Avec cette Saga familiale qui court sur un bon siècle, Leïla Slimani nous entraîne à travers trois générations sur les chemins de l’exil. Et nous découvrons que « le pays des autres » n’est pas toujours celui qu’on croit, comme la solitude est parfois plus cruelle sur son sol natal.
L’aventure commence avec Amine, qui est le fils d’un interprète dans l’armée coloniale et qui décidera d’abord de s’engager au début de la Seconde Guerre mondiale dans un régiment de spahis. Échappé d’un camp allemand, c’est en Alsace qu’il rencontrera Mathilde qu’il épousera à l’église en 1945. On le retrouvera dans sa ferme marocaine dont il fera une exploitation moderne au point d’intégrer la bourgeoisie de Meknès. À part Selma, la très loufoque sœur du patriarche qui passera sa vie au Maroc, toute la descendance ira voir ailleurs, et d’abord en France, si la vie est plus belle.
Pourtant le roman débute en novembre 2021. Un récit à la première personne, une nuit où la narratrice découvre qu’elle a perdu le goût et l’odorat. Qu’une femme dormait dans son lit et que son sexe n’avait aucun goût. Après la fièvre, elle réalise qu’elle ne peut plus écrire, qu’elle perd la mémoire. Le 22 mars enfin, chez le médecin, elle entend son nom : Mia Daoud. C’est ainsi que la fille aînée de Medhi Daoud entre en scène. Elle est né en 1974 et elle sera la narratrice qui va nous promener dans l’histoire de sa famille comme Gabriel Garcia Marquez nous avait si bien ouvert son monde avec Cent ans de solitude. Car Leila Slimani a choisi d’oublier le temps linéaire pour mieux écrire la complexité des destins dans ce Maroc avec ces « histoires de racines qui ne sont rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol » comme dira le père de Mia : « alors peu importe le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu ». Ainsi parle Medhi, brillant élève qui a tourné le dos à sa famille en s’installant à Rabat , en finissant par accepter un poste au Ministère puis à la Présidence du Crédit commercial du Maroc que lui confia sa Majesté le roi, lui si engagé à gauche dans sa jeunesse qu’on le surnommait Karl Marx.
Pas facile dans un Maroc où le roi avait rappelé que l’élite économique ne devait sa fortune qu’au bon vouloir du sérail. Une définition comme une autre du « Mahkzen ». C’est par l’histoire de sa déchéance et de dix ans de solitude que s’ouvre la première partie du roman « dans ce plus beau pays du monde » cher à Tahar Ben Jelloun où peuvent surgir des histoires terribles. Pourtant sa femme lui avait bien dit qu’il parlait trop de politique, qu’il critiquait trop le régime depuis quinze ans. Que s’installer dans le quartier des ambassadeurs ne garantissait de rien, et que du coup elle, Aïcha, se retrouvait à plus d’une demi-heure de la clinique où elle était gynécologue ; Elle la blédarde , qui reçoit des patientes pauvres venues de la campagne. Elle qui ira visiter son homme en prison et qui ne comprenait pas comment elle avait vécue auprès de lui comme on vit auprès d’un mystère.
Et on retrouve Mia, en seconde à 15 ans au Lycée Descartes, celui des Ministres et des coopérants français, Mia observant les prof qui sentaient bien la chape de la peur et de la propagande et qui ramenaient des produits de France car « il n’y avait rien ici »… alors que les binationaux , qui étaient les hommes, ramenaient des femmes du bout du monde. Mia, elle, qui a découvert qu’elle aimait les femmes va partir à Paris, la ville grise la plus belle et la plus triste du monde où sur sa ligne 13, malgré ses cheveux crépus, avait peur des maghrébins ! Elle finira à Londres où ici un arabe peut conduire une Maserati sans qu’on le prenne pour un dealer, où l’argent est un monde en soi, où la race et le Genre se dissolvent dans le nombre des zéro.
Quant à Inès, la benjamine s’amuse d’abord dans la boutique de sa tante Selma qui l’adorait et ruminait son rêve perdu du destin new yorkais en portant des chemisiers transparents à imprimé Léopard avec des jupes en cuir prune et des Santiags. Inès qui ferason éducation sentimentale avec son prof de théâtre qui la traite de salope et de pute quand elle décide de le quitter pour faire médecine. Elle retrouvera à Paris sa sœur pour la Coupe du monde de football 98. Paris en ébullition avec un record de vente de bière, les fontaines de la ville jaunes de pisse ! Avec la foule qui crie Zidane Président, drapeaux algériens et palestiniens, pas comme à Rabat où notre mère disait que ça allait dégénérer. Pourtant la désillusion vient vite, Inès se sent bientôt en danger comme au Maroc avec sa police.
Et puis il y a Selim le photographe, parti à New York qui s’amusait de ses identités mouvantes en arpentant le quartier arabe jusqu’à 50 ans ! Qui écoute son coiffeur lui dire que dans l’avenir ce pays ne nous aimera pas. Selim déstabilisé après la visite de son père Amine que Mathilde avait réussi à traîner jusqu’à New York et sa cinquième avenue ; Malaise avec ses parents dont se moque son amie Cynthia, cette girafe blonde, la femme à la tête de chat comme pense Amine qui fait promettre à son fils héritier de prendre un billet retour. C’est ainsi, à son grand dam, que Selim sera exclu de ce moment unique : l’attaque contre les tours du World Trade Center qui avait eu lieu le jour des obsèques de son père. Plus tard il se rappellera les mots de Bilal, son coiffeur marocain : Peut-on être à la fois d’ici et de là-bas ?
Une phrase sans réponse qu’aurait pu méditer le reste de la famille le jour des funérailles de Medhi ; si la foule était bien présente pour le banquier déchu, ce fut pour des obsèques musulmanes qui ont désolé ses filles Mia et Ines, tout comme sa veuve Aïcha.
Yves Izard
J’emporterai le feu
Leïla Slimani
Éditions Gallimard
(2025)



