Auteur/autrice : Patrick Auzet-Magri

  • “Un monde à refaire” de Claire Deya

    “Un monde à refaire” de Claire Deya

    J’ai hésité à écrire, craignant que la brièveté d’une chronique ne porte atteinte à la richesse de ce livre. Mais j’ai beau laisser le temps s’écouler, les jours passer, le livre est là, posé sur mon bureau. Il me regarde. 

    Ses yeux ont la couleur d’une fraternité possible et pourtant improbable, inespérée.

    Ses yeux me parlent de l’honneur et du déshonneur, du sens et du non-sens.

    Ses yeux ont l’ambition d’unifier les contraires.

    Ses yeux cherchent l’amour et l’espérance.

    Ses yeux sont héroïques et fragiles

    Ses yeux sont terriblement humains.

    Il y a urgence, semble-t-il me dire. 

    Un monde à refaire. 

    Dès le titre, la suggestion est faite. 

    À la fin de la lecture de ses 409 pages, la formule se transforme en question. 

    Un monde à refaire ?

    Et surtout, comment le refaire ?

    Ceux qui croient que le combat s’arrête quand on dépose les armes se trompent. La Résistance, c’est le contraire de la guerre éclair, c’est une lutte de tous les instants. J’ai détesté prendre les armes, mais il le fallait. Et je le referais, pareil, si c’était à refaire. Mais on ne doit plus en arriver là. On dit souvent : si tu veux la paix, prépare la guerre. Aujourd’hui, je pense le contraire. Pour éviter la guerre, il faut préparer la paix.

    Oui, je sais, ces propos résonnent on ne peut plus dans nos esprits alors que le monde s’enflamme à quelques encablures de « notre » France elle-même fragilisée par les discours et les actes de haine. Et c’est tout à l’honneur de l’autrice Claire Deya qui — dans son premier roman — nous pousse à la réflexion, à la prise de conscience, en guidant notre regard distancé vers une période importante et trouble de notre Histoire. Nous sommes dans les derniers jours de la seconde guerre mondiale. Les Nazis sont en déroute mais ils ont posé des millions de mines sur nos côtes, enfouies dans le sable. Des volontaires français se mêlent aux prisonniers allemands dans cette tâche. Le risque de perdre sa vie est partagé. Pour les uns, par obligation. Pour les autres, par choix. Pourquoi ? Pourquoi risquer sa vie alors que la guerre qui s’achève — et dont nous sortons « vainqueurs » — nous a menacés de la perdre pendant des années ? Comment œuvrer de concert avec « l’ennemi », le peuple haï ? Comment faire fi de la haine ? Il y avait dans ces questions — qui ne sont pas les seules abordées par Claire Deya — la profondeur nécessaire pour écrire un grand roman. C’est fait.

    Patrick Auzet-Magri

    Un monde à refaire
    Claire Deya
    Grand prix RTL-Lire 2024
    Les Éditions de L’Observatoire
    (2024)

  • “Veiller sur elle” de Jean-Baptiste Andrea

    “Veiller sur elle” de Jean-Baptiste Andrea

    Elle me tendit la main et je la pris. Comme ça, franchissant d’un seul pas d’insondables abîmes de conventions, d’empêchements de classe. Viola me tendit la main et je la pris, un exploit dont personne ne parla jamais, une révolution muette. Viola me tendit la main et je la pris, et c’est à cet instant précis que je devins sculpteur.

    Un jour d’automne 1986 à l’abbaye de la Sacra, dans le piémont italien. Sur son lit de mort, veillé par les moines, un vieillard. Inerte, silencieux. Il respire encore mais chacun s’attend à l’advenue du dernier souffle. Pourtant, Mimo est mentalement très actif. Présent à lui-même. Il se souvient, il se raconte. Nous, lecteurs – confidents privilégiés – habitons sa pensée qui nous dévoile son monde intérieur et ses secrets les plus tus. 

