Auteur/autrice : Joanna Lens

  • “La Saison de la colère” de Claude Ecken

    “La Saison de la colère” de Claude Ecken

    Publiée en 2012 aux éditions du Somnium, La Saison de la colère incarne pleinement le style caractéristique des novella de science-fiction de Claude Ecken. Voguant du concret scientifique à l’hypothétique ébranlement de notre société d’ici 50 ans, de métropoles au sommet des décisions planétaires à leurs répercussions dans les petites communes gardoises, l’auteur confronte son lecteur à son avenir imminent depuis son fauteuil bien ancré en 2024.

    Conscient des défis climatiques et prenant appui sur ses connaissances scientifiques, Claude Ecken s’attache à souligner les décalages persistants entre la méconsidération des enjeux écologiques et la plausible survenue de catastrophes naturelles et sociétales, telle que la submersion de la Camargue et la crise des réfugiés climatiques.

    Non seulement cette anticipation permet au lecteur de réviser sa réception de l’actualité mais elle le conduit également à une forme d’initiation à travers la découverte de soi, la gestion de ses sentiments et de son rapport à l’injustice. Tarek, adolescent gardois dont le père est ingénieur et spécialiste en solutions environnementales en vient à se rebeller contre la politique publique de la commune de Minaud alors qu’il constate la discrimination et l’injustice vécues par les réfugiés climatiques. Accompagnée par sa nouvelle amie Mirella, il s’échappe via le jeu vidéo dans un monde fictionnel où il lutte pour le climat. Une fine mise en abyme amenant le lecteur à reconsidérer son activisme en prévention de toute Saison de la colère.

    Lire Claude Ecken, c’est aussi s’interroger sur nos responsabilités envers les générations futures. L’indifférence face aux enjeux planétaires actuels est-elle la solution alors qu’ils bouleversent déjà nos modes de vie ? Raison et émotions forment ici un solide alliage permettant de s’interroger quant aux bouleversements climatiques, sociétaux, et par répercussion, psychologiques qui pourraient survenir dans un futur proche. Un avenir plus serein serait-il concevable pour le Gard et aussi le reste du monde ?

    Joanna Lens

    La Saison de la colère
    Claude Ecken
    Édition Le Somnium
    (novembre 2012)

  • “Couvées de filles” de Joëlle Wintrebert

    “Couvées de filles” de Joëlle Wintrebert

    Dans ce recueil de nouvelles paru aux éditions Au diable vauvert en 2023, il ne s’agit pas seulement de science-fiction ou de féminisme au pluriel mais avant tout de la transmission d’un espoir : celui du dépassement de notre humanité actuelle.

    Chacune des seize nouvelles nous permet de remettre directement en perspective notre quotidien et de concevoir d’autres vies possibles. À la vitesse où la science et découvertes biologiques avancent, est-il si irrationnel de concevoir des mondes où Hommes et extraterrestres cohabitent et s’hybrident ? Où le biomimétisme nous permet de donner vie à nos demeures végétales ? Où les transferts de corps et d’âme nous permettent d’échapper à nos enveloppes corporelles ?

    Plus que d’un voyage au cœur de fictions des plus originales, Couvées de filles veut susciter chez le lecteur le désir d’une évolution sociétale. Toutes les héroïnes en action y sont femmes. L’introspection dans la vie de chacune d’elles est une plongée dans des sentiments d’amours s’écartant des autorisés sociétaux, laissant apparaître l’abîme qui se creusera entre notre contemporanéité et les êtres qui se déploieront dans l’univers d’ici quelques centaines d’années.

    Au fil des lectures, des interrogations émergent : comment observer la société dans laquelle on vit ? Pourquoi avoir ériger certaines valeurs dans nos sociétés et les louer ? Ne serait-il pas permis de nous en écarter et d’en concevoir de nouvelles ? Plus adaptées à notre évolution terrestre ?

    Les parallèles établis entre le fruit de l’imagination de Joëlle Wintrebert et les grands changements espérés dans nos sociétés nous permettent de concevoir d’autres voies possibles et de ne pas renoncer. En conclusion, remercions Joëlle Wintrebert de nous permettre de voyager et de rêver à des futurs féminins aussi grandioses.

