« Les Parrhésiens » de Philippe Bordas

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Rabelais nommait les Parisiens Parrhésiens, c’est à dire personnes à fort parler. C’est aujourd’hui une espèce en voie de disparition car l’argent qui n’a plus besoin d’être en embuscade est une arme de destruction massive.

Philippe Bordas, Phiphi dans le récit, part à leur découverte et nous entraîne avec lui.

On le suit dans le Paris XIV les rue Vavin, Daguerre, Froidevaux, Emile Richard pour finalement arriver rue Huyghens, là où se trouve le gymnase, repère de ces Parrhésiens de grande voix et de vives couleurs. Mais le XIV c’est aussi le cimetière du Montparnasse et sa collection de célébrités, Baudelaire en tête. D’un côté la vie avec ses éclats de voix, de rires, de lumières, ses télescopages et ses arrangements de l’autre la mort ressuscitée en écrits, en récits, en anecdotes.

Ces Parrhésiens ressemblent à des AOC de fortes et subtiles expressions, chacun est un terroir avec son histoire de grands ou petits horizons, son climat de ciels gris, de déserts insupportables, sa culture d’entourloupes, de débrouilles et on les déguste avec surprises, émerveillements et gourmandise.

L’Afrique des grands chasseurs, les exploits d’Anquetil, les carrosseries désossées et resossées, les hectolitres de bière, le banquet annuel, la déesse noire amoureuse d’Antonin Artaud, Jean Pierre Léaud en gardien fantôme, Barbey d’Aurevilly, apparaissent au détour des pages et on part, on s’évade et on sourit.

Un lien relit ces personnages, les vivants du gymnase, les gisants du cimetière, les parigots tête de veau et ceux d’ailleurs : la langue. Et quelle langue ! Immense, goulue, multicolore, multi-quartiers, multi-historique, une langue dont chaque mot est un voyage, dont chaque phrase une affirmation de liberté, dont chaque paragraphe une épopée. Bien, bien loin de la langue orthogonale et fonctionnelle des esclaves du capital, bien, bien loin de la langue en soustraction qui nous contracte.

Que va devenir ce gymnase, qui est cette déesse noire, quel destin pour les Parrhésiens ?

Et Phiphi ? Que devient-il dans cette manécanterie de crache-ciguë, ce repaire des petits chanteurs à la crade voix ?

Je vous laisse à votre propre promenade-découverte et vous verrez, j’en suis sûr, que des parrhésiens, il en subsiste pas plus loin qu’ici, à Sète, des parrhésiens sauce pouffre avec leurs trésors de mots et leurs tranches de vie.

La langue sauce piquante est un très mauvais souvenir de cantines, mais choisie sur des bêtes de bel élevage, bien assaisonnée et mitonnée, c’est un régal.

Philippe Bordas nous invite à sa dégustation, ne la ratez surtout pas.

Philippe Sturbelle

Les Parrhésiens
Philippe Bordas
Gallimard
2025