    Long, très long récit, où l’art et la beauté croisent la scélératesse, qui dépeint les tiraillements entre ambition et intégrité, la différence assumée confrontée au conformisme subi. La fresque traverse trente ans, englobe les deux guerres mondiales et, puisque nous sommes en Italie, la période fasciste. L’alliance nauséabonde entre les grandes familles européennes, l’Église et l’Italie mussolinienne y est montrée à la loupe. Nous pénétrons à la fois les méandres de la société des  puissants et la condition de celle de ceux qui la subissent. C’est dans ce contexte historique que Jean-Baptiste Andréa choisit de nous conter cette extra- ordinaire histoire d’amour.

    Michelangelo Vitaliano – dit Mimo – est différent par nature. Il sait depuis sa naissance qu’il restera petit toute sa vie, très petit. C’est à seize ans qu’il rencontre Viola, en tombant du ciel – ou du moins en traversant le toit qu’il réparait au-dessus de sa chambre. De fait, il tombe dans son lit.

    Elle me sourit, un sourire qui dura trente ans, au coin duquel je me suspendis pour franchir bien des gouffres. La fille pris une orange dans le bol et me la tendit.

    Elle est la fille des Orsini, famille richissime, propriétaires des terres où Mimo travaille misérablement dans l’atelier d’un sculpteur ivrogne. Elle aussi est différente, par sa pensée critique,  son attitude loin des codes familiaux, ses grandes aspirations, son mystère. Les deux jeunes ont le même âge et se découvrent des accointances particulières, assez radicales, loin du monde qui les entoure et dont ils se sentent étrangers, rejetés. Mimo admire Viola, Viola croit dans le talent de Mimo. Ensemble ils partagent des secrets dont celui – pas le moindre – de se fréquenter. Nous sommes en 1916, et le joug des principes les qualifie incompatibles par nature. Ainsi naît leur lien. Au-delà des codes et bravant les interdits. En cela, un fond politique est sous-jacent dès le début du livre, lequel prendra toute sa dimension au fil du récit.

    Pietra d’Alba, Rome, Florence. Trois lieux de vie, tel un triptyque, pour le grand petit homme. Sa blessure originelle, sa faille, conséquences d’une classe sociale pauvre et de son apparence physique, lui feront frôler la déchéance ou, du moins, connaître les bas-fonds. Mais ces mêmes failles, associées à la chance et à la conscience de son talent de sculpteur le hisseront au sommet de la notoriété. Il est tout d’abord porté, appuyé, financé par la famille Orsini et par l’Église catholique. Sa soif de reconnaissance – lui le pauvre, lui le nain – fait que son succès l’enivre. Il le vit comme une revanche. Son ambition le rend aveugle – et même volontairement aveugle, pourrait-on dire – face à aux alléchantes propositions du régime fasciste. Il répond ainsi à des commandes au service de la construction d’une Italie de la force, de l’Homme nouveau. L’argent, la considération et l’ascension sociale l’éblouissent. Et quand on lui fait remarquer qu’il vend son âme au diable, il s’en défend maladroitement, disant qu’il ne fait pas de politique.

    Viola, en revanche, qui a pourtant beaucoup changé avec les années, Viola qui s’est apparemment pliée aux codes des Orsini, Viola qui s’est mariée, Viola – elle – conservera au fond d’elle-même les valeurs qui ont fondé sa différence. Alors que Mimo, année après année, lui reproche naïvement ce qu’il croit être un renoncement à ses rêves, c’est elle qui saura induire chez lui une profonde prise de conscience et permettre à cet artiste de renom vendu au régime fasciste de réagir par un coup d’éclat et d’agir enfin avec panache et dignité.

    Une rédemption, une renaissance.

    Femme mariée par intérêt familial, elle n’avait pas pu donner la vie.

    En accouchant l’esprit de Mimo, Viola enfantera l’intégrité, le courage, la justice.

    En cela, Mimo et Viola sont deux artistes, liés à jamais. L’un sculpte la pierre, l’autre la psyché.

    En cela, ce livre est celui d’une amitié écharnée qui revêt l’étoffe du très grand amour et de l’élévation.

    L’œuvre de l’un s’accouplant avec celle de l’autre.

    Pour la Beauté.

    Cette Beauté sur laquelle il nous faut veiller – aujourd’hui – avec précaution.

