“La Symphonie atlantique” de Hubert Haddad

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Hubert Haddad est habité par l’exigence de multiples formes d’expressions : il est romancier, poète, dramaturge, peintre, critique d’art… Il vient de remporter le Prix Montluc Résistance et Liberté pour La Symphonie atlantique, dernier roman d’une immense œuvre dont la richesse créatrice témoigne de son engagement humain et littéraire. L’histoire des civilisations et des tyrannies qui embrasent les pays et les peuples est un thème récurrent chez lui, qu’il aborde ici en donnant vie au personnage d’un enfant confronté à la folie et la violence de la guerre. 

Nous sommes à la fin des années trente en Allemagne, plus précisément à Ratisbonne, ville de Bavière, au moment où le pays bascule dans le nazisme. Le jeune Clemens, un garçonnet d’une blondeur de blé mûr, la figure semée de taches de soleil et les yeux pénétrés d’un bleu mourant d’aurore, vit avec sa mère Maria-Anke, femme fragile chavirant sans cesse entre exaltation et langueur. Sombrant dans la folie en même temps que l’Allemagne sombre dans la terreur, elle finira internée et disparaitra de la vie du jeune fils, non sans avoir tenu auparavant à lui confier un violon très précieux. Ce violon, son âme, il ne devra jamais s’en séparer. 

La musique — un souffle vital essentiel pour l’auteur — Clemens l’a découverte et exercée auprès de Handa, une jeune voisine pianiste, sollicitée par la mère pour le garder et lui donner des leçons de piano. Poussée au désespoir, c’est aussi entre les mains de Handa que la mère remettra le destin de son fils en la chargeant de l’accompagner, lui et son violon, chez l’oncle Reinhold en Forêt Noire.   

C’est là que l’enfant, alors qu’il se trouve confronté à la perte et à l’absence par la disparition de sa mère puis celle de Handa, va ressentir dans tout son corps et toute son âme, la fascination des livres qu’il découvre dans l’immense bibliothèque de l’oncle,pris de vertige à contempler les ors des dos de reliure des milliers d’ouvrages tapissant les murs… Qu’il comprenne ou non, Clemens lit tous les livres à sa portée — Hölderlin, Heine, Jean Paul, Brentano, Rilke — En même temps, il est fasciné par la nature où il s’y perd avec ivresse — cette forêt si chère aux Romantiques allemands — Cependant, c’est surtout dans la musique que Clemens va trouver refuge. On le suit dans son apprentissage musical et très vite, il se révèle un talentueux violoniste. Son violon, héritage transmis de son grand-père, ne le quittera plus. C’est avec lui qu’il affrontera les tumultes et les atrocités de l’époque nazie. À travers les années, Clemens est balloté d’instituts en foyers, échappant un temps à l’embrigadement des Jeunesses hitlériennes grâce à son talent musical. Mais son apparence — blond et gracile — en fait aussi un archétype de l’enfant aryen, à la fois protégé et instrumentalisé par le régime.

Mais la guerre le rattrape. À la terreur nazie s’ajoute bientôt les bombardements alliés qui détruisent villes, paysages et humains. Il est enrôlé à 15 ans et envoyé sur le Mur de l’Atlantique. Là, entre les bombardements et les ruines, sa musique résonne une dernière fois, fragile et sublime, avant que le silence ne l’emporte, et le silence, c’est aussi de la musique. 

À la fin du roman, on comprend mieux ce très beau titre — La symphonie atlantique — un roman profondément musical ; la musique y résonne tout au long de façon magique ; elle est présente dans la structure même du récit, construit comme une symphonie en quatre mouvements. Chacune des parties est introduite en exergue par un texte poétique allemand. Roman musical et poétique donc, dans le rythme de la langue, dans la brillance d’écriture qui fait s’envoler les mots tels les mouvements d’archet sur les cordes du violon, dans la beauté des descriptions des paysages, des émotions. 

C’est un livre qui se lit et qui s’écoute : 

Ecoutons les accords qui perpétuent le miracle suspendu de la musique longtemps après qu’une simple balle de colt 45 a frappé au cœur l’enfant sans secours

Ecoutons le gracile frémissement des feuilles d’érable dans la lumière du printemps

Le roman aborde les thèmes graves de la guerre et sa barbarie d’une façon originale et intéressante, à savoir à travers le regard d’un enfant, victime du régime nazi. Qui connaît l’œuvre d’Hubert Haddad retrouvera ce point de vue dans un roman précédentUn monstre et un chaos qui met en scène un enfant dans le ghetto de Lodz. Ici encore, l’auteur donne voix aux plus vulnérables, aux enfants broyés par l’Histoire, et il interroge la place de l’art dans un monde en guerre. Hubert Haddad défend la conviction que l’art est un ultime rempart contre la barbarie et le néant, contre la mort. La musique, l’art en général, devient un acte de résistance, une manière d’exprimer son identité et son humanité. Par ailleurs, Hubert Haddad aborde la complexité de l’identité allemande de manière originale et intéressante en faisant revivre une culture germanique décriée, trahie par le nazisme. 

On peut s’interroger sur ce que Hubert Haddad peut nous dire pour aujourd’hui ?

Marie-Ange Hoffmann

La Symphonie atlantique
Hubert Haddad
Éditions Zulma
(2024)