On reconnaît et admire chez Hubert Haddad la propension indéniable à investir toutes les formes créatrices pour sauvegarder en littérature la place à l’imaginaire qui lui est inhérente. La preuve en est donnée une fois de plus avec ce roman dont les premiers mots du prologue — Appelez-moi Papillon, Marc Papillon de Lasphrise, ou tout bonnement le capitaine Lasphrise. Je suis le dernier immortel — suscite immédiatement la curiosité du lecteur. Qui est ce personnage ? Fasciné par son étrange destin de poète-soldat né en 1555 dans le doux pays de Loire au XVIe siècle, (clin d’œil à Ronsard et du Bellay), l’auteur nous conte sa vie aventureuse de soldat dans les six chapitres contenus dans la première époque du roman. Car Papillon, Capitaine Lasphrise, a bel et bien existé. Après vingt années de bons et loyaux services aux côtés des Guise en pleines guerres de religions, où il échappe plusieurs fois à la mort, assiste à la mort violente de compagnons et brave tous les dangers, il se retire dans son fief angevin, épuisé, le corps couvert de cicatrices, seul, pauvre — ne jouissant pas de pension — mais l’âme encore vaillante, toujours habitée par son amour de la poésie. Il n’a qu’un seul souhait, celui de se consacrer entièrement à écrire des vers ; il parvient même à publier des recueils, mais sa grande tragédie sera qu’il ne reçoit pas la reconnaissance désirée. Son rêve de gloire, d’immortalité accordée aux talents de poètes reconnus s’envole. C’est alors que l’imaginaire de l’auteur prend son vol —
Démon témoin de mon jurement
Au risque d’en perdre âme et sang
Une plume à ma veine trempée
Scelle un contrat d’immortalité
Tant que gloire enfin me soit donnée
Jamais irai-je en l’ombreux tombeau
Hubert Haddad le prend au mot et le rend immortel par le pacte qu’il signe avec le diable. L’auteur renoue ici avec le mythe de Faust et de l’immortalité. Mais aussi avec le registre du merveilleux, laissant agir la magie, le fantastique, le surnaturel.
C’est donc en 1599, date présumée de la vraie mort de Marc Papillon de Lasphrise (sa tombe est restée introuvable), que commence sa vie d’immortel, de créature métaphysique. L’avenir désormais serait son éternité.
Son livre de poésie en poche, il part en voyage dans l’espace et le temps, traversant quatre siècles d’histoire de France. Âme errante en quête de gloire posthume, il vivra mille péripéties sur les champs de bataille de toutes les guerres, échappant à la terreur de la Commune et des deux guerres mondiales, sera introduit dans les salons des Précieuses, connaîtra les galères, sera embastillé avec le Marquis de Sade, rencontrera Napoléon et bien d’autres illustres connus ou inconnus, tout en suivant ses passions amoureuses à la recherche de la Nouvelle Inconnue, image de l’amour absolu.
Papillon était condamné à un sempiternel exil au milieu des existants tous plus ou moins assurés de leur trépas. Jusqu’au jour béni qui verra son obscure survivance transmuée en glorieuse immortalité. Sa mort dérobée lui serait alors rendue comme un diamant noir, fruit des étoiles ou larme de Dieu.
Hubert Haddad maîtrise souverainement la dimension picaresque et baroque dans ce roman, mais ce n’est pas la seule. Il y a plusieurs romans dans ce roman, le roman étant l’invention du roman.
On y rencontre l’immortalité, donc la mort ; la mort, l’ennemi première de l’homme qui frappe sans distinction du qui, du où, du quand, du comment.
Disparaître a-t-il un sens pour l’écume et la neige ? depuis des siècles antiques, par une franche moitié ou deux tiers souvent, les enfants naissent et meurent. Les fosses d’oubli, les champs de guerre et les charniers avaient ces coulées de jeunes vies soumises au fil aiguisé du faucard.
L’immortalité, donc une réflexion sur le temps, laquelle explore aussi la notion de mémoire. En effet, Papillon se souvient de tout, mais cette mémoire s’avère être un labyrinthe sans fin. Ses amours, ses combats, ses douleurs, ces minuscules incidents du temps qui passe, se confondent, le passé et le présent se rejoignent, rien de la réalité ne subsiste vraiment, le passé ne se détache plus clairement du présent et s’égare à la moindre distraction dans les culs de basse fosse de la mémoire. Papillon se trouve emprisonné dans son propre passé. Onze ans après un trépas ajourné, il continuait d’expérimenter une très curieuse impression, cruellement indolore, de perte irréparable. Il cherche le sens de sa quête de vérité. Que valent jours, mois et années pour l’insensé qui, ajournant son Salut au profit d’une hypothétique gloire, se sera lui-même condamné à la survivance ?
C’est aussi un roman sur la folie, la folie du projet d’immortalité qui participe du souffle de vie. Perdant ses repères, Papillon constate que l’immortalité est pire que la mort. Il finira par découvrir une autre éternité en se dépouillant de son orgueil, de ses vanités, de ses aspirations, de son désir d’immortalité, de ses illusions de vivre. Plus rien ne l’affecte, il endure désormaisl’astreinte de l’effacement de toutes choses.
Papillon apparaît comme un personnage touchant, tendre, drôle, bien que tragique, car la tragédie fait partie de l’histoire.
Enfin, le roman est surtout un hommage à la poésie, chère au cœur de Hubert Haddad. Face à cette immortalité qui fige, l’art, et en particulier la poésie, est la seule issue. En créant, Papillon ne cherche plus à conquérir l’éternité, mais à donner un sens à l’instant.
La richesse de ce roman est portée par une langue poétique, ciselée, inventive, souvent savante, reflétant une immense érudition forgée dans la fréquentation assidue des poètes, connus ou inconnus de tous temps. Le lecteur suivra avec émerveillement, parfois d’un œil amusé, les scènes successives, conçues comme une galerie de tableaux ornés de citations érudites ponctuant l’errance de Papillon. Il découvrira la beauté de la nature chantée ici magnifiquement. Il sera invité à la rêverie, à la réflexion, à l’humour, guidé par le fantastique imaginaire de l’auteur.
Le Diable n’est pas un être. Il est une invention. Une invention à notre image.
Marie-Ange Hoffmann
L’Invention du diable
Hubert Haddad
Éditions Zulma
(2022)