    Veiller sur elle, oui… si nous voulons la préserver, si nous ne voulons pas la voir s’éteindre ou se désintégrer sous le poids de l’injustice, des abus de pouvoir, de l’indignité, sous l’écroulement des valeurs qui fondent notre condition humaine.

    Cette Beauté qui est elle-même éveil de l’esprit et du cœur.

    Cette Beauté qui est bienveillance.

    Cette Beauté du monde contenue dans un visage, une Pietà.

    Cette Beauté, telle une étoile solitaire – mais si lumineuse et ardente – dans la noirceur d’un ciel où tout s’est éteint, et qui nous crie : réveillez-vous !

    Patrick Auzet-Magri

    Veiller sur elle
    Jean-Baptiste Andrea
    Prix Goncourt 2023
    Éditions L’iconoclaste

  • “Choses, bêtes, prodiges” de Claudio Morandini

    “Choses, bêtes, prodiges” de Claudio Morandini

    Je suis perturbé.
    Du moins, je me sens bizarre depuis ma sortie de ce livre.
    Trois jours déjà et ça ne passe pas.
    Pourtant, je ne m’en fais pas, car ce léger malaise cohabite avec un pur bien-être.
    J’aime ce livre, c’est un fait. Et je l’aime sans doute parce que, justement, il me dérange.
    Mais quoi dire, à présent, alors que le trouble en moi persiste ?

    Tiens, commençons par l’auteur. Claudio Morandini est connu en Italie. Je l’ignorais et j’aurai joie à découvrir ses autres écrits. (Saluons d’entrée la qualité de la traduction de Laura Brignon qui participe activement à rendre évidente la prose de l’écrivain transalpin).

    À propos de prose, je ne peux me retenir de percevoir dans ce livre comme l’héritage—en filigrane—de l’ironie d’un Buzzati (celui du K, notamment) et surtout de l’étrangeté qui habite l’œuvre d’Italo Calvino. Mais, soyons clair, c’est un compliment. Loin de moi l’idée d’évoquer la moindre volonté d’imitation. Morandini est Morandini. Et c’est parce que je pense qu’il en est le digne héritier que j’établis ce lien de filiation.

    Tentons à présent d’entrer dans le propos. Et faute de savoir le définir simplement, approchons-le, entourons-le. Choses, bêtes, prodiges, titre on ne peut plus énigmatique dont on joue progressivement à deviner le lien avec ce qui nous est conté. L’auteur nous donne quand même comme un semblant de rampe narrative. En effet, chaque fragment (pas à proprement parler des chapitres) relate des faits échelonnés au fil du temps. Le narrateur se raconte depuis son enfance jusqu’à une période avancée de l’âge adulte, celle où l’on élève ses enfants, celle où l’on perd ses propres parents. Mais cette temporalité n’est pas régulière, l’auteur choisit de faire raconter au narrateur certains moments précis de sa vie, certains tableaux. Un peu comme dans une galerie d’exposition. L’action est située vaguement. Les lieux sont décrits mais pas nommés. On devine (ou pas) une zone à l’extrême est de l’Italie du nord, région faite à la fois de hautes montagnes et de plaines marécageuses dans le delta du  fleuve Pô. Tout cela reste flou.

    Mais cette identité approximative et morcelée du temps et des lieux va de pair avec une description clinique, chirurgicale deschoses, des bêtes, des prodiges… et des sentiments, des émotions, des pulsions et des pensées les plus enfouies. Le narrateur – Cosimo – à la fois nous induit et nous entraîne à notre insu dans un parcours vers des zones étranges qui font entrevoir des abîmes. Le recul – et à la fois l’incision – de son regard sur le monde des vivants et des morts met en lumière des monstruosités invisibles a priori. Les premiers récits consacrés à l’enfance nous préparent à ce regard décalé. On rit et on se détend, croyant que tout le livre va revêtir cette atmosphère ludique. Mais c’est pour mieux nous surprendre, pour nous prendre au dépourvu par la suite. Le narrateur alterne ainsi entre scènes drôlatico-ironiques et récits oniriques qui virent parfois au cauchemar.

