à l’aise. Peu importe la mélodie que j’ai choisie, qu’elle soit douce comme un quatuor à cordes ou enjouée comme un blues, c’est toujours une sorte de tocsin que j’entends. »
Petit à petit, le portable devient un moteur mémoriel qui fait résonner les voix perdues et le lien fragile qui nous attache aux voix de ceux qu’on aime. À travers ce médium omniprésent dans nos vies, l’auteur s’aventure à explorer nos relations nouvelles avec les vivants et les morts. Dans une suite de courts chapitres, le souvenir d’une voix, d’un souffle, d’une vibration, d’une douleur mais aussi d’un moment de bonheur est une tentative désespérée mais nécessaire de supporter le deuil et combattre l’oubli. Au-delà de ce deuil, comme pour combler la voix perdue, l’auteur en vient à explorer les pratiques téléphoniques de ses proches ou amis, tout en analysant aussi son propre usage du portable. C’est plus fort que lui, il appelle trop souvent sa compagne, « pour un oui ou pour un non, et souvent même pour un rien ». C’est parce que le portable devient alors l’instrument qui rapproche, console, rassure et participe d’une intimité vraie, tendre et douce : « Reliés par lui, nous sommes à l’abri du monde. Je nous vois blottis dans un lit, ou bien cachés dans une grotte aux parois moelleuses, et j’ai la sensation que nous nous parlons à l’intérieur de nous-mêmes. »
Ecrit avec une pudeur extrême, l’auteur réussit en partant de son vécu, d’atteindre une justesse de mots et de sentiments qui touche au cœur.
Marie-Ange Hoffmann
Touche fantôme
Amaury Da Cunha
éd. L’Iconoclaste


