“Écouter les eaux vives” de Emmanuelle Favier

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Nous plongeons d’emblée dans ce corps vivant où Adrian avait immédiatement compris qu’elle se trouvait là dans son élément. Cent fois elle avait rêvé qu’elle était dans un sous-marin. Depuis sa première mission elle naviguait sur le HMS Thetys l’un des quatre sous-marins porteurs de missiles nucléaires dont était dotée la Royal Navy. Adrian Ramsay est « oreille d’or », chargée d’écouter et d’identifier les bruits des profondeurs. C’était le seul endroit où elle parvenait à contenir son surcroît d’énergie. C’était d’abord l’aspect technologique qui l’avait enthousiasmée car elle n’avait pas eu d’emblée l’idée de servir la dissuasion nucléaire. Mais elle avait rapidement pris conscience de la complexité du concept, tout à la fois follement brillant et d’une terrifiante ambiguïté. Il s’agissait de protéger une civilisation… Il fallait donc y croire quand bien même on ne partageait pas les couleurs du pouvoir en place.

Avec ce roman, Emmanuelle Favier vise dans le mille avec le retour d’une problématique d’une actualité brûlante. Tout en prenant quelques libertés qui sont l’apanage du romancier, elle réussit avec son héroïne à impliquer le lecteur dans les impensés à bord. Ainsi le lancement simulé d’un missile atomique qui n’était pas annoncé comme un exercice, et qui en se répétant plusieurs fois par patrouille, constituait un entraînement technique et intellectuel permettant à chacun de mettre en perspective pourquoi il était là , sans l’écraser sous le poids des conséquences de ce a quoi il œuvrait.

En dehors de ces exercices particuliers, ce qui troublait Adrian c’était la présence de ce qui respirait invisible de l’autre côté de la coque, l’œil glauque du requin ; Elle éprouvait les ondes molles des méduses, elle sentait le pouls immense de l’océan comme une nostalgie de brève expérience de plongée sous-marine, où elle avait découvert, à seize ans, cet abandon aux profondeurs et le plaisir psychotrope qui avait quelque chose d’effrayant dont il fallait se méfier. Si l’essentiel de ce qu’elle écoutait lui permettait juste une analyse militaire, à bord du sous-marin condamné à un mouvement perpétuel pour refroidir le cœur nucléaire comme le requin doit nager pour survivre, Il n’en découlait pourtant aucune indignation quant au sort des cétacés désorientés par les sonars et qui s’échouent pour mourir asphyxiés sur les grèves. Jusqu’au jour où elle reconnaît le chant d’une baleine bleu… qui la renvoie vers Moby Dick et son père Ian comme une vague d’anxiété. La baleine, qui suit désormais le sous-marin, c’est aussi le miroir du bateau comme sa version vivante et pure, comme les mâles qui déversent des litres de sperme pour attirer la femelle. Un lien archaïque à travers lequel resurgissent en rêves torrides les pulsions sexuelles qu’elle tentait de dissimuler sur ce sous-marin où la femme était encore considérée comme une anomalie.

Tout va basculer après quatre mois de mer, avec la mi-patrouille, le retour à terre qu’Adrian appréhendait toujours un peu. Avec l’annonce de la mauvaise nouvelle qui n’avait pas franchi le filtre des familigrammes, ces messages de quarante mots, que recevaient les marins chaque semaine, et qui excluaient ce qui pouvait menacer l’équilibre de l’équipage, comme l’annonce d’un décès. C’est ainsi que l’État-major lui annonça à son arrivée que son père Ian est décédé pendant la patrouille ! Le monde avait basculé sur son axe.

Elle part aussitôt pour cinq heures de route vers le cimetière de son village. Il pleuvait. Enfin le ciel se conformait à son chagrin. Mais comme elle retrouve son chien sur la plage où son Père Ian s’est noyé, elle pense au suicide et culpabilise car en refusant qu’il continue à lui écrire elle avait manqué ses derniers moments. Comme elle s’enfonce dans sa mélancolie, elle finit par décrocher une courte mission plus diplomatique auprès des forces françaises en Bretagne… Une escapade qui va bouleverser sa vie. Et le roman va prendre une toute autre tournure.

À terre, Adrian Ramsay avait jusqu’alors réussi à canaliser son énergie en choisissant des amants de passage dans l’obscurité des pubs, et quand elle avait la faiblesse de les ramener chez elle, ils étaient renvoyés sitôt leur mission accomplie. Elle s’était fermée à l’amour… et au désir d’enfant, au prétexte de sa carrière. Cette nuit à Brest va contre toute attente la précipiter dans ses habitudes oubliées des aventures nocturnes dans les bars à marins. Sauf que cette fois se donner au premier venu allait changer son destin.

Le talent d’Emmanuelle Favier tient aussi dans la construction de l’intrigue où le lecteur connaît déjà depuis plusieurs chapitres, comme si une autre histoire était enchâssée dans le roman, les deux hommes qui vont bouleverser la vie d’Adrian. Arthur, le plongeur scientifique, et photographe traumatisé, et Abel l’aveugle pervers narcissique qui va séduire Adrian dans une histoire dont elle dira ce n’était pas de l’amour. C’était beaucoup plus violent que de l’amour.

Une ultime mission militaire ne changera rien à l’affaire d’autant qu’elle fut abrégée suite à une violente bagarre entre marins, et comme si une malédiction poursuivait Adrian, sonna la fin de sa carrière. L’issue fut qu’à peine débarquée en Écosse, elle repartit pour retrouver Abel accompagné par Arthur en Catalogne. Il avait parlé de voir la tombe du poète Antonio Machado, à Collioure et surtout d’aller chez lui, au petit village de Colera, d’où il serait originaire. Pouvait-elle imaginer ce Noël d’une tristesse infinie où l’on comprend enfin cette énigmatique prose poétique comme un prologue au roman que l’on retrouve comme un épilogue, où tout finit sur cette plage dans le délire d’un spectre amoureux qu’on identifie sans peine.

Yves Izard

Écouter les eaux vives
Emmanuelle Favier
Éditions Albin Michel
(2025)