    La bêtise, l’ignorance, l’étroitesse d’esprit ne sont pas épargnées. L’enfant qui a grandi pose un regard froid et détaché sur sa cellule familiale malade, comme sur toute pathologie névrotique provoquée par une société hyper normée. L’enfant qu’il était ressentait déjà l’incohérence et le pathétique de la sphère adulte. Il voyait le mal et il en souffrait. Mais il étouffait sa douleur et sa révolte car il ne voulait pas contribuer à ce mal. Mais ça n’était pas si simple. Et dans son silence, il s’attribuait le don de magnifier ou de détruire par la simple force de son regard. Le bien et le mal cohabitent, on le sait. Et ce livre nous ramène à cette inconfortable pensée.

    Le prisme au travers duquel ces fragments de vie nous sont contés est celui d’une enfance que l’auteur a conservé en lui. Et par un procédé alchimique qui lui est propre, ce dernier parvient à faire coïncider l’expression d’un réalisme cru avec un univers ou règne l’indicible, l’impalpable et le sacré.

    Un univers baroque où l’auteur exprime une angoisse – la sienne aussi, sans doute. Il nous confit en outre sa préoccupation pour les générations à venir. Entre les lignes, il nous questionne. Que faire face à l’insupportable de la condition humaine ? Quel refuge s’ouvre à nous ? La prison faussement sécurisante des dogmes et des superstitions ? La fuite vers les univers parallèles ? La tentation de la toute puissance ? La réclusion ? L’indifférence ? Ou alors – et ce n’est pas un conseil mais une fatalité – s’abandonner, comme il le fait, à tous les possibles du monde et vivre en poésie ?

    Patrick Auzet-Magri

    Choses, bêtes, prodiges
    Claudio Morandini
    Éditions Anacharsis
    (2024)

  • “Matlosa” de Daniel Maggetti

    “Matlosa” de Daniel Maggetti

    Nos romans familiaux sont des morceaux de gruyère, ils sont percés de trous.
    Il en est de même pour Daniel Maggetti qui en tant que citoyen suisse se sentira plus directement concerné par la métaphore.
    Mais laissons là les plaisanteries faciles. Ce récit n’a rien de drôle. Ni de grave, d’ailleurs.
    Je dirai plutôt, tendre et profond. Et juste.
    Et, disons-le… honnête.

    Oui, car l’auteur se refuse à toute tentation de combler les vides en laissant aller complaisamment sa fantaisie comme c’est le cas chez nombre de nos écrivaillons. Lui enquête et suppose. Il nous fait part de ses doutes, de ses non-réponses, de ses blancs. Il se retient d’admirer ou de blâmer ses personnages dont le parcours n’est connu que sporadiquement. Ce serait tentant, pourtant. Mais il se retient et cette discrétion l’honore car elle crée une empathie. Elle nous rend complices de ses pérégrinations dans le passé, dans l’Histoire à hauteur d’homme. Cette façon de susciter una avvicinanza—un rapprochement—avec l’auteur est l’un des points forts de son écriture.

    Je viens d’utiliser un terme en langue italienne et ce n’est pas un hasard. L’investigation que mène Maggetti sur la vie de ses ancêtres tout au long du vingtième siècle a pour cadre la région de Brescia dans les préalpes italiennes, puis le Tessin en suisse italienne. L’exil est le thème central du récit. Forcément, ai-je envie d’ajouter, parce que l’exil a pénétré la chair de l’Italie. En tant que fils d’exilé, Maggetti en porte les marques, floues, indélébiles et sans doute obsédantes. Il a besoin de fouiller, de puiser dans les traces qu’il en a. Traces aussi précieuses qu’éparses.

