La porte se referma sur le dernier homme. Ainsi commence ce roman où l’on va découvrir par petites touches énigmatiques le destin si singulier de Manushe. Elle est l’une de ces vierges jurées qui ont fait le serment de renoncer à leur condition de femme. En contrepartie elles ont acquis les droits que la tradition réserve depuis toujours aux hommes : travailler, posséder, décider. Et dans son village Manushe jouissait de l’affection générale et d’un respect authentique. On admirait le sacrifice qu’elle avait faiten refusant d’être mariée de force au vieux Parush. Mais l’arrivée d’Adrian, un homme à l’aura singulière va faire chanceler les étais jusqu’alors solides de la routine séculaire où elle vivait.
Une scène d’horreur va éclairer brutalement l’origine de ces destins contre nature, comme un avant-goût du thriller auquel on ne s’attendait pas. Comme pour introduire le désir naissant chez Manushe, jusqu’alors contenu, jusqu’aux rêves où elle dévoile son corps aux yeux déroutants d’Adrian. Avec l’éveil des sentiments la prose se fait poétique puisque tout était plus beau ou plus laid… Les ciels de peintre qu’elle observait se défaire entre les cimes et retomber au faîte des sapins en traînés dorées ou bleues. Mais le réel va s’inviter au travers du miroir acheté qui lui renvoie son image, trop effarouchée au point de cacher son sexe de la main, pour encore ressembler à un homme, avec ses seins presque fondus, sa poitrine enfoncée à force d’être niée, comme une bonne sœur. Jusqu’au jour où Adrian la déshabille sans la toucher avant de lui dire qu’il l’attend dans la voiture pour aller faire les courses. Une fissure venait de s’ouvrir qui la laissait comme plomb, assommée. Le suspense ne fait que commencer. Plus tard Adrian parlera.
Quand on croira que l’histoire va s’éclaircir, on mesurera le courage qu’il faut aux rivières avec ses destins croisés, ses deux faces d’une même pièce. Si on apprend vite pourquoi Manushe a signé la fin de sa vie de femme, pour échapper à son sort dans les règles du droit coutumier, il faudra lire toute cette histoire et ses rebondissements pour connaître la vérité tragique d’Adrian quand son père avait pris sa décision : l’enfant qui venait de naître serait élevé comme un garçon. À partir de là, par une complaisance de l’organe à la nécessité sociale sa voix même sembla muer, jusqu’au drame où avait sombré son enfance factice…
Avec ce premier roman Emmanuelle Favier explore ces identités troubles nées moins du hasard que de la nécessité, où son style singulier saisit la force du mythe.
Yves Izard
Le courage qu’il faut aux rivières
Emmanuelle Favier
Éditions Albin Michel
(2017)
Rééditée par Le livre de poche