    Joanna Lens

    Couvées de filles
    Joëlle Wintrebert
    Éditions Au diable vauvert
    (2023)

  • “Le Monde, tous droits réservés” de Claude Ecken

    “Le Monde, tous droits réservés” de Claude Ecken

    La maison d’édition du Bélial’, spécialiste de science-fiction et d’anticipation, était l’invitée d’honneur à la Comédie du livre de Montpellier en 2024. Grâce à elle, nous avons pu découvrir la conception du monde si sagace des nouvelles de Claude Ecken.

    Dans son recueil de nouvelles intitulé Le Monde, tous droits réservés republié dans sa version moderne en 2024, Claude Ecken nous emmène voyager d’un possible futuriste à un autre dans une plausibilité déroutante.

    Comme indiqué dans le titre, notre quotidien et l’ensemble de nos droits établis y sont progressivement remis en question. La première nouvelle éponyme du recueil interroge directement nos droits à l’information, l’écriture journalistique et le pouvoir de la manipulation médiatique.

    Les connaissances et la curiosité scientifiques de l’auteur transparaissent dans chacune des 13 nouvelles. De sorte que d’une fiction à l’autre, le lecteur enrichit sa connaissance de l’Univers et de sa physique, guidé dans sa compréhension des visions de l’auteur pour une conception plus aisée de ses mondes possibles.

    Mais loin de nous écarter des problématiques rencontrées dès à présent dans nos sociétés, la magie de l’écriture de Claude Ecken consiste à nous transposer dans des univers parallèles tout en nous confrontant aux durs paradoxes de notre monde. Les thèmes les plus marquants sont assurément la question du manque de sens de nos existences, du choix du suicide, de la haine habitant l’Homme et de sa manipulation psychologique.

    En somme, un recueil à la fois pleinement divertissant mais également interrogateur et critique vis-à-vis de nos choix contemporains.

    Le festival du livre de Sète – Les Automn’Halles aura le plaisir de recevoir Claude Ecken et permettra d’échanger autour de son imagination futuriste lors d’une table ronde organisée le samedi 28 septembre à la médiathèque Mitterrand de Sète de 10h à 12h.

    Le Monde, tous droits réservés
    Claude Ecken
    Le Bélial’ Éditions
    Mars 2024

  • “De joyeuses funérailles” de Ludmila Oulitskaïa

    “De joyeuses funérailles” de Ludmila Oulitskaïa

    On entre dans ce livre de plein pied comme dans un moulin qu’est devenu l’appartement d’Alik… Sorte de loft d’artistes, où les hôtes de passage dormaient dans un coin… dans la chaleur torride de l’été new yorkais, dans l’air transformé en bouillon à la limite de la phase solide. La douche était toujours occupée.. On faisait la queue pour y aller. Il y avait cinq femmes dans la pièce personne ne portait plus de vêtements sauf Valentina, avec son bustier rouge.… Puis Il y avait Alik allongé sur un large divan..il était en train de mourir.

    On découvre de pages en pages une galerie de portraits, sa femme Nina avec une croix en or, l’une de ses anciennes maitressesIrina, jadis acrobate de cirque, aujourd’hui avocate aux honoraires élevés, et sa fille surnommée Tee-shirt, des peintres géniaux ou pas, Fima, le médecin de la troisième génération, sans diplôme officiel, tout noueux dont les yeux clairs et lumineux regardaient Berman avec espoir , Berman si intelligent, diplômé et bel homme bien qu’il eût quelque chose du grand singe, qui finit par déclarer pour Alik: Il n’y a rien à faire. 