    L’exil et ses corollaires. L’identité, sa perte et sa quête. La honte, le replis, ou alors la fierté qui fait fuir, qui fait qu’on se relève, qui fait que l’on choisit. L’exilé est poussé par des choix, décisifs, cruels. Ou alors, au contraire—et c’est souvent—il ne sait plus choisir. Et il oublie. Son passé, oui, il l’oublie. Parfois même sa langue. Là ou il vit, il emprunte de nouveaux codes culturels, il s’y efforce. Pour se conformer, pour s’adapter, pour être assimilé. Et pour tenter de faire oublier qu’il est Matlosa, terme dialectal qualifiant toute personne dont on ignore la provenance. Cet effort est tel qu’il se force lui-même à l’oubli. Se faire croire que l’on oublie… l’injonction est cruelle, terrible. Mais elle est à la fois tragique et admirable, car tel est le gage de notre survie. La nôtre et celle de ceux que nous devons nourrir pour qu’ils vivent et grandissent dans cet ailleurs.  

    La condition de Matlosa était une page blanche a remplir écrit Maggetti.

    Matlosa, sans feu ni lieu.

    Matlosa, considération réservée bien entendu au peuple autochtone ou, autrement dit, aux imbéciles heureux qui sont nés quelque part, en empruntant la formule au grand Georges. Néanmoins, Maggetti n’en fait pas des « méchants ». Il en tisse les portraits comme il le fait pour tous les personnages. Avec justesse et respect, on sent qu’il cherche à comprendre chacun d’eux et nous invite implicitement à le suivre. Ce que l’on fait aisément, portés par un style à la fois simple, précis et gracieux.

    Le Matlosa s’adapte, donc. Ou pas. Il fait comme il peut.

    Cecchino, lui—grand-père de l’auteur, personnage central du récit et charbonnier de son état—répétait sans cesse à la cantonade que sa patrie, c’était où il suspendait son chaudron à polenta. Philosophie pragmatique qui entre autres avantages a celui de regarder vers l’avant et de freiner les affres de la nostalgie. L’auteur, lui, regarde vers le passé, mais dans un autre but que l’on peut soupçonner. N’est-il pas légitime et nécessaire, en effet, de vouloir mettre de l’ordre dans notre passé pour donner du sens à notre présent ? Mais, surtout, il semble évident qu’en écrivant ce livre l’auteur trouve un équilibre dans cette identité plurielle nourrie de peuples, de territoires et de langages différents. En leur redonnant vie, il s’en abreuve. On peux comprendre ce besoin d’appartenir, de se relier à un passé dont on perçoit étrangement l’écho, tel un frisson.

    Maggetti insiste aussi sur les hasards, ces petits rien qui aiguillent nos vies et qui font ce que nous sommes. Ce que nous, les descendants ne serions pas devenus si telle rencontre n’avait pas eu lieu, si certains chemins—ou certains regards—ne s’étaient pas croisés, si telle décision n’avait pas été prise. Ces hasards qui n’en sont pas.

    Ce livre constitue enfin une trace précieuse et un bel hommage, disons-le, à une civilisation aujourd’hui disparue. Celle des gens de peu dans les régions rurales du nord de l’Italie. Ces gens de peu qui faisaient beaucoup avec peu, ce peu pouvant suffire à faire leur bonheur. Ces mêmes gens qui parfois quittaient leur terre ancestrale par nécessité ou poussés par le rêve d’un mieux vivre, faisant pour cela le sacrifice de leur appartenance à la souche de laquelle ils étaient nés.

    Lorsque j’ai quitté le village, j’ai remarqué, à côté de l’arrêt de la corriera, un buisson de chicorée en fleur ; ses corolles d’un bleu lavande incomparable tremblaient comme les étoiles d’une constellation au dessin incertain, dont chaque coup de vent modifiait l’arrangement. J’ai pensé que cette plante à la fois généreuse et fragile était à l’image de la famille de mon grand-père, dont le rhizome enfoui dans ce point précis de la surface terrestre n’était plus visible pour personne, et dont les inflorescences, aux liens aussi ténus que changeants, s’épanouissaient séparément, à des hauteurs inégales, et sous des cieux différents. La sève commune, comme le sang qu’on dit partagé, ne signifie pas grand-chose et ne garantit rien, dès lors que la racine et ses ramifications obscures ont été oubliées.

    Patrick Auzet-Magri

    Matlosa
    Daniel Maggetti
    Éditons Zoé
    (2023)