“Vers les îles Éparses” de Olivier Rolin

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On embarque avec Olivier Rolin comme une anomalie sur un bateau de la Marine nationale, comme on passerait un stage dans le désert des tartares, avec cette particularité d’être le grand père de cet équipage ; Car ce voyage vers les îles Éparses en cache un autre, une navigation vers l’état fragile et un peu ridicule de vieux, où l’écrivain se cache à peine derrière le personnage.

Bien que le second, Elsa, le présente à l’équipage comme un membre de l’Académie de marine, il nous avoue très vite qu’il se trouve là à cause de Thucydide l’Athénien! Parce qu’il a rédigé, il y a cinquante cinq ans, une préface à « La Guerre du Péloponnèse » publiée par les Éditions de l’École de guerre, et que ce voyage est en quelque sorte sa pige, son salaire en nature. Cet éclaircissement n’arrivera pas jusqu’aux oreilles de l’équipage du Champlain, si bien que le vieux pékin essaiera faire bonne figure tout au cours de cette expédition vers Les îles Eparses, où le navire de guerre doit ravitailler les minuscules garnisons que la France entretient sur ces possessions disputées au milieu du canal du Mozambique.

Ainsi ce voyage pourrait s’apparenter à ce périple d’un « Candide en terre sainte » dont nous a gratifié Régis Debray, si l’on considère la finesse de l’analyse servie par un humour désopilant tant le monde de l’écrivain semble loin des préoccupations d’un équipage rompu à la disciple militaire. Et pourtant cette créature bizarre échouée là va s’adapter au lexique des marins, truffé d’acronymes, et même réussir à établir des rapports simples avec entre autres le « cipal » le maître principal. Au carré des officiers où il a son rond de serviette, il observe la brochette des aspirants, les « mimis » où l’on trouve Estelle, une petite brune assez délurée qui a vécu en Lybie, en Angola, en Indonésie (il n’est donc pas difficile d’en inférer que son père travaille chez Total), Estelle qui lui fera visiter les « sous-sol » du bateau. Estelle, dix-neuf ans… Des pensées inavouables me traversent l’esprit, que je chasse aussitôt. Tiens-toi tranquille l’ancêtre (tu n’es pas Victor Hugo).

Et puis il y cette nature presque vierge, entre l’eau azurée et le sable éblouissant que le narrateur-touriste va découvrir comme le navigateur João da Nova avait découvert en 1501 cette île couverte par endroits de taillis de filaos chevelus et de cocoteraies dans les palmes desquelles le vent fait un son de maracas…ce foisonnement d’espèces différentes, ces poissons aux couleurs et aux dessins extravagants, ces oiseaux multicolores qui jacassent dans les arbres, plein de cet optimisme propre aux oiseaux! 

Un enchantement dont il faut profiter quand on sait bien que cette mer cache une vie énorme et grouillante malgré les efforts faits par les hommes pour l’anéantir même si en dessous il y a les « monstres marins ». Car les îles ne sont pas que paradisiaques, quand il tombe sur les épaves rouillées et les ferrailles d’une antique machinerie témoins du bagne privé avec ses esclaves, installé sur l’Atoll Juan de Nova. Le patron récoltait le guano, la fiente d’oiseaux de mer pour la commercialiser en engrais ; Ce rêve colonial sous drapeau français perdurera jusqu‘en 1968, quand la concession fut proposée.. au Club Méditerranée qui finalement laissa tomber. On en apprend de belles quand le voyageur est curieux.

Et que dire de l’île Europa sur laquelle le navire va débarquer 48 tonnes de vivres, de sacs de ciments, de seaux de peintures pour le détachement auquel sont affectés une quinzaine de grands beaux mecs, tous musclés bronzés luisants de sueur qui feraient d’assez belles pubs pour Jean-Paul Gaultier. Est-ce humour de l’état-major? Ce sont des chasseurs alpins de Chambéry, exilés sur cette île torride et plate comme la main. Voilà qui nous ramène a la réalité. Avec la fascination des grands conteneurs, muraille sombre glissant avec une infinie lenteur, lumières violentes sur les remorqueurs liliputiens attachés au géant…

Interminables peuvent aussi être ces escales prolongées comme à Durban où, pour échapper à la ségrégation géographique évidente, notre voyageur tente Umhlanga, et découvre une sorte de ghetto balnéaire pour riches, noirs ou blancs, avec ses surfeurs et de jolies filles bondissant dans l’écume, des cafés musique à fond, avec des écrans géants où passent et repassent des matches de foot (ces rectangles verts où s’agitent des petites figures humaines sont devenus le décor universel). S’il sait bien que ce n’est pas le genre d’endroit où il passerait des vacances, c’est pourtant là qu’il rencontre un jeune noir qui s’assied à côté de lui, et demande ce qu’il écrit : a poem? a novel ? Il aimerait par-dessus tout écrire et je l’encourage à se livrer à cette activité désuète. Et en voilà un qui ne me prend pas pour un cave. C’est plus délicat avec le capitaine d’arme corps des fusillés marin, le seul en treillis comme une singularité qui nous rapproche et qui demande : Comment et pourquoi on fait un livre? Dans SAS il y a beaucoup de géopolitique!

Il est vrai que la question du sens « de ce qu’on fait », devenue si prégnante , ne semble pas obsédante à bord. Est-ce pour échapper a la routine qu’un matin on est réveillé par « les copains d’abord » plutôt que par la sonnerie du clairon : La vie des marins est largement une vie imaginaire. L’ancêtre qui a dévoré la petite bibliothèque du bord, avec sa tête pleine de ruines de poèmes, finit par se demander Écrire qu’est ce… imaginer, gloser, reconstituer, déformer, ironiser, faire le malin en somme et il pense à Rimbaud et ses mots « Bleuités, délires » pour dire

le moins imparfaitement la stupeur heureuse qu’on éprouve à contempler ce champ de feux bleus. Oui bleu, c’est tout- puisque nous ne parlons pas la langue des êtres qui habitent ces lieux immenses. Il est temps de rentrer au port…

Yves Izard

Vers les îles Éparses
Olivier Rolin
Éditions Verdier
(2025)