    Enfin il y a la voisine italienne , Joïka venue dans cet endroit, apprendre le russe. Car nous sommes chez les Russes et comme l’écrit Ludmila Oulitskaïa , et chez les Russes émigrés, cet acte de quitter la Russie qu’ils avaient accompli les apparentait. Ainsi pour ces émigrés russes des années 90 la fin de Gorbatchev et le coup d’Etat sonnaient comme un drame antique où le passé avait fait de nouveau irruption dans leurs vies avec un épilogue irrationnel indiscutable NOUS avons gagné ! Cette communauté haute en couleur qui entoure le peintre agonisant veut que la fête continue, alors que Nina ne pense qu’à sauver l’âme de son homme et finit par persuader Alik de se faire baptiser: Bon, d’accord, amène-le, ton pope ! Mais à une condition: tu feras aussi venir un rabbin. Car la drôlerie côtoie le drame, et c’est tout le talent de Ludmila Ouliskaïa de peindre sans pathos excessif l’âme slave qui se heurte à l’univers américain comme le constate Fima : Ce pays détestait la souffrance, il la niait sur un plan ontologique… Ils avaient inventé des écoles philosophiques, psychologiques et médicales pour éviter à l’homme de souffrir. Le cerveau russe du docteur avait du mal à assimiler cette idée. La terre sur laquelle il avait grandi aimait la souffrance et la valorisait… Pire, pour le sang juif elle était un élément vital. 

    Mais comme si rien n’était incompatible, Ludmila Oulitskaïa va nous proposer des funérailles pas tout à fait ordinaires pour réunir une foule hétéroclite comme dans la chanson où Moscou, Kalouga, Los Angeles ne forment plus q’un seul kolkose ! 

    Comme d’habitude Alik avait fait quelque chose d’inhabituel : Il y a trois jours, il était vivant, ensuite il était devenu mort, et, maintenant, il se trouvait dans un état intermédiaire et bizarre depuis que Tee-Shirt avait introduit une cassette dans le magnétophone d’où surgissait la voix d’Alik. Il avait ainsi démoli en une seconde le mur séculaire …..il avait simplement tendu la main à ceux qu’il aimait.

    De joyeuses funérailles
    Ludmila Oulitskaïa
    Éditions Gallimard
    (1999)
    Traduction française : Sophie Benech

  • “Sirius” de Stéphane Servant

    “Sirius” de Stéphane Servant

    Dans le sillage de La Route de Cormac McCarthy, Stéphane Servant nous invite à suivre la lumière de Sirius, lui-même éclairé par les autres étoiles de la constellation qu’il rencontre sur sa route. Cheminerez-vous à ses côtés ?

    Kid et Avril sont les premiers à croiser sa route. Ils le sauvent d’une bombe alors qu’ils tentent d’échapper aux Étoiles Noires prêchant l’annihilation de toute forme de vie sur Terre. Le futur de notre planète décrit dans la science-fiction illustre les menaces qui pèsent dès aujourd’hui sur elle. Le défi que tous les personnages de la fiction doivent surmonter reste la survie dans un environnement dévasté et pollué et une course aux ressources en l’absence de leur renouvellement. Toutes les espèces sont devenues stériles, y compris les Hommes, qui disparaissent depuis déjà plus de cinq ans à l’incipit. Dans leur topos dystopique habituel, les humains survivants aux catastrophes naturelles profitent encore de la misère de leurs semblables pour subsister un jour de plus. Alors que l’égoïsme survivaliste règne, l’enfant-animal Kid se fait prophète de la vie en harmonie avec les autres espèces. S’il parvient à comprendre les êtres vivants qu’il sauve, ses proches n’arrivent cependant pas à concevoir pas la pulsion de vie qui l’habite.

    Le récit peut être lu telle une dystopie alarmante pour le futur de la vie sur Terre. J’ai pris personnellement le parti de le lire comme une possible résilience dans la cohabitation des êtres. Je laisse le soin aux lecteurs de recevoir son palpitant dénouement à leur manière et ainsi tester leur optimisme.

    J’avoue avoir dévoré le livre en trois jours comme si je souffrais de la famine y étant décrite. J’ai retenu mon souffle en même temps que les personnages dans leur course à la survie. Stéphane Servant a su brillamment user de tous les ressorts de suspense, de profondeur psychologique mais également d’une certaine vraisemblance dans l’intrigue pour permettre une immersion totale. Plus que le plaisir de sa lecture, cette science-fiction fait une piqûre de rappel concernant l’importance de l’entraide, de la survivance de notre humanité et l’urgence de la sauvegarde de nos ressources pour les défis que nos sociétés devront affronter dans un futur proche…

    Sirius
    Stéphane Servant
    Éditions du Rouergue
    (Août 2017)