J’ai dix-sept ans et toute la mort devant moi. À cet âge, je devrais courir et contester, rire et rêver…Faire la fête, mais pas celle-là. Pas celle où l’on trinque au sang. Pas celle où le chant des canons accueille le voisin d’en face…
Nous sommes en 1916, sur un champ de bataille dans la Meuse quand une énorme explosion d’obus piège Jules au cœur d’un cratère, écrasé sous un cadavre, comme dans une prison à ciel ouvert. Comme un « Robinson Crusoé » où un « Seul sur Mars » l’homme se retrouve aux prises avec la mort et la virulence d’une blessure qui dépasse l’entendement, et puis la solitude, et déjà l’espoir d’être secouru et la belle vie.
Mais il ne retrouve que sa musette et le bidon d’eau de deux litres et demi qui a survécu avec sa gourde d’eau de vie. Maintenant Il faut sortir , grimper, mais il retombe avec l’eau qui fuit du bouchon. Alors, d’instinct , il va ramper comme une limace vers un corps, l’uniforme et la peau se sont agrégés en une sorte de goudron. Un masque noir remplace visage. Ses doigts de charbon s’accrochent à la détente de la carabine… C’était un Fritz… le premier cadavre rencontré est un ennemi. Il a une gourde ! L’eau bouillante jaillit, puis il trouve une torche qui fonctionne, et une seule balle.
Il reste à Jules un litre quarante d’eau. Dès lors les chapitres courts du livre s’égraineront au rythme de l’eau qui reste dans le bidon, et très vite en cl, puis en dés à coudre avec cette règle de trois impitoyable : On peut tenir trois minutes sans respirer, trois semaines sans manger, et trois jours sans boire. Dans sa besace, une photo : Jeanne et moi. Sourire benêt. Elle est sublime. Ce n’est pas de l’amour c’est de l’évidence.
Et si l’imagination et l’humour sauvaient Jules sous la plume de Julien Jouanneau dans cette nuit mitraillée d’étoiles qui illuminent alors son antre au point qu’il les prend pour des lampes. Tandis qu’il désinfecte sa blessure à l’eau de vie pour sauver sa jambe de la nuée de mouches qui font un repas de gala, il invente entre les lèvres de son cratère une sorte de table d’orientation pour ne pas perdre la raison. Il y aura au sud Notre Dame de la gourde, pour Marseille, à l’est je baptise la crête Strasbourg, son élévation rappelle la cathédrale de la ville, un flan à ne pas laisser aux Boches, au nord Lille les rocs fracassés rappellent ses bombardements, et enfin le flanc ouest le plus lisse baptisé St-Malo une destination où tout est possible comme m’aurait dit Jeanne.
Mais la guerre c’est le diable en rêve, l’homme la fait et rien ne l’arrête. Tandis qu’un vautour picore les fragments d’un crâne sec Jules décide de lancer un message comme une bouteille à la Terre, il va entreprendre de se montrer en hissant un drapeau bout d’une perche ; C’est acrobatique. Quarante tentatives pour atteindre le cratère à 7m hauteur… et je m’effondre, je cri de l’eau et implore la voute céleste « même ton fils avait droit à une éponge ». Malgré ce trait d’humour Syciphe a perdu. À quoi bon l’étoile filante « les nuits de guerre n’exhaussent aucun vœu ».
L’eau s’épuise au fil des chapitres, le diagnostic tourne au sinistre. je suis un soldat, je dois me défendre. Demain je m’évaderai de ce trou. Rien n’est moins sûr dans cette fiction où le décor est assez réaliste pour entraîner lecteur jusqu’au bout de la nuit. »
Yves Izard
Deux litres et demi
Julien Jouanneau
Éditions Mautice Nadeau
(2